Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Agnès se découvre — Chapitre 4 · Crier la nuit, fumer le jour
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Agnès se découvre
Chapitre 4 · Crier la nuit, fumer le jour
L'atmosphère nocturne était lourde, étouffante. Agnès avait ouvert la fenêtre de sa chambre, espérant faire entrer un peu d'air frais. C'était en vain. Seuls lui parvenaient les cris et les odeurs de la nuit. Elle s'était déshabillée complètement et, dans son lit, elle avait repoussé les draps d'un geste rageur. À poil sur le matelas, la peau moite de sueur, elle fixait le plafond sombre qu'éclairait un rayon de lune pâle. Le sommeil ne viendrait pas. Elle se pencha pour attraper son portable. Aucun notification, aucun message, de personne. Bientôt deux heures du matin. Le silence de la maison était total.
Sonia devait dormir profondément. Agnès serra les dents. « Quelle salope… Quelle grosse pute... » Les images de la scène restaient gravées en elle. Elle revoyait le visage de sa cousine recouvert de sperme blanc, sa bouche grande ouverte, sa langue qui ramassait les filets crémeux avec une satisfaction écœurante. Ainsi, Sonia trompait son mari sans la moindre gêne ! Et depuis combien de temps ? Et avec qui, avec combien d'hommes ? Comment pouvait-elle ? Derrière ses airs de gentille petite épouse, dans sa belle et grande maison, elle se faisait baiser comme une traînée. C'était donc ce genre de femme-là ?! Si le père d'Agnès l'avait su ! Il aurait amèrement regretté d'avoir envoyé sa fille chez cette connasse. Un instant, la jeune métisse eut l'idée d'écrire à ses parents, de leur dire tout ce qu'elle avait surpris. Pour leur mettre la honte ; et pour foutre Sonia dans la merde, lui faire ravaler ses grands airs, se venger de ses sourires. Ah oui, ça, ils l'auraient tous mérité, ces hypocrites.
Non, décidément, la colère et la frustration d'Agnès ne s'estompaient pas. Mais en réalité, pas seulement la colère. La jalousie aussi. Une jalousie brûlante, viscérale, qui lui tordait le ventre. Sonia semblait prendre tout ce qu'elle voulait, sans se poser de questions. Les seins de sa jeune cousine ou les bites de ses ouvriers, c'était du pareil au même. Et sans la moindre retenue, elle jouissait de ça. Mais quelle garce ! Cela rendait Agnès folle de jalousie. Elle lui enviait cette liberté. Parce qu'elle-même rougissait comme une débile devant les hommes. Puis parce qu'elle s'était branlée en cachette, avant de se barrer comme une gamine perverse. Parce qu'elle avait fui.
Mais là, seule dans le noir, les souvenirs l'assaillaient : la bouche de Sonia pleine, sa salive et ses lèvres charnues, étirées autour des bites bandées, la gorge qui avalait avec des bruits de déglutition. Et le sperme. La jouissance de ces deux brutes sur sa peau noire ! Agnès sentit ses tétons durcir à nouveau sous l'air chaud de la nuit. Sa chatte palpita. « Oh non… non… pas encore… » murmura-t-elle. Mais involontairement sa main descendait déjà entre ses cuisses ouvertes. Elle était trempée. Encore plus que dans le couloir. Entre ses poils, ses doigts trouvèrent son clito gonflé, dur comme un petit bouton.
— Oouuhh… soupira-t-elle.
Elle inspira. Comme pour punir son corps, ses doigts commencèrent à astiquer son clitoris, plus fort, sans douceur, en cercles rapides et brutaux. Cet agacement intensifia le plaisir qui montait. Elle repensa à la grosse bite de Marco, enfoncée jusqu'à la garde, les couilles contre le menton de Sonia. Le vieux Delgado qui avait éjaculé sur son visage. Et Sonia, elle, qui tirait la langue pour tout prendre. Qui suçait, encore, et encore.
— Mmmm… Putain… oui…, gémit la jeune fille, un peu plus haut, sans plus se retenir.
Les digues lâchèrent. Elle enfonça deux doigts en elle, profondément, sans ménagement. Elle les faisait aller et venir vite, fort, claquant contre sa chatte trempée, dont le bruit humide résonnait dans la chambre. Son autre main astiquait son clito sans relâche. Pris entre le pouce et l'index, le bouton de chair était écrasé, torturé.
Agnès respirait à présent difficilement. « Mmmm... Aaah… aaah... » Ses gémissements sourds, à peine étouffés, emplissaient la pièce. Ses mains s'activaient sur son sexe brûlant et trempé. Violemment, elle y plongea un troisième doigt. Foudroyée, elle se cambra. Ses hanches se soulevaient du matelas, ses seins rebondissaient à chaque coup de reins qu'elle se donnait elle-même. Dans sa tête, la scène qu'elle avait surprise s'effaçait, laissant la place à des images érotiques et confuses, nées de son excitation. Elle se voyait, c'était elle, à la place de Sonia. Elle, à genoux. Elle se représentait le sexe d'Hugo, auquel elle faisait subir le même traitement. Elle le pourléchait, l'enfonçait dans sa gorge, l'inondant de bave. Et insensiblement, elle revoyait les autres queues, celle de Marco, animale et si grosse. Putain, avoir dans la bouche ce sexe de bête ! Le sentir sur la langue, en subissant les injures de ce porc ! Et même celle du vieux Delgado, avec son gland violet, qui l'avait un peu dégoûtée. Même lui, elle l'aurait peut-être sucé ! Elle les imaginait face à elle, visualisait une scène floue, où elle était soumise au plaisir de tous ces hommes. Sa bouche pleine de bites dures. Elle voyait, confusément des mains qui appuyaient sur sa tête. Elle sentait le goût salé des queues, leur odeur forte, le sperme chaud qui giclait sur sa langue, sur son visage, sur ses seins. Et elle qui avalait, qui en redemandait.
— Ah… oui ! oui, vos bites ! Je veux vos bites ! pensa-elle, si fort qu'elle crut l'avoir hurlé.
Elle accéléra encore. Ses doigts plongeaient jusqu'aux dernières phalanges, astiquaient le clito en frictions frénétiques. Tout son corps se tendait, les muscles de ses cuisses tremblaient, tandis que, dans son ventre contracté, le plaisir montait, incontrôlable. Sa main gauche remonta pour malaxer un sein, pincer le téton sensible. Elle imaginait les mains calleuses des ouvriers sur elle, leurs voix rauques et insultantes, leur vulgarité crasseuse. Elle s'efforçait de leur donner du plaisir, s'acheminant elle-même vers la jouissance.
Sa masturbation devint folle. Elle criait son plaisir. « Oui ! Oui ! Oui !!... ». Ses trois doigts la baisaient profondément. Elle ne se retenait plus du tout, se foutait de savoir si sa cousine pouvait l'entendre. Tout au contraire, une joie vicieuse de pouvoir, à son tour, être celle dont on surprenait l'intimité, ne faisait que renforcer son excitation. « Vas-y, écoute-moi, salope… écoute-moi jouir ! » pensa-t-elle, la haine et le désir se mélangeant en une sexuelle férocité. Au fond d'elle-même, elle espérait que sa cousine perçoive ses gémissements, qu'elle comprenne qu'elle aussi savait prendre son plaisir, sans gêne ni honte.
— Oh oui ! Oui ! Ouuuiii ! cria-t-elle enfin à pleine gorge, comme un défi lancé dans le silence de la maison.
Tout son être convulsa. Sa chatte, qui se contractait autour de ses doigts en spasmes puissants, giclait sur sa main, sur les draps. Elle jouit comme jamais, en hurlant son plaisir sans retenue, comme pour affirmer à Sonia, à travers les murs, le défoulement de son propre corps. Des larmes coulèrent sur ses tempes, mélange de rage et de soulagement absolu. Pendant plusieurs minutes, elle resta là, pantelante, les doigts encore en elle, le corps secoué de spasmes. À présent, elle se foutait de savoir si Sonia l'avait entendue, si toute la maison, si toute la campagne avait pu l'entendre jouir comme une chienne. Tant pis. Elle s'endormit, apaisée.
Le lendemain, Agnès passa une bonne partie de la journée seule. Le corps encore lourd, elle sentait l'odeur de son propre désir sur sa peau. Elle avait joui comme jamais la nuit dernière. Elle se foutait vraiment d'avoir gueulé, sans retenue. Au contraire, elle avait le sentiment d'être plus forte, à penser que sa cousine l'ait pu l'entendre. Elle avait assumé tout son plaisir et pour la première fois depuis son arrivée, elle se sentait vivante. Elle était fière.
Sonia devait visiter des patients, et cette tournée l'occupait plusieurs heures. Seule, la jeune métisse avait flâné, pris son temps. Vêtue d'un simple short et d'un débardeur ample, sans soutien-gorge, elle profitait de la maison, découvrait des pièces dans lesquelles elle n'était jamais allée. La demeure était vraiment très belle. Sonia et Cédric, son époux, avaient vraiment beaucoup de chance. Et, en plus des bibelots et d'autres objets d'art, partout des cadres, des photos du couple, qui semblait très amoureux.
Ce bonheur et cette aisance matérielle renforçaient l'incompréhension d'Agnès : pourquoi Sonia trompait-elle son mari ? À nouveau, elle eut l'image de sa cousine à genoux, en train d'avaler le foutre comme du miel. Sous le vernis de la kiné attachante, amoureuse de son époux, cette femme s'avilissait ainsi à pomper les queues comme une chienne. C'était dégueulasse. Hypocrite. Pathétique. Agnès la méprisait profondément. Sans le connaître, elle eut pitié de Cédric. Le pauvre homme se doutait-il que sa femme s'envoyait en l'air avec les jardiniers ? Si c'était comme cela que Sonia profitait des absences de son mari, ce petit jeu prendrait bientôt fin : Cédric devait rentrer dans deux jours. C'était une confrontation qu'Agnès redoutait un peu.
En début d'après-midi, elle sortit sur la terrasse, un bol de céréales à la main, pour prendre l'air. Le soleil tapait fort. Elle s'appuya contre la rambarde, regarda le paysage sans vraiment le voir. La terrasse surplombait le jardin, qui s'étalait ensuite en pente douce, notamment jusqu'à la fameuse piscine.
Un bruit sortit Agnès de sa douce rêverie. Aux pieds de la terrasse, elle aperçut Jérémy. Cette présence importune l'agaça. Elle pensait véritablement qu'elle serait seule aujourd'hui. Que faisait-il encore là, ce type ? Toujours à roder dans la maison, sans bruit, avec son œil mauvais et sa sale gueule ! Présentement, le jeune jardinier était plutôt très occupé. Une bêche à la main, il s'affairait à creuser dans la terre une sorte de long parterre. Torse nu, ses muscles secs qui roulaient sous l'effort. Il n'avait pas remarqué, au-dessus de lui, la jeune fille qui l'observait, le sourcil froncé.
Mais il leva les yeux, l'aperçut. Agnès se raidit immédiatement. Le souvenir de leur rencontre, la veille, la traversa : sa réplique pleine de sous-entendus, au bas de l'escalier, « T'as l'air chaude ». Et le doute : l'avait-il vue ?
Il essuya lentement ses mains sur son pantalon, esquissa ce qui semblait être un sourire, et lança un « Salut », qui parut bien familier à Agnès. L'air fermé, celle-ci se contenta de répondre par un hochement de tête, et tourna les talons. Elle n'avait nullement l'intention d'engager la conversation avec ce jardinier, ce petit merdeux, qui la mettait très mal-à-l'aise. Elle traversa la terrasse dans le sens inverse, et s'apprêtait à rentrer dans la cuisine. Elle vit, dans le reflet de la porte vitrée, le reflet du garçon : il la suivait. Comment avait-il fait pour escalader la balustrade, en quelques secondes ? Agnès le fusilla du regard, prête à l'envoyer chier.
— Qu'est-ce que tu veux ?
Il secoua la tête, comme pour se rendre, et sourit. Un sourire en coin, comme la première fois.
— Rien… juste dire bonjour. Discuter quoi…
Le ton était ambigu, le sourire aussi. Elle serra le bol plus fort.
— T'es lourd. Dégage.
Mais Jérémy ne bougea pas. Il la regarda un instant, plus sérieusement.
— Ça va… c'est pour parler c'est tout…
— Ouais ben t'es pas payé pour parler. Casse-toi. On a rien à se dire.
La remarque porta. La voix garçon se fit d'un coup plus agressive. Il fronça les sourcils. La petite frappe, en lui, se réveillait :
— Je t'emmerde, pétasse…
Et la toisant, il fit une grimace dédaigneuse et se retourna. Mais c'était un affront qu'Agnès n'allait pas laisser passer. Qu'est-ce que c'était que ce clown, qui se permettait de lui parler sur ce ton ? Choquée, elle s'emporta :
— T'as dit quoi là ? … eh je te parle ! T'as dit quoi ?…
Mais il ne répondit pas. D'un pas lent, il retournait au jardin, à son travail, semblant vouloir abandonner la jeune métisse et son mauvais caractère. Agnès, furieuse, le rattrapa en deux enjambées ; elle était prête à le gifler. Vivement, elle le saisit par le bras, ses doigts se refermant sur le biceps du garçon, moite de sueur.
— Attends, tu vas pas me parler comme ça et te barrer, connard !
Jérémy fit volte-face d'un coup, se dégagea violemment. Ses yeux clairs envoyèrent un éclair de colère, qui effraya la jeune fille. Mais il se ravisa. Il s'arrêta net, la voyant si proche, presque essoufflée. Voulant calmer le jeu, il esquissa un sourire mi-gêné mi-amusé.
— OK, OK, souffla-t-il, les paupières baissées. Excuse-moi, j'ai déconné.
La tension retomba un peu. Agnès recouvra en partie son calme. Si près de lui, elle remarqua le torse nu de Jérémy, sa peau rosée, luisante sous le soleil, et ses muscles secs. « Putain, même pas foutu de mettre un T-shirt, ce naze », pensa-t-elle, agacée, en tâchant de porter son regard ailleurs que sur la poitrine du garçon.
— Ouais, ben, plus jamais tu me parles comme ça, dit-elle, d'un ton qui se voulut ferme et définitif. La prochaine fois, je te préviens, ça va mal se passer.
Jérémy ne répondit rien. Sans un regard pour Agnès, il fouilla lentement dans la poche de son pantalon de travail. Il en sortit un paquet de cigarettes, dont il extirpa un vieux joint un peu écrasé. Il le tendit à la jeune fille, comme pour signer une trêve entre eux, se contentant d'un simple « tu veux ?... » Agnès écarquilla les yeux, à la fois choquée et amusée par l'assurance provocante, presque inconsciente du jeune jardinier.
— Tu fumes ça ici, toi, chez les clients ? lança-t-elle, la voix qui semblait mettre au défi son interlocuteur…. Et ton patron, il le sait ? Il dirait quoi ?
— Qu'est-ce que ça peut foutre ?
Jérémy avait pris un briquet, et alluma le joint. Il tira une longue taffe, souffla la fumée vers le côté, et dit, avec un petit sourire complice :
— Si personne lui dit, il le saura pas…
Narquois, il tira une nouvelle taffe, la fumée s'échappant lentement de ses lèvres. Puis il tendit le joint à Agnès, mais sans insister, attendant sa réaction. La jeune fille le regarda fixement, les yeux plissés. Elle le trouvait décidément très con, avec ses cheveux rasés, son anneau de cassos dans l'oreille, ses fringues de bouseux et son sourire en coin. Et maintenant, en train de se fumer son pétard ! Mais c'était le blaireau fini !… Elle secoua la tête, presque méprisante. Mais après quelques secondes, sans savoir pourquoi – peut-être la chaleur, ou à nouveau l'envie soudaine de braver l'interdit –, elle lui prit le joint des doigts.
— Donne.
Elle le porta à sa bouche, inspira profondément, retint la fumée un instant, puis souffla un nuage gris vers le ciel. La tête lui tourna légèrement, un picotement agréable dans la nuque. Elle rendit le joint sans un mot. Jérémy sourit, cette fois sans moquerie, presque surpris.
— Quand même, commenta-t-il, satisfait.
Ils se sourirent. Ils restèrent là, sur la terrasse, à fumer ensemble, en silence d'abord. Le joint passait de main en main, la fumée montait paresseusement dans l'air chaud. Appuyés contre la rambarde, la tension s'était évaporée, remplacée par une étrange détente.
— T'es pas si chiante quand tu fumes, lança Jérémy après un moment, avec un petit rire.
Agnès tira une nouvelle taffe, souffla lentement.
— Et toi t'es pas si con quand tu la fermes.
Il rit franchement cette fois. Elle aussi, malgré elle. Ils commencèrent à discuter. De tout et de rien. De l'ennui, de la campagne alentour, qui puait la merde à force des chaleurs, des potes de Jérémy qui bossaient tant bien que mal ici ou là, dans cette région où il n'y avait pas grand-chose à faire, des soirées à Tours où il finissait souvent bourré.
— J'ai grandi à Tours, expliqua le garçon. J'ai déconné au lycée… après j'ai trouvé ce taf, chez Delgado. Ça va, ça paye.
Ils restèrent un moment en silence. Pas désagréable. Agnès finit son bol. Elle se surprit à ne pas partir. Jérémy, encouragé par l'écoute de la jeune fille, expliqua sa présence : en ce moment, il n'y avait que lui qui travaillait dans la propriété de Cédric et Sonia. Il ne restait à bécher que les plates-bandes et les parterres ; alors le patron lui avait proposé de s'en occuper seul, pour pouvoir aller sur un autre chantier avec Marco. Agnès, quant à elle, parla un peu de la ville, des boîtes, des copines qui lui manquaient. Elle ne mentionna pas Hugo. Le joint se consumait, la fumée les enveloppait d'un voile léger. Étrangement, Agnès se sentait presque bien. Légère. Jérémy la regardait parfois en coin, sans insister. Ce n'était plus l'œil vicieux et insolent de leur première rencontre. Elle l'observait aussi. Elle voyait, d'un coup d'œil rapide, le torse nu, la sueur qui avait séché. Elle tira une taffe, lui rendit le mégot.
— T'as un copain ?
La question, posée de butte en-blanc, prit Agnès au dépourvu. Hugo – et son silence – passa un instant dans son esprit, mais elle l'en chassa. Elle ne voulait pas parler de lui.
— Euh… ouais… hésita-t-elle, éludant le sujet… j'sais pas. C'est compliqué…
— Ah ouais d'accord. Je vois…
— Tu vois quoi ?
— Nan rien…
— Et toi, t'as une meuf ? Un truc sérieux ?
Il éluda la question et finit par reconnaître :
— Des fois je suis nul, dans ma façon de parler… Je voulais pas mal te parler.
Agnès haussa un sourcil. Elle ne s'attendait pas non plus à des excuses. Toute tension entre eux avait disparu, mais elle demeurait sur la défensive.
— J'avoue, t'as été grave con.
Il baissa les yeux, fixa ses baskets, et dit, dans un sourire qui n'avait plus rien de moqueur :
— C'est vrai… je me rends compte… Comment je parle aux filles, parfois…
— Faut pas, lui répondit Agnès, sur un ton légèrement moralisateur.
Il hocha la tête, porta à nouveau le joint entre ses lèvres et, après quelques secondes, il dit d'une voix peu assurée et sans regarder Agnès :
— Après toi… c'est pas pareil… je sais pas… tu ressembles pas aux meufs d'ici… T'es un peu… genre, différente quoi…
Elle croisa les bras, méfiante.
— Différente… tu parles…
— Si… je t'assure… Ton allure, comment t'es… J'aime bien en vrai…
Putain… elle sentait le plan drague foireux arriver ! Elle se demanda alors si Jérémy se tapait aussi Sonia, parfois, comme Delgado et Marco. Un doute naquit en elle. L'appétit sexuel de sa cousine pouvait très bien s'être porté sur ce jeune homme. Et lui, à bien considérer les regards lubriques qu'il avait eus en rencontrant Agnès, n'aurait certainement pas lutté contre un plan rapide avec une salope, même si elle avait près de 15 ans de plus que lui. La jeune métisse haussa les épaules, regarda le jardin un instant.
— C'est ça… je suis aussi grande que les mecs. J'ai un cul énorme… et puis t'as vu la touffe de cheveux que je me tape ?
— Bah, moi, ce me plaît… Enfin, ça me dérange pas, je veux dire…
Lui signifiant qu'elle le devinait, Agnès se contenta de répondre au jeune homme par un simple « Tu redeviens lourd », appuyé par un sourire un peu moqueur. Elle demeurait appuyée contre la rambarde à côté de lui, à distance respectueuse.
— T'aimes pas trop être ici ? demanda le jeune jardinier, comprenant qu'il était plus habile de changer de sujet. C'est vrai qu'on se fait chier… Surtout par rapport à là où t'habites.
— C'est clair… En fait, j'ai l'impression d'être punie. D'être enfermée. Ça me saoule trop.
Il hocha la tête.
— Ouais, j'ai entendu que t'étais là pour… des conneries dans tes études ou un truc comme ça.
Elle le fusilla du regard.
— T'as entendu quoi ?
— Juste ça. C'est Mme Dumontier qui en parlait avec le patron.
« Madame Dumontier ». Il ne risquait donc pas à appeler Sonia par son prénom, nota Agnès. C'était peut-être l'indice que la relation qu'il entretenait avec sa cousine n'était pas si proche qu'elle l'eût craint, qu'elle demeurait en quelque sorte professionnelle. Malgré tout, la jeune fille s'agaça :
— Elle parle beaucoup, Sonia… Elle ferait mieux de fermer sa gueule des fois…
Cette remarque étonna Jérémy :
— Y a un problème entre vous ? osa-t-il.
— Je la supporte pas… Sa façon d'être… C'est une faux-cul… Et puis…
Elle n'acheva pas. Elle ne voulait pas trop en dire. Et surtout ne pas évoquer ce qui s'était passé entre elles au bord de la piscine, et encore moins la double fellation qu'elle avait observée en cachette. Elle laissa sa phrase en suspens. Jérémy, sentant peut-être qu'il avait touché un point sensible, n'insista pas. Il tira une dernière taffe sur le mégot presque consumé, l'écrasa sous sa basket et se redressa.
— Bon… je vais finir en bas, dit-il en désignant le parterre à moitié creusé. Faut que je termine avant ce soir, sinon Delgado va gueuler.
Il hésita une seconde, comme s'il cherchait quelque chose à ajouter, puis se contenta d'un sourire plus doux, presque timide.
— C'était cool de discuter.
Agnès hocha la tête, surprise par la sincérité dans sa voix. Elle le regarda s'éloigner, descendre les marches de la terrasse, reprendre sa bêche. Elle observa ses biceps, son dos nu. Il était assez beau, en vérité. Mais une voix dans sa tête le trouvait vraiment débile. Un gros con de la campagne, un obsédé qui venait de lui faire un numéro de drague lourdingue. Elle resta là un moment, seule, le bol vide à la main. Le joint avait laissé une légère brume dans sa tête, un picotement agréable dans les membres. Elle rentra dans la maison, un sourire fugace aux lèvres. Elle sentait qu'elle prenait les choses en main.
Sonia devait dormir profondément. Agnès serra les dents. « Quelle salope… Quelle grosse pute... » Les images de la scène restaient gravées en elle. Elle revoyait le visage de sa cousine recouvert de sperme blanc, sa bouche grande ouverte, sa langue qui ramassait les filets crémeux avec une satisfaction écœurante. Ainsi, Sonia trompait son mari sans la moindre gêne ! Et depuis combien de temps ? Et avec qui, avec combien d'hommes ? Comment pouvait-elle ? Derrière ses airs de gentille petite épouse, dans sa belle et grande maison, elle se faisait baiser comme une traînée. C'était donc ce genre de femme-là ?! Si le père d'Agnès l'avait su ! Il aurait amèrement regretté d'avoir envoyé sa fille chez cette connasse. Un instant, la jeune métisse eut l'idée d'écrire à ses parents, de leur dire tout ce qu'elle avait surpris. Pour leur mettre la honte ; et pour foutre Sonia dans la merde, lui faire ravaler ses grands airs, se venger de ses sourires. Ah oui, ça, ils l'auraient tous mérité, ces hypocrites.
Non, décidément, la colère et la frustration d'Agnès ne s'estompaient pas. Mais en réalité, pas seulement la colère. La jalousie aussi. Une jalousie brûlante, viscérale, qui lui tordait le ventre. Sonia semblait prendre tout ce qu'elle voulait, sans se poser de questions. Les seins de sa jeune cousine ou les bites de ses ouvriers, c'était du pareil au même. Et sans la moindre retenue, elle jouissait de ça. Mais quelle garce ! Cela rendait Agnès folle de jalousie. Elle lui enviait cette liberté. Parce qu'elle-même rougissait comme une débile devant les hommes. Puis parce qu'elle s'était branlée en cachette, avant de se barrer comme une gamine perverse. Parce qu'elle avait fui.
Mais là, seule dans le noir, les souvenirs l'assaillaient : la bouche de Sonia pleine, sa salive et ses lèvres charnues, étirées autour des bites bandées, la gorge qui avalait avec des bruits de déglutition. Et le sperme. La jouissance de ces deux brutes sur sa peau noire ! Agnès sentit ses tétons durcir à nouveau sous l'air chaud de la nuit. Sa chatte palpita. « Oh non… non… pas encore… » murmura-t-elle. Mais involontairement sa main descendait déjà entre ses cuisses ouvertes. Elle était trempée. Encore plus que dans le couloir. Entre ses poils, ses doigts trouvèrent son clito gonflé, dur comme un petit bouton.
— Oouuhh… soupira-t-elle.
Elle inspira. Comme pour punir son corps, ses doigts commencèrent à astiquer son clitoris, plus fort, sans douceur, en cercles rapides et brutaux. Cet agacement intensifia le plaisir qui montait. Elle repensa à la grosse bite de Marco, enfoncée jusqu'à la garde, les couilles contre le menton de Sonia. Le vieux Delgado qui avait éjaculé sur son visage. Et Sonia, elle, qui tirait la langue pour tout prendre. Qui suçait, encore, et encore.
— Mmmm… Putain… oui…, gémit la jeune fille, un peu plus haut, sans plus se retenir.
Les digues lâchèrent. Elle enfonça deux doigts en elle, profondément, sans ménagement. Elle les faisait aller et venir vite, fort, claquant contre sa chatte trempée, dont le bruit humide résonnait dans la chambre. Son autre main astiquait son clito sans relâche. Pris entre le pouce et l'index, le bouton de chair était écrasé, torturé.
Agnès respirait à présent difficilement. « Mmmm... Aaah… aaah... » Ses gémissements sourds, à peine étouffés, emplissaient la pièce. Ses mains s'activaient sur son sexe brûlant et trempé. Violemment, elle y plongea un troisième doigt. Foudroyée, elle se cambra. Ses hanches se soulevaient du matelas, ses seins rebondissaient à chaque coup de reins qu'elle se donnait elle-même. Dans sa tête, la scène qu'elle avait surprise s'effaçait, laissant la place à des images érotiques et confuses, nées de son excitation. Elle se voyait, c'était elle, à la place de Sonia. Elle, à genoux. Elle se représentait le sexe d'Hugo, auquel elle faisait subir le même traitement. Elle le pourléchait, l'enfonçait dans sa gorge, l'inondant de bave. Et insensiblement, elle revoyait les autres queues, celle de Marco, animale et si grosse. Putain, avoir dans la bouche ce sexe de bête ! Le sentir sur la langue, en subissant les injures de ce porc ! Et même celle du vieux Delgado, avec son gland violet, qui l'avait un peu dégoûtée. Même lui, elle l'aurait peut-être sucé ! Elle les imaginait face à elle, visualisait une scène floue, où elle était soumise au plaisir de tous ces hommes. Sa bouche pleine de bites dures. Elle voyait, confusément des mains qui appuyaient sur sa tête. Elle sentait le goût salé des queues, leur odeur forte, le sperme chaud qui giclait sur sa langue, sur son visage, sur ses seins. Et elle qui avalait, qui en redemandait.
— Ah… oui ! oui, vos bites ! Je veux vos bites ! pensa-elle, si fort qu'elle crut l'avoir hurlé.
Elle accéléra encore. Ses doigts plongeaient jusqu'aux dernières phalanges, astiquaient le clito en frictions frénétiques. Tout son corps se tendait, les muscles de ses cuisses tremblaient, tandis que, dans son ventre contracté, le plaisir montait, incontrôlable. Sa main gauche remonta pour malaxer un sein, pincer le téton sensible. Elle imaginait les mains calleuses des ouvriers sur elle, leurs voix rauques et insultantes, leur vulgarité crasseuse. Elle s'efforçait de leur donner du plaisir, s'acheminant elle-même vers la jouissance.
Sa masturbation devint folle. Elle criait son plaisir. « Oui ! Oui ! Oui !!... ». Ses trois doigts la baisaient profondément. Elle ne se retenait plus du tout, se foutait de savoir si sa cousine pouvait l'entendre. Tout au contraire, une joie vicieuse de pouvoir, à son tour, être celle dont on surprenait l'intimité, ne faisait que renforcer son excitation. « Vas-y, écoute-moi, salope… écoute-moi jouir ! » pensa-t-elle, la haine et le désir se mélangeant en une sexuelle férocité. Au fond d'elle-même, elle espérait que sa cousine perçoive ses gémissements, qu'elle comprenne qu'elle aussi savait prendre son plaisir, sans gêne ni honte.
— Oh oui ! Oui ! Ouuuiii ! cria-t-elle enfin à pleine gorge, comme un défi lancé dans le silence de la maison.
Tout son être convulsa. Sa chatte, qui se contractait autour de ses doigts en spasmes puissants, giclait sur sa main, sur les draps. Elle jouit comme jamais, en hurlant son plaisir sans retenue, comme pour affirmer à Sonia, à travers les murs, le défoulement de son propre corps. Des larmes coulèrent sur ses tempes, mélange de rage et de soulagement absolu. Pendant plusieurs minutes, elle resta là, pantelante, les doigts encore en elle, le corps secoué de spasmes. À présent, elle se foutait de savoir si Sonia l'avait entendue, si toute la maison, si toute la campagne avait pu l'entendre jouir comme une chienne. Tant pis. Elle s'endormit, apaisée.
Le lendemain, Agnès passa une bonne partie de la journée seule. Le corps encore lourd, elle sentait l'odeur de son propre désir sur sa peau. Elle avait joui comme jamais la nuit dernière. Elle se foutait vraiment d'avoir gueulé, sans retenue. Au contraire, elle avait le sentiment d'être plus forte, à penser que sa cousine l'ait pu l'entendre. Elle avait assumé tout son plaisir et pour la première fois depuis son arrivée, elle se sentait vivante. Elle était fière.
Sonia devait visiter des patients, et cette tournée l'occupait plusieurs heures. Seule, la jeune métisse avait flâné, pris son temps. Vêtue d'un simple short et d'un débardeur ample, sans soutien-gorge, elle profitait de la maison, découvrait des pièces dans lesquelles elle n'était jamais allée. La demeure était vraiment très belle. Sonia et Cédric, son époux, avaient vraiment beaucoup de chance. Et, en plus des bibelots et d'autres objets d'art, partout des cadres, des photos du couple, qui semblait très amoureux.
Ce bonheur et cette aisance matérielle renforçaient l'incompréhension d'Agnès : pourquoi Sonia trompait-elle son mari ? À nouveau, elle eut l'image de sa cousine à genoux, en train d'avaler le foutre comme du miel. Sous le vernis de la kiné attachante, amoureuse de son époux, cette femme s'avilissait ainsi à pomper les queues comme une chienne. C'était dégueulasse. Hypocrite. Pathétique. Agnès la méprisait profondément. Sans le connaître, elle eut pitié de Cédric. Le pauvre homme se doutait-il que sa femme s'envoyait en l'air avec les jardiniers ? Si c'était comme cela que Sonia profitait des absences de son mari, ce petit jeu prendrait bientôt fin : Cédric devait rentrer dans deux jours. C'était une confrontation qu'Agnès redoutait un peu.
En début d'après-midi, elle sortit sur la terrasse, un bol de céréales à la main, pour prendre l'air. Le soleil tapait fort. Elle s'appuya contre la rambarde, regarda le paysage sans vraiment le voir. La terrasse surplombait le jardin, qui s'étalait ensuite en pente douce, notamment jusqu'à la fameuse piscine.
Un bruit sortit Agnès de sa douce rêverie. Aux pieds de la terrasse, elle aperçut Jérémy. Cette présence importune l'agaça. Elle pensait véritablement qu'elle serait seule aujourd'hui. Que faisait-il encore là, ce type ? Toujours à roder dans la maison, sans bruit, avec son œil mauvais et sa sale gueule ! Présentement, le jeune jardinier était plutôt très occupé. Une bêche à la main, il s'affairait à creuser dans la terre une sorte de long parterre. Torse nu, ses muscles secs qui roulaient sous l'effort. Il n'avait pas remarqué, au-dessus de lui, la jeune fille qui l'observait, le sourcil froncé.
Mais il leva les yeux, l'aperçut. Agnès se raidit immédiatement. Le souvenir de leur rencontre, la veille, la traversa : sa réplique pleine de sous-entendus, au bas de l'escalier, « T'as l'air chaude ». Et le doute : l'avait-il vue ?
Il essuya lentement ses mains sur son pantalon, esquissa ce qui semblait être un sourire, et lança un « Salut », qui parut bien familier à Agnès. L'air fermé, celle-ci se contenta de répondre par un hochement de tête, et tourna les talons. Elle n'avait nullement l'intention d'engager la conversation avec ce jardinier, ce petit merdeux, qui la mettait très mal-à-l'aise. Elle traversa la terrasse dans le sens inverse, et s'apprêtait à rentrer dans la cuisine. Elle vit, dans le reflet de la porte vitrée, le reflet du garçon : il la suivait. Comment avait-il fait pour escalader la balustrade, en quelques secondes ? Agnès le fusilla du regard, prête à l'envoyer chier.
— Qu'est-ce que tu veux ?
Il secoua la tête, comme pour se rendre, et sourit. Un sourire en coin, comme la première fois.
— Rien… juste dire bonjour. Discuter quoi…
Le ton était ambigu, le sourire aussi. Elle serra le bol plus fort.
— T'es lourd. Dégage.
Mais Jérémy ne bougea pas. Il la regarda un instant, plus sérieusement.
— Ça va… c'est pour parler c'est tout…
— Ouais ben t'es pas payé pour parler. Casse-toi. On a rien à se dire.
La remarque porta. La voix garçon se fit d'un coup plus agressive. Il fronça les sourcils. La petite frappe, en lui, se réveillait :
— Je t'emmerde, pétasse…
Et la toisant, il fit une grimace dédaigneuse et se retourna. Mais c'était un affront qu'Agnès n'allait pas laisser passer. Qu'est-ce que c'était que ce clown, qui se permettait de lui parler sur ce ton ? Choquée, elle s'emporta :
— T'as dit quoi là ? … eh je te parle ! T'as dit quoi ?…
Mais il ne répondit pas. D'un pas lent, il retournait au jardin, à son travail, semblant vouloir abandonner la jeune métisse et son mauvais caractère. Agnès, furieuse, le rattrapa en deux enjambées ; elle était prête à le gifler. Vivement, elle le saisit par le bras, ses doigts se refermant sur le biceps du garçon, moite de sueur.
— Attends, tu vas pas me parler comme ça et te barrer, connard !
Jérémy fit volte-face d'un coup, se dégagea violemment. Ses yeux clairs envoyèrent un éclair de colère, qui effraya la jeune fille. Mais il se ravisa. Il s'arrêta net, la voyant si proche, presque essoufflée. Voulant calmer le jeu, il esquissa un sourire mi-gêné mi-amusé.
— OK, OK, souffla-t-il, les paupières baissées. Excuse-moi, j'ai déconné.
La tension retomba un peu. Agnès recouvra en partie son calme. Si près de lui, elle remarqua le torse nu de Jérémy, sa peau rosée, luisante sous le soleil, et ses muscles secs. « Putain, même pas foutu de mettre un T-shirt, ce naze », pensa-t-elle, agacée, en tâchant de porter son regard ailleurs que sur la poitrine du garçon.
— Ouais, ben, plus jamais tu me parles comme ça, dit-elle, d'un ton qui se voulut ferme et définitif. La prochaine fois, je te préviens, ça va mal se passer.
Jérémy ne répondit rien. Sans un regard pour Agnès, il fouilla lentement dans la poche de son pantalon de travail. Il en sortit un paquet de cigarettes, dont il extirpa un vieux joint un peu écrasé. Il le tendit à la jeune fille, comme pour signer une trêve entre eux, se contentant d'un simple « tu veux ?... » Agnès écarquilla les yeux, à la fois choquée et amusée par l'assurance provocante, presque inconsciente du jeune jardinier.
— Tu fumes ça ici, toi, chez les clients ? lança-t-elle, la voix qui semblait mettre au défi son interlocuteur…. Et ton patron, il le sait ? Il dirait quoi ?
— Qu'est-ce que ça peut foutre ?
Jérémy avait pris un briquet, et alluma le joint. Il tira une longue taffe, souffla la fumée vers le côté, et dit, avec un petit sourire complice :
— Si personne lui dit, il le saura pas…
Narquois, il tira une nouvelle taffe, la fumée s'échappant lentement de ses lèvres. Puis il tendit le joint à Agnès, mais sans insister, attendant sa réaction. La jeune fille le regarda fixement, les yeux plissés. Elle le trouvait décidément très con, avec ses cheveux rasés, son anneau de cassos dans l'oreille, ses fringues de bouseux et son sourire en coin. Et maintenant, en train de se fumer son pétard ! Mais c'était le blaireau fini !… Elle secoua la tête, presque méprisante. Mais après quelques secondes, sans savoir pourquoi – peut-être la chaleur, ou à nouveau l'envie soudaine de braver l'interdit –, elle lui prit le joint des doigts.
— Donne.
Elle le porta à sa bouche, inspira profondément, retint la fumée un instant, puis souffla un nuage gris vers le ciel. La tête lui tourna légèrement, un picotement agréable dans la nuque. Elle rendit le joint sans un mot. Jérémy sourit, cette fois sans moquerie, presque surpris.
— Quand même, commenta-t-il, satisfait.
Ils se sourirent. Ils restèrent là, sur la terrasse, à fumer ensemble, en silence d'abord. Le joint passait de main en main, la fumée montait paresseusement dans l'air chaud. Appuyés contre la rambarde, la tension s'était évaporée, remplacée par une étrange détente.
— T'es pas si chiante quand tu fumes, lança Jérémy après un moment, avec un petit rire.
Agnès tira une nouvelle taffe, souffla lentement.
— Et toi t'es pas si con quand tu la fermes.
Il rit franchement cette fois. Elle aussi, malgré elle. Ils commencèrent à discuter. De tout et de rien. De l'ennui, de la campagne alentour, qui puait la merde à force des chaleurs, des potes de Jérémy qui bossaient tant bien que mal ici ou là, dans cette région où il n'y avait pas grand-chose à faire, des soirées à Tours où il finissait souvent bourré.
— J'ai grandi à Tours, expliqua le garçon. J'ai déconné au lycée… après j'ai trouvé ce taf, chez Delgado. Ça va, ça paye.
Ils restèrent un moment en silence. Pas désagréable. Agnès finit son bol. Elle se surprit à ne pas partir. Jérémy, encouragé par l'écoute de la jeune fille, expliqua sa présence : en ce moment, il n'y avait que lui qui travaillait dans la propriété de Cédric et Sonia. Il ne restait à bécher que les plates-bandes et les parterres ; alors le patron lui avait proposé de s'en occuper seul, pour pouvoir aller sur un autre chantier avec Marco. Agnès, quant à elle, parla un peu de la ville, des boîtes, des copines qui lui manquaient. Elle ne mentionna pas Hugo. Le joint se consumait, la fumée les enveloppait d'un voile léger. Étrangement, Agnès se sentait presque bien. Légère. Jérémy la regardait parfois en coin, sans insister. Ce n'était plus l'œil vicieux et insolent de leur première rencontre. Elle l'observait aussi. Elle voyait, d'un coup d'œil rapide, le torse nu, la sueur qui avait séché. Elle tira une taffe, lui rendit le mégot.
— T'as un copain ?
La question, posée de butte en-blanc, prit Agnès au dépourvu. Hugo – et son silence – passa un instant dans son esprit, mais elle l'en chassa. Elle ne voulait pas parler de lui.
— Euh… ouais… hésita-t-elle, éludant le sujet… j'sais pas. C'est compliqué…
— Ah ouais d'accord. Je vois…
— Tu vois quoi ?
— Nan rien…
— Et toi, t'as une meuf ? Un truc sérieux ?
Il éluda la question et finit par reconnaître :
— Des fois je suis nul, dans ma façon de parler… Je voulais pas mal te parler.
Agnès haussa un sourcil. Elle ne s'attendait pas non plus à des excuses. Toute tension entre eux avait disparu, mais elle demeurait sur la défensive.
— J'avoue, t'as été grave con.
Il baissa les yeux, fixa ses baskets, et dit, dans un sourire qui n'avait plus rien de moqueur :
— C'est vrai… je me rends compte… Comment je parle aux filles, parfois…
— Faut pas, lui répondit Agnès, sur un ton légèrement moralisateur.
Il hocha la tête, porta à nouveau le joint entre ses lèvres et, après quelques secondes, il dit d'une voix peu assurée et sans regarder Agnès :
— Après toi… c'est pas pareil… je sais pas… tu ressembles pas aux meufs d'ici… T'es un peu… genre, différente quoi…
Elle croisa les bras, méfiante.
— Différente… tu parles…
— Si… je t'assure… Ton allure, comment t'es… J'aime bien en vrai…
Putain… elle sentait le plan drague foireux arriver ! Elle se demanda alors si Jérémy se tapait aussi Sonia, parfois, comme Delgado et Marco. Un doute naquit en elle. L'appétit sexuel de sa cousine pouvait très bien s'être porté sur ce jeune homme. Et lui, à bien considérer les regards lubriques qu'il avait eus en rencontrant Agnès, n'aurait certainement pas lutté contre un plan rapide avec une salope, même si elle avait près de 15 ans de plus que lui. La jeune métisse haussa les épaules, regarda le jardin un instant.
— C'est ça… je suis aussi grande que les mecs. J'ai un cul énorme… et puis t'as vu la touffe de cheveux que je me tape ?
— Bah, moi, ce me plaît… Enfin, ça me dérange pas, je veux dire…
Lui signifiant qu'elle le devinait, Agnès se contenta de répondre au jeune homme par un simple « Tu redeviens lourd », appuyé par un sourire un peu moqueur. Elle demeurait appuyée contre la rambarde à côté de lui, à distance respectueuse.
— T'aimes pas trop être ici ? demanda le jeune jardinier, comprenant qu'il était plus habile de changer de sujet. C'est vrai qu'on se fait chier… Surtout par rapport à là où t'habites.
— C'est clair… En fait, j'ai l'impression d'être punie. D'être enfermée. Ça me saoule trop.
Il hocha la tête.
— Ouais, j'ai entendu que t'étais là pour… des conneries dans tes études ou un truc comme ça.
Elle le fusilla du regard.
— T'as entendu quoi ?
— Juste ça. C'est Mme Dumontier qui en parlait avec le patron.
« Madame Dumontier ». Il ne risquait donc pas à appeler Sonia par son prénom, nota Agnès. C'était peut-être l'indice que la relation qu'il entretenait avec sa cousine n'était pas si proche qu'elle l'eût craint, qu'elle demeurait en quelque sorte professionnelle. Malgré tout, la jeune fille s'agaça :
— Elle parle beaucoup, Sonia… Elle ferait mieux de fermer sa gueule des fois…
Cette remarque étonna Jérémy :
— Y a un problème entre vous ? osa-t-il.
— Je la supporte pas… Sa façon d'être… C'est une faux-cul… Et puis…
Elle n'acheva pas. Elle ne voulait pas trop en dire. Et surtout ne pas évoquer ce qui s'était passé entre elles au bord de la piscine, et encore moins la double fellation qu'elle avait observée en cachette. Elle laissa sa phrase en suspens. Jérémy, sentant peut-être qu'il avait touché un point sensible, n'insista pas. Il tira une dernière taffe sur le mégot presque consumé, l'écrasa sous sa basket et se redressa.
— Bon… je vais finir en bas, dit-il en désignant le parterre à moitié creusé. Faut que je termine avant ce soir, sinon Delgado va gueuler.
Il hésita une seconde, comme s'il cherchait quelque chose à ajouter, puis se contenta d'un sourire plus doux, presque timide.
— C'était cool de discuter.
Agnès hocha la tête, surprise par la sincérité dans sa voix. Elle le regarda s'éloigner, descendre les marches de la terrasse, reprendre sa bêche. Elle observa ses biceps, son dos nu. Il était assez beau, en vérité. Mais une voix dans sa tête le trouvait vraiment débile. Un gros con de la campagne, un obsédé qui venait de lui faire un numéro de drague lourdingue. Elle resta là un moment, seule, le bol vide à la main. Le joint avait laissé une légère brume dans sa tête, un picotement agréable dans les membres. Elle rentra dans la maison, un sourire fugace aux lèvres. Elle sentait qu'elle prenait les choses en main.
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