Le silence dans la chambre est devenu une entité physique, une masse pesante qui compresse ma poitrine. L'air est saturé d'une électricité si dense que j'ai l'impression que chaque battement de mon cœur pourrait déclencher un incendie. David est là, une ombre massive et brûlante dont le visage n'est plus qu'à quelques millimètres du mien.
Mes sens sont en déroute totale. Je sens l'odeur de sa peau, ce mélange de savon musqué et de chaleur humaine brute qui m'enivre, me faisant oublier jusqu'à mon propre nom. Mes résistances, que je croyais en béton armé, s'effritent comme du sable sec sous l'assaut de sa proximité. Dans un élan de vulnérabilité que je ne peux plus réprimer, je relève un peu la tête, tendant mon cou vers lui. Je cherche son souffle, je cherche la fin de ce tourment. Mes yeux sont mi-clos, voilés par un désir brûlant que je déteste autant qu'il me dévaste. Ma bouche, traîtresse, s'entrouvre de quelques millimètres, une invitation muette, une offrande désespérée prête à accueillir enfin la pression de ses lèvres sur les miennes.
À cet instant précis, alors que le monde semble s'effacer, je sens contre mon flanc la pression ferme et sans équivoque de son sexe. Il est là, contre ma hanche, une masse chaude et impérieuse qui bat au rythme de son excitation. Ce contact direct, même à travers la fine paroi de ma peau, me foudroie. Je l'attends. Je l'appelle de chaque fibre de mon être. Je veux qu'il brise ce dernier rempart, qu'il m'étouffe de ce baiser qui semble être la seule issue possible à ce supplice.
C'est alors que le monde bascule dans l'absurde.
Au lieu de l'impact charnel tant espéré, au lieu de la fusion de nos lèvres, je sens un brusque déplacement d'air. David ne s'approche pas. Dans un mouvement d'une fluidité insultante, presque désinvolte, il s'étire par-dessus mon visage offert. Son bras nu frôle mon oreille, la chaleur de son muscle manque de me brûler au passage, mais son objectif est ailleurs. Sa main se referme avec un cliquetis sec sur son téléphone, posé sur la table de chevet juste derrière ma tête.
Il se rassoit brusquement sur son côté du matelas, rompant net la bulle de chaleur qui nous unissait. Ma tête retombe lourdement sur l'oreiller. Le froid de la chambre me gifle, me ramenant à la réalité avec une brutalité insupportable. Je reste là, allongé sur le dos, le torse soulevé par une respiration saccadée, la bouche encore bêtement entrouverte sur un vide qui me déchire la gorge.
La honte me submerge. Une vague de chaleur pourpre envahit mon visage, mon cou, mon torse. Je me sens exposé, ridicule, comme un mendiant à qui l'on aurait fait croire à un trésor pour finalement lui jeter une poignée de poussière. Je n'ose plus bouger, je n'ose plus refermer la bouche de peur que le bruit de mes dents qui s'entrechoquent ne trahisse l'intensité de mon tremblement.
La lumière crue, bleutée et artificielle de son écran s'allume soudain, découpant son profil parfait dans l'obscurité. Il fait défiler ses notifications avec une désinvolture qui confine au sadisme pur, comme si rien ne s'était passé, comme si mon corps tendu vers lui n'avait été qu'une illusion.
— Tout va bien, Gaspard ? lance-t-il soudain, sa voix étant redevenue basse, traînante et horriblement calme.
Je ne réponds pas. Je suis incapable de produire le moindre son sans risquer de m'effondrer ou de pleurer de rage.
— Tu as une drôle de tête, continue-t-il en tournant enfin son visage vers moi.
Le reflet de l'écran danse dans ses pupilles sombres, y jetant un éclat malveillant.
— On dirait que tu es... déçu. Tu attendais quelque chose de particulier, ou tu essayais juste de gober les mouches avec cette bouche ouverte et cette tête levée vers moi ?
Ses mots sont des lames qui s'enfoncent dans mon orgueil. Je sens les larmes de rage me monter aux yeux. Je veux lui hurler que c'est lui qui a créé ce brasier, lui qui m'a poussé dans mes derniers retranchements, mais je reste prisonnier de mon mutisme et de ma propre humiliation.
Je tente de me détourner pour cacher mon désarroi, mais mon regard, poussé par une curiosité malsaine et irrépressible, descend le long de son corps nu. Malgré son calme affiché, malgré son ton moqueur, la vérité est là, flagrante. Dans la pénombre, je vois la silhouette de son sexe. Il n'est pas au repos. Il est clairement grossi, turgescent, une masse sombre et puissante qui trahit l'excitation féroce que ses paroles tentent de nier.
Cette vision agit sur moi comme un poison foudroyant. Mon propre corps, déjà chauffé à blanc par les minutes précédentes et le souvenir de sa queue contre mon flanc, répond instantanément. Je sens mon propre sexe se gorger de sang, durcir douloureusement contre le tissu de mon bas de pyjama, une érection franche et humiliante qui soulève les draps. C'est une agonie. Je suis humilié par son geste de recul, mais mon corps hurle pour obtenir ce que mon esprit s'efforce de refuser.
— Je... je n'attendais rien, bafouillai-je enfin, ma voix n'étant qu'un sifflement étranglé qui me fait horreur. Je voulais juste que tu me laisses dormir.
— Dormir ? répète-t-il avec un petit rire étouffé, un son de gorge qui me fait frissonner jusqu'à la moelle des os. Avec cette érection qui soulève tes draps comme un appel au secours, Gaspard ? Tu es un bien mauvais menteur.
Il se rapproche à nouveau, sans même lâcher son téléphone, et pose une main sur mon ventre, juste au-dessus de la ceinture de mon pantalon. Sa paume est un brasier qui menace de me consumer.
— Tu es une bombe prête à exploser, murmure-t-il, ses lèvres frôlant à nouveau ma nuque. Et le pire, c'est que tu ne sais même pas qui de nous deux va appuyer sur le détonateur. Ton Italien est bien loin, Gaspard. Il n'est qu'un écho. Ici, il n'y a que nous deux, et cette envie qui nous bouffe les sangs jusqu'à la folie.
Je ferme les yeux, le souffle court, incapable de lutter contre la main qui commence à descendre lentement, avec une cruelle lenteur, vers la zone où ma peau brûle le plus. Je suis à sa merci, totalement brisé, et le plus terrifiant, c'est que je n'ai plus aucune envie de m'enfuir. Le désir est devenu une prison dont David tient la seule clé.
L'obscurité de la chambre n'est plus un refuge, c'est un piège. Je reste là, prostré contre le bord du matelas, les muscles si tendus qu'ils me font mal, sentant encore la brûlure de l'instant où j'ai cru qu'il allait m'embrasser. Le silence de la coloc est troublé par le bourdonnement de mon sang dans mes oreilles et le cliquetis intermittent du téléphone de David, qu'il manipule toujours avec une indifférence feinte. Cette déconnexion brutale, ce passage de la fusion presque charnelle à cette froideur technologique, me rend littéralement fou.
Je sens une chaleur cuisante grimper de ma poitrine à mon cou, pour finir par embraser mes joues. C'est une brûlure de honte, certes, mais elle se transforme soudain en une fureur pure, incontrôlable. Je ne supporte plus ce jeu, ce pouvoir qu'il exerce sur moi dans cet appartement où nous ne sommes censés être que des colocataires. Je me redresse brusquement, les draps glissant sur mes hanches, et je me tourne vers lui, le corps tremblant.
— Pourquoi tu fais ça, David ? je lance d'une voix qui craque, plus forte que je ne l'aurais voulu. C'est quoi ton putain de problème depuis que tu sais pour Vasco ?
David ne sursaute pas. Il verrouille son téléphone, dont la lumière s'éteint pour nous plonger dans la pénombre striée par les reflets de l'orage qui gronde au-dehors. Il se tourne lentement vers moi, dégageant une assurance tranquille qui me donne envie de hurler.
— Je n'ai aucun problème, Gaspard, répond-il d'un ton monocorde qui m'exaspère.
— Si, tu en as un ! je m'emporte, le visage écarlate, le souffle court. Tu n'as jamais été comme ça avec moi avant. On vit dans cette coloc, on se croisait le matin dans la cuisine, on se parlait de trucs banals... mais jamais tu ne m'avais touché comme ça. Jamais tu n'avais cherché à me rendre... à me mettre dans cet état. Pourquoi maintenant ? Parce que j'ai une chance de partir ? Parce qu'un autre homme s'intéresse à moi ?
Je suis à bout de nerfs. Ma respiration est un sifflement dans le silence pesant de la pièce.
— Et putain, David, mets quelque chose, c'est... pitoyable d'essayer de me faire craquer quand t'es à poil !
Un son rauque s'échappe de sa gorge. Un rire bref, sombre, qui n'a rien de joyeux et qui me fait frissonner jusqu'à la moelle. Il ne fait pas un geste pour attraper son short au sol. Au contraire, il s'adosse à la tête de lit, s'exposant avec une arrogance totale, son corps nu défiant ma tentative de le rabaisser.
— Pitoyable ? répète-t-il, savourant l'insulte comme un compliment. Ce qui est pitoyable, Gaspard, c'est la façon dont tu me regardes tout en prononçant son nom. Tu veux que je me couvre parce que tu ne supportes pas de voir l'effet que je te fais. Tu veux que je disparaisse derrière du tissu pour pouvoir continuer à te mentir et à te réfugier dans tes fantasmes italiens.
Il s'approche de moi sur le matelas, rampant avec une lenteur de félin, ses yeux fixés sur les miens. Chaque centimètre qu'il gagne réduit mon oxygène.
— Tu dis que je n'étais pas comme ça avant, reprend-il en baissant la voix. C'est vrai. Parce qu'avant, dans cette coloc, je pensais que tu étais juste un mec timide. Mais quand j'ai compris qu'un type à l'autre bout du fil pouvait t'emmener loin d'ici, j'ai vu quelque chose en toi que je n'avais pas vu. J'ai vu une faille.
Il est maintenant si près que je peux sentir le rayonnement de son corps nu contre le mien. Sa proximité est devenue une menace physique, une onde de choc.
— J'ai vu ton indécision, Gaspard. Et ton indécision, c'est mon invitation. Tu crois que je joue ? Peut-être. Mais je ne joue qu'avec les cartes que tu me donnes. Si tu étais vraiment sûr de vouloir cet Italien, tu m'aurais déjà frappé. Tu ne m'aurais pas dit de dormir dans ton propre lit et tu le sais. Mais regarde... je suis là nu à côté de toi et encore maintenant, tu ne m'as pas dit de partir et tu ne le feras pas.
Il lève une main et, avant que je puisse reculer, il saisit mon menton fermement, m'obligeant à plonger mes yeux dans les siens, deux abîmes noirs où l'orage semble s'être réfugié.
— Tu ne sais plus qui choisir, n'est-ce pas ? Et le fait que tu hésites entre un souvenir d'une soirée et l'homme qui est là, nu dans ton lit, ça me dit tout ce que j'ai besoin de savoir. Ça me dit que je te plais. Ça me dit que tu crèves d'envie que je recommence ce que je faisais tout à l'heure, quand tu avais la tête renversée et la bouche ouverte.
Il lâche mon menton mais pose ses mains de chaque côté de mon corps, me verrouillant contre le dossier du lit. Il se penche, son torse nu venant presque écraser le mien. À travers la finesse de mon pyjama, je sens à nouveau la dureté de son sexe, plus imposante et brûlante que jamais, qui presse ma cuisse avec une insistance insoutenable. Mon propre corps répond à cet assaut, mon sexe se gonflant en écho au sien, me trahissant sans aucune pitié.
J'ai peur. Une peur primitive, viscérale. Pas parce qu'il pourrait me blesser physiquement, mais parce qu'il a raison. Il a mis à nu l'hypocrisie de mes sentiments, le conflit qui me déchire. Je me sens petit, traqué, sans aucune défense face à cette vérité brute qui émane de lui.
— Ce n'est pas à moi de choisir, Gaspard, murmure-t-il contre mes lèvres, si près que je sens la vibration de ses mots jusque dans mes dents. Je ne te forcerai pas. Je ne suis pas ton bourreau. Mais je vais rester là, juste là, jusqu'à ce que tu sois honnête avec toi-même sur ce que tu ressens dans cette coloc.
Il réduit encore l'espace, son nez frôlant le mien. La tension est telle que j'ai l'impression que mes os vont se briser sous la pression atmosphérique de ses yeux. Mon cœur cogne si fort contre mes côtes que David doit forcément le sentir vibrer contre sa propre poitrine. Je suis incapable de détourner les yeux, incapable de bouger, terrassé par l'intensité de son regard et la réalité de son désir qui me transperce de part en part.
— Alors ? demande-t-il dans un souffle qui me brûle la bouche. Qu'est-ce que tu vas faire, Gaspard ? Tu vas continuer à rougir pour un étranger à l'autre bout de l'Europe, ou tu vas enfin assumer ce qui se passe ici, maintenant ?
Je reste la bouche ouverte, le souffle court, incapable de trouver une réponse cohérente alors que mon corps, traître absolu et affamé, se presse de lui-même contre sa nudité, cherchant la friction, cherchant l'incendie.
Le silence de la maison de mes parents est différent de celui de la coloc. Ici, il est chargé d'histoire, de souvenirs d'enfance et d'une attente pesante qui me serre la gorge. Mes parents sont partis pour le week-end, nous laissant les clés de ce sanctuaire qui, d'un coup, ressemble à un tribunal. David est là, ancré dans mon espace le plus intime, et ses paroles résonnent encore contre les murs de ma chambre comme des sentences définitives.
Je reste immobile, les mains crispées sur les draps, incapable de détacher mes yeux des siens. Ce qu'il vient de dire agit sur moi comme un poison lent. Il a raison, et c'est cette vérité qui me tue. Je n'ai pas de réponse, pas de défense, pas de bouclier. Mon esprit est un champ de ruines où s'entrechoquent des débris de morale et des éclairs de pur désir.
Je voudrais lui dire qu'il se trompe, que c'est lui qui me force, que c'est lui le prédateur. Mais comment le pourrais-je alors que je ne l'ai pas repoussé ? Comment nier l'évidence alors que, comme il le souligne avec une cruauté tranquille, je ne lui ai pas dit d'aller dormir sur le canapé au salon ? Je l'ai laissé entrer dans mon lit. Je l'ai laissé s'installer nu à côté de moi. Et même maintenant, alors qu'il me met face à ma propre hypocrisie, je ne parviens pas à prononcer l'ordre qui nous sauverait tous les deux.
Ma gorge est si nouée que j'ai l'impression d'avaler du verre pilé. Je me sens mal, physiquement mal, une nausée mêlée d'un vertige qui me donne envie de m'enfoncer sous le matelas. L'image de Vasco traverse mon esprit, mais elle est floue, lointaine, comme un rêve qu'on oublie au réveil. La réalité, c'est la chaleur de David, c'est l'odeur de cette chambre qui a vu grandir mes rêves et qui voit aujourd'hui mourir mes certitudes.
David m'observe, et je déteste la façon dont il semble lire en moi comme dans un livre ouvert. Il voit mes joues s'enflammer, il voit le tremblement de mes mains, il voit la lutte acharnée que je mène contre moi-même. Et il en rit, intérieurement.
— Pourquoi tu ne dis rien, Gaspard ? murmure-t-il, sa voix glissant sur ma peau comme une caresse glacée. Tu es si timide tout d'un coup ?
Je détourne les yeux, incapable de soutenir son regard. Ma vision se brouille. La frustration est telle que je sens des larmes de rage piquer mes paupières. Je me déteste d'être aussi faible, aussi prévisible. Je me déteste de sentir mon cœur bondir dans ma poitrine à chaque fois que son souffle frôle mon visage.
C'est pitoyable. Je suis pitoyable. Être là, dans la maison où j'ai appris le bien et le mal, et me laisser consumer par une envie que je ne devrais pas ressentir. David sait exactement ce qu'il fait. Il sait que ce silence est ma défaite. Chaque seconde qui passe sans que je le rejette est une pierre de plus à l'édifice de mon abandon.
La maison craque, comme si elle protestait contre ce qui se joue ici. Les ombres des arbres sur le mur semblent danser une sarabande infernale. David se rapproche encore, une lenteur calculée, une torture délicieuse. Sa nudité est un affront, une provocation constante que je ne peux ignorer. Même si je regarde ailleurs, je sens sa queue, brûlante et tendue, qui cherche le contact avec ma jambe.
C'est un appel. Un signal que mon corps capte malgré les ordres de mon cerveau. Je sens mon propre sexe, dur et douloureux, battre contre le tissu de mon pantalon. C'est un dialogue silencieux entre nos deux anatomies, une vérité brute qui se moque bien de Vasco, de l'Italie ou de la morale.
Je cache mon visage dans mes mains, espérant que l'obscurité m'aidera à retrouver mes esprits. Mais tout ce que je vois, c'est son image, son corps puissant, son sourire victorieux.
— Tu es une énigme, Gaspard, reprend-il, sa main venant se poser sur mon poignet pour écarter doucement mes doigts de mon visage. Mais une énigme dont j'ai déjà trouvé la solution. Tu peux rester silencieux toute la nuit si tu veux. Ça ne changera rien au fait que tu me veux autant que je te veux. Et le plus drôle, c'est que tu as peur. Tu as peur que si tu ouvres la bouche, ce ne soit pas pour me dire de partir, mais pour me supplier de rester.
Je laisse échapper un petit gémissement de détresse que je ne parviens pas à étouffer. Il me tient. Il me possède déjà, sans même m'avoir embrassé. Je suis prisonnier de cette maison vide, de ce lit trop étroit, de cette attirance magnétique qui m'aspire comme un trou noir.
Ses mains sont maintenant sur mes épaules, m'obligeant à rester face à lui. Il se penche, et je sens ses lèvres frôler le lobe de mon oreille.
— Regarde-moi, Gaspard. Regarde-moi et dis-moi que je mens. Dis-moi que tu ne veux pas que je te montre ce que c'est que d'arrêter de réfléchir.
Je rouvre les yeux, et ce que j'y vois m'effraie. C'est l'intensité d'un homme qui a décidé de ne plus lâcher sa proie. Je suis au bord du précipice, et David est celui qui me propose de sauter. La frustration a atteint son paroxysme, le désir est devenu un incendie que rien ne pourra éteindre. Je reste là, haletant, le cœur en miettes, attendant qu'il porte le coup de grâce à ce qui reste de ma volonté.
Le silence qui suit la provocation de David est si dense qu'il semble absorber le peu d'air qu'il reste dans ma chambre. Je suis au bord de l'asphyxie, le cœur battant une chamade désordonnée contre mes côtes. Ses mains sur mes épaules sont des ancres qui m'empêchent de dériver, mais elles sont aussi des rappels constants de ma vulnérabilité. Je sens le poids de son regard, cette certitude insolente qui émane de lui, et soudain, une impulsion de survie jaillit du fond de ma détresse. C'est la pulsion du lâche, celle qui préfère le mensonge à la mise à nu totale.
Je prends une inspiration saccadée, forçant mes poumons à se gonfler malgré l'étreinte invisible qui me broie. Je redresse un peu le menton, essayant d'insuffler une fermeté factice dans mes traits, même si je sais que mes joues sont encore d'un rouge traître.
— Tu te fais des films, David, je lâche enfin, ma voix étant d'abord un souffle avant de se raffermir par pur désespoir. Tu es d'une arrogance sans nom.
Je tente de rire, un son sec et sans joie qui meurt instantanément dans l'air froid de la pièce.
— Si je ne t'ai pas dit d'aller dormir sur le canapé au salon, c'est uniquement parce que c'est ma maison, que je suis fatigué et que je n'avais aucune envie de m'engager dans une discussion interminable avec toi à deux heures du matin. C'était de la flemme, rien d'autre. Et ce que tu crois sentir...
Je fais un geste vague vers nos corps qui se frôlent sous les draps, une zone de guerre où la peau semble crier la vérité malgré mes dénis.
— C'est juste... une réaction biologique. On est deux hommes, on est proches, il fait chaud. Ça n'a aucune signification émotionnelle. Je ne ressens absolument rien pour toi, David. À part une immense irritation. Tu es juste un colocataire envahissant qui ne sait pas rester à sa place.
Je m'attends à ce qu'il se mette en colère, qu'il me secoue ou qu'il s'en aille en claquant la porte. Mais David est bien plus cruel que cela. Il relâche doucement la pression sur mes épaules, mais ne s'éloigne pas. Il reste là, à quelques millimètres de mon visage, son odeur de savon musqué m'assaillant encore les sens. Son regard descend sur ma bouche, puis remonte vers mes yeux avec une lenteur sadique qui me donne le vertige.
Il laisse passer un long silence, savourant ma gêne, avant de laisser échapper un petit rire étouffé, un son de gorge qui me fait l'effet d'une décharge électrique.
— Mens-moi si ça t'aide à respirer, Gaspard, murmure-t-il, sa voix étant devenue une caresse sombre. Mens-moi autant que tu veux, je peux l'encaisser. Je peux même faire semblant d'y croire si ça te permet de garder ton petit masque de mec timide et irréprochable.
Il rapproche son visage du mien, son souffle chaud venant mourir sur mes lèvres entrouvertes.
— Mais par pitié, ne te mens pas à toi-même. C'est ça qui est pitoyable. Ton esprit essaie désespérément de construire un mur avec des mots, mais ton corps, lui, il hurle le contraire. Ton sang qui bat dans tes tempes, ta peau qui se glace quand je m'éloigne, et cette érection que tu ne peux pas cacher... Ils ne mentent pas, eux. Ils savent exactement ce qu'ils veulent. Et ce n'est pas ton Italien à l'autre bout de l'Europe.
Ses mots sont des scalpels qui découpent mes dernières illusions. Je me sens exposé, plus nu que s'il m'avait arraché mes vêtements. L'humiliation est telle que je ne peux plus soutenir l'assaut de son regard. Sans un mot, dans un mouvement brusque de rupture, je me détourne de lui.
Je bascule sur le côté, tournant le dos à son corps brûlant, et je me roule en boule sur le bord du matelas. Je ramène la couette jusqu'à mon menton, m'enroulant dedans comme dans un linceul protecteur. Je ferme les yeux si fort que des points lumineux dansent derrière mes paupières.
— Je veux dormir, David. Laisse-moi tranquille, je siffle entre mes dents serrées.
Le lit grince légèrement derrière moi. Je l'entends s'installer, s'allonger sur son côté. Le silence retombe, mais il est saturé de sa présence. Je sens la chaleur qui émane de son dos, de ses jambes, juste à quelques centimètres du mien. Même à travers les couches de tissu, je perçois l'onde de choc de sa nudité.
Je reste pétrifié, le souffle court, le cœur toujours battant au rythme de la panique. Chaque craquement de la maison familiale semble amplifier le bruit de mes propres pensées. Je me déteste. Je me déteste pour ce mensonge flagrant que je viens de proférer, et je le déteste de l'avoir démasqué si facilement.
La frustration est une masse lourde dans mon ventre. Mon corps refuse de se calmer ; mon sexe est toujours tendu, réclamant le contact qu'il vient de perdre. C'est une torture de chaque seconde. Je suis là, dans ma chambre, essayant de me convaincre que je suis fidèle à un homme que je n'ai vu qu'une fois, alors que chaque pore de ma peau réclame l'homme qui respire juste derrière moi.
J'attends. J'attends un geste de sa part, une main qui se poserait sur ma hanche, une jambe qui viendrait s'emmêler à la mienne. Une partie de moi, la plus sombre, prie pour qu'il ne respecte pas mon refus. Mais David ne bouge pas. Il reste là, silencieux, me laissant seul avec mon mensonge, seul avec cette envie qui me ronge les sangs et qui transforme cette nuit en une agonie sans fin. Le sommeil ne viendra pas. Pas tant que ce mur de mensonges ne se sera pas écroulé pour de bon.
Fin du chapitre 7.
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