Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Road movie — Chapitre 10 · Tex-Mex
Auteur
Road movie
Chapitre 10 · Tex-Mex
J'ai toujours aimé rouler de nuit. J'aime le calme réconfortant d'une nuit douce, l'enveloppe douillette de l'obscurité, trouée par le faisceau des phares. Et la lune, bienveillante complice, immobile repère, qui adoucit les formes. Cette nuit, l'astre céleste est magnifique, brillant et marbré. L'air est doux, empli de parfums d'herbes humides, la route rectiligne, ruban que mon capot avale à bonne allure.
Le lecteur CD, à faible volume, distille le premier mouvement de la Symphonie du Nouveau Monde, mes petites femmes somnolent et moi, je suis en pleine forme. Tout va bien.
Nous avons passé la frontière de l'État depuis une heure environ et déjà le paysage, du moins ce que j'en vois, est bien différent de celui de la Louisiane. Sur la gauche, la plaine côtière est ponctuée par des bosquets de pins aux longs fûts rectilignes couronnés de chapeaux pointus. Sur la droite, l'horizon s'est vallonné, les collines dodues jouent à saute-mouton, la végétation est moins dense. La route est parfois bordée par les barbelés des parcs à bestiaux. Par instants, d'étranges lucioles brillent dans les prés, les yeux des bovins immobiles reflétant mes phares.
Je me sens nettement plus à l'aise dans cet environnement banal du Texas que dans les marais inquiétants de Louisiane. La nuit me masque la sécheresse des lieux, fait ressembler les prairies à celles du Montana qui me sont plus familières. Le jour et le soleil de plomb modifieront sans doute cette impression, les couleurs rougeâtres des argiles recuites n'ont rien à voir avec le vert vif et moelleux des prairies du Nord. Et plus nous avancerons, plus la sécheresse s'affirmera. Je suis presque impatient de voir mes premiers cactus, chandelles géantes, gardiens immobiles qui veillent sur les troupeaux impavides.
J'ai préparé mon itinéraire, repéré les points d'arrêts, calculé le parcours. Si tout va bien, nous serons demain matin à la frontière du Mexique. Là, j'abandonnerai les filles qui passeront la frontière en bus. Inutile de leur faire courir le moindre risque. Je leur expliquerai ça plus tard...
Lilly grommelle à mes côtés. La Honda n'est pas formidablement spacieuse et dormir sur le siège avant est une gageure. Sur la banquette arrière, Louise, recroquevillée, dispose d'un espace plus confortable.
— Ça va, me demande Lilly à voix basse. Tu tiens le coup ?
Je coupe la stéréo avant de lui répondre, à voix basse également :
— No problemo. Et puis, c'est pas difficile, c'est toujours tout droit... Tranquille...
Je n'ai pas aussitôt fini ma phrase que mon regard capte des lueurs inhabituelles au loin. Vingt secondes plus tard, plus de doutes possibles, il s'agit de gyrophares ! Merde, qu'est-ce que c'est que ce binz ! Les flics ?
Le franchissement de la colline suivante nous donne l'explication : un convoi exceptionnel, largeur maxi, voitures de flics devant et derrière. L'engin et sa remorque prennent toute la largeur de la route et avancent à vitesse ridicule. Comme nous nous rapprochons du convoi, la bagnole des flics ralentit, se décale pour venir à ma hauteur. Le passager a baissé sa vitre et me fait signe. Je baisse ma vitre également.
— Bonsoir M'ssieur. Sheriff Blackmoore. Désolé, mais on ne pourra pas vous laisser passer avant une douzaine de miles... Vous n'êtes pas trop pressés ?
Une vraie caricature de sheriff du Sud : gras, suant malgré la fraîcheur du petit matin, triple menton et cet air plein de morgue et de suffisance des petits maîtres de ces comtés ultraconservateurs. Gras-double est sûrement de ces sheriffs qui vous collent au trou simplement parce que votre tête ne leur revient pas ! Méfiance donc !
— Pressés ? Pas vraiment, Sheriff, et de toutes façons, s'il n'y a pas le choix...
— Non, vous n'avez pas de chance, on vient juste de redémarrer il y a cinq minutes et avec un engin pareil, c'est pas une mince affaire !
Le flic allume sa torche et balaye notre habitacle. Apercevant Lilly, il lâche avec un grand sourire :
— Bonsoir Mamzelle, désolé du dérangement.
— Ce n'est pas grave, je vous en prie, lui répond Lilly ensommeillée.
N'ayant guère envie de prolonger la discussion, je lève le pied pour laisser la voiture de police repasser devant nous.
Ça va prendre un moment, nous roulons à vitesse réduite, au pas dès qu'il s'agit de gravir une vague colline. Lilly, qui sent mon impatience, s'est rapprochée de moi, posant sa tête sur mon épaule et caresse négligemment ma cuisse.
— T'inquiète pas Loulou...
— Bof, je préfère ça plutôt que tomber sur un contrôle...
Là encore, j'aurais peut-être mieux fait de la fermer : les flics se sont à nouveau décalés et reviennent à notre hauteur.
— Vous allez loin, demande le sheriff.
Qu'est-ce que ça peut bien te foutre, ai-je envie de lui répondre, mais je m'en garde bien :
— Mac Allen.
— Mac Allen, répète-t-il en réfléchissant, c'est... à la frontière mexicaine ! Ça vous fait encore un bon bout de chemin ! Et vous venez d'où ?
Je fais l'idiot :
— Là, nous arrivons de la Nouvelle-Orléans.
— Ah oui, mais sinon, vous êtes d'où ?
D'accord, il veut tout savoir et ce n'est pas la peine de finasser :
— New-York.
— Big Apple ! Ben dites donc, tout ce chemin en bagnole ! Vous aimez conduire vous !
— Oh, nous nous sommes arrêtés plusieurs fois, nous avons tout le temps, nous sommes en vacances...
— Et vous allez à Mac Allen, reprend-t-il...
Sous-entendu, Mac Allen n'est pas vraiment le but rêvé pour des vacances.
— Nous passerons au Mexique ensuite...
— Dites donc, tout ce chemin pour aller, il faudra vous le retaper au retour !
Mais occupe-toi de tes couilles, bordel ! Il me gonfle cet empafé !
— Non, pour être tout à fait franc, nous avons nos billets d'avion pour le retour. Nous revendrons la voiture au Mexique. Cela nous fera juste un peu d'argent de poche, pour remplir le réfrigérateur au retour...
Le flic reste un instant silencieux, puis demande, sans sourire :
— Puisqu'on y est, passez-moi donc vos papiers et ceux de la voiture...
Ça, c'est la meilleure : Monsieur innove et nous invente le contrôle "roulant" ! Rien que pour nous !
Lilly rassemble les papiers. Toujours vive, elle se glisse entre moi et le volant, se penche à la fenêtre, histoire de mettre en avant ses arguments percutants et tend les papiers au flic. Le sheriff attrape les documents un à un, sans détacher les yeux de son décolleté. Très discret, il balance un coup de coude à son adjoint de chauffeur, lequel se dévisse le cou pour profiter du spectacle. Comme Lilly reprend sa place, il me fait signe de passer devant.
Quelques minutes s'écoulent, la voiture des cops roule derrière nous sans vouloir revenir à notre hauteur. Dans l'habitacle de la Honda, la tension est montée d'un cran. Louise, réveillée, s'est redressée et demande ce qu'il se passe. Lilly lui explique la situation en quelques mots. Nous continuons notre route, coincés entre la remorque et les flics.
— Bon les filles, ils n'ont pas l'air de vouloir nous rendre nos papiers : on va avoir droit à un contrôle en règle ! Mais calme et on se la joue grand style ! Classe ! Tu vois ce que je veux dire Lilly ? Charmeuses mais pas aguicheuses, on garde ses distances, nous sommes d'un autre monde... C'est ce qu'il faut pour impressionner les bouseux. Mais méfiance, ces sheriffs tout puissants des comtés texans sont les pires, avec eux, un mot de travers et t'es bon pour trois mois en ferme disciplinaire !
— Ne vous inquiétez pas très cher, je sais comment manier ces hobereaux prétentieux et brutaux...
— Oh !!! N'en faites pas trop quand même ma chère !
Nous continuons à nous traîner comme des limaces pendant dix bonnes minutes encore avant que le convoi ne se range. Une fois garés, nous descendons immédiatement, Lilly et moi, et nous dirigeons vers le sheriff : le gros a du mal à s'extirper de sa bagnole, revisse son Stetson sur son crâne chauve, détaille la démarche chaloupée de Lilly avec une satisfaction évidente. Son jeune adjoint s'avance lui aussi, une bouteille thermos et des tasses à la main. Est-ce que ces balourds auraient l'idée de nous offrir le café, histoire de bavarder avec une jolie minette ?
En me voyant boitiller derrière Lilly, le sheriff me demande :
— Vous vous êtes fait mal ?
— Non, séquelles irrémédiables d'une mauvaise chute dans un tournoi de polo !
(Polo, ça va lui plaire ça, le polo ! Je l'entends d'ici : "Polo, un truc de snob !")
— Dites donc, ça fait pas longtemps que vous l'avez vot' voiture, demande-t-il en agitant les papiers.
— Laissez-moi vous expliquer, Sheriff, intervient Lilly. C'est ma faute en réalité. J'ai quelque peu abîmé notre Camaro (Camaro, bien vu Lilly, ça pose son homme ça). À vrai dire, je l'ai... pliée, si vous me passez l'expression (évidemment qu'il te la passe, l'expression ; même qu'il te passerait bien autre chose !). Il nous a bien fallu trouver un véhicule de remplacement afin de poursuivre notre périple.
Le gros ouvre des yeux comme des soucoupes : "Putain, c'est quoi c'te p'tite poufiasse snobinarde" doit-il être en train de penser.
— Fort heureusement, nous avons déniché cette belle occasion pour un prix acceptable...
Entrant dans le jeu, je fais la moue et rétorque sur un ton acide :
— Acceptable ! Si tu m'avais laissé négocier un peu, je me faisais fort d'obtenir un meilleur prix. Mais Madame ne marchande pas !
Faussement offusquée, Lilly monte d'un cran :
— Bien sûr, mon cher ! Tout le monde connaît vos talents de négociateur ! Veux-tu que je te rappelle comment tu as SI BIEN négocié l'achat du tapis persan de l'entrée...
— Mais ça n'est absolument pas comparable...
Le sheriff intervient :
— Oh-la doucement, on se calme, z’allez pas vous engueuler pour des conneries, à cinq heures du mat' !
Bingo ! Ça marche ! Me calmant, je lui explique :
— Toutes nos excuses, Sheriff, mais nous sommes un peu à cran, un peu fatigués. Nous avons passé toute la nuit dernière à l'Hôtel de Police principal de la Nouvelle-Orléans, après avoir été victimes d'une agression dans un club de jazz.
— Vous avez passé la nuit au poste ?
— Vous savez ce que c'est, les policiers étaient un peu débordés. Alors le temps qu'ils vérifient les papiers, confrontent les déclarations de chacun, qu'ils...
— Oui, je sais, je sais !
Je crois entendre les grincements des rouages grippés de son cerveau : "y z'ont été contrôlés à New-Orleans, ils les ont laissé filer, c'est pas la peine que je perde mon temps..."
Le sheriff fait un signe discret à son adjoint qui du coup retourne à la voiture, et avec une moue dégoûtée, le gros me tend nos papiers :
— Tenez, c'est bon, voilà vos papiers et bonne route à vous...
Lilly lui décoche un grand sourire mais l'homme fait déjà demi-tour !
Dix secondes plus tard, ayant redémarré, j'exulte :
— Lilly, je crois qu'on fait la paire ! Celui-là, on se l'est roulé dans la farine comme des pros !
— T'as vu, je suis sûre qu'en fait, il voulait juste nous offrir le café !
— Je crois bien, oui, histoire de pouvoir te reluquer, vieux cochon...
— Oui, acquiesce Lilly, et avec des vicelards comme lui, on ne sait pas jusqu'où ça peut aller...
— Les filles, plus tôt on quittera ce pays de bouseux, et mieux ce sera ! Mexique, nous voilà !
oooOOOooo
Le sort, le mauvais sort a voulu que nous atteignions finalement la ville suivante... dans le carrosse du sheriff. Nous n'avions en effet pas quitté le convoi depuis dix minutes qu'une épaisse vapeur blanche s'était échappée tout à coup du capot de la voiture. L'aiguille de température du moteur grimpant en flèche, j'avais garé la Honda sur le bas-côté. Une durite, une saloperie de durite à trois dollars vingt-cinq avait claqué ! Sans doute les vingt miles parcourus à vitesse trop réduite avaient-ils échauffé le moteur.
Plantés une fois de plus au milieu de nulle part, nous n'avions pu qu'attendre patiemment l'arrivée du convoi exceptionnel et de son escorte. Et c'est donc tassés à l'arrière de la voiture du sheriff que nous avons parcouru le chemin jusqu'à la ville. Drôle d'impression que se retrouver dans le compartiment "Délinquants", fenêtres grillagées, grille de séparation nous isolant des places avant, pas de poignées intérieures... Nos bagages, et donc, le million, dans la malle arrière de la Honda tractée par la bagnole du sheriff ! Brrr !
Après nous avoir déposés à l'hôtel, le sheriff avait poussé l'amabilité jusqu'à me conduire chez le meilleur mécano du coin, un pote à lui bien sûr ! Lequel, bien entendu, n'avait pas la maudite durite en stock, "Faut que j'commande à Houston, et avec DHL, je l'aurai demain matin, pas avant". J'avais alors bien essayé d'obtenir une réparation de fortune, cela m'a juste valu un "Rien à ce diamètre, fallait pas acheter japonais...". Si le sheriff n'avait pas été là, j'aurais refourgué la Honda contre une autre occase, mais une telle manœuvre aurait éveillé ses soupçons.
Dans les couloirs de l'hôtel, regagnant ma chambre, je croise une femme de chambre absolument ravissante. Sa tenue, cent pour cent conforme à nos fantasmes de mâles, réveille en moi quelques envies : petite jupe noire sur des bas sombres, petit tablier en dentelles, chemisier blanc sur soutien-gorge noir et cornette blanche dans ses longs cheveux bruns, la demoiselle, dix-huit-vingt ans maxi, elle paraît sortir tout droit d'un de ces catalogues coquins qui vous garantissent des "envois discrets" ! Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, mais moi, j'ai fréquenté pas mal d'hôtels, avec Certini, j'en ai vu des quantités de femmes de chambres : eh bien, quatre-vingts pour cent ne sont pas du tout affriolantes, et dans les vingt pour cent restantes, aucune, je dis bien aucune ne m'a jamais fait la moindre avance, aucune n'a jamais répondu favorablement à mes invitations, aucune n'a jamais fini dans mon lit. Pourquoi donc est-ce que je n'arrive jamais à trouver le bon hôtel, celui où comme dans les romans, les bonniches sont canons et toujours prêtes à satisfaire les moindres désirs et fantasmes des clients ? Une fois de plus, c'est raté, la soubrette répond à peine à mes salutations et refuse d'engager la conversation. Cette garce se penche toutefois pour me montrer sa petite culotte en dentelles mais en glissant sa main entre ses cuisses, majeur bien levé. Garce ! Dépité, je rejoins ma chambre en me disant qu'il faudra bien que je glisse deux mots de mon fantasme hôtelier à Lilly...
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