Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Runway à contre-courant — Chapitre 32
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Runway à contre-courant
Chapitre 32
La tiédeur des draps ne suffit plus à me réchauffer. Lorsque mes paupières s'entrouvrent péniblement vers onze heures du matin, la réalité me percute de plein fouet. La chambre de notre suite à Londres est baignée d'une lumière blanche, presque crue, qui traverse les grands rideaux de lin. Ce jour naissant, si pur, contraste violemment avec la noirceur de ma culpabilité, cette sensation poisseuse qui me colle à la peau et que la douche d'hier soir n'a pas réussi à effacer de mon esprit.
À mes côtés, le matelas bouge légèrement. David est installé sur le bord du lit, déjà habillé de son jean et d'un pull léger. Il se tourne vers moi, un sourire d'une douceur infinie flottant sur ses lèvres. Ses yeux, clairs et reposés, plongent dans les miens alors qu'il avance une main pour caresser doucement ma joue, dégageant une mèche de cheveux de mon front.
— Hé, mon ange… réveille-toi doucement, murmure-t-il d'une voix feutrée, comme s'il craignait de briser la quiétude de la pièce. Il est onze heures passées. Je dois commencer à bouger, mon billet de retour pour la France est à treize heures. Il faut absolument que je sois à l'aéroport en avance avec les contrôles internationaux.
Il se penche et pose ses lèvres sur les miennes. Ce baiser matinal, tendre, aimant, empreint d'une confiance absolue, agit sur moi comme un électrochoc. C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase de mes remords. Cette tendresse me pousse au pied du mur. Je me sens lâche, monstrueux, indigne de ce garçon qui s'apprête à repasser la Manche la tête pleine de nos projets. Je ne peux plus reculer. Je ne peux pas le laisser franchir cette porte en lui imposant le poids de mon mensonge. Je dois avouer. Maintenant.
Je me redresse brusquement sur les coudes, le souffle court, les yeux instantanément embrumés par les larmes.
— David… attends. S'il te plaît, assieds-toi. Il faut… il faut que je te dise quelque chose. Je ne peux pas te laisser partir comme ça.
Je prends mon courage à deux mains, prêt à m'effondrer, prêt à tout déballer, à lui expliquer ma nuit, mes erreurs. Mais alors que j'ouvre la bouche pour prononcer les mots fatidiques, David me coupe l'herbe sous le pied. Son visage se fige. Le sourire s'éteint instantanément, remplacé par une expression d'une dureté que je ne lui connais pas. Il n'a pas l'air de tomber des nues. Au contraire, il recule d'un pas, déjà sur la défensive.
— Ne te fatigue pas à chercher tes mots, Gaspard, dit-il, sa voix changeant du tout au tout, devenant glaciale, coupante. Tu vas me parler de Vasco, c'est ça ?
Le prénom claque dans le silence de la suite londonienne comme un coup de tonnerre. Je reste pétrifié, la bouche ouverte, le cœur arrêté.
— Tu… tu sais ? je bafouille, le sol se dérobant sous mes pieds.
— Évidemment que je sais ! éclate David, sa colère noire explosant enfin, libérant une rancœur qu'il contrait manifestement depuis son réveil. Tu as vraiment cru que j'étais complètement idiot ? Tu penses que je n'ai rien remarqué ? Tu rentres à six heures du matin, tu prétends que ton défilé et la soirée qui a suivi se sont éternisés, mais tu refuses que je te touche au début, tu gémis de douleur quand je te pénètre, ton corps est fatigué d'une manière qui n'a rien à voir avec de la marche ! Et cette odeur, Gaspard… Tu as beau t'être lavé, je connais ton odeur par cœur. Ce matin, le lit de cette suite empestait encore un parfum qui n'est pas le tien. Le sien.
— Évidemment que je sais ! éclate David, sa colère noire explosant enfin, libérant une rancœur qu'il contrait manifestement depuis son réveil. Tu as vraiment cru que j'étais complètement idiot ? Tu penses que je n'ai rien remarqué ? Tu rentres à six heures du matin, tu prétends que ton défilé et la soirée qui a suivi se sont éternisés, mais tu refuses que je te touche au début, tu gémis de douleur quand je te pénètre, ton corps est fatigué d'une manière qui n'a rien à voir avec de la marche ! Et cette odeur, Gaspard… Tu as beau t'être lavé, je connais ton odeur par cœur. Ce matin, le lit de cette suite empestait encore un parfum qui n'est pas le tien. Le sien.
David se met à arpenter la pièce comme un lion en cage, passant ses mains dans ses cheveux, le visage rouge de rage et de douleur. Les larmes aux yeux, il me pointe du doigt, la voix tremblante mais puissante.
— Je voulais me voiler la face, je voulais tellement croire que nos quelques jours de séparation t'avaient manqué autant qu'à moi ! Alors j'ai forcé les choses, j'ai voulu te posséder pour me rassurer. Mais pendant qu'on le faisait, ton regard… tu étais ailleurs, Gaspard ! Le secret n'en était pas un. Tu m'as menti les yeux dans les yeux ici, alors que je te donnais tout !
— David, je t'en supplie, écoute-moi ! je hurle en me jetant hors du lit, ignorant ma nudité, les larmes coulant à flots sur mes joues.
— David, je t'en supplie, écoute-moi ! je hurle en me jetant hors du lit, ignorant ma nudité, les larmes coulant à flots sur mes joues.
Je tente de m'approcher, les mains tendues vers lui, mais il recule vivement, me lançant un regard plein de dégoût qui me transperce le cœur. Je bafouille, mes excuses se mélangeant dans une confusion totale. Ma ligne de défense est d'une fragilité dérisoire, mais elle est d'une sincérité brute.
— C'est… Vasco était là avant, David… Tu le sais, notre passé n'a jamais été vraiment réglé ! Quand je l'ai vu avant de rentrer, toute cette adrénaline… il m'a coincé, il m'a poussé à bout. Je n'ai pas su dire non, j'ai été faible, j'ai paniqué !
— C'est tout ce que tu as à dire pour ta défense ? Qu'il était là avant moi ?! s'écrie David, la voix brisée par l'incompréhension.
— Non ! Ce n'est pas ça… C'est que je suis perdu, David ! je crie dans un sanglot déchirant, formulant enfin le dilemme amoureux qui me ronge de l'intérieur. Je t'aime, je te jure que je t'aime plus que tout, mais quand il resurgit… je ne sais plus qui je suis. Je suis complètement déchiré entre ce que j'ai ressenti pour lui par le passé, ce qu'il réveille en moi de sombre, et cette vie magnifique, pure, que je veux construire avec toi à Besançon ! Je n'arrive pas à choisir, je suis une épave, j'ai tellement peur… Je suis terrifié à l'idée que cette vérité te fasse partir pour toujours et brise notre couple. S'il te plaît, ne me quitte pas…
— C'est tout ce que tu as à dire pour ta défense ? Qu'il était là avant moi ?! s'écrie David, la voix brisée par l'incompréhension.
— Non ! Ce n'est pas ça… C'est que je suis perdu, David ! je crie dans un sanglot déchirant, formulant enfin le dilemme amoureux qui me ronge de l'intérieur. Je t'aime, je te jure que je t'aime plus que tout, mais quand il resurgit… je ne sais plus qui je suis. Je suis complètement déchiré entre ce que j'ai ressenti pour lui par le passé, ce qu'il réveille en moi de sombre, et cette vie magnifique, pure, que je veux construire avec toi à Besançon ! Je n'arrive pas à choisir, je suis une épave, j'ai tellement peur… Je suis terrifié à l'idée que cette vérité te fasse partir pour toujours et brise notre couple. S'il te plaît, ne me quitte pas…
Je m'effondre littéralement à genoux sur la moquette de la chambre, le visage enfoui dans mes mains, secoué par des spasmes de pleurs incontrôlables. Le silence qui suit est lourd, étouffant.
David s'arrête de marcher. Il me regarde d'en haut, ses épaules s'affaissant soudainement. La colère destructrice semble s'évaporer pour laisser place à une immense détresse. Il lâche un long soupir, et ses mots suivants me font encore plus de mal que ses hurlements précédents :
— Je suis tellement déçu, Gaspard. Tellement déçu… Je pensais qu'on valait mieux que ça. Je croyais que notre amour te suffisait pour balayer tes vieux démons.
Ce constat, prononcé d'une voix blanche et fatiguée, me détruit. Je continue de pleurer toutes les larmes de mon corps, prostré au sol, répétant des "je suis désolé" inaudibles. David s'approche lentement. Malgré sa fureur, malgré la trahison qu'il vient de subir, il est profondément touché par la sincérité de mes regrets et l'état de décomposition psychologique dans lequel je me trouve. Il capte ma culpabilité réelle, ce châtiment que je m'inflige à moi-même. C'est cela, et uniquement cela, qui l'empêche de claquer la porte et de rompre définitivement sur-le-champ. Il y a encore trop d'amour entre nous pour que tout explose en une seconde.
Il jette un coup d'œil à sa montre. Le temps presse. L'heure de son départ est là, et cette séparation géographique, qui devait être une simple formalité professionnelle, devient un outil dramatique cruel. Il va prendre son vol pour la France, et je vais rester ici, à Londres, seul avec mes fautes dans cette suite vide.
Il attrape sa valise, puis se tourne vers moi une dernière fois. Il ne pose pas de rupture définitive, mais il instaure un compte à rebours mental qui me glace le sang.
— Je dois y aller pour mon vol, dit-il d'une voix basse, dénuée d'émotion. J'ai besoin de réfléchir. J'ai besoin d'air, loin de toi, loin d'ici.
Il s'avance vers la porte, puis s'arrête, la main sur la poignée. Il se retourne, ses yeux fixés dans les miens.
— Je te donne trois semaines, Gaspard. Trois semaines pendant lesquelles tu vas rester ici à Londres pour honorer ton contrat et tes photos d'égérie avec Burberry, tandis que moi, je rentre à Besançon pour reprendre mes cours. C'est le temps qu'il te reste pour faire un choix clair. Soit tu tires un trait définitif sur Vasco, tu effaces son existence de ta vie et tu me reviens entièrement propre, soit tu retournes avec lui et on s'arrête là. Pas d'entre-deux. Si tu n'as pas choisi dans trois semaines, je prendrai la décision à ta place.
La sentence est tombée, créant un suspense insoutenable pour les jours à venir. Mais avant d'ouvrir la porte, David lâche sa valise. Dans un élan contradictoire, guidé par ce lien viscéral qui nous unit malgré l'horreur de la situation, il traverse la pièce à grands pas. Il se baisse, me saisit par les épaules et me remonte contre lui.
Il me prend soudainement dans ses bras, me serrant contre son torse avec une force désespérée, une étreinte à m'en couper le souffle. Mes larmes mouillent son pull alors que ses bras m'enveloppent. Il approche sa bouche de mon oreille et me murmure, la voix tremblante d'un amour blessé :
— Je t'aime plus que tout au monde, Gaspard… mais tu m'as réellement, profondément blessé.
Il me relâche brusquement, ramasse sa valise sans un regard de plus, et quitte la pièce. La porte de la suite se referme dans un bruit sourd. David est parti pour l'aéroport. Le compte à rebours des trois semaines vient de commencer, et je me retrouve seul au milieu de la pièce, le corps encore vibrant de son étreinte et l'esprit terrifié par le choix que je dois accomplir.
Une demi-heure. Trente minutes de néant, de silence étouffant et de larmes qui ont fini par sécher sur mes joues, laissant une sensation de tiraillement inconfortable sur ma peau. Je suis resté prostré à la même place, les genoux repliés contre ma poitrine, sur la moquette de cette suite londonienne devenue trop grande, trop blanche, trop froide. L'odeur de David flotte encore dans l'air, ou peut-être n'est-ce que le fantôme de sa présence que mon esprit torturé refuse de lâcher. Ma gorge est nouée, brûlante. Le compte à rebours est lancé. Vingt et un jours. Trois semaines à tenir ici, à feindre la perfection pour Burberry, alors que mon cœur a embarqué à bord du vol de David, en route vers Besançon.
Soudain, des coups secs et impatients contre la porte de la suite brisent le silence de ma léthargie.
Mon cœur rate un battement. Une décharge d'adrénaline pure me traverse le corps. David. C'est forcément lui. Il a changé d'avis à l'aéroport, il n'a pas pu monter dans cet avion, il n'a pas pu me laisser comme ça. Je me relève d'un bond, ignorant la douleur sourde qui irradie dans mes membres, et je me précipite vers l'entrée, manquant de trébucher dans les draps défaits. J'ouvre la porte à la volée, le prénom de l'homme que j'aime déjà au bord des lèvres.
— David…
Le mot s'éteint instantanément dans ma gorge. Ce n'est pas David.
Face à moi, Fabio se tient sur le palier, une tablette sous le bras, le regard rivé sur sa montre de luxe. Il est impeccable, vêtu d'un costume sombre parfaitement ajusté, dégageant cette énergie frénétique propre aux gens de la mode pour qui chaque seconde équivaut à un million de livres sterling. En levant les yeux vers moi, son expression passe de l'impatience à la stupéfaction la plus totale. Il détaille ma nudité, mes yeux gonflés, mes cheveux en bataille et les traces de larmes qui barbouillent mon visage.
— Par les dieux, Gaspard… Qu'est-ce qui s'est passé ici ? On dirait que tu as survécu à un crash aérien, s'exclame-t-il en s'engouffrant dans la suite sans y être invité, refermant la porte derrière lui. Je t'ai envoyé dix messages ! Le planning d'aujourd'hui est une pure folie, on est déjà chronométrés à la minute près. Tu n'as pas regardé ton téléphone ?
Je secoue la tête, incapable de formuler une phrase cohérente. Ma voix est rauque, éteinte :
— Non… Je…
— Allume-le. Tout de suite, m'ordonne Fabio d'un ton sans réplique, tout en tapotant nerveusement sur sa tablette. Je viens tout juste de donner le feu vert à mes contacts ici. On a repassé tous tes réseaux sociaux en mode public il y a une heure. Regarde.
— Allume-le. Tout de suite, m'ordonne Fabio d'un ton sans réplique, tout en tapotant nerveusement sur sa tablette. Je viens tout juste de donner le feu vert à mes contacts ici. On a repassé tous tes réseaux sociaux en mode public il y a une heure. Regarde.
Je me traîne jusqu'à la table de nuit où mon téléphone est branché. Dès que mes doigts effleurent l'écran pour l'allumer, l'appareil surchauffe instantanément. La coque en aluminium devient brûlante sous l'effet d'un vrombissement frénétique et ininterrompu. L'écran est littéralement submergé, saturé par une cascade de notifications qui défilent à une vitesse telle qu'il est impossible de les lire.
C'est une explosion des compteurs totalement surréaliste. Mes comptes Instagram et TikTok, qui ne comptaient encore que quelques centaines d'abonnés trois semaines plus tôt — mes potes de fac, des gens de Besançon, ma famille —, ont gagné des dizaines, non, des centaines de milliers de followers en l'espace d'une seule nuit. Les chiffres grimpent à vue d'œil sous mes doigts tremblants : plus cent cinquante mille, plus deux cent mille… C'est un raz-de-marée numérique.
— La vidéo du défilé tourne en boucle partout sur la planète, commente Fabio, un sourire féroce et victorieux aux lèvres. Regarde TikTok.
Je clique machinalement. La vidéo de mon passage dénudé, ce moment suspendu où mes pas m'ont mené vers Vasco, et ce baiser improvisé, sauvage, théâtral, inonde le réseau. Elle accumule déjà des millions de vues et des milliers de partages. Je vois des influenceurs mode du monde entier, filmés face caméra, décortiquer la séquence, analyser mon expression « de marbre », théorisant sur l'intensité dramatique du « mystérieux éphèbe de Burberry ». Les mèmes et les edits vidéos romantiques ou dramatiques se multiplient à la seconde sous le hashtag de la marque. Internet est devenu fou de nous. Fou de ce baiser.
Mais au fond de moi, ce triomphe mondial a le goût de la cendre. Ce baiser que le monde entier adule est précisément celui qui a brisé mon couple ce matin. Je fixe l'écran, cherchant désespérément une autre notification. Un message. Un seul. Un SMS de David pour me dire qu'il est bien arrivé à son terminal, qu'il ne me déteste pas totalement avant le décollage. Rien. Le vide absolu.
— Allez, sous la douche, s'active Fabio en me poussant doucement par l'épaule vers la salle de bain. Tu as trente minutes pour te transformer en dieu vivant. L'agence nous attend pour faire le point, et la presse internationale a les crocs.
Une heure plus tard, dissimulé derrière d'épaisses lunettes de soleil noires, vêtu d'un jean brut et d'un trench Burberry beige qui semble peser une tonne sur mes épaules fatiguées, j'entre dans les bureaux de l'agence de mannequins londonienne. L'ambiance y est électrique, en pleine effervescence. Dès que je franchis le seuil, le silence se fait brièvement, puis les regards convergeant vers moi se chargent d'une fascination presque religieuse. Les assistants chuchotent, les bookeurs s'arrêtent de taper sur leurs claviers.
Fabio marche à mes côtés, l'air triomphant. Il nous dirige directement vers le centre d'une grande salle de réunion, entourée de piles de magazines et d'écrans géants. En arrivant, il écarte les bras face aux visuels déjà affichés, un grand sourire aux lèvres.
— Voilà notre prodige ! Regarde ça, Gaspard. Tu es à la Une du monde entier.
Il étale sur la table de conférence des tirages de magazines numériques et des éditions spéciales. La photo de notre baiser d'hier soir s'affiche en grand, juxtaposée dans certains articles à d'autres clichés plus récents, pris sur le vif. Je suis en couverture de Vogue, en première page du Business of Fashion, et même dans les sections culturelles des plus grands journaux généralistes, du Times au Monde. Les critiques mode ne mâchent pas leurs mots : ils me qualifient déjà de « révélation absolue de la Fashion Week ». Mais ce qui retient mon attention, ce sont les titres de la presse people et des blogs : tous mettent en avant « l'irruption soudaine » d'une passion sur le podium.
Autour de nous, le téléphone de l'agence n'arrête pas de sonner. Le brouhaha est incessant. Fabio me désigne une assistante locale au téléphone, l'air incrédule :
— Ce sont les directeurs de casting de Milan et Paris. Gucci, Saint Laurent, Dior… Ils m'appellent tous les uns après les autres sur mon portable et sur la ligne de l'antenne ici. Tout le monde te veut sur son défilé pour la suite de la Fashion Week. Ils sont prêts à doubler, à tripler les cachets. Mais j'ai dû leur rappeler la règle : Burberry a signé l'exclusivité mondiale pour cette saison. Tu es à moi, exclusivement.
J'écoute sans vraiment entendre, le cœur lourd. Je profite d'un instant d'inattention de mon agent pour glisser ma main dans la poche de mon trench. Je déverrouille mon téléphone sous la table. Toujours rien. Pas de message de Besançon. David doit être en plein vol à l'heure qu'il est. Est-ce qu'il survole la Manche en me maudissant ? Est-ce qu'il pleure, lui aussi, au-dessus des nuages ? La culpabilité me ronge l'estomac, m'enlevant toute capacité à me réjouir de ce succès délirant.
Soudain, une ombre se découpe dans l'encadrement de la porte. Mon cœur se serre d'une tout autre manière. Vasco.
Il est là, adossé au mur, d'une beauté presque insultante dans son sweat noir trop grand. Il m'observe, un sourire en coin, l'air parfaitement à l'aise dans ce chaos qu'il a l'habitude de gérer. Il s'avance vers la table, salue Fabio d'un signe de tête, puis se place juste à côté de moi. Profitant du fait que tout le monde est accaparé par un nouvel appel de Milan, il laisse descendre sa main le long de son corps et, d'un geste fluide, attrape la mienne sous la table.
Ses doigts sont chauds, sa poigne est ferme, possessive. Ce contact me brûle. C'est la même main qui me guidait hier soir dans le noir, la même main qui a déclenché le cataclysme de ma vie. Je me fige, le souffle court. Une partie de moi, celle qui est restée prisonnière de notre passé destructeur, a envie de serrer ses doigts en retour, de s'abandonner à cette force. Mais l'image de David, effondré sur le bord du lit, me percute. Je tente de me dégager doucement, mais Vasco retient mes doigts une fraction de seconde de plus, plongeant ses yeux sombres dans les miens.
— On se voit ce soir à la soirée, murmure-t-il, sa voix basse vibrant d'une promesse implicite.
Je ne réponds pas. J'essaie de ne pas y penser, de repousser cette emprise, mais c'est terriblement difficile. Je retire ma main d'un coup sec, me tournant brusquement vers Fabio pour masquer mon trouble. Mon silence est ma seule défense, mais à l'intérieur, c'est une guerre civile. Je ne veux pas perdre David, il est ma boussole, ma chance d'avoir une vie pure et stable à Besançon.
Mais je me rends compte, avec une terreur indicible, que je n'arrive pas non plus à me détacher de Vasco. L'idée de le bannir définitivement de mon existence dans trois semaines me paraît aussi impossible que de cesser de respirer. Je suis une épave, ballottée entre deux rives, et le courant est en train de me noyer.
L'après-midi se transforme en un marathon médiatique exténuant. La veille, en coulisses, les journalistes n'avaient eu droit qu'à des réponses flash dans la cohue de l'after-show. Aujourd'hui, ils veulent l'exclusivité de mon histoire, les détails de ce qu'ils appellent déjà « le miracle de la mode ». Burberry et Fabio ont vu les choses en grand : ils ont réquisitionné une suite privée au QG de la marque, transformée en salon d'interview.
Je vois défiler les journalistes des plus prestigieux magazines de la planète : GQ, i-D, Dazed. On m'installe dans un fauteuil en cuir, sous des lumières flatteuses, et je dois raconter, encore et encore, ce qu'ils qualifient de « conte de fées moderne ».
— Racontez-nous, Gaspard… Comment un simple étudiant de province se retrouve-t-il propulsé au rang d'icône mondiale en quelques semaines ? Tout s'est accéléré si vite après votre arrivée fortuite à Londres ! La Toile s'enflamme pour votre duo depuis hier soir.
Je réponds mécaniquement, la voix posée mais le cerveau ailleurs. Je repense aux semaines de préparation qui viennent de s'écouler, à ma formation express, aux heures passées avec mon coach à corriger ma posture, et à la pression insoutenable qui montait dans les coulisses juste avant que le rideau ne se lève.
— Et ce baiser sur le podium, Gaspard ? demande une journaliste d'un magazine de mode pointu, les yeux brillants de curiosité. Qu'avez-vous ressenti à ce moment-là ? Est-ce le début d'une grande histoire, l'étincelle que tout le monde attendait ?
Avant même que je ne puisse bafouiller une réponse qui risquerait de trahir la vérité brute de mes sentiments, une silhouette intervient. Un attaché de presse de Burberry, assis à mes côtés depuis le début de la journée, se penche en avant avec un sourire poli mais glacial.
— Gaspard et Vasco partagent une alchimie unique qui s'inscrivait parfaitement dans la vision artistique du défilé, intervient-il, surfant habilement sur les rumeurs tout en coupant court aux détails trop intimes. C'était une impulsion créative remarquable. Nous préférons nous concentrer sur la collection et l'impact de la campagne.
Cette protection de la marque est permanente. L'attaché de presse veille au grain, s'assurant que les journalistes respectent ma vie privée, tout en laissant planer le mystère que le public adore. Ils protègent leur produit. Et le produit, c'est moi.
À chaque pause, dès que le journaliste quitte la pièce, mon premier réflexe est de me ruer sur mon téléphone. Je consulte mes messages, espérant un signe depuis la France. Rien. Je vérifie mes appels manqués. Aucun. L'angoisse me tord les entrailles. Les heures passent, me rapprochant inéluctablement de la fin de cette première journée de séparation. Est-ce que David est déjà rentré à Besançon ? Est-ce qu'il est en train de ranger ses affaires dans notre appartement, d'effacer les traces de ma présence ? Chaque minute de silence de sa part est une sentence de mort pour notre histoire.
En fin d'après-midi, vers dix-sept heures, le directeur financier de la marque m'invite à m'asseoir avec Fabio pour le moment où la réalité financière et professionnelle me frappe de plein fouet. On pose un contrat de plusieurs dizaines de pages devant moi.
— Le défilé n'était que le premier pas, Gaspard, m'explique Fabio, ses yeux brillant d'une lueur d'excitation pure. Suite au succès planétaire du show d'hier soir et à l'engouement sans précédent autour de ton duo avec Vasco, les contrats pour la campagne publicitaire officielle de Burberry sont définitivement activés.
Il tourne les pages du contrat, me montrant l'étendue de ce qui m'attend : mon visage va s'afficher sur les immenses panneaux publicitaires des aéroports internationaux, de JFK à Tokyo, dans les spots télévisés de la marque, et sur les vitrines des magasins de luxe des plus grandes avenues du monde. Quand mes yeux se posent sur les chiffres en bas de la page des cachets, le vertige me prend. Le montant du premier chèque est astronomique. Les chiffres alignés n'ont absolument plus rien à voir avec ma vie d'avant, avec mes jobs d'étudiant ou mes fins de mois difficiles à Besançon. En une signature, je viens de devenir riche. Tout cela parce que j'étais là, au bon endroit, au bon moment.
Puis, Fabio sort une carte du monde et commence à planifier les prochains mois.
— Voici ton plan de carrière, me dit-il en traçant des lignes imaginaires. Dans trois semaines, dès qu'on en a fini avec tes obligations ici à Londres, on s'envole directement pour New York pour une série de couvertures de magazines. Pas de temps à perdre, le fer est chaud.
Un coup de massue. Ma main se fige au-dessus du papier. Trois semaines. C'est le temps qu'il me reste à Londres. C'est la limite que David m'a fixée, le point de rupture de notre amour. Si je pars directement pour les États-Unis sans repasser par la France, je le perds pour toujours.
— Non, coupai-je d'une voix soudainement ferme, qui surprend Fabio en plein élan. Je ne pars pas pour New York. Pas tout de suite.
Fabio s'arrête net, le feutre suspendu en l'air, me fixant comme si je venais de parler une langue extraterrestre.
— Pardon ? Qu'est-ce que tu viens de dire, Gaspard ?
— Je dis que dans trois semaines, je rentre en France, insistai-je, le cœur battant à tout rompre mais déterminé. J'ai besoin de retourner à Besançon. Même juste pour quelques jours. Je dois régler des choses... personnelles. C'est non négociable.
— Je dis que dans trois semaines, je rentre en France, insistai-je, le cœur battant à tout rompre mais déterminé. J'ai besoin de retourner à Besançon. Même juste pour quelques jours. Je dois régler des choses... personnelles. C'est non négociable.
Le visage de mon agent se crispe, passant de l'incompréhension à une colère froide.
— Tu plaisantes, j'espère ? New York n'attend pas, Gaspard ! Les directeurs de casting, les plus grands photographes mondiaux ont calé leurs agendas sur ces dates. Tu ne vas pas tout planter pour de la nostalgie de province ou je ne sais quelle crise existentielle ! Tu signes ce contrat et tu suis le planning.
— Alors on décale les dates, répliquai-je en plantant mon regard dans le sien, refusant de baisser les yeux malgré la panique qui me nouait l'estomac. S'ils me veulent autant que tu le dis, ils attendront quatre jours de plus. Trouve un arrangement, Fabio. Fais-les shooter à Paris, ou repousse le départ pour New York. Si je n'ai pas ce billet pour la France dans trois semaines, je ne signe rien. Rien du tout.
— Alors on décale les dates, répliquai-je en plantant mon regard dans le sien, refusant de baisser les yeux malgré la panique qui me nouait l'estomac. S'ils me veulent autant que tu le dis, ils attendront quatre jours de plus. Trouve un arrangement, Fabio. Fais-les shooter à Paris, ou repousse le départ pour New York. Si je n'ai pas ce billet pour la France dans trois semaines, je ne signe rien. Rien du tout.
Le directeur financier lève les sourcils, soufflé par mon audace. Fabio me scrute pendant de longues secondes, cherchant à voir si je bluffe. Devant mon visage de marbre et ma posture inflexible, il pousse un long soupir exaspéré et tape nerveusement sur sa tablette.
— Tu es complètement fou, grogne-t-il, la voix blanche. Tu joues avec le feu. Très bien... Je vais voir ce que je peux faire pour décaler le départ de soixante-douze heures et te caler un aller-retour express pour Paris ou Lyon. Mais tu as intérêt à être irréprochable d'ici là. Signe.
Je signe les documents d'une main encore tremblante, mais habitée par un infime soulagement. La réussite est là, sous mes yeux, concrète, immense. Mais cette petite victoire, ce droit de retourner vers David avant de traverser l'Atlantique, est la seule chose qui donne un sens à ce pacte avec le diable. Cet avenir radieux ressemble toujours à une cage dorée, mais je viens de réussir à en entrouvrir la porte pour garder un lien avec Besançon, loin de la simplicité de l'amour de David.
Le soir venu, le baptême du feu atteint son paroxysme. Pour célébrer le triomphe historique du défilé, un grand magazine de mode s'est associé à Burberry pour organiser une afterparty exclusive dans un club privé ultra-sélect du quartier de Mayfair.
Dès que la berline noire s'immobilise devant l'entrée du club, le piège se referme. J'avance au bras de Fabio et du Directeur Artistique de la maison. À l'extérieur, l'avenue est bloquée. Une haie compacte de paparazzi et de photographes de presse est massée derrière des barrières de sécurité. Dès que mes pieds touchent le trottoir, une tempête de flashs m'aveugle. C'est une agression lumineuse continue, un crépitement assourdissant accompagné de cris : « Gaspard ! Par ici ! Gaspard, un regard ! ». Le sol semble osciller sous mes pas. Je garde mon masque de marbre, mais à l'intérieur, je panique, étourdi par cette soudaine fureur médiatique qui me dévore des yeux.
L'intérieur du club est un sanctuaire de luxe feutré, baigné d'une lumière rouge et tamisée. Les murs sont recouverts de velours sombre, les serveurs circulent avec des plateaux de cristal chargés de coupes de champagne, et l'air est lourd de parfums onéreux et de fumée de cigarettes électroniques. La musique, un set de DJ deep house hypnotique, fait vibrer les basses jusque dans ma poitrine.
C'est l'heure de la validation par mes pairs. Dès mes premiers pas dans la salle principale, le gotha de la mode se rue vers moi. Des actrices hollywoodiennes dont j'admirais les films il y a encore quelques mois me sourient de toutes leurs dents blanches ; des designers de renom me tapotent l'épaule en me félicitant pour mon « audace » ; de supermodels internationaux viennent trinquer avec moi, m'accueillant dans leur cercle fermé avec une familiarité déroutante. Je souris, je remercie, je bois coupe sur coupe pour engourdir la douleur qui me tenaille le cœur. Mon téléphone est resté dans la poche de mon pantalon, je le consulte frénétiquement toutes les dix minutes dans les coins sombres du club. Toujours rien. David s'enfonce dans le silence. Chaque minute qui passe sans nouvelles de lui est une torture psychologique qui me donne envie de hurler au milieu de cette foule joyeuse.
Soudain, la foule s'écarte légèrement. Vasco apparaît.
Il est le roi de cette soirée, entouré d'une cour de photographes et de célébrités. Il a troqué son sweat pour une chemise en soie noire entrouverte qui dévoile ses tatouages et la courbe de son cou. Son regard croise le mien, et il s'avance directement vers moi, un verre de spiritueux à la main. Les murmures s'intensifient autour de nous. Les téléphones des invités se lèvent discrètement. Pour le monde entier, nous sommes le couple de l'année, l'incarnation vivante du romantisme rock et rebelle de Burberry, une histoire d'amour couronnée sur les podiums.
Vasco s'arrête à quelques centimètres de moi. Son parfum, ce même parfum qui a trahi ma faute sur les draps ce matin, m'envahit l'esprit. Il lève son verre vers le mien, un sourire magnétique et confiant gravé sur ses lèvres charnues.
— À notre triomphe, Gaspard, dit-il d'une voix haute, claire, particulièrement audible pour les journalistes et les influenceurs installés sur les banquettes VIP adjacentes.
Nos verres s'entrechoquent dans un tintement cristallin. Vasco boit une gorgée, ses yeux sombres ne lâchant pas les miens d'une semelle. Loin de la tension dramatique et figée du podium, il est maintenant totalement détendu, amical, mais d'une audace redoutable. Profitant du fait que tous les objectifs de la pièce sont braqués sur nous, il décide de jouer le jeu des médias, ou peut-être d'imposer sa réalité.
Il fait un pas de plus, brisant toute distance de sécurité. Sa main libre vient se poser fermement sur ma hanche, une caresse possessive qui traverse le tissu de mon vêtement. Il se penche vers moi, approchant ses lèvres si près de mon oreille que je peux sentir la chaleur de son souffle. Il commence à me draguer ouvertement, sans se soucier des flashs qui crépitent de plus belle autour de nous.
— Tu es sublime ce soir, murmure-t-il, ses yeux rivés sur mes lèvres avec une faim évidente. Tout le monde nous regarde, Gaspard. Tout le monde sait qu'on est ensemble. Et tu sais quoi ? Ils ont raison d'y croire. Tu as été magnifique hier soir dans mes bras, et tu sais très bien que ta place est ici, avec moi, dans ce monde-là. Tu as enfin tout ce que tu veux. Pas la grisaille de ta province.
Ses mots me transpercent, mêlant la flatterie la plus enivrante à la cruauté la plus pure. Autour de nous, les murmures redoublent, les sourires complices s'échangent : pour les médias, ce rapprochement est la confirmation absolue de leur théorie. Ils immortalisent ce moment de séduction brute. Je reste pétrifié, le verre tremblant entre mes doigts, incapable de le repousser devant les caméras, alors même que l'absence de David me déchire l'âme. Je suis pris au piège de ma propre célébrité, sous le regard prédateur de Vasco, terrifié par le choix destructeur qui m'attend.
Fin du chapitre 32.
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