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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Fièvre animale — Chapitre 14

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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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Fièvre animale

Chapitre 14

Chapitre 14
L'air dans le hall de « L'Écorce bleue » a une densité nouvelle, une épaisseur qui semble vibrer au rythme de la menace invisible que nous portons tous les deux. Nous avons convenu de jouer la comédie de la distance, une pantomime nécessaire dans cet antre de vipères. Damian est entré le premier, son allure de prédateur dissimulée sous le masque du cadre supérieur pressé, ses yeux sombres balayant l'horizon d'une manière qui ne trompe que les non-initiés. Je l'ai suivi quelques minutes plus tard, sentant son regard peser sur ma nuque, une ancre solide dans ce tourbillon d'hypocrisie. Il se dirige vers notre bureau, son téléphone à la main, déjà en train de digérer la nouvelle qu'il m'a glissée à voix basse : une réunion de cadres à dix heures. Un champ de bataille.
La matinée s'étire dans une fébrilité sourde. Je passe mon temps à tenter de me concentrer sur des documents dont je ne saisis pas les lignes, obsédé par l'idée de ce qui se trame dans les hautes sphères de l'entreprise. Vers neuf heures trente, espérant trouver un souffle d'air, je me dirige vers la salle de pause. L'idée de retrouver Marc et Julien, cette normalité factice qui m'a tant manqué, m'attire comme un aimant. Mais à peine ai-je dépassé le coin de la machine à café que l'atmosphère se fige.
Une main lourde, glaciale, se referme sur mon bras avant même que je ne puisse esquisser un pas de plus. Lassalle. Il est là, surgi de nulle part, son sourire en coin gravé sur son visage comme une cicatrice.
— Nate, murmure-t-il, son souffle contre mon oreille déclenchant une onde de répulsion immédiate. On n'a pas fini notre petite discussion, l'autre jour. Et Monsieur Vance est occupé, n'est-ce pas ? Il est trop préoccupé par son pouvoir pour remarquer que tu portes quelque chose de bien plus précieux en toi.
— Lâchez-moi, Lassalle, dis-je, mon instinct protecteur se réveillant instantanément au niveau de mon bas-ventre.
Il ne desserre pas son étreinte. Au contraire, il me guide avec une autorité brutale vers les sanitaires. La porte bascule sans résistance, et il m'entraîne à l'intérieur, dans l'intimité crue du carrelage blanc. Il me plaque contre les lavabos en marbre froid avec une telle violence que je protège instinctivement mon ventre de mes mains. Il ricane, ses yeux fixés non pas sur mon visage, mais sur la légère courbe, encore invisible pour les autres, que je porte.
— C'est écœurant, crache-t-il, sa voix vibrant d'une jalousie malsaine. Cette odeur... cette souillure qu'il a laissée sur toi. Et maintenant, ce petit être que tu couves... Tu crois vraiment que Vance est digne de devenir père ? Tu n'es qu'un Oméga, Nate. Une proie qui ne demande qu'à être récupérée, toi et cette vie que tu transportes.
— Vous ne savez pas de quoi vous parlez ! je hurle, tentant de le repousser. Ne touchez pas à ça !
Il saisit mes poignets, les plaquant au-dessus de ma tête, sa main libre venant frôler, avec une lenteur insupportable, le creux de mes reins avant de redescendre vers mon ventre.
— Arrête de jouer à l'inaccessible. Je sais ce que tu caches. Il t'enferme chez lui, il te garde comme un trophée pour garantir sa lignée. Tu n'es pas un jouet, Nate. Tu es un homme. Tu as besoin d'un Alpha qui comprend ce que tu vaux. Cart et moi, nous avons des plans. Nous allons reprendre ce qui lui appartient, à commencer par toi et ce fruit de sa prétention.
Il se penche, ses lèvres cherchant les miennes. Je tourne la tête avec frénésie. Ses baisers s'abattent sur mes joues, puis glissent vers mon cou, là où se trouve la marque de Damian.
— Arrête ! Non, je t'en supplie !
Mes jambes tremblent, je lutte pour rester debout, terrifié à l'idée qu'il puisse infliger la moindre pression sur mon ventre. Je me débats, chaque fibre de mon corps hurlant le refus, mais il est comme une montagne, inébranlable dans sa folie.
— Tu vas voir, murmure-t-il contre ma peau, sa voix devenue un filet de venin. Une morsure pour une morsure. Je vais effacer sa trace. Je vais déposer ma marque sur toi, et tout le monde saura que c'est mon sang qui coule désormais dans tes veines, et celles de ce bâtard.
Il baisse la tête vers la cicatrice de Damian. L'horreur m'asphyxie. Je suis si proche de sombrer quand soudain, une ombre se profile à l'entrée béante des sanitaires.
— Lassalle ! La voix est celle de Marc, tonnante.
Marc apparaît, son visage transformé par une fureur pure. Il comprend immédiatement la situation en voyant ma posture protectrice sur mon ventre et la main intrusive de Lassalle.
— Dégage, gronde Marc en avançant, sa présence venant immédiatement s'interposer. Dégage avant que je ne fasse intervenir la sécurité, ou pire, avant que je ne te démolisse moi-même.
Lassalle se fige, les yeux injectés de sang.
— Tu fais une erreur, Marc, lâche-t-il d'une voix basse, venimeuse, en se dirigeant vers la sortie. Ce que Nate cache est une bombe à retardement, et tu es en plein milieu.
Il quitte la pièce. Je m'effondre contre le lavabo, mes genoux refusant de me porter. Marc se précipite vers moi, ses mains posées sur mes épaules.
— Nate ? C'est fini, il est parti. Il t'a fait du mal ?
Je porte immédiatement une main sur mon ventre, vérifiant que tout va bien.
— Ça va aller, je parviens à articuler, ma voix étranglée. Merci... Merci Marc.
Il me scrute, son regard oscillant entre inquiétude et une incompréhension totale.
— Ce type est un malade, Nate. Il faut qu'on aille voir la direction.
Je secoue la tête frénétiquement.
— Non. Je ne sais pas... je ne sais pas si c'est une bonne idée.
— Si, Nate, insiste Marc fermement en me tenant les épaules. C'est indispensable. Et d'ailleurs, qu'est-ce qu'il a voulu dire par cette histoire de "bombe à retardement" ? Il parlait de quoi exactement ? Il connaît ton secret, Nate ? Il sait pour toi et Vance ?
Je fige, le cœur battant à tout rompre, incapable de répondre alors que le poids de la vérité m'écrase.
Le trajet vers le bureau de Madame Grancourt ressemble à une traversée en enfer. Marc m'épaule physiquement, sa main sur mon bras pour m'empêcher de m'écrouler tandis que mes jambes trahissent mon état de choc. Je ne ressens plus le sol, seulement la brûlure persistante là où Monsieur Lassalle m'a touché, et une terreur froide, viscérale, pour l'enfant que je porte. Arrivés devant l'antichambre de la direction, la secrétaire ne perd pas une seconde. En voyant mes mains tremblantes et le visage livide de Marc, son regard change : elle comprend. Sans un mot, elle se faufile dans la salle de réunion, interrompant le silence feutré des cadres.
Dans les couloirs adjacents, Monsieur Vance, qui attendait son tour pour la réunion, se redresse brusquement. Son instinct d'Alpha, cet éveil sombre et autoritaire, se manifeste par un grognement sourd qu'il parvient à réprimer. Il perçoit une agitation anormale, une odeur de peur — ma peur — qui flotte dans l'air comme un parfum de soufre. Il ignore encore que c'est moi qui suis au centre de cette tempête, mais sa mâchoire se verrouille, sa posture devenant celle d'un prédateur prêt à bondir.
À l'intérieur du bureau de Madame Grancourt, l'atmosphère est suffocante. La directrice nous dévisage, ses sourcils se fronçant alors que je commence mon récit. Chaque mot est une torture ; je décris l'agression de Monsieur Lassalle, sa brutalité, ses mains baladeuses, et ses tentatives répétées pour m'embrasser de force contre mon gré. Marc confirme, son ton ferme renforçant chaque détail. Madame Grancourt, d'abord interdite, se ressaisit avec la froideur bureaucratique qui la caractérise.
— C'est une affaire grave, murmure-t-elle, cherchant déjà son téléphone. Je vais faire appeler Monsieur Cart, notre DRH. Il se chargera de l'enquête interne pour harcèlement.
Mon sang ne fait qu'un tour. Le nom de Monsieur Cart résonne comme une condamnation.
— Non, je coupe, ma voix montant d'un cran malgré mon effort pour rester calme. Pas lui. Je vous en supplie, Madame, pas Monsieur Cart. Il est... il est lié à Monsieur Lassalle. Toute neutralité est impossible avec eux.
La tension monte d'un cran, le silence devient pesant. C'est à cet instant précis que la porte s'ouvre brutalement. Damian entre. Il ne demande pas la permission, sa seule présence faisant baisser la température de la pièce. Ses yeux scannent la pièce jusqu'à se poser sur moi, et une lueur de soulagement mêlée d'une rage contenue brille dans ses iris sombres.
— Monsieur Vance ? s'exclame Madame Grancourt, outrée. Vous n'avez rien à faire ici. Cette réunion est confidentielle.
Damian ignore la remontrance. Il avance vers moi et, dans un geste de protection absolue, place sa main dans le creux de mes reins, une marque de possession qui fait taire la pièce.
— Je suis au courant pour l'agression, déclare-t-il, sa voix résonnant comme un coup de tonnerre. Et je ne laisserai pas le DRH gérer cette affaire, car je suis impliqué personnellement.
Il prend une inspiration, son regard défiant la directrice :
— Monsieur Diaz et moi, nous sommes en couple. C'est pour cela que je suis intervenu, et c'est pour cela que je ne laisserai personne s'approcher de lui, ni Monsieur Lassalle, ni Monsieur Cart.
Madame Grancourt blêmit. Le choc de l'aveu semble paralyser la pièce. Elle finit par soupirer, s'affaissant légèrement dans son fauteuil.
— Vous réalisez la situation, Monsieur Vance ? C'est un non-sens professionnel. Le favoritisme est la porte ouverte à toutes les critiques. Vous devez rester exemplaires, irréprochables, si vous voulez que cette entreprise ne s'effondre pas sous les potins.
Elle nous observe tour à tour, puis reprend son ton autoritaire :
— Très bien. Puisqu'il faut garantir l'impartialité, nous nommerons une tierce personne pour l'évaluation du travail de Monsieur Diaz. Mais cette relation doit rester invisible, vous comprenez ? Invisible et professionnelle.
Damian hoche la tête, une lueur froide dans les yeux :
— J'accepte. Mais avec une condition non négociable : tout ce qui a été dit dans ce bureau, la nature de notre lien, la plainte contre Monsieur Lassalle, tout cela doit rester strictement confidentiel. Personne en dehors de ces quatre murs ne doit savoir. Pas un mot ne doit filtrer vers Monsieur Cart ou Monsieur Lassalle avant que vous n'ayez agi.
Il se penche légèrement vers la directrice, son aura d'Alpha pesant sur les épaules de chacun :
— Si Monsieur Diaz est inquiété, si la moindre pression est exercée sur lui, je ne répondrai plus de rien.
Damian a obtenu ce qu'il voulait : une protection administrative, un bouclier contre les prédateurs, tout en scellant notre secret derrière une muraille de silence. En sortant du bureau, je sens que le danger n'est pas écarté, mais pour la première fois depuis des semaines, je me sens protégé par la force de Damian, même si je sais que les ombres, dans les couloirs de « L'Écorce bleue », n'ont pas dit leur dernier mot.
Le retour vers notre bureau est une marche funèbre, une traversée des couloirs feutrés de « L'Écorce bleue » qui semblent s'étirer à l'infini sous mes pieds chancelants. Le silence est si dense qu'il en devient assourdissant, seulement rompu par le claquement rythmé et menaçant des chaussures de Damian sur le linoléum. Il marche en tête, les épaules si hautes et tendues qu'elles semblent prêtes à se déchirer, incarnant une menace pure. Son parfum — ce mélange boisé et musqué de cèdre et d'orage — est saturé d'une odeur de danger, une aura sombre et oppressante qui fait instinctivement reculer les collègues sur notre passage. Derrière lui, je me sens comme une proie traquée, chaque regard porté sur moi me donnant l'impression d'être une anomalie au milieu de cette perfection glacée.
Marc nous suit, le visage fermé, son regard oscillant entre une inquiétude fraternelle et une confusion qui devient douloureuse, chaque pas le rapprochant d'une vérité qu'il n'est manifestement pas prêt à affronter.
Dès que la porte de notre bureau se referme avec un déclic métallique, scellant le monde extérieur, Damian se tourne vers moi. Son regard, d'habitude si calme et impénétrable, est strié d'une tension sauvage, ses pupilles dilatées par une rage qu'il peine à contenir. L'air dans la pièce devient rare, saturé par l'électricité statique de sa colère. Il ne s'assoit pas ; il rôde dans l'espace restreint, tel un prédateur enfermé, ses mouvements saccadés trahissant un besoin de violence qu'il tente d'étouffer.
— Nate, articule-t-il, sa voix basse, un grondement de gorge qui fait vibrer l'air jusqu'à mes os. Raconte-moi tout. Exactement tout. Je veux chaque détail, chaque seconde, chaque mot ignoble que Lassalle a osé prononcer dans ces sanitaires. Ne m'épargne rien, aussi infect soit-il.
Je m'effondre sur ma chaise, mes mains tremblant si violemment que je dois les serrer entre mes genoux pour dissimuler leur spasme. L'odeur métallique du carrelage froid des sanitaires et le parfum écœurant, trop sucré, de l'après-rasage de Lassalle me reviennent en mémoire. Je sens mes larmes monter, une humiliation froide qui me glace le sang.
— Il... il m'a attrapé par le bras, Damian, dis-je, la voix étranglée, tout en jetant un regard prudent vers Marc. Sa poigne était glaciale. Il m'a traîné à l'intérieur, dans ce reflet blafard du marbre...
Je cherche mes mots, évitant soigneusement de mentionner ma nature
— Il disait que tu étais trop occupé par ton pouvoir pour voir ce que je subissais. Il me traitait avec un mépris qui me brûlait la peau... Il a posé ses mains sur moi. Il essayait de m'embrasser de force. Il voulait effacer ta marque sur mon cou, Damian, il disait qu'il déposerait la sienne, qu'il prouverait à tout le monde qui était le véritable décideur ici. C'était... c'était comme s'il voulait m'humilier en tant qu'homme.
Marc intervient, sa voix pleine d'une colère contenue mais vibrante :
— Je l'ai entendu hurler depuis le couloir, Damian. J'ai couru. Quand je suis arrivé, il le plaquait contre le marbre avec une violence inouïe. Son regard... il était possédé par une jalousie malsaine, presque irréelle. J'ai dû m'interposer physiquement, mettre tout mon poids entre eux, sinon... il ne l'aurait jamais lâché.
Damian écoute, immobile, ses muscles se contractant sous sa chemise. Lorsqu'il se tourne vers Marc, une lueur de reconnaissance pure, presque sauvage, brille dans ses iris sombres. Il pose une main lourde sur l'épaule de Marc.
— Marc, dit-il, sa voix chargée d'une émotion rare. Merci. De tout mon cœur. Tu as sauvé ce qu'il y a de plus précieux au monde pour moi aujourd'hui, Nate. Je ne l'oublierai jamais.
Marc acquiesce, mais son front reste plissé :
— Nate, il y a une chose qui ne passe pas. Lassalle a parlé d'une « bombe à retardement ». Qu'est-ce que ça veut dire ? Et cette agression... pourquoi maintenant ? Lassalle a une femme. C'est illogique. Et puis, c'est quoi cette histoire avec Monsieur Cart ? Pourquoi le DRH et lui semblent-ils travailler de concert pour t'anéantir ? Pourquoi Damian ne m'a-t-il rien dit ?
Je baisse les yeux, le silence s'étirant. Avant que je ne puisse formuler une réponse, la porte s'ouvre violemment. Cart entre, le visage déformé par une fureur incontrôlée. Il ne voit pas Marc. Il se dirige droit vers moi :
— Comment as-tu osé repousser Lassalle, Diaz ! crache-t-il, les yeux injectés de sang alors qu'il jette un regard meurtrier vers Damian. Tu crois que tu es protégé parce que tu as trouvé un bouclier ? Vance n'est qu'un obstacle que je vais faire tomber !
Il pointe un doigt tremblant vers Damian, ses yeux injectés de sang fixés sur lui avec une haine pure. Damian se tend, ses mâchoires se crispant, une aura sombre émanant de lui ; il s'apprête à bondir, mais je saisis fermement sa main, le retenant dans un geste désespéré. Cart se tourne vers moi, son expression se transformant en une férocité possessive et presque caressante malgré sa colère :
— Je n'arrive toujours pas à croire comment Vance a pu s'abaisser à ça. Cet Oméga mâle, une pure merveille. Tu es bien trop précieux pour rester entre les mains d'un homme comme lui, et encore moins pour porter ce rejeton, ce rejeton conçu avec cet Alpha de merde !
Sur ces mots, il claque la porte avec une force qui fait trembler les murs. Un silence de mort retombe. Puis, derrière la porte, Marc apparaît, le visage livide :
— Damian ? murmure-t-il, sa voix, vacillant. Il parlait de... ? Nate... qu'est-ce que c'est que ce bordel ? Un rejeton ? Je ne comprends plus rien... qu'est-ce que vous me cachez tous les deux ?
Il nous regarde, cherchant une réponse, alors que Damian et moi restons pétrifiés. Quelque chose a basculé irrévocablement, et je sais que plus rien ne sera jamais comme avant.
Le silence qui s'installe après le départ de Cart n'est plus une simple absence de bruit ; c'est une entité physique, lourde, une chape de plomb qui écrase nos épaules. Marc, lui, est en plein naufrage. Il nous regarde, le visage livide, ses traits tirés par une terreur confuse. Il fait un pas en avant, sa main cherchant un appui instable contre le coin de mon bureau. Ses doigts s'agrippent au bois comme si c'était le seul élément solide dans un monde qui vient de se dérober. Il halète, son souffle court et saccadé, ses yeux, oscillant entre Damian et moi avec une frénésie qui me fend le cœur. Il nous observe comme s'il tentait de déchiffrer une inscription dans une langue morte, une équation insoluble gravée sur nos visages.
L'air est devenu irrespirable, saturé par la collision de nos émanations contradictoires. Ma terreur à moi, une odeur aigre et métallique de peur pure, se heurte de plein fouet à la violence sourde, boisée et musquée que Damian projette sans même le vouloir, comme un fauve blessé qui refuse de baisser la garde. Marc, au centre de ce vortex, semble vaciller, ses sourcils se rejoignant dans un pli de pure incompréhension.
— Un rejeton... murmure-t-il, sa voix brisée, presque un murmure dément. Un rejeton ? De quoi il parlait, bon sang ? Et ces termes... il a crié "Alpha", "Oméga"... C'est quoi ce charabia ? Vous cachez une vie entière dans ce bureau ? C'est une métaphore sur votre projet de parfum, c'est ça ? Il essayait de vous humilier en traitant votre travail de "rejeton" ? Expliquez-moi, je ne comprends rien !
Derrière moi, je sens Damian se figer. Ses mains, posées sur mes épaules, se crispent instantanément. Ses ongles s'enfoncent dans ma chair, une pression qui ne traduit pas la douleur, mais un besoin de contrôle absolu. Il ne dit rien, mais sa présence devient un mur infranchissable. Je perçois son refus total à travers la tension de ses muscles, une négation silencieuse qui emplit la pièce d'une aura électrique. Il veut protéger ce secret, l'enterrer vivant, terrifié à l'idée que Marc, en sachant, devienne une cible collatérale de la guerre que nous menons.
Je lève les yeux vers le reflet de Damian dans la vitre. Ses sourcils sont froncés, ses pupilles dilatées par une rage qu'il peine à étouffer. Il m'adresse un « Non » silencieux, un ordre muet, viscéral, une injonction impériale à garder le silence. Il n'est pas prêt à révéler l'existence de ces castes à quelqu'un qui ignore tout de la hiérarchie biologique qui régit nos vies, quelqu'un qui vit dans l'insouciance du « normal ».
Je pose ma main sur la sienne, glacée par le choc. Mon cœur bat à tout rompre, frappant contre mes côtes comme un oiseau en cage. Mais ma décision est prise. Je sens le poids du regard de Marc ; il est perdu, blessé par notre silence, et pourtant sa loyauté, cette loyauté brute qui nous a protégés jusqu'ici, reste là, intacte.
— Damian, dis-je d'un souffle, ma voix portant toute la conviction de mon désespoir. Regarde-le. Il ne comprend pas. Il croit qu'on parle d'un projet, il ignore tout de notre nature... Il est notre ami. Le seul qui, dans ce cloaque, n'a jamais cherché à m'utiliser ou à me dominer. Et Damian... regarde-moi. Regarde mon ventre. Un jour, bientôt, je ne pourrai plus le cacher, cela se verra ! S'il ne sait pas ce que nous sommes, s'il ne comprend pas ces termes, il va continuer à poser des questions et il finira par se mettre en danger à cause de nous. Il doit savoir. Il nous gardera le secret, je le sais.
Sous ma paume, les muscles de Damian vibrent. Il lutte, son instinct d'Alpha protecteur se heurtant à ma volonté de ne plus porter ce fardeau, seul, dans le noir. Il croise mon regard, plonge dans mes yeux, y lit ma détresse, et finit par comprendre que mon besoin viscéral de vérité dépasse sa peur. Il ferme les yeux, un long soupir s'échappant de ses lèvres, une concession douloureuse qui semble l'affaiblir autant qu'elle me libère. Lorsqu'il les rouvre, il retire ses mains de mes épaules et, dans un geste lent, recule d'un pas. Il nous laisse, Marc et moi, face à face, dans cette intimité forcée.
Je tourne mes yeux vers Marc, qui attend, l'angoisse figée sur ses traits.
— Marc, commence-je, ma voix enfin stable malgré le séisme que je m'apprête à déclencher. Tu ne comprends pas parce que tu vis dans l'ignorance d'une réalité biologique que personne ici ne nomme ouvertement. Ces termes, "Alpha" et "Oméga"... ce ne sont pas des insultes. Ce sont des natures. Des castes qui dictent nos instincts, notre place, et nos liens. Ce que Cart a crié, ce n'est pas une métaphore sur un parfum. Il parlait de la vie. Je porte un enfant, Marc. Et c'est précisément parce que je suis un Oméga portant l'héritier d'un Alpha que cette maison est devenue un champ de bataille pour ceux qui veulent nous asservir.
Le silence qui suit est pire que le précédent. Marc reste immobile. Une seconde, deux secondes, trois secondes. Puis, une esquisse de sourire nerveux étire ses lèvres. Un rire court, saccadé, presque hystérique, s'échappe de sa gorge. Il secoue la tête, les yeux brillants d'une incompréhension qui vire au malaise.
— Arrête de te foutre de ma gueule, Nate, lâche-t-il en faisant un pas en arrière. C'est quoi cette blague ? Vous avez tourné un film de science-fiction ce week-end ou quoi ? Des castes ? Des Alphas et des Omégas ? Tu es en train de me dire que... que le DRH est un fou et que vous vivez dans une dystopie ?
Il cherche notre regard, espérant y trouver une pointe d'ironie, un clin d'œil complice. Mais le visage de Damian est pétrifié, un masque de marbre implacable, et le mien est baigné d'une tristesse infinie. Marc cesse de rire. Le silence de la pièce devient assourdissant. Son regard passe de mon ventre — cette réalité que je protège — à la stature dominante de Damian, puis revient sur moi. Son visage perd toutes ses couleurs, passant d'un pâle laiteux à une teinte grisâtre.
— Putain... murmure-t-il, sa voix tremblant de plus en plus fort. Mais... mais c'est quoi ce bordel ? Vous êtes en train de me dire que c'est vrai ? Que ce n'est pas une blague ? Mais... mais c'est... c'est impossible !
Il se laisse tomber lourdement sur une chaise, les mains sur les tempes, secouant la tête frénétiquement. Il a l'air de quelqu'un qui vient de voir le monde s'écrouler autour de lui pour se reconstruire sur des bases qu'il ne reconnaît absolument pas. Il nous regarde, totalement désorienté, le regard perdu, oscillant entre l'incrédulité et le choc pur.
— C'est quoi ce bordel... répète-t-il, sa voix n'étant plus qu'un murmure brisé. C'est quoi ce putain de bordel ?
Fin du chapitre 14.
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