00:00 00:00
ou pour accéder à la lecture audio sans limite de temps
✦ tounet777 La dernière notification XSTORY
Temps de lecture Vues Date de publication Commentaires Partager Liste de lecture
Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

La dernière notification — Chapitre 3

20 minutes
5
Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

Auteur

Photo de profil de tounet777
tounet777
Histoires publiées
516
Abonnés
167
J'aime cumulés
6.3k

La dernière notification

Chapitre 3

Chapitre 3
Je suis enfin rentré chez moi, le corps lourd d'une journée passée à scanner des codes-barres et à sourire poliment à des clients qui ne me voyaient pas. Le silence de mon studio m'accueille, mais ce soir, il n'est plus aussi pesant. Mes yeux se posent immédiatement sur le billet de concert posé en évidence sur ma table. Ce rectangle de papier semble me narguer. "Ezra". Ce nom est partout, sur les affiches, dans les conversations de Tiphaine, et maintenant dans ma vie.
Par curiosité, et peut-être un peu pour me préparer au supplice de demain, je m'assois sur mon lit et j'allume mon ordinateur portable. Je tape le nom dans la barre de recherche. Aussitôt, des milliers de résultats s'affichent. Je clique sur une vidéo de concert, une captation en direct devant une foule en délire.
Je regarde l'écran d'un œil critique. La musique commence, un son pop-rock puissant, très produit, avec des jeux de lumières aveuglants et des effets de scène grandioses. Je vois cet Ezra courir sur scène, haranguer la foule, sourire avec une assurance qui me donne presque le vertige. Sa voix est belle, je dois l'admettre, mais ce n'est pas du tout mon style. C'est trop bruyant, trop parfait, trop... calibré pour plaire au plus grand nombre. Moi, j'aime le calme, les mélodies acoustiques, les textes que l'on écoute dans le noir.
— C'est bien ce que je pensais, je murmure en soupirant. Ce n'est vraiment pas mon truc.
Je dois pourtant reconnaître une chose, alors que la caméra fait un gros plan sur son visage : il est incroyablement beau. Il a des traits réguliers, un regard bleu perçant qui semble transpercer l'écran, et ce sourire... je comprends pourquoi Tiphaine et des millions d'autres filles en sont dingues. Ce mec doit avoir toutes les femmes qu'il veut à ses pieds. Il vit dans un monde de lumière alors que je rampe dans l'ombre.
Je referme l'ordinateur, un peu agacé par cette perfection, et je me saisis de mon téléphone. La notification de Félix brille comme un phare. Je lis son message sur son métier de promoteur en cosmétiques et je souris. C'est un métier normal, concret. Ça me rassure. Je commence à lui répondre, vidant mon sac sur ma soirée de demain.
— Salut Félix ! Ne t'excuse pas pour le retard, je comprends tout à fait, surtout avec un métier comme le tien. Ça doit être épuisant de courir les magasins tout le temps. Moi, ma journée a été... disons, habituelle. Pas de clients trop odieux, heureusement, mais je suis épuisé.
Je jette un regard noir au billet sur la table et je poursuis, les doigts tapant furieusement sur le verre.
— Tu ne vas pas le croire, mais ma collègue Tiphaine m'emmène de force à ce satané concert d'Ezra demain soir à Micropolis. Elle avait une place en trop et elle ne m'a pas laissé le choix. Je suis persuadé que je ne vais pas aimer. Je viens de regarder quelques vidéos sur Internet pour voir à quoi ça ressemblait... Ce n'est vraiment pas mon truc. C'est trop commercial, trop bruyant. Et puis, je déteste la foule, l'idée d'être enfermé avec des milliers de gens qui hurlent me donne déjà des sueurs froides.
Je fais une petite pause, repensant au visage du chanteur sur mon écran.
— Bon, je dois avouer qu'il est plutôt beau gosse, cet Ezra. Il a un physique de mannequin et il doit avoir toutes les filles qu'il veut d'un simple claquement de doigts. Mais sa musique... non, vraiment pas. Je préférerais mille fois passer ma soirée à discuter avec toi ou à dessiner tranquillement dans mon coin. Je sens que je vais passer une soirée interminable demain, à compter les minutes jusqu'à ce que je puisse rentrer et te parler.
J'envoie le message et je sens un poids s'envoler de ma poitrine. Lui dire que je n'aime pas ce genre de vie, ce genre de célébrité, me donne l'impression d'être encore plus proche de lui. Félix est un homme de l'ombre, comme moi, même s'il réussit mieux sa vie professionnelle. On se ressemble. On cherche la même chose : de la vérité dans un monde de faux-semblants.
Je m'allonge, le téléphone posé sur mon ventre, attendant une réponse. Je me sens un peu coupable d'avoir été si dur avec cet Ezra — après tout, il ne m'a rien fait — mais c'est surtout ce qu'il représente qui m'agace. Cette réussite insolente, cette facilité apparente.
Je regarde le plafond, imaginant Félix dans sa chambre d'hôtel quelque dans la ville. Est-ce qu'il sourit en lisant mes messages ? Est-ce qu'il se sent aussi seul que moi malgré ses voyages ? La vibration du téléphone me fait sursauter. Mon cœur s'emballe. C'est peut-être lui. C'est forcément lui.
Je n'ai jamais été aussi impatient de parler à quelqu'un. Demain, j'irai à ce concert pour faire plaisir à Tiphaine, je subirai les basses et les cris, mais au fond de moi, je serai ailleurs. Je serai avec Félix, dans cette conversation secrète qui est devenue, en moins de quarante-huit heures, la seule réalité qui compte vraiment à mes yeux. J'attends son message, prêt à rester éveillé toute la nuit s'il le faut, juste pour sentir que, quelque part, quelqu'un m'écoute enfin.
……….
Je suis allongé sur le dos, les bras en croix sur les draps d'un blanc chirurgical de ma suite, quand le téléphone vibre contre ma cuisse. Je m'en saisis avec une hâte que je ne parviens plus à dissimuler. En lisant les mots de Marceau, un rire nerveux, presque incrédule, m'échappe et résonne contre les murs silencieux de la chambre.
C'est le comble de l'ironie. Le seul garçon qui m'intéresse vraiment, la seule personne à qui j'ai envie d'ouvrir mon cœur, s'apprête à venir me voir en concert demain soir... et il est déjà convaincu qu'il va passer la pire soirée de sa vie. Le voir écrire que je suis "un beau gosse qui doit avoir toutes les filles qu'il veut" me fait l'effet d'une gifle douce-amère. S'il savait que ce "beau gosse" est en train de se recroqueviller de solitude dans un hôtel de luxe, préférant mille fois sa conversation à l'adoration de milliers d'inconnus.
Je sens une pointe de panique monter. Il sera là, à Micropolis. Il sera dans la même pièce que moi, séparé seulement par quelques mètres de vide et un océan de mensonges. Mais une impulsion plus forte que la peur me pousse à agir. Je veux réduire la distance. Je veux sortir de cette interface froide de l'application.
Je redresse mon buste contre la tête de lit, les sourcils froncés par la concentration. Je dois jouer finement. Je ne peux pas défendre "Ezra" trop ardemment, au risque de paraître suspect, mais je ne peux pas non plus le descendre complètement.
— Ahah, je vois que tu n'y vas pas de main morte ! je commence à taper, un sourire en coin. Je connais un peu ce que fait cet Ezra, et je dois admettre que tu as raison sur pas mal de points. C'est de la grosse artillerie, c'est fait pour briller et faire du bruit. Mais bon, ça ne me dérange pas plus que ça, c'est le jeu de ce genre de spectacle.
Je marque une pause, le cœur battant à tout rompre. C'est le moment. Je vais faire quelque chose que mon manager qualifierait de "suicide professionnel", mais je m'en moque. Je veux être réel pour lui.
— Écoute, Marceau... J'aime vraiment beaucoup discuter avec toi, et je trouve que cette application n'est pas l'endroit le plus pratique pour se dire les choses. Si ça te dit, je te laisse mon numéro : 07……... Ce sera beaucoup plus simple pour s'envoyer des messages ou même s'appeler quand on aura un moment de calme. Ne te sens pas obligé, mais ça me ferait vraiment plaisir.
Je retiens mon souffle en voyant le curseur clignoter. Je dois savoir où il sera demain. Je dois savoir vers quel coin de la salle je devrai lancer mes regards, même s'il ne saura pas que c'est lui que je cherche.
— Puisque tu es "condamné" à aller à ce concert demain, tu es placé où dans la salle ? Je demande ça parce que je connais un peu Micropolis pour le travail, et selon les secteurs, le son et la vue ne sont pas du tout les mêmes. Certains endroits sont bien mieux placés que d'autres pour ne pas trop subir la foule.
J'appuie sur "envoyer". Ça y est. Mon numéro personnel est dans la nature. Entre les mains d'un caissier de Besançon que je n'ai jamais vu, mais qui semble me connaître mieux que ceux qui m'entourent chaque jour. Je fixe le plafond, une main sur mon torse pour essayer de calmer les battements de mon cœur.
Demain, quand je serai sous les projecteurs de Micropolis, je ne verrai qu'une masse informe de visages. Mais je saurai qu'il est là. Je saurai qu'au milieu de ce Carré Or dont il m'a parlé, il y a un garçon aux yeux noisette qui me trouve "trop commercial" et "trop bruyant". Cette pensée m'amuse autant qu'elle me terrifie.
Vais-je réussir à chanter mes chansons d'amour en sachant qu'il me regarde ? Vais-je réussir à garder mon masque de star alors que j'attends désespérément un SMS de sa part ? Je me sens comme un funambule sur un fil de fer barbelé. D'un côté, la gloire factice d'Ezra ; de l'autre, la vérité naissante de Félix.
Je ferme les yeux, le téléphone serré dans ma main, guettant la moindre vibration. J'espère qu'il enregistrera mon numéro. J'espère qu'il me dira où il est. Demain, la scène ne sera plus un podium, elle sera un poste d'observation. Et pour la première fois de ma vie, je ne chanterai pas pour la foule, je chanterai pour un seul fantôme dans les gradins.
……….
Lorsque le numéro s'affiche sur l'écran, mon cœur rate un véritable battement, une sorte de dérapage violent dans ma poitrine qui me coupe le souffle pendant une seconde. Un 06. Un vrai numéro personnel, direct, sans l'interface impersonnelle de l'application. Ce n'est plus seulement un profil volatil que l'on peut effacer d'un geste du pouce entre deux publicités. C'est une porte dérobée qui s'ouvre sur l'intimité de cet homme, une preuve de confiance qui me donne un vertige indescriptible. Sans perdre une seconde, les doigts tremblants d'une excitation que je ne parviens plus à contenir, j'enregistre le contact. Je tape simplement « Félix ». Rien que ce prénom, inscrit dans mon répertoire, semble illuminer mon téléphone de l'intérieur.
Je bascule immédiatement sur ma messagerie classique. La page de conversation est blanche, vide, le curseur clignote comme un phare dans la nuit, m'invitant à briser la glace. Je prends une grande inspiration, je réajuste mes lunettes sur mon nez, et je me lance, le cœur battant la chamade.
[SMS] Moi : C'est moi... Marceau. Voilà, j'ai osé t'écrire ici. Merci pour ton numéro, Félix, ça me touche vraiment que tu me fasses cette place, ce n'est pas vraiment le genre de chose qui arrive sur Grindr d'habitude. Pour répondre à ta question sur demain, ma collègue Tiphaine m'a donné le billet tout à l'heure : je suis en Carré Or, Gradin K, place 44. Apparemment, c'est une super place d'après elle, mais pour être honnête, j'ai surtout hâte que ce soit fini pour pouvoir te reparler sans le bruit des basses qui me font déjà un peu peur.
[SMS] Moi : Et pour répondre à ton autre question, non, je ne travaille pas demain ! C'est mon samedi de repos, ce qui tombe plutôt bien vu que je vais sûrement rentrer tard et avoir la tête comme une citrouille avec tout ce boucan. Je n'ai donc aucune excuse pour échapper à Tiphaine et à son concert...
Je reste fixé sur l'écran, les yeux rivés sur le haut de la conversation. Je vois les trois petits points de suspension apparaître presque instantanément. Il est là. Il attendait mon signal. Soudain, je vois s'afficher : « Félix est en train d'enregistrer un message vocal ». Mon sang ne fait qu'un tour. J'ai l'impression d'avoir de nouveau six ans le matin de Noël. Un petit fichier audio apparaît. Je porte fébrilement le téléphone à mon oreille, les yeux fermés pour mieux me concentrer, le cœur cognant contre mes côtes comme un prisonnier contre ses barreaux.
— (Sa voix est plus grave que je ne l'imaginais, un peu rauque, avec un timbre velouté et profond) Salut Marceau... Je me disais que c'était quand même plus sympa d'entendre nos voix, non ? Ça rend les choses plus réelles, moins virtuelles. Je suis vraiment content de savoir que tu es en repos demain. Profite de ton samedi, essaie de ne pas trop ronchonner pendant le spectacle. J'aurais vraiment aimé être là pour te tenir la main dans la foule, je sais que tu n'aimes pas ça et ça me rend un peu triste de te savoir stressé à l'avance...
Je frissonne de la tête aux pieds. Sa voix est profonde, d'une chaleur enveloppante, avec une pointe de mélancolie qui me bouleverse totalement. Elle est... apaisante, malgré le ton un peu fatigué. Je m'enferme sous ma couette pour lui répondre à mon tour par un vocal.
— (Ma voix tremble un peu dans l'enregistrement, je m'en rends compte tout de suite) Merci pour le vocal, Félix. Tu as une voix vraiment... incroyable. Très rassurante. Ça me fait bizarre de me dire que tu es peut-être juste à quelques rues de moi dans un hôtel et qu'on se parle comme ça. C'est bête, mais j'ai l'impression de te connaître depuis toujours. Je me demande ce que tu fais de beau en ce moment, si tu es aussi fatigué que moi...
Les messages s'enchaînent à une vitesse folle. On parle de tout, de rien. Je lui raconte mon rêve d'adopter un chat roux qui s'appellerait "Boulette", et il en rit par écrit. Lui me confie son addiction au café noir, très serré, qu'il boit dès l'aube pour se réveiller. On s'envoie des photos : mes crayons de couleur usés, la vue nocturne depuis son balcon sur les toits de Besançon.
[SMS] Félix : Tu ne m'as toujours pas dit... Tu dessines quoi en ce moment ? J'aimerais tellement voir un de tes croquis, Marceau. Je suis sûr que tu as un talent fou que tu n'oses pas montrer. Promets-moi qu'un jour, tu m'en montreras un. Rien qu'à moi.
[SMS] Moi : Je te le promets, Félix. Mais sois indulgent, s'il te plaît. C'est juste mon refuge secret quand le monde devient trop lourd. Tiens, regarde l'heure... il est déjà 1h30 du matin. Le temps s'arrête littéralement quand je discute avec toi.
[SMS] Félix : Je ressens exactement la même chose. Dis-moi, Marceau... tu recherches quoi, au fond ? Dans la vie ?
[SMS] Moi : Quelqu'un qui ne partira pas au premier obstacle. Quelqu'un qui me verra vraiment, pour ce que je suis à l'intérieur, même quand je suis invisible pour le reste du monde. Et toi ?
[SMS] Félix : La même chose, Marceau. Quelqu'un qui m'aime pour qui je suis vraiment, simplement, loin de tout le chaos du quotidien et des masques qu'on nous oblige à porter parfois.
Vers deux heures du matin, mes paupières deviennent de véritables enclumes. L'épuisement de ma longue journée à l'hypermarché et le contrecoup émotionnel de cette rencontre virtuelle finissent par me rattraper.
[SMS] Moi : Félix... je crois que je commence sérieusement à m'endormir sur l'écran. Mes phrases commencent à ne plus avoir aucun sens. Je vais devoir te laisser pour cette nuit, même si j'ai un mal fou à m'arracher à toi.
[SMS] Félix : Moi aussi, Morphée me fait du gringue et je n'ai plus la force de lutter. Je suis vanné, la journée de demain va être une véritable montagne à gravir. Dors bien, Marceau. Fais de beaux rêves. Je penserai très fort à toi demain soir... même si tu n'es pas fan de ce que tu vas entendre.
[SMS] Félix : Il faut que je te dise aussi que je repars dimanche matin de bonne heure, c'est pour ça que mon planning est si serré. Mais je veux continuer à te connaître, peu importe la distance. J'essaierai de revenir à Besançon très vite, rien que pour toi. Et n'hésite pas à m'envoyer un message même durant le concert si tu t'ennuies trop ou si tu as besoin de te sentir moins seul dans la foule, ça me fera plaisir de te lire.
[SMS] Moi : Oh... c'est noté pour dimanche. Ça me rend un peu triste mais je comprends. C'est gentil de me proposer de t'écrire pendant le spectacle, je n'y manquerai pas si les chansons sont trop nulles ! Bonne nuit Félix. Merci d'être là, pour de vrai. Je te le promets, je t'écrirai. À demain ?
[SMS] Félix : À demain, Marceau. Compte sur moi.
Je pose mon téléphone sur ma table de chevet, juste à côté de ce fameux billet de concert Carré Or. Pour la première fois de ma vie, je m'endors avec un sourire aux lèvres et une sensation de plénitude incroyable. J'oublie tout : la caisse n°4, le mépris des clients, ma solitude. Je m'endors avec le son de la voix de Félix qui tourne en boucle dans ma tête comme une berceuse.
……….
Le silence qui retombe après le dernier message est plus assourdissant que le hurlement d'un stade rempli à craquer. Je pose mon téléphone sur le drap de soie, l'écran encore chaud, et je fixe le plafond de ma suite comme si les réponses à mes angoisses y étaient gravées. Mon cœur, qui devrait être apaisé par la douceur de cet échange, bat la chamade, une percussion sourde et irrégulière qui résonne jusque dans mes tempes.
Demain. Le mot pèse des tonnes. Demain, 20h00.
Je me redresse brusquement et je marche vers la baie vitrée, observant les lumières de Besançon qui scintillent au loin. Quelque part là-bas, derrière une fenêtre anonyme, Marceau dort sans doute déjà. Ou peut-être qu'il fixe lui aussi l'obscurité en repensant à notre discussion. Mais lui, il est libre. Il est vrai. Moi, je suis enfermé dans une cage dorée construite sur un mensonge qui menace de s'effondrer, non pas parce qu'il me verra, mais parce qu'il va me juger.
Je ferme les yeux et, instantanément, le plan de salle de Micropolis se dessine derrière mes paupières avec une précision chirurgicale. Gradin K, place 44. Je connais cette salle par cœur, je l'ai pratiquée, j'y ai répété cet après-midi même sous les ordres de mon régisseur. Je vois exactement l'angle de vue qu'il aura. Je vois la distance qui nous séparera. Une distance physique de quelques dizaines de mètres, mais un abîme de faux-semblants.
Comment vais-je faire ? Comment vais-je pouvoir monter sur cette scène, assurer le show, danser, sourire, et chanter mes textes alors que chaque fibre de mon être sera tendue vers ce point précis de la salle ? Je me connais : je vais passer le concert à essayer de percer l'obscurité, à chercher la silhouette d'un garçon solitaire parmi les milliers de fans déchaînés. Je vais chanter pour lui, mais il ne le saura jamais. Pire, il va regarder "Ezra" avec ce dédain qu'il m'a confessé, sans se douter une seconde que l'homme qu'il juge "trop commercial" est celui à qui il a confié sa solitude quelques heures plus tôt.
Une interrogation me torture : et s'il percevait quelque chose ? Oh, il ne connaît pas mon visage, il n'a jamais vu de photo de Félix. Physiquement, je ne risque rien. Mais Marceau est un dessinateur, un observateur. Il a une sensibilité que les autres n'ont pas. S'il voyait une expression de détresse sur mon visage pendant une chanson triste ? S'il reconnaissait dans ma voix cette même fêlure, ce même grain de fatigue qu'il a entendu dans mes vocaux ce soir ?
Je frissonne. L'idée que ma véritable identité puisse transparaître à travers l'artifice du spectacle me terrifie. J'ai peur qu'il ressente, intuitivement, que l'idole sur scène et l'homme du téléphone partagent la même douleur. S'il se disait, ne serait-ce qu'une seconde : "C'est étrange, ce chanteur a la même façon de s'exprimer que Félix". Ce serait le début de la fin. Le mensonge est mon seul rempart pour qu'il continue à m'aimer. S'il découvre que je suis le produit marketing qu'il exècre, il me rayera de sa vie sans hésiter.
Pourquoi lui ai-je dit de m'écrire pendant le concert ? Je suis en train de me saborder. Je vais sentir mon téléphone vibrer dans ma poche de costume pendant que je serai en plein milieu d'un solo ou d'une chorégraphie. Je serai là, à incarner cette star sûre d'elle, sachant que dans ma poche, il y a peut-être un message de Marceau me disant à quel point il s'ennuie, à quel point il trouve tout ça superficiel et vain.
Comment vais-je garder mon masque ? Comment vais-je continuer à sourire aux caméras alors que "Félix" ne rêve que de descendre de scène, de traverser la fosse et de s'asseoir à côté de lui, au gradin K, pour lui dire : "Regarde-moi vraiment. Tout ça n'est qu'un costume. C'est moi qui suis là." ?
Je repars dimanche matin. C'est la seule chose qui me permet de ne pas sombrer totalement dans la panique. Je serai loin avant qu'il ne puisse recoller les morceaux du puzzle. Mais cette pensée me déchire le cœur. Je vais le quitter alors que je commence à peine à respirer grâce à lui. Je lui ai promis de revenir, mais comment ? Le mensonge ne peut que grossir, s'alourdir, jusqu'à nous étouffer tous les deux sous son propre poids.
Je me laisse glisser le long de la baie vitrée pour m'asseoir à même le sol. Je me sens si petit, si misérable dans cette suite immense. Demain, 6000 personnes vont scander mon nom, mais moi, je n'écouterai qu'une seule chose : le silence entre deux battements de mon cœur. Je ne suis plus un artiste en tournée. Je suis un homme qui se noie dans son propre mirage.
Le sommeil refuse de venir. Chaque minute qui passe me rapproche de l'instant où nos deux mondes vont se percuter dans le fracas et la lumière de Micropolis. Je suis plus stressé que pour mon tout premier concert. Parce que demain soir, ce n'est pas ma carrière que je joue. C'est la seule chance que j'ai d'exister pour quelqu'un.
Fin du chapitre 3.
Commentaires Partager Liste de lecture

Ce chapitre vous a plu ? Encouragez l'auteur en un geste.

ou laissez un mot
Soyez respectueux
Publier
Chapitre suivant
Chapitre 4
27 minutes
5
0
0
Chapitre suivant

Commentaires ()

Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à en laisser un !

Histoires similaires

✦ redlips Un stage très formateur XSTORY
Un stage très formateur
Chapitre 3
Par redlips
8
0
5.5k
Hétéro
✦ tounet777 Runway à contre-courant XSTORY
Runway à contre-courant
Chapitre 35
Par tounet777
0
0
5
Gays
✦ tounet777 Est-ce que c'est ça le coup de foudre ? XSTORY
Est-ce que c'est ça le coup de foudre ?
Chapitre unique
Par tounet777
0
0
9
Gays
✦ tounet777 Le carnet bleu XSTORY
Le carnet bleu
Chapitre 2
Par tounet777
0
0
2
Gays
✦ Marwen17 Abnégation totale XSTORY
Abnégation totale
Chapitre 5
Par Marwen17
14
3
4.8k
Hétéro
✦ tounet777 Deux hommes mariés XSTORY
Deux hommes mariés
Chapitre unique
Par tounet777
49
5
13.5k
Gays
✦ SexySadie Sur un coup de tête XSTORY
Sur un coup de tête
Chapitre unique
Par SexySadie
10
0
5.3k
Hétéro
✦ tounet777 Runway à contre-courant XSTORY
Runway à contre-courant
Chapitre 1
Par tounet777
1
0
12
Gays
✦ tounet777 Ce que l'on cache derrière un pseudo XSTORY
Ce que l'on cache derrière un pseudo
Chapitre unique
Par tounet777
0
0
3
Gays

Restez informé des nouvelles histoires

Recevez les dernières publications directement dans votre boîte mail

Explorez les catégories

Parcourez notre vaste sélection d'histoires érotiques classées par catégories pour trouver exactement ce qui éveille votre désir

Mode sombre
Apparition progressive
Lecteur Audio