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✦ tounet777 La dernière notification XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

La dernière notification — Chapitre 11

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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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La dernière notification

Chapitre 11

Chapitre 11
La pause déjeuner sonne enfin comme le glas d'une exécution. C'est une fuite éperdue, brutale. Je sens que si je reste une seconde de plus dans ce bâtiment, si je croise encore une fois le regard victorieux de Myriam ou le silence pesant de ceux qui m'observent comme une curiosité de laboratoire, je vais hurler. Chaque mètre carré de l'hypermarché me semble désormais hostile, chaque néon trop brillant, chaque murmure amplifié par ma propre paranoïa. Je récupère mon sac dans mon casier d'un geste sec, mes doigts tremblant si fort que la clé ricoche contre la serrure métallique dans un petit tintement sinistre. Je saisis le sweat d'Ezra, je l'enfile avec une hâte fébrile, cherchant désespérément la protection de son tissu, et je rabats la capuche le plus bas possible sur mes yeux.
Je sors par la porte latérale, celle qui débouche directement sur le parking principal, loin des caisses centrales. Je veux juste de l'air. Je veux sentir le vent de Besançon sur mon visage pour me convaincre que je respire encore. Je marche d'un pas rapide, fuyant, longeant les rangées de voitures stationnées sous un ciel de plomb. Je cherche un coin de calme, un îlot de bitume où personne ne viendra me demander des comptes sur ma vie privée. Je finis par m'isoler près d'un grand terre-plein, un peu en retrait du flux incessant des clients qui poussent leurs chariots.
Ce que je ne sais pas, c'est qu'un homme attendait à l'entrée du magasin. Il est là depuis l'aube, patient comme un prédateur. Il a mon visage en tête, celui qui s'étale en format géant sur les couvertures des magazines qu'il a lui-même feuilletés en arrivant. Il m'a repéré à l'instant même où j'ai franchi le seuil de la porte. Il me suit désormais de loin, se coulant entre les monospaces, son matériel professionnel camouflé mais prêt à bondir, ses yeux fixés sur ma silhouette qui tente de se faire petite.
Je m'adosse contre un muret froid, à l'abri des regards immédiats, et je sors enfin mon téléphone de ma poche. La pression de la matinée, les humiliations répétées, le venin de Myriam, le rythme saccadé de la caisse... tout remonte d'un coup, comme une vague de fond. Mes yeux se brouillent instantanément. Les larmes que j'ai retenues avec une force surhumaine derrière mon plexiglas coulent enfin. Elles sont chaudes, amères, inarrêtables. Elles inondent mes joues, mouillant le col du sweat d'Ezra.
Je lance l'appel. Une seule tonalité suffit avant qu'il ne décroche.
— Marceau ? Mon Dieu, j'attendais ton appel. Comment tu vas, mon ange ? Sa voix est une caresse immédiate, une main tendue dans l'obscurité, un baume sur une plaie béante.
— Je n'en peux plus, Ezra... je craque, je n'y arrive plus, je souffle entre deux sanglots étouffés, ma main libre plaquée sur ma bouche pour étouffer le bruit de ma détresse. C'est un enfer ici. Myriam a ramené le magazine ce matin... la photo où on me voit si bien... elle l'a montrée à tout le monde. Elle a dit des choses horribles, Ezra. Elle a dit que je n'étais qu'un arriviste, que je me servais de toi pour l'argent. Et les clients... ils me fixent, ils essaient de me prendre en photo avec leurs téléphones par-dessus le tapis de caisse. Je me sens comme une bête de foire, je me sens traqué.
— Écoute-moi, Marceau, murmure Ezra d'une voix ferme mais dont je perçois la vibration de rage impuissante. Respire. Ne les laisse pas gagner. Ce qu'ils disent, c'est de la boue, c'est le reflet de leur propre vie médiocre et jalouse. Tu es la personne la plus pure, la plus vraie que je connaisse. Ils ne savent rien de ce qu'on vit, rien de ce que tu es réellement.
— Mais je ne suis pas armé pour ça, Ezra ! je m'écrie, la voix montant malgré moi alors que je me laisse glisser un peu plus contre le mur. Je veux juste être avec toi, mais je veux aussi pouvoir vivre ! J'ai peur d'aller bosser, j'ai peur de chaque regard, j'ai peur de ce qu'ils vont encore inventer demain. Je me sens comme une proie...
— Je sais, mon ange, je sais... Je suis tellement désolé de t'avoir jeté dans cette fosse aux lions. Si je pouvais, je serais là, je te prendrais dans mes bras et on s'enfermerait loin du reste du monde. Écoute, promets-moi de tenir bon pour la fin de la journée. Je vais trouver une solution, je vais appeler Paul, on va te sortir de cette situation. Tu m'aimes ? Dis-le moi, j'ai besoin de l'entendre.
— Plus que tout au monde, Ezra. C'est la seule chose qui me raccroche à la vie en ce moment... sans toi, je ne serais déjà plus là...
C'est à cet instant précis, alors que je suis au plus bas, le visage baigné de larmes, le corps secoué par les sanglots et l'aveu de mon amour vibrant dans l'air, qu'un bruit sec et mécanique déchire le silence du parking. CLIC-CLIC-CLIC-CLIC.
Je sursaute violemment, le cœur manquant de s'arrêter, et je tourne la tête. À peine à quelques mètres, surgissant de derrière un véhicule utilitaire, l'homme est là. Il ne se cache plus. Il est accroupi, un énorme objectif noir braqué droit sur mon visage. Chaque déclenchement de l'obturateur résonne comme une détonation, un viol de mon intimité. Il mitraille ma douleur. Il enregistre mes larmes, ma vulnérabilité, ma détresse la plus nue.
— Hé ! Arrêtez ! Qu'est-ce que vous faites ? je hurle, la panique prenant violemment le dessus sur la tristesse.
— Marceau ? Qu'est-ce qui se passe ? Marceau, réponds-moi ! J'entends la voix d'Ezra qui s'élève dans le combiné, soudainement tendue, chargée d'une terreur pure.
— Y'en a un ici, Ezra ! Un photographe ! Un paparazzi ! Il me prend en photo ! je crie en essayant de cacher mon visage avec mon bras libre, tout en tentant de me relever avec des jambes de coton.
L'homme ne dit rien. Il n'a aucune émotion. Il avance encore, cherchant un angle plus cruel, plus direct, pour capturer l'instant où le "compagnon mystère" s'effondre. C'est le trophée qu'ils attendent tous : la preuve que je suis fragile, que je suis brisé par la pression.
— Pars de là, Marceau ! Cours ! Ne lui laisse pas une seule image de plus ! hurle Ezra à l'autre bout du fil. Reste avec moi, ne raccroche pas, je t'en supplie !
Je me mets à courir à travers les rangées de voitures, les poumons brûlants comme si j'avalais du verre pilé. Mon cœur frappe contre mes côtes avec une telle violence que j'ai l'impression qu'il va exploser. Je l'entends derrière moi, le bruit sourd de ses pas sur le goudron, le balancement lourd de son matériel. Il me poursuit. Je ne suis plus un employé en pause, je suis une proie pour les tabloïds. Je sprinte vers l'entrée latérale, mon badge à la main, mes doigts glissant sur le plastique. Je le plaque contre le lecteur avec des gestes frénétiques. Le déclic de la porte est le son le plus salvateur que j'aie jamais entendu. Je me jette à l'intérieur et je plaque mon dos contre le métal froid alors que le battant se referme lourdement, bloquant le monde extérieur.
Je suis à bout de souffle, mes jambes tremblent si fort que je m'affale par terre, dans le couloir technique sombre. Je porte toujours le téléphone à mon oreille, ma main crispée dessus.
— Ezra... Ezra, je suis à l'intérieur... je suis à l'abri... je halète, les yeux écarquillés dans le noir.
— Je suis là, je suis là, calme-toi... il répond, sa voix étranglée par une fureur noire qu'il ne cherche plus à masquer. Il t'a touché ? Il t'a dit quelque chose ?
— Non... il a juste... il a juste pris des dizaines de photos. J'étais en train de pleurer, Ezra. Il a tout capturé. Demain, tout le monde verra que je ne suis rien, que je ne supporte pas... ils vont se moquer...
— On s'en fiche de ce qu'ils voient, Marceau. Écoute-moi très bien : tu ne retournes pas à ta caisse. C'est fini. Tu vas voir ton responsable tout de suite, tu lui dis que tu as un malaise et tu rentres chez toi. Je t'envoie un chauffeur privé, un type de confiance. Il sera devant la sortie de service dans dix minutes. Tu ne sors pas tant qu'il ne t'a pas appelé. Tu m'entends ? C'est un ordre, fais-le pour moi.
— Je ne peux pas, Ezra... je vais perdre mon boulot...
— On s'en fout de ce boulot, Marceau ! Je m'occupe de tout. S'il te plaît, sors de là. Je ne peux pas te laisser au milieu de ces vautours. Va chercher ton sac. Je reste en ligne avec toi jusqu'à ce que tu sois dans la voiture.
Je reste prostré contre le mur, réalisant avec une clarté brutale que ma vie d'avant vient de s'effondrer définitivement sur ce parking.
……….
Le téléphone glisse sur le bureau en acajou dans un silence de plomb, mais les cris étouffés de Marceau résonnent encore dans mes tempes comme des décharges électriques. J'ai l'impression d'avoir un trou béant à la place de l'estomac, une sensation de vertige mêlée d'une rage sourde. Entendre sa panique, ses sanglots brisés par le vent du parking et ce bruit… ce déclic métallique, sec, répété, des obturateurs qui le mitraillaient comme une cible. C'est insupportable. Je l'ai jeté aux loups. J'ai voulu jouer la carte de l'honnêteté, de la liberté, mais c'est lui qui saigne aujourd'hui.
Je me lève d'un bond, renversant presque mon fauteuil. Ma suite d'hôtel, malgré son luxe insultant, me semble soudain être une cellule dorée, un bunker d'où je ne peux que constater les dégâts. Je ne peux pas rester là à attendre que le chauffeur me confirme qu'il est en sécurité. Je dois agir, je dois faire quelque chose, n'importe quoi, avant qu'il ne s'effondre définitivement.
Je sors de ma chambre et je traverse le couloir au pas de charge jusqu'à la suite de Paul. Je n'ai même pas la force de frapper, j'entre comme une tornade. Paul est au téléphone, une tablette à la main, le visage marqué par une ride d'expression profonde qui en dit long sur la gravité de la situation. Il lève les yeux vers moi, voit mon état — mes cheveux en bataille, mes yeux injectés de sang et mes mains qui tremblent — et raccroche immédiatement.
— Ezra, je sais ce que tu vas me dire, commence-t-il d'un ton qu'il veut apaisant, mais qui ne fait qu'attiser ma colère. J'ai eu le chauffeur. Il est presque arrivé à l'hypermarché.
— Il se fait traquer, Paul ! je hurle, la voix brisée par la culpabilité. On l'a pris en photo en train de pleurer sur son lieu de travail ! Tu te rends compte de ce qu'on lui fait subir ? Il ne sait pas ce qu'il faut faire, il n'a pas l'habitude de tout ça ! C'est un homme qui voulait juste une vie tranquille, et on est en train de détruire son monde brique par brique. Il faut une solution. Maintenant. Pas dans une heure, pas demain. Maintenant.
Paul soupire et s'assoit lourdement sur le rebord d'un canapé, frottant ses tempes. On travaille ensemble depuis des années, il a géré des crises, des scandales, des foules en délire, mais je ne l'ai jamais vu aussi démuni devant mon regard.
— Ezra… assieds-toi, s'il te plaît. On va discuter, vraiment.
Je m'effondre dans un fauteuil en face de lui, le corps agité de tressaillements. Mon premier réflexe est de sortir mon téléphone pour lui envoyer un message. Je veux qu'il sente ma présence, même à travers un écran froid.
[SMS] Ezra : « Mon ange, ne regarde rien sur internet. Éteins tout s'il le faut. Le chauffeur est là, il va te ramener. Je suis avec Paul en ce moment même, on cherche une solution pour te mettre définitivement à l'abri. Tiens le coup pour moi, s'il te plaît. Je t'aime plus que tout. »
Je relève la tête vers Paul, le regard brûlant.
— On fait quoi ? On engage une agence de sécurité privée pour son immeuble ? On le fait déménager dans une résidence sécurisée ? On lance une procédure en référé contre le magazine pour atteinte à la vie privée ?
Paul secoue la tête lentement, avec une lucidité qui me fait mal.
— On peut faire tout ça, Ezra. On peut envoyer dix gardes du corps, on peut coller des procès à chaque tabloïd. Mais ça ne fera que nourrir la bête. Ça ne fera qu'attirer encore plus l'attention sur lui. On est dans l'œil du cyclone. On a dépassé le stade où on peut simplement éteindre l'incendie.
— Alors on fait quoi ? On le regarde se noyer ?
Paul pose sa tablette et me fixe avec une gravité inhabituelle. Son ton change, il devient plus direct, presque brutal.
— Ezra, il faut être honnête un instant, même si ça fait mal. C'est toi qui as mis Marceau dans cette histoire. C'est toi qui as décidé, à Strasbourg, que le monde devait savoir. Je t'avais prévenu des conséquences. Tu as voulu vivre ton grand amour au grand jour, mais tu as oublié que le grand jour, ça brûle violemment ceux qui n'ont pas l'habitude de l'exposition, ceux qui n'ont pas d'armure médiatique. Marceau est à nu devant des millions de gens.
Ces mots me frappent en plein cœur. Il a raison. Ma soif de vérité a été son poison. J'ai été égoïste de croire que mon amour suffirait à le protéger des vautours.
— Je sais, je murmure, la gorge serrée par une émotion suffocante. Je sais que c'est ma faute. C'est pour ça que je dois réparer.
— Écoute, continue Paul d'une voix plus posée. Tout n'est pas perdu. La réaction du public est… fascinante. Les fans sont là, ils sont des milliers à te soutenir. Mais il y a plus : la communauté LGBT s'est emparée de votre histoire. En quarante-huit heures, vous êtes devenus un symbole. Les messages de soutien pleuvent. Ils voient en vous un espoir, une vérité. Ils font barrage sur les réseaux sociaux, ils signalent les paparazzis, ils essaient de créer un bouclier numérique autour de lui. La communauté est plus présente que jamais, Ezra. Elle est prête à se battre pour vous.
— Mais la communauté n'était pas sur le parking pour empêcher ce photographe de le faire pleurer, je réplique avec amertume.
On discute pendant des heures. La conversation est longue, épuisante. Paul explore toutes les pistes : une mise au vert dans une propriété isolée, une déclaration officielle pour exiger le respect de sa dignité, ou même l'idée de l'intégrer officiellement à mon équipe pour qu'il bénéficie de la même protection que moi. Mais chaque option a un prix. Marceau aime sa ville, son indépendance.
Pendant que Paul enchaîne les appels avec les avocats pour essayer de bloquer la parution des photos du parking, je continue d'écrire à Marceau, de lui envoyer des bouts de moi pour qu'il ne se sente pas abandonné.
[SMS] Ezra : « Respire avec moi, Marceau. Ferme les yeux et pense à l'odeur du sweat que tu portes. Rien de ce qui se passe dehors n'est réel. La seule réalité, c'est nous. Ne les laisse pas te voler ta paix. Je suis là, à chaque battement de ton cœur. »
Je regarde Paul s'agiter, il cherche un angle juridique, une faille. La discussion s'étire. Paul finit par poser la question qui fâche :
— Le problème de fond, Ezra, c'est que tant qu'il essaie de mener sa vie d'avant à Besançon, il sera une cible. Le monde sait où il travaille. La seule vraie façon de l'aider, c'est de changer sa vie du tout au jour. Mais est-ce qu'il est prêt à quitter tout ce qu'il connaît pour entrer dans ton monde ? Et est-ce que tu es prêt à porter cette responsabilité-là ?
Je repense au visage de Marceau, à sa simplicité qui m'a tant séduit. Je l'ai aimé parce qu'il n'appartenait pas à ce milieu. Et aujourd'hui, mon milieu est en train de le dévorer.
[SMS] Ezra : « Le chauffeur vient de me dire qu'il te voit. Monte vite. Ne te retourne pas. Je t'appelle dès que tu es en sécurité. Je t'aime. »
Je me lève et je vais m'accouder à la fenêtre, regardant le ciel s'assombrir. Paul a raison. J'ai ouvert la boîte de Pandore.
— Fais tout ce qu'il faut, Paul, je dis sans me retourner. Les avocats, les agences de com, la sécurité... je m'en fiche du prix. Je veux qu'il puisse marcher dans la rue sans avoir l'impression d'être une proie. S'il faut que je mette ma carrière en pause pour faire bouclier, je le ferai sans hésiter.
Paul ne répond pas. Il sait que ce n'est pas une menace en l'air. Le silence retombe, lourd d'incertitudes, tandis que mon téléphone vibre enfin. Une réponse.
……….
Le claquement de la portière de la berline noire résonne comme un coup de fusil dans le silence du parking. Je suis affalé sur la banquette arrière, les genoux remontés contre ma poitrine, les mains enfouies dans les manches trop longues du sweat d'Ezra. Les vitres sont si sombres qu'elles transforment le monde extérieur en un film en noir et blanc, flou et menaçant. Le chauffeur ne dit pas un mot. Je lui en suis reconnaissant. Je ne pourrais pas supporter une once de pitié ou une question polie de plus.
Je regarde défiler les rues de Besançon, ma ville, celle où j'ai grandi, où j'ai mes habitudes, mes repères. Aujourd'hui, elle me semble étrangère. Chaque silhouette sur le trottoir me fait l'effet d'une menace. Je me demande si cette passante avec son sac de courses a vu ma tête dans le journal. Je me demande si ce groupe de lycéens est en train de scroller sur une photo de moi en train de pleurer. La paranoïa s'insinue sous ma peau comme un poison lent. Je me sens souillé, exposé, dépossédé de mon propre visage.
Quand la voiture s'arrête enfin au pied de mon immeuble, je ne prends même pas le temps de remercier l'homme. Je m'extirpe de l'habitacle et je sprinte vers le hall, la tête basse. Je grimpe les escaliers quatre à quatre, le cœur battant à s'en rompre les côtes. Arrivé sur le palier, mes mains tremblent tellement que je fais tomber mes clés deux fois. Le cliquetis du métal contre le carrelage me fait sursauter violemment. Enfin, j'entre. Je double-tourne le verrou. Je pousse le verrou de sécurité. Je m'adosse à la porte, les yeux fermés, le front contre le bois froid.
Je suis chez moi. Mais le sentiment de sécurité n'est plus là.
Je traverse mon petit salon sans allumer la lumière. La pénombre me convient mieux. Elle cache le désordre, elle cache la réalité. Je me dirige vers ma chambre et je me laisse tomber sur mon lit, tout de mon long. Je ne retire ni mes chaussures, ni mon gilet de travail. Je m'effondre, simplement.
C'est là que le barrage cède.
Les premiers sanglots sont sourds, étouffés par le matelas. Puis, c'est une explosion. Je hurle dans mon oreiller, un cri de bête blessée qui ne comprend pas pourquoi on lui tire dessus. Je pleure de rage, de honte, de fatigue. Je revois le visage de Myriam et son rictus de dégoût. Je revois les flashs du paparazzi. Je revois surtout ce moment où j'ai réalisé que ma vie, ma petite vie tranquille de garçon invisible, est morte sur le quai d'une gare à Strasbourg.
Je réfléchis. Les pensées s'entrechoquent dans ma tête comme des débris après un crash. J'aime Ezra. Je l'aime plus que les mots ne peuvent l'exprimer. Son rire, sa façon de me regarder comme si j'étais la huitième merveille du monde, la chaleur de sa peau... Tout ça est réel. Mais tout le reste ? Le cirque, la traque, les insultes, la peur constante d'être reconnu, d'être jugé, d'être détesté par des gens qui ne me connaissent même pas... Est-ce que cet amour vaut de mourir chaque jour un peu plus ?
Je réalise avec une clarté brutale que tant qu'il y aura "nous", il n'y aura plus de "moi". Je ne serai jamais que l'accessoire d'une star, la proie d'un photographe, le sujet d'un scandale. Je ne suis pas armé pour ça. Je n'ai pas de manager, pas de gardes du corps, pas de peau de crocodile. Je ne suis que Marceau. Et Marceau est en train de se noyer.
Je me redresse lentement, le corps lourd comme du plomb. Mon visage me brûle, mes yeux sont si gonflés que j'ai du mal à les garder ouverts. Je prends mon téléphone sur la table de nuit. Il vibre, encore et encore. Ezra. Des dizaines de messages. Je ne les lis pas. Je ne peux pas. Si je les lis, je vais faiblir.
Je prends une immense inspiration. Une de celles qui font mal au thorax. J'essuie mes larmes d'un revers de main rageur. Je dois le faire. Pour lui, pour qu'il puisse continuer sa route sans avoir à porter mon poids. Et pour moi, pour ne pas finir par le haïr d'être celui qui m'a détruit.
Mes doigts tremblent sur l'icône du message vocal. Je ferme les yeux. Je vois son visage, je sens son parfum de bois de santal. Je commence à parler, et ma voix ne me semble même plus être la mienne. Elle est rauque, brisée, chargée d'un désespoir que je n'imaginais pas pouvoir ressentir un jour.
— Ezra... c'est moi.
Je m'arrête tout de suite. Ma gorge se noue. Je déglutis avec difficulté, luttant contre un nouveau sanglot qui menace de tout emporter.
— Ezra, je suis rentré. Je suis dans mon lit, là où tout a commencé... quand je n'étais personne et que j'étais simplement... en paix. Je t'envoie ce message parce que si je t'entends, je ne pourrai jamais aller au bout. Je n'en aurai pas la force. Ezra, je t'aime. Je t'aime plus que tout ce que je n'ai jamais connu sur cette terre. Tu es la plus belle chose qui me soit arrivée, la seule lumière dans ma vie. Tu m'as fait croire que j'avais de la valeur. Et je t'en serai reconnaissant toute ma vie.
Je marque une pause. Le silence de ma chambre est assourdissant.
— Mais je ne peux plus continuer, Ezra. Je ne peux plus. Aujourd'hui, sur ce parking... j'ai senti quelque chose mourir en moi. J'ai eu une peur que je ne peux même pas décrire. Je ne suis pas fait pour ce monde. Je ne suis pas fait pour les flashs, pour les magazines, pour les gens qui me traitent comme une bête curieuse. Cette relation... elle nous appartient, mais le monde entier s'en est emparé et il est en train de la piétiner. Et moi, je suis juste en train de disparaître. Je ne peux pas vivre caché, et je ne peux pas vivre traqué. J'ai peur, Ezra. J'ai peur de sortir, j'ai peur d'ouvrir ma porte, j'ai peur de mon propre nom.
Les larmes recommencent à couler, inondant mon visage, mais je ne les essuie plus. Je continue, le cœur en miettes.
— On ne peut pas s'aimer comme ça. Ce n'est pas une vie, c'est une survie. Et je n'ai plus la force de me battre. Je préfère que ça s'arrête maintenant, alors que c'est encore pur, plutôt que de finir par te reprocher tout ce que j'ai perdu. S'il te plaît... ne m'appelle pas. Ne viens pas ici. Laisse-moi essayer de redevenir le garçon que j'étais avant que tout ça n'explose. Je t'aime, Ezra... Plus que tu ne l'imagineras jamais. Adieu.
Je lâche le bouton. Le message s'envole. C'est fait. Je viens de couper le fil qui me reliait au seul bonheur que je n'ai jamais eu.
Je pose le téléphone sur le matelas, loin de moi, comme s'il allait exploser. Je me recroqueville en position fœtale, mes mains agrippant désespérément le sweat noir, enfouissant mon visage dans le tissu pour y aspirer une dernière fois l'odeur d'Ezra. Je hurle de douleur, un cri étouffé par les draps, tandis que mon corps est secoué de spasmes. J'ai l'impression qu'on m'a arraché le cœur à mains nues. Dans l'obscurité de ma chambre, je me sens plus seul que je ne l'ai jamais été, comme si le monde entier s'était éteint en même temps que mon message s'affichait comme "distribué".
Je reste là, à pleurer dans le silence, en attendant que le néant m'emporte.
……….
Le studio de photographie est une vaste boîte blanche saturée de chaleur et d'une effervescence qui me donne la nausée. Les flashs crépitent à un rythme métronomique, des éclairs de foudre artificielle qui m'aveuglent et me rappellent, à chaque seconde, les flashs agressifs du parking de Besançon. Je suis debout sur le cyclo, immobile comme une statue de cire, vêtu d'un costume de créateur dont la soie me semble aussi lourde qu'une armure de plomb.
— C'est parfait, Ezra ! Ne bouge plus ! Donne-moi ce regard sombre, cette mélancolie... C'est exactement ce qu'il nous faut pour la couverture ! s'extasie le photographe en se déplaçant avec agilité autour de moi.
Si seulement il savait. Cette mélancolie n'est pas un jeu d'acteur. C'est un gouffre qui s'ouvre sous mes pieds. À chaque clic de l'appareil, je me demande ce que fait Marceau. Est-il arrivé ? Est-ce qu'il pleure ? Est-ce qu'il me déteste ? La culpabilité me ronge les sangs, une brûlure lente qui part de mon estomac et remonte jusqu'à ma gorge.
Du coin de l'œil, je surveille la table de maquillage où j'ai laissé mon téléphone. Paul est là, debout, consultant sa propre tablette. Soudain, je vois sa main plonger vers mon appareil. Mon cœur rate un battant. Paul fronce les sourcils en fixant l'écran qui vient de s'illuminer. Je le vois porter le téléphone à son oreille, son visage se décomposant brique par brique. Il ne parle pas. Il écoute. Et l'expression qui se peint sur ses traits est celle d'un homme qui assiste à une tragédie en direct.
— Stop ! On arrête tout ! je crie, ma voix claquant comme un coup de fouet dans le studio.
— Ezra, on y est presque, encore cinq minutes... tente le photographe, déstabilisé par ma soudaine agressivité.
Je ne lui accorde pas un regard. Je saute du plateau, manquant de trébucher sur un câble, et je m'élance vers Paul. Je lui arrache le téléphone des mains avec une violence qui le fait reculer.
— Qu'est-ce que c'est ? Pourquoi tu écoutais ? je halète, la poitrine oppressée.
Paul me regarde avec une pitié qui me fait plus de mal qu'une insulte.
— C'est un message vocal, Ezra. De Marceau. Il vient de tomber. Je voulais juste vérifier si c'était une urgence de sécurité avant de t'interrompre...
Je ne l'écoute plus. Je me détourne et je m'engouffre dans la loge de changement, un réduit minuscule encombré de vêtements et d'odeurs de laque. Je claque la porte et je tourne le verrou. Le silence tombe d'un coup, lourd, étouffant. Mes mains tremblent si violemment que je dois tenir le téléphone à deux mains pour ne pas le lâcher. J'appuie sur lecture.
Et là, sa voix déchire l'air.
Au premier mot, « Ezra... », je sens mes jambes se dérober. Je m'effondre littéralement, mes genoux percutant le sol avec un bruit sourd. Sa voix est un champ de ruines. Elle est méconnaissable, hachée par des sanglots qu'il ne cherche même plus à cacher, chargée d'une fatigue émotionnelle si profonde qu'elle me glace le sang.
Chaque mot qu'il prononce est une lame de rasoir qui s'enfonce dans ma chair. Quand il me dit qu'il m'aime, j'ai envie de hurler de douleur. Mais quand il commence à décrire sa peur, ce sentiment d'être traqué, cette sensation que son âme s'est éteinte sur ce parking à cause de moi... je sens mes propres larmes déborder, ravageant le maquillage soigné sur mes joues. C'est ma faute. Chaque vibration de sa voix brisée est une accusation contre ma célébrité, contre mon monde, contre tout ce que je représente.
Puis, le couperet tombe : « Adieu. »
Le silence qui suit le clic final est le plus terrifiant que j'aie jamais connu. C'est le son d'un monde qui s'éteint. Je reste prostré sur la moquette, le front appuyé contre le rebord d'une chaise, le téléphone pressé contre mon oreille comme si je pouvais encore y extraire un vestige de son souffle.
— Non... non, Marceau, s'il te plaît... murmure-je dans le vide.
Dans un élan de panique absolue, je commence à composer son numéro. Mes doigts glissent sur l'écran mouillé de mes pleurs. J'appelle une fois. Les tonalités résonnent comme des battements de cœur agonisant. Messagerie. — Marceau ! Réponds-moi ! Je t'en supplie, réponds-moi ! je hurle, ma voix se brisant contre les parois de la loge.
Je rappelle. Une deuxième fois. Une troisième fois. À la quatrième tentative, l'appel bascule instantanément. Il a éteint son téléphone. Il a coupé le seul lien qui me permettait encore de respirer.
La panique m'envahit totalement, une vague noire qui m'étouffe. Je me lève brusquement, je veux sortir, je veux prendre les clés de ma voiture et rouler jusqu'à perdre la raison vers Besançon. Je veux défoncer sa porte, le serrer contre moi et ne plus jamais le lâcher. Ma main se pose sur le verrou de la loge, prête à tout envoyer valser — le contrat, le shooting, ma carrière entière.
Mais ses paroles reviennent me frapper en plein visage, comme une gifle de réalité : « Ne viens pas ici. Laisse-moi essayer de redevenir le garçon que j'étais avant que tout ça n'explose. »
Je m'arrête net. Si j'y vais, si je débarque au pied de son immeuble avec mon escorte et les paparazzis qui me collent aux roues comme des vautours, je vais faire quoi ? Je vais achever de le détruire. Je vais offrir au monde le spectacle de sa détresse finale. Je serais son bourreau une dernière fois.
Je me laisse retomber contre le portant de vêtements, le visage enfoui dans mes mains. Et je pleure.
Je pleure comme je n'ai pas pleuré depuis que j'ai commencé cette vie de paillettes. Ce sont des sanglots déchirants, des spasmes qui secouent tout mon buste, faisant craquer la soie de mon costume de luxe. Je réalise avec une horreur glaciale l'ampleur de ce que j'ai fait. J'ai perdu l'unique personne qui m'aimait pour l'homme, pas pour l'image. J'ai perdu mon refuge, mon ancre, ma vérité. Et je l'ai perdu parce que j'ai été assez égoïste pour croire que mon amour suffirait à le protéger de la meute.
— Je suis désolé... je t'aime tellement, Marceau... je gémis contre un tissu froid.
Je me sens d'une impuissance révoltante. Moi qui peux faire chanter des stades entiers d'un seul geste de la main, je suis incapable de ramener à moi l'unique cœur que je voulais garder. Je suis le roi d'un empire de poussière. Je regarde mes mains, ces mains qu'il tenait avec tant de douceur dans l'intimité, et je les déteste. Je déteste cette vie qui m'offre la gloire tout en m'arrachant mon seul motif de vivre.
Paul frappe doucement à la porte.
— Ezra ? Le client s'impatiente... on doit reprendre pour les dernières prises.
— Dis-leur qu'ils peuvent tous aller en enfer, Paul ! je hurle, ma voix rauque et méconnaissable. C'est fini ! Tout est fini !
Je reste là, prostré dans l'obscurité de la loge, mon téléphone éteint à côté de moi. L'image de Marceau, seul dans sa petite chambre, pleurant dans mon sweat, me hante l'esprit. Je l'imagine souffrir par ma faute, et cette pensée est une agonie pure. Je sais qu'il a raison. Notre amour est devenu un poison pour lui. Mais je ne sais pas comment respirer dans un monde où il n'est plus à l'autre bout du fil.
Le temps s'étire dans cette loge qui sent le maquillage et le désespoir. Je réalise que le prix de ma lumière, c'est son obscurité à lui. Et à cet instant, je déteste mon nom, je déteste mon visage, je déteste tout ce qui a fait de moi ce "Ezra" que le monde adore mais que Marceau ne peut plus supporter.
Fin du chapitre 11.
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