Fin de journée.
Mon bureau. La lumière basse. Les copies empilées sur la table. Je corrige depuis deux heures. Des dissertations de troisième année. Des copies de droit pénal. Des phrases longues, maladroites, parfois justes. Je tourne les pages. Je note dans la marge. Je m'arrête. Je bois une gorgée d'eau. Je reprends.
Il est dix-neuf heures. La fac est presque vide. Les couloirs sont silencieux. Les néons du couloir clignotent par intermittence. On n'entend rien. Juste le bruit de mon stylo. Juste le froissement du papier.
Mon téléphone vibre.
Je le prends. Je regarde l'écran.
Toujours ce numéro inconnu.
— Descends au sous-sol. J'ai quelque chose à te montrer.
Je regarde l'écran. Longuement. Je pose le téléphone. Je regarde la pile de copies. Je regarde la porte. Je regarde l'heure.
Dix-neuf heures cinq. Le sous-sol. Je ne connais pas le sous-sol. Je n'y suis jamais allée. C'est là qu'on range les archives. C'est là qu'il y a les vieux dossiers, les meubles cassés, les cartons. Personne n'y va.
Je me lève. Je prends mon manteau. Je ne le mets pas. Je le garde sur le bras. Je sors de mon bureau. Je ferme la porte. Je marche dans le couloir. Les néons clignotent. Mes talons claquent sur le carrelage. Je descends les escaliers. Un étage. Deux étages. J'arrive au rez-de-chaussée. Le hall est vide. Les portes vitrées sont fermées. La rue est sombre.
Je descends encore. Un escalier en béton. Une rampe métallique. Une lumière jaune. Des néons fatigués. Des portes au fond. Des cartons empilés le long des murs. L'odeur de poussière. L'odeur d'encre. L'odeur de vieux papier.
J'avance. Je tourne le coin.
Et je m'arrête.
Hugo est là.
Debout. Au milieu du couloir. Un téléphone à la main. Il photographie. Il ne me voit pas. Il est concentré. Il regarde son écran. Il cadre. Il prend une photo. Puis une autre. Puis une autre.
Et devant lui, il y a Sophie.
Sophie.
Debout. Contre un mur. Les mains posées à plat sur le béton. Les jambes écartées. Les pieds bien ancrés au sol. Elle porte une jupe en cuir. Noire. Courte. Très courte. Des bas. Des bottines à talons. Une chemise blanche fine, nouée à la taille. Ses cheveux sont attachés. La queue de cheval. Haute. Tirée.
Et sa jupe est relevée.
Relevée sur ses reins. Relevée sur ses hanches. Relevée sur ses fesses. On voit sa culotte. Noire. Fine. Échancrée. On voit la dentelle. On voit la peau. On voit tout.
Elle est penchée. Les mains contre le mur. Le dos creusé. Les fesses hautes. Et elle ondule.
Lentement. De gauche à droite. De droite à gauche. Un mouvement régulier. Sensuel. Elle bouge son cul devant l'objectif. Elle le sait. Elle le fait exprès. Elle le fait pour lui. Elle le fait pour la photo. Elle le fait pour être vue.
Hugo cadre. Il appuie. Le flash clignote. Une fois. Deux fois. Trois fois.
Sophie ne dit rien. Elle ne se retourne pas. Elle continue. Elle ondule. Elle cambre. Elle bouge. Et elle semble adorer. Elle semble adorer ça. Être là. Être vue. Être prise en photo. Être exposée. Elle semble adorer ce qu'elle fait.
Je reste figée.
Je reste là. Au coin du couloir. Dans l'ombre. Immobile. Je regarde. Je regarde Sophie. Je regarde sa jupe en cuir relevée. Je regarde sa culotte. Je regarde ses fesses qui ondulent. Je regarde Hugo qui photographie. Je regarde le flash qui clignote. Je regarde le sous-sol. Les cartons. Le béton. La lumière jaune.
Je ne bouge pas.
Je ne dis rien.
Je ne comprends pas.
Sophie.
Sophie que je croyais sage. Sophie que je croyais douce. Sophie que je croyais ailleurs. Sophie que je croyais loin de tout ça. Sophie qui n'a jamais rien dit. Sophie qui ne m'a jamais parlé de Hugo. Sophie qui ne m'a jamais parlé de gages. Sophie qui ne m'a jamais parlé de photos. Sophie qui ne m'a jamais parlé de rien.
Sophie.
Ici. Maintenant. Dans ce sous-sol. Devant Hugo. Sa jupe relevée. Sa culotte visible. Son cul qui ondule. Et son visage — son visage que je ne vois pas, mais que je devine. Son visage qui doit être rouge. Son visage qui doit être fermé. Son visage qui doit être ailleurs. Ou peut-être pas. Peut-être pas du tout. Peut-être qu'elle sourit. Peut-être qu'elle aime ça. Peut-être qu'elle en redemande.
Hugo s'arrête.
Il baisse son téléphone. Il regarde l'écran. Il regarde la photo. Il sourit. Un petit sourire. Puis il lève la tête. Il regarde Sophie. Il regarde sa jupe relevée. Il regarde ses fesses. Il regarde ce qu'elle offre.
— Bien, dit-il.
Sophie se retourne.
Lentement. Elle rabaisse sa jupe. Elle se redresse. Elle rajuste sa chemise. Elle remet ses cheveux. Elle se retourne. Et elle me voit.
Ses yeux s'écarquillent. Sa bouche s'ouvre. Son visage blêmit. Elle reste figée. Elle me regarde. Elle ne dit rien. Elle ne bouge pas.
Hugo se retourne aussi.
Il me voit. Il ne sourit plus. Il me regarde. Longuement. Il ne dit rien. Il ne bouge pas.
Un silence. Long. Lourd.
Puis Hugo parle.
— Tu es venue.
Ce n'est pas une question.
Je ne réponds pas.
Je regarde Sophie. Sophie me regarde. Ses yeux sont brillants. Rouges. Elle a honte. Ou peut-être pas. Peut-être qu'elle n'a pas honte. Peut-être qu'elle est juste prise. Prise en flagrant délit. Prise en train de faire quelque chose qu'elle ne m'a jamais dit. Prise en train d'être quelqu'un que je ne connaissais pas. Prise en train d'être quelqu'un d'autre.
Je ne dis rien.
Je me retourne. Je remonte les escaliers. Lentement. Mes talons claquent sur le béton. Je ne cours pas. Je ne pleure pas. Je ne crie pas. Je remonte. Un étage. Deux étages. J'arrive au rez-de-chaussée. Je pousse la porte vitrée. Je sors dans la rue. Le froid me saisit. Je mets mon manteau. Je marche jusqu'à ma voiture. Je m'assois. Je ferme la porte.
Je reste là. Les mains sur le volant. Le silence. La nuit. Les lampadaires.
Sophie.
Sophie qui ondule. Sophie qui adore ça. Sophie qui ne m'a rien dit. Sophie qui fait ça dans mon dos. Sophie qui est peut-être dans le jeu depuis le début.
Mon téléphone vibre.
Je le prends. Je regarde l'écran.
Toujours ce numéro inconnu.
— Tu as vu.
Je ne réponds pas.
— Elle est venue toute seule. Ce matin. Elle m'a demandé de venir. Elle m'a demandé de la prendre en photo. Elle m'a dit qu'elle aimait ça.
Un silence.
— Elle m'a dit que tu comprendrais.
Je verrouille le téléphone. Je le pose. Je démarre. Je rentre chez moi.
Et le soir, en me couchant, je me dis une chose — une seule. Une chose que je sais déjà vraie.
Je ne comprends pas.
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