Celles qui posent — Chapitre 7 · Sophie
La porte du hall s'ouvre.
Je l'entends d'abord. Le bruit sec du loquet. Les talons sur le parquet. Puis la voix de Françoise, plus basse, qui dit quelque chose que je ne comprends pas.
Je suis près des rideaux. Je me retourne. Sophie est là.
Elle est dans l'entrebâillement de la porte. Et je la vois. Vraiment. Comme je ne l'avais pas vue au café.
Elle a mis un tailleur. Un tailleur gris perle. La veste est cintrée, courte, bien coupée. Elle s'arrête à la taille. En dessous, une jupe droite, de la même couleur, qui tombe juste au-dessus du genou. Des bas fins. Chair. Presque invisibles. Mais on les voit quand la lumière les accroche. Des petites bottines en cuir. Noires. À talons. Pas des talons aiguilles. Des talons raisonnables. Mais des talons quand même.
Ses cheveux sont relevés en queue de cheval. Une queue haute. Serrée. Qui oscille quand elle tourne la tête. Et elle tourne la tête. Elle regarde la salle. Les chevalets. Les projecteurs. L'estrade. Nadia. Sa queue de cheval oscille à chaque mouvement. À gauche. À droite. Elle ne s'en rend pas compte. Mais moi, je le vois.
Elle n'a pas de maquillage. Ou presque. Un peu de mascara. Un peu de rouge à lèvres. Clair. Discret. Le rouge à lèvres d'une femme qui ne veut pas qu'on la remarque. Mais qu'on la remarque quand même.
Elle tient son sac à deux mains, comme elle tenait sa tasse au café. Elle ne bouge pas. Elle regarde la salle.
Et elle rougit.
Je le vois d'ici. Ses joues se colorent. Lentement. D'abord les pommettes. Puis le cou. Puis les oreilles. C'est plus fort qu'elle. C'est plus fort que sa volonté. Elle rougit comme on respire. Sans y penser. Sans le vouloir.
Nadia est toujours sur l'estrade. Debout. Dans sa robe noire. Les épaules nues. Les cheveux détachés. Les talons. Elle ne dit rien. Elle regarde Sophie. Elle attend.
Sophie ne bouge pas. Elle est là. Sur le seuil. Entre le hall et la salle. Entre le dehors et le dedans. Entre le public et l'estrade.
Françoise s'approche d'elle. Elle lui parle à voix basse. Sophie hoche la tête. Sa queue de cheval oscille. Puis elle secoue la tête. Non. Françoise insiste. Sophie secoue la tête encore. Non. Plus fermement. Sa queue de cheval bat l'air. Ses joues sont plus rouges. Elle dit quelque chose. Je ne l'entends pas. Mais je vois ses lèvres. Elle dit : « Je ne sais pas. »
Françoise pose la main sur son bras. Elle parle encore. Doucement. Longuement. Sophie l'écoute. Elle ne hoche pas la tête. Elle ne secoue pas la tête. Elle reste immobile. Sa queue de cheval ne bouge plus. Elle regarde le sol. Les lattes du parquet. Elle réfléchit. Elle pèse. Elle mesure.
Puis elle lève les yeux. Elle me voit.
Nos yeux se croisent. Elle ne sourit pas. Elle ne détourne pas les yeux. Elle me regarde. Longuement. Comme au café. Comme si elle cherchait quelque chose dans mon visage. Une réponse. Une permission. Un encouragement.
Je hoche la tête. Lentement. Juste une fois.
Elle ne réagit pas. Elle me regarde encore. Puis elle regarde Nadia. Puis les peintres. Puis Missa. Puis les rideaux. Le public. Les silhouettes.
Elle ferme les yeux. Une seconde. Deux. Trois. Puis elle les rouvre. Elle dit quelque chose à Françoise. Je ne l'entends pas. Mais je vois ses lèvres. Elle dit : « Pas encore. »
Françoise hoche la tête. Elle s'écarte. Elle va vers l'estrade. Elle parle à Nadia. Nadia hoche la tête. Elle ne dit rien. Elle regarde Sophie. Elle attend.
Sophie reste sur le seuil. Elle ne bouge pas. Elle regarde la salle. Les chevalets. Les projecteurs. L'estrade. Les rideaux. Le public. Sa queue de cheval oscille. Ses joues sont encore rouges. Ses mains serrent son sac. Elle attend.
Françoise revient vers elle. Elle lui parle encore. Sophie secoue la tête. Non. Françoise insiste. Sophie secoue la tête encore. Non. Plus fort. Sa queue de cheval bat l'air. Elle recule d'un pas. Puis d'un autre. Elle est presque dans le hall. Elle va partir.
Puis elle s'arrête.
Elle reste là. Immobile. Dos à la salle. Face au hall. Face à la porte. Face à la sortie. Sa queue de cheval ne bouge plus. Ses épaules montent et descendent. Elle respire fort. Elle réfléchit. Elle pèse. Elle mesure.
Puis elle se retourne.
Lentement. Ses cheveux suivent le mouvement. Sa queue de cheval oscille. Elle regarde la salle. Les chevalets. Les projecteurs. L'estrade. Nadia. Les rideaux. Le public. Les silhouettes. Elle me voit.
Elle ne sourit pas. Elle ne détourne pas les yeux. Elle avance. Elle entre dans la salle. Elle pose son sac sur une chaise. Elle enlève sa veste. Elle la plie. Elle la pose sur le sac. Elle est en chemisier. Ivoire. Fin. On voit la forme de ses épaules. La ligne de ses seins. Pas nue. Pas encore. Mais presque. Elle garde sa jupe. Ses bas. Ses bottines. Elle est prête. Ou elle fait semblant de l'être.
Françoise s'approche de moi. Elle me glisse à l'oreille :
— Elle a failli partir.
— Je sais.
— Elle a résisté.
— Je sais.
— Elle va y arriver ?
— Oui.
— Tu es sûre ?
— Non. Mais elle va y arriver.
Françoise hoche la tête. Elle ne dit rien. Elle retourne vers l'estrade. Elle parle à Nadia. Nadia hoche la tête. Elle ne dit rien. Elle regarde Sophie. Elle attend.
Sophie s'approche de moi. Elle s'arrête à un pas. Elle ne me touche pas. Elle ne me regarde pas. Elle regarde les rideaux. Le public. Les silhouettes.
— Ils sont nombreux, dit-elle.
— Une vingtaine.
— Je ne m'attendais pas à autant.
— Moi non plus.
— Françoise ne m'avait pas dit.
— Moi non plus.
Un silence. Elle regarde les rideaux. Elle regarde les silhouettes. Elle regarde les gens qui attendent. Sa queue de cheval oscille. Ses joues sont encore rouges. Le rouge ne part pas. Il monte. Il descend. Il revient.
— J'ai failli partir, dit-elle.
— Je sais.
— J'ai failli tout annuler.
— Je sais.
— J'ai failli rentrer chez moi. Me mettre en pyjama. Regarder une série. Oublier tout ça.
— Je sais.
Un silence. Elle tourne la tête. Sa queue de cheval oscille. Elle me regarde. Ses yeux brillent. Pas de larmes. Autre chose. De la peur. Du désir. De la honte. Je ne sais pas.
— Mais je ne suis pas partie, dit-elle.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que tu es venue. Parce que tu as posé ton sac. Parce que tu as enlevé ta veste. Parce que tu es là.
— Ce n'est pas une réponse.
— C'est la seule que j'ai.
Un silence. Elle sourit. Un petit sourire. Pas le sourire de Nadia. Un sourire plus doux. Plus fragile. Mais un sourire quand même.
— Tu es venue, toi aussi, dit-elle.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Tu le sais.
— Dis-le.
Je la regarde. La queue de cheval. Le chemisier ivoire. La jupe grise. Les bas. Les bottines. Les joues rouges. Les yeux.
— Parce que je veux te voir, dis-je.
— Me voir quoi ?
— Tout.
Un silence. Elle hoche la tête. Lentement. Sa queue de cheval oscille. Elle ne dit rien. Elle n'a pas besoin.
Françoise s'approche. Elle se tourne vers nous. Elle dit :
— Bien. On va commencer. Sophie, tu es prête ?
Sophie ne répond pas tout de suite. Elle regarde Nadia. Nadia la regarde. Elles ne disent rien. Elles n'ont pas besoin.
Puis Sophie tourne la tête. Sa queue de cheval oscille. Elle me regarde. Elle rougit encore. Une dernière fois. Puis elle sourit. Un vrai sourire, cette fois. Lent. Tendre.
— Oui, dit-elle. Je suis prête.
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