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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

L'éveil dans l'obscurité — Chapitre 19

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L'éveil dans l'obscurité

Chapitre 19

Chapitre 19
Le silence dans l'appartement est différent de tous les autres.
Il n'est plus lourd. Il n'est plus menaçant. Il est juste… vaste. Rempli de la possibilité de respirer.
Dan reste debout un moment encore, comme s'il n'osait pas y croire. Puis je l'entends expirer longuement, un souffle profond qui semble emporter des jours de tension. Ses pas reviennent vers moi. Ses genoux touchent le canapé. Ses mains trouvent mon visage.
— C'est vrai, murmure-t-il. Je reviens. Demain. Et les jours d'après.
Je n'arrive pas à répondre tout de suite. Ma gorge est trop serrée. Alors je tends les mains, trouve son col, et je l'attire contre moi. Nos fronts se heurtent. Son souffle se mélange au mien.
— Et… cette nuit ? demandé-je contre ses lèvres. Tu restes ?
Dan reste immobile une fraction de seconde. Puis sa voix sort, basse, ferme, presque tremblante d'intensité :
— Oui. Un énorme oui.
Et puis ses lèvres trouvent les miennes.
Le premier baiser est lent. Presque prudent. Comme s'il fallait vérifier que l'autre est bien réel. Puis un deuxième suit, plus profond. Un troisième. Un quatrième. On ne s'arrête plus.
Dan bascule légèrement pour s'asseoir à califourchon sur mes cuisses, sans jamais quitter ma bouche. Ses mains glissent dans mes cheveux, descendent le long de ma nuque, remontent pour cadrer mon visage. Je sens le tremblement de ses doigts. Le mien aussi. Mes lèvres s'ouvrent sous les siennes. Sa langue glisse contre la mienne, chaude, familière, urgente. On s'embrasse comme si on avait été séparés des mois, pas seulement des jours.
Je glisse mes mains sous son t-shirt. La peau de son dos est chaude, lisse. Je remonte le long de sa colonne, sens les muscles se contracter sous mes paumes. Dan gémit dans ma bouche. Un son bas, rauque, qui me traverse entièrement. Il approfondit le baiser, penche ma tête en arrière, embrasse le coin de mes lèvres, mon menton, le dessous de ma mâchoire, puis revient à ma bouche comme s'il ne pouvait pas s'en passer.
— Je t'ai senti me glisser entre les doigts, souffle-t-il entre deux baisers. Chaque jour. Chaque heure.
— Moi aussi, réponds-je contre ses lèvres. J'avais peur. Vraiment peur.
Il m'embrasse plus fort pour faire taire la peur. Ses lèvres sont insistantes, tendres et affamées à la fois. Je réponds avec la même intensité. Mes mains remontent dans son dos, s'accrochent à ses épaules, le pressent davantage contre moi. On est collés. Poitrine contre poitrine. Ventre contre ventre. Je sens son cœur battre aussi vite que le mien.
Dan descend le long de mon cou. Ses lèvres s'attardent sur la peau sensible juste sous mon oreille. Il embrasse, suce légèrement, remonte vers ma mâchoire, redescend. Chaque baiser est une affirmation. Tu es là. Je suis là. On est encore là. Je penche la tête pour lui offrir plus de peau. Ses dents frôlent mon lobe. Un frisson me parcourt jusqu'aux genoux.
Je le tire de nouveau vers ma bouche. On s'embrasse sans plus aucune retenue. Mes mains glissent sous son t-shirt, remontent le long de son torse et trouvent immédiatement ses tétons. Je sais qu'ils sont son point sensible. Je les pince doucement, les roule entre mes doigts. Dan laisse échapper un gémissement plus fort, plus aigu, presque surpris par l'intensité. Sa bouche revient sur la mienne avec plus d'urgence encore.
— Putain… Milo…
Je souris contre ses lèvres et continue. Un téton, puis l'autre. Je les caresse, les tire légèrement, les presse. Chaque gémissement qu'il me donne me traverse. On s'embrasse en se touchant, en se caressant, en se redisant sans mots que c'est réel.
Le temps devient flou. Les baisers s'enchaînent sans interruption. Parfois lents et profonds. Parfois plus rapides, plus humides, plus désespérés. On change d'angle. On sourit contre la bouche de l'autre. On reprend. Dan embrasse mes paupières fermées. Puis mon front. Puis le bout de mon nez. Puis revient à mes lèvres comme à une évidence. Et moi, je n'arrête pas de jouer avec ses tétons hypersensibles, juste pour l'entendre gémir encore.
Je ris doucement entre deux baisers. Un rire tremblant, chargé de soulagement.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demande-t-il, le souffle court.
— Rien. Juste… je suis content. Vraiment content.
Il s'immobilise une seconde. Puis son front se pose contre le mien.
— Moi aussi, mon cœur. Moi aussi.
Et on recommence.
Cette fois, le baiser est plus lent. Plus conscient. Comme une promesse. Ses mains cadrent mon visage avec une délicatesse extrême. Les miennes restent posées sur sa poitrine, sentant ses tétons encore durs sous mes doigts. On s'embrasse encore et encore. Sans chercher à aller plus loin pour l'instant. Juste la bouche. Les lèvres. La langue. Le souffle. La chaleur.
Dan finit par glisser à côté de moi sur le canapé. Il m'entraîne avec lui jusqu'à ce que je me retrouve presque allongé, la tête sur son bras. Il se penche au-dessus de moi et reprend mes lèvres. Un baiser. Puis un autre. Puis encore un. Sa main libre caresse ma joue, mon cou, redescend le long de mon bras en évitant la zone encore sensible. Chaque contact est une caresse. Chaque baiser est une ancre.
Je perds le compte.
Je perds la notion du temps.
Il n'y a plus que le goût de sa bouche, l'odeur de sa peau, le bruit de nos respirations mêlées, et cette joie intense, presque douloureuse, qui m'envahit la poitrine. Une joie que je n'avais pas ressentie depuis l'accident. Une joie qui dit : il est là. Il reste. Ce soir. Demain. Et les jours d'après.
Dan s'interrompt un instant pour déposer une série de petits baisers le long de ma mâchoire, jusqu'à mon oreille.
— Je reste, répète-t-il tout bas. Ce soir. Et demain matin, je serai encore là.
— Oui, soufflé-je. Reste.
Il sourit contre ma peau. Puis ses lèvres retrouvent les miennes. Et on s'embrasse encore. Longuement. Tendrement. Avec cette intensité calme qui n'a plus besoin de se prouver.
Dehors, le jour décline. À l'intérieur, sur le canapé, on continue de s'embrasser comme si le monde avait enfin accepté de nous laisser un peu de paix.
Et pour la première fois depuis très longtemps, j'ai l'impression que c'est possible.
Deux semaines ont passé.
Deux semaines depuis le jour où Madame Lefèvre a remis Dan sur mon planning. Deux semaines depuis que la porte s'est refermée sur les deux femmes et que le silence dans l'appartement est redevenu respirable.
Ces quinze jours n'ont pas été spectaculaires. Ils ont été lents. Réguliers. Presque banals. Et c'est précisément pour ça qu'ils ont tout changé.
Le braille a repris dès le lendemain.
Dan m'emmène trois fois par semaine au bureau de la professeure. Le même endroit qu'au début. L'odeur de papier et de bois clair. Sa voix posée, un peu grave. Elle place sous mes doigts les cellules en relief, guide mes phalanges, corrige, recommence. Au début, mes doigts trébuchent encore. Les cellules se ressemblent. Le « a » et le « c » se confondent. Le « e » m'échappe. Je m'énerve parfois. Elle attend. Dan attend aussi, assis un peu en retrait. Lentement, les formes commencent à se fixer dans ma mémoire tactile. Un matin, j'arrive à lire mon prénom sans hésiter. Le lendemain, le sien. Trois jours plus tard, une phrase entière. Ce n'est pas fluide. C'est encore maladroit. Mais c'est réel.
— Tu progresses vite, murmure Dan dans la voiture en rentrant.
— Parce que tu m'y emmènes, réponds-je.
Il ne répond pas. Il pose juste une main sur mon genou et continue de conduire.
La canne, elle, est devenue presque une extension de mon bras.
Dans l'appartement, je me déplace maintenant sans y penser. Les seuils, les angles, les meubles… tout est cartographié. Un après-midi, Dan déplace volontairement le fauteuil. Ma canne le trouve immédiatement. Je contourne. Sans colère. Sans frustration. Juste un petit sourire.
— Tu l'as senti avant même de le toucher, remarque-t-il.
— L'habitude.
Mais le vrai changement s'est produit dehors.
La première fois, on est restés collés l'un à l'autre, ma main sur son bras. Puis, progressivement, Dan a commencé à se décaler. D'abord d'un pas. Puis de deux. Un matin, dans le square juste en bas de l'immeuble, il s'est arrêté et m'a dit :
— Essaie. Tout seul. Je suis juste derrière.
Le cœur m'a battu trop fort. La canne a tremblé un peu dans ma main. Puis j'ai avancé. Le gravier sous la pointe. Le bord du trottoir. L'odeur de l'herbe. Les voix des enfants. Chaque information arrivait clairement. Je n'ai pas trébuché. Je n'ai pas paniqué. Au bout de vingt mètres, j'ai senti sa main se poser brièvement entre mes omoplates.
— Tu vois ? Tu peux.
Depuis, on sort presque tous les jours. Parfois ma main cherche encore son bras. Parfois je marche seul, la canne balayant le sol devant moi, et Dan reste juste assez près pour intervenir si besoin. Mais de moins en moins souvent. L'autre jour, j'ai fait le tour complet du square sans qu'il me touche une seule fois. Quand je me suis arrêté, mon souffle était court. Pas de fatigue. D'une fierté presque enfantine.
— Dans une semaine, a dit Dan ce matin-là, tu auras ton premier cours de tennis.
Le mot a fait un drôle d'effet dans ma poitrine.
Tennis.
Pendant des années, ce mot avait été ma vie. Puis il était devenu un fantôme. Une douleur. Aujourd'hui, il revient différemment. Plus petit. Plus prudent. Mais vivant.
Stéphane a organisé le contact. Un club adapté à vingt-cinq minutes d'ici. Un entraîneur spécialisé dans la catégorie B1. Balle sonore. Terrain avec lignes en relief. Des repères auditifs.
Dan m'a tout lu. Les horaires. Le matériel. Les premières séances seront individuelles. Juste pour que je retrouve le geste, le placement, le son de la balle.
— Tu n'es pas obligé, a ajouté Dan. Si c'est trop tôt…
— Si, ai-je répondu. C'est le moment.
Ce soir, on est allongés sur le canapé. Ma tête repose sur ses cuisses. Ses doigts passent distraitement dans mes cheveux. La télévision est éteinte. Il n'y a que le bruit de la ville au loin et le tic-tac de l'horloge.
— Dans une semaine, je rejoue, murmuré-je.
— Pas encore vraiment. Mais tu recommences.
— Avec toi à côté.
— Toujours.
Sa main glisse le long de ma tempe, évite l'endroit où le pansement a longtemps été, puis redescend jusqu'à mon épaule. Je tourne légèrement le visage et dépose un baiser contre son ventre, à travers le tissu de son t-shirt. Il frissonne légèrement.
Deux semaines.
Quinze jours de braille maladroit chez la professeure, de canne de plus en plus sûre, de sorties de plus en plus libres. Quinze jours où Dan est revenu chaque matin à huit heures et est resté chaque soir. Quinze jours sans Madame Morel, sans Kevin, sans la peur permanente d'être séparé.
Et dans sept jours, je poserai de nouveau les pieds sur un court.
Pas le même. Pas avec les mêmes règles. Pas avec les mêmes yeux.
Mais un court.
Je tends la main dans le noir, trouve les doigts de Dan, et les serre.
— Merci, soufflé-je.
Il penche la tête et pose ses lèvres sur mon front.
— Pour quoi ?
— Pour m'avoir attendu. Et pour m'avoir ramené jusque-là.
Il ne répond pas tout de suite. Sa main presse juste un peu plus fort la mienne.
Dehors, la nuit est douce. À l'intérieur, pour la première fois depuis très longtemps, le futur n'a plus seulement le goût de la peur.
Il a aussi le goût d'un premier service à venir.
La semaine qui suit est à la fois trop lente et trop rapide.
Dan dort ici maintenant. Presque toutes les nuits. Il retourne de moins en moins à son appartement. Une chemise oubliée sur une chaise. Son chargeur branché en permanence. Sa brosse à dents à côté de la mienne. L'odeur de sa peau dans les draps est devenue une évidence. Le matin, je ne l'entends plus arriver. Il est déjà là. Collé contre mon dos ou juste à côté, sa respiration calme dans le noir.
Le sommeil, lui, est devenu fragmenté. Je me réveille à trois heures, à quatre heures, le cœur déjà un peu trop vite, l'esprit déjà sur le court que je n'ai pas encore foulé.
— Tu as mal dormi, constate Dan en posant un baiser sur ma tempe.
— Un peu.
Il ne pose pas plus de questions. Il se lève, prépare le café. Je l'entends ouvrir les placards, faire couler l'eau, allumer la machine. Les gestes sont les mêmes que d'habitude. Et pourtant tout est différent. Parce que dans six jours… puis cinq… puis quatre… il y a ce premier cours.
Les séances de braille continuent. Dan m'emmène. La professeure place les feuilles sous mes doigts. Je lis. Je déchiffre. Parfois j'arrive à enchaîner trois mots sans buter. Parfois je bloque sur une seule cellule et la frustration me monte à la gorge. Ce n'est pas le braille qui me stresse. C'est tout le reste. Le braille est juste un endroit où poser mon agitation.
Dehors, les sorties se font plus longues. On marche jusqu'au square, puis un peu plus loin. Ma canne est plus sûre. Mes pas aussi. Mais mon esprit n'est pas dans le gravier ni dans les bordures. Il est déjà sur un terrain que je ne connais pas, avec une balle que je n'ai encore jamais entendue sonner.
Un après-midi, alors qu'on revient vers l'immeuble, Dan ralentit.
— Tu es silencieux depuis ce matin.
— Je pense.
— Au tennis.
Ce n'est pas une question. Je hoche la tête.
— J'ai peur, finis-je par avouer. Pas de tomber. Pas de me ridiculiser. J'ai peur de… ne plus y arriver. De ne plus sentir le geste. De découvrir que c'est fini pour de bon. Que ce qui restait dans mon corps s'est éteint avec mes yeux.
Dan s'arrête. Sa main trouve mon bras.
— Tu n'es pas obligé d'être bon dès le premier jour. Tu n'es même pas obligé d'aimer ça tout de suite. C'est juste un recommencement. Pas une finale.
— Je sais. Mais je stresse quand même.
Le soir, on mange en silence. Ou presque. Dan décrit ce qu'il y a dans mon assiette. Je mange sans vraiment sentir le goût. Plus tard, sur le canapé, ma tête sur ses cuisses, ses doigts dans mes cheveux, je n'arrive pas à me détendre complètement. Mon corps est là. Mon esprit tourne en boucle.
Quatre jours avant le cours, je me réveille en nage. Un rêve. Ou plutôt un fragment. Le bruit d'une balle. Le frottement des pieds sur le ciment. Mais tout est flou, lointain, inaccessible. Je reste allongé dans le noir, le souffle court, jusqu'à ce que Dan bouge à côté de moi.
— Encore ? murmure-t-il.
— Oui.
Il se colle contre mon dos. Une main sur mon ventre. Ses lèvres contre ma nuque.
— Tu n'as pas à performer. Tu as juste à être là. Sur le terrain. Avec une raquette. C'est déjà énorme.
— Et si je déçois ?
— Qui ?
— Moi. Toi. L'entraîneur. Ce qu'il reste de ce que j'étais.
Dan reste silencieux un moment. Puis sa voix sort plus basse, plus ferme.
— Tu ne peux pas décevoir quelqu'un qui sait déjà ce que tu as traversé. Et moi… je serai fier que tu mettes un pied sur ce court. Point final.
Les jours suivants sont une succession de petites routines qui n'arrivent pas à calmer la montée du stress. Braille. Marche. Courses avec Dan. Douches. Repas. Baisers. Caresses. Tout est là. Tout est bon. Et pourtant, sous la surface, quelque chose serre.
Deux jours avant, je demande à Dan de me relire le message de l'entraîneur. Les horaires. L'adresse. Le matériel fourni. La balle sonore. Les lignes en relief. Je l'écoute comme si j'allais passer un examen. Dan lit calmement. Puis il repose le téléphone et prend mon visage entre ses mains.
— Arrête de l'anticiper comme une épreuve. C'est un cours. Un premier cours. Tu as le droit d'être mauvais. Tu as le droit d'être rouillé. Tu as le droit de ne rien sentir au début.
— J'ai peur d'être déçu, répété-je. Peur que le corps ne réponde plus. Peur que le plaisir ne soit plus là.
— Alors on ira voir. Ensemble. Et quoi qu'il se passe, on reviendra ici. Et je serai encore là.
La veille du cours, je suis insupportable. Pas odieux. Juste tendu. Je marche trop dans l'appartement. Je pose des questions en boucle. Est-ce que mon genou va tenir ? Est-ce que la canne va me gêner ? Est-ce que je vais entendre la balle correctement ? Dan répond à chaque fois avec la même patience. Le soir, il m'entraîne sous la douche, lave mon dos, mes épaules, mes cheveux, avec une lenteur qui force mon corps à ralentir. Puis on s'allonge. Ses bras autour de moi. Mon front contre son collier osseux.
— Demain, murmure-t-il. On y va. Et on verra bien.
— Oui.
Je ferme les yeux. Le sommeil met du temps à venir. Dans le noir, j'entends déjà le son hypothétique d'une balle qui rebondit. Et la peur de ne plus savoir quoi en faire.
Mais contre mon dos, le cœur de Dan bat calmement. Régulièrement. Et pour l'instant, c'est la seule chose qui m'empêche de basculer complètement.
Le réveil est brutal.
Pas à cause d'un bruit. À cause du silence trop dense dans ma poitrine. Je suis réveillé depuis des heures. Allongé sur le dos, les yeux ouverts sur le noir absolu, le cœur déjà trop rapide. Dan respire encore calmement à côté de moi. Une de ses jambes est passée par-dessus la mienne. Sa main repose sur mon ventre. Je n'ose pas bouger. Si je bouge, la journée commence. Et si la journée commence, le court devient réel.
Vers six heures et demie, Dan se réveille. Il le sent immédiatement. Sa main se resserre un peu.
— Tu n'as pas dormi, constate-t-il d'une voix encore rauque.
— Presque pas.
Il se redresse, s'étire, puis se penche et pose un baiser lent sur mon épaule.
— Reste allongé. Je m'occupe du petit-déjeuner.
J'entends ses pas nus sur le parquet, le bruit de la salle de bain, puis celui de la cuisine. L'eau. Le frigo. La cafetière. Mais aujourd'hui, les odeurs sont différentes. Plus riches. Plus denses. Des œufs. Du pain complet qui grille. Quelque chose de sucré. Du fromage blanc peut-être. Une banane écrasée. Le parfum du miel.
Quand il revient, le plateau est chargé.
— Petit-déjeuner de joueur, dit-il simplement. Protéines, glucides lents, un peu de sucre. Tu vas en avoir besoin.
Je m'assois. Il place l'assiette selon le système d'horloge. Je mange en silence. Chaque bouchée est mécanique. Mon estomac est noué. Le stress est une boule physique, juste sous le sternum. Dan ne commente pas. Il boit son café à côté de moi, une main posée sur ma cuisse, ancre discrète.
À huit heures, on part.
Dans la voiture, je reste silencieux. La canne est posée entre mes genoux. Mes doigts la serrent trop fort. Dan conduit sans parler pendant un long moment. Puis sa main droite quitte le volant et trouve la mienne.
— Tu n'es pas obligé d'être le Milo d'avant. Tu as juste à être celui d'aujourd'hui.
— C'est exactement ça qui me fait peur.
Le club sent la résine, la poussière de terre battue et le caoutchouc chaud. Même à travers les portes fermées, l'odeur me frappe. Mon corps réagit avant mon esprit. Une mémoire musculaire ancienne se réveille. Les épaules se placent un peu plus en arrière. Le menton se relève. Puis la réalité revient : je ne vois rien. Le monde s'est réduit à une acoustique inconnue.
L'écho des courts couverts renvoie chaque bruit avec une netteté presque agressive. Le grincement d'une semelle au loin. Le cliquetis d'une serrure. Le bourdonnement lointain de la circulation. Le froissement d'un sac de sport. Tout est trop précis. Trop présent.
L'entraîneur s'appelle Marc. Sa voix est posée, un peu grave, sans emphase inutile. Il me serre la main avec une fermeté professionnelle.
— Bienvenue, Milo. On va y aller doucement. Aujourd'hui, on oublie la performance. On reconstruit les repères.
Dan reste juste derrière mon épaule. Présent, mais discret.
Marc commence par me guider sur le court. Sa main sur mon coude est neutre, technique. Sous mes semelles, la texture change.
— Ici, les lignes de touche. Bandes de caoutchouc en relief. Et sous le revêtement, des câbles tendus. Si tu frottes ton pied ou le cadre de ta raquette, tu sais immédiatement où tu es.
Je baisse la tête. Je fais glisser la pointe de ma raquette. Un petit frôlement métallique me confirme l'information. C'est abstrait. Presque enfantin pour un homme qui lisait autrefois les trajectoires à deux cents kilomètre-heure. Mais c'est un point d'ancrage. Je refais le geste. Encore. Encore. Jusqu'à ce que le relief devienne une information claire dans ma paume.
Marc me fait toucher le filet. La hauteur. La tension. Puis les coins. Les dimensions sont légèrement différentes de ce que mon corps a mémorisé. Plus compactes. Plus intimes. Je marche lentement, la canne dans une main, la raquette dans l'autre, en train de cartographier cet espace nouveau avec une concentration quasi douloureuse.
Puis vient la balle.
Marc en sort une de sa poche et la laisse tomber.
Ploc… tign… ploc.
Le son est étrange. La balle est plus lourde, en mousse dense. Une petite bille d'acier enfermée à l'intérieur tinte comme un grelot métallique à chaque impact. Ce n'est pas le son sec et propre d'une Wilson. C'est autre chose. Une signature acoustique que mon oreille doit maintenant apprendre à lire comme un viseur.
— C'est ton nouveau repère, dit Marc. Tes oreilles remplacent tes yeux. On commence simple. À genoux. Face à face. Je te roule la balle. Tu l'arrêtes d'abord à la main. Puis à la raquette. Seulement au son et au frottement.
Je m'accroupis. Les genoux ancrés dans le sol synthétique. Le cœur bat trop fort. La première tentative est un raté total. J'entends le départ. Je tends le bras trop tôt. La balle passe à trente centimètres de ma main et continue dans le vide. Un silence s'installe. Lourd. Chargé de toutes les fois où mon corps savait avant même que je pense.
— Trop tôt, analyse calmement Marc. Tu as réagi à l'impulsion du départ. Attends qu'elle passe la moitié du chemin. L'oreille doit capter l'accélération. Recommence.
Je serre les mâchoires. Je chasse le réflexe de pro frustré. Je force mon esprit à lâcher prise. Ne plus essayer de « voir ». Écouter. Seulement écouter.
Deuxième essai. Fshhh… tign-tign. Je tends la raquette. Clac. Le sweet spot absorbe la balle. Le choc est net dans mon avant-bras. Un sourire incrédule, presque enfantin, me tire les lèvres malgré moi.
— Bien, dit Marc. Encore.
On recommence. Dix fois. Quinze fois. Parfois j'attrape. Parfois je rate. Chaque raté me brûle un peu plus. Mon corps se souvient du geste parfait. Mes muscles savent. Mais sans les yeux, le timing est un champ de mines. Je tourne instinctivement la tête vers le son, comme un joueur voyant le ferait. L'oreille interne se désoriente. Marc me le fait remarquer.
— Garde la tête droite. N'essaie pas de suivre avec le visage. Écoute latéralement. Laisse le son venir à toi.
C'est un lâcher-prise total. Pour un ancien champion, c'est presque violent. Accepter de ne plus anticiper par la vue. Accepter d'attendre. Accepter de rater.
On passe ensuite au rebond. Marc laisse la balle rebondir deux fois, parfois trois. Le rythme est plus lent que tout ce que j'ai connu. Mes bras veulent frapper trop tôt. Le geste technique est encore là — la tenue de raquette, la rotation de l'épaule, le placement des pieds — mais le signal de déclenchement doit maintenant venir uniquement de l'oreille. C'est épuisant. Mentalement plus que physiquement.
Au bout d'une heure, mon t-shirt est collé au dos. Mes avant-bras tremblent légèrement. J'ai raté plus de balles que je n'en ai touchées. Et pourtant… quelque chose de familier a commencé à remonter. Une sensation dans le poignet. Un toucher. Une façon dont la balle quitte les cordes. Pas encore le plaisir. Mais l'écho du plaisir.
Marc décide d'arrêter avant que la frustration ne prenne le dessus.
— C'est déjà très bien pour une première. Tu as gardé le geste. C'est énorme. Le reste, ça s'apprend.
Je reste debout au milieu du court, la raquette lourde au bout du bras, le souffle court. Épuisé. Vidé. Mais étrangement… bien. Comme après un match perdu où l'on sait pourtant qu'on a tout donné.
Dan s'approche. Sa main se pose entre mes omoplates.
— Tu as été magnifique, murmure-t-il tout bas, uniquement pour moi.
Je tourne le visage vers lui. Je n'ai pas besoin de voir pour savoir qu'il est fier. Ça se sent dans sa voix. Dans la pression de ses doigts.
On range. Je remercie Marc. Ma voix est un peu rauque. Puis Dan me guide vers la sortie du court. Dans le couloir, à l'abri des regards, il m'arrête. Ses deux mains cadrent mon visage. Et il m'embrasse.
Le baiser est long. Très long. Lent au début, puis plus profond. Ses lèvres disent tout ce qu'il n'a pas pu crier sur le court. La fierté. Le soulagement. L'amour. Je réponds avec la même intensité, une main crispée sur son t-shirt, l'autre encore collée à la raquette. On s'embrasse comme si le monde autour avait disparu. Comme si le bruit des autres courts, les voix, les pas, n'existaient plus. Quand il se détache enfin, son front reste collé au mien.
— Je suis tellement fier de toi, répète-t-il.
Avant que je puisse répondre, une voix familière s'élève derrière nous.
— Alors comme ça, on se remet au travail ?
Stéphane.
Je me raidis légèrement. Dan ne s'écarte pas tout de suite. Sa main reste dans mon dos.
Stéphane s'approche. Son pas est énergique, presque trop. L'odeur de son parfum habituel arrive avec lui.
— J'ai tout regardé depuis les gradins, dit-il. Discrètement. Tu as raté pas mal de balles, Milo. Mais le geste… le geste est toujours là. La tenue. L'équilibre. La façon dont tu t'es baissé sur les dernières. C'est encore en toi.
Il marque une pause. Sa voix se fait plus intense, presque vibrante.
— Il faut que tu retrouves toute ta vitalité. Tout. Parce que tu peux redevenir le champion que tu étais. Pas le même, d'accord. Mais un champion. Les circuits adaptés existent. Les classements existent. Et toi, tu as encore ce truc que les autres n'auront jamais. Alors on ne s'arrête pas à un cours d'essai. On construit. Sérieusement.
Je reste silencieux. Les mots tournent dans ma tête. Champion. Vitalité. Circuits. Une partie de moi veut y croire. Une autre a encore le goût du stress et de la fatigue du court.
Dan, à côté de moi, ne dit rien. Mais sa main dans mon dos se fait un peu plus présente. Comme une promesse silencieuse.
Stéphane continue de parler. Déjà des projets. Des contacts. Un calendrier possible. Moi, j'écoute à moitié. Dans ma main, la raquette est encore chaude de mes efforts. Dans mes oreilles, le tintement de la balle sonore résonne encore.
Et contre mon épaule, la respiration calme de Dan me rappelle que, quoi qu'il arrive ensuite, je ne serai plus seul sur ce chemin.
Fin du chapitre 19.
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