On est rentrées à l'hôtel à dix-neuf heures.
Nadia a pris une douche. Moi aussi. On s'est changées. On est descendues dîner dans le petit restaurant, à deux pas de la place Stanislas. La même table. Le même serveur. Le même vin blanc.
On ne parlait pas. On n'avait pas besoin. Elle souriait, ce petit pli au coin de la bouche. Je rougissais. Je ne sais pas pourquoi. Après ce qui s'était passé dans cette chambre, la nuit précédente, je rougissais encore.
On est remontées à vingt et une heures trente. On s'est arrêtées devant nos portes. Les deux chambres voisines. Elle m'a regardée. Elle a dit :
— Cette fois, c'est moi qui viens.
Elle est entrée chez elle. J'ai attendu. Deux minutes. Trois. Puis on a frappé à ma porte. Deux coups secs.
J'ai ouvert.
Ce n'était pas Nadia.
C'était Malik.
Il était là, dans le couloir, en costume sombre, chemise blanche sans cravate. Les cheveux un peu défaits. Le regard calme, posé, qui prend le temps de se poser. Il tenait une bouteille de vin à la main. Pas un grand cru. Juste une bouteille, comme ça, comme on apporte quelque chose en visite.
— Bonsoir.
Je suis restée immobile une seconde. Deux. J'ai jeté un coup d'œil vers la porte de Nadia. Fermée. Aucune lumière sous la porte.
— Comment vous avez su que j'étais ici ?
— Nadia.
— Nadia ?
— Elle m'a appelé. Elle m'a dit que vous étiez à Nancy. Elle m'a donné le nom de l'hôtel. Elle m'a dit de passer.
Un silence.
— Elle vous a dit de passer ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Il a souri. Pas un sourire appuyé. Juste un coin de lèvre.
— Parce qu'elle veut que je vous rencontre. Vraiment. Pas comme hier, dans un bureau, avec un dossier entre nous.
Il a levé la bouteille.
— Je peux entrer ?
J'ai hésité. Une seconde. Deux. Puis je me suis écartée. Il est entré. Il a posé la bouteille sur la table de chevet. Il a regardé la chambre. Le lit défait. Le drap changé. Les deux verres vides. La pochette en velours bleu nuit, posée sur la chaise.
Il n'a rien dit. Il a juste regardé. Puis il s'est tourné vers moi.
— Vous êtes la consultante du cabinet Vasseur.
— Oui. Vous me l'avez déjà dit.
— Je sais. Je le répète parce que c'est important.
— Pourquoi ?
— Parce que Nadia ne vous a jamais parlé de moi.
Un silence.
— Elle m'a parlé de vous.
— Qu'est-ce qu'elle a dit ?
— Elle a dit que vous étiez un confrère. Un collaborateur. Un ami de longue date.
Il a hoché la tête. Lentement.
— C'est ce qu'elle dit toujours.
Il a pris la bouteille. Il a fait sauter le bouchon avec ses pouces. Un bruit sec, dans le silence. Il a rempli un verre. Il me l'a tendu. J'ai pris le verre, cette fois.
— Qu'est-ce que vous êtes, alors ?
Il a rempli son verre. Il a bu une gorgée. Il a reposé le verre.
— J'ai été son amant. Pendant deux ans. Il y a longtemps. Avant qu'elle vienne travailler chez Vasseur.
Un silence.
— Elle ne vous l'a pas dit.
Ce n'était pas une question.
— Non.
— Elle ne le dit à personne. C'est son secret. Le seul qu'elle garde.
— Pourquoi vous me le dites, vous ?
— Parce que je vais vous demander quelque chose. Et je ne veux pas que vous me répondiez sans savoir qui je suis.
Il s'est approché. Il était à un pas de moi. Il sentait le vin et le savon. Il m'a regardée. Longuement. Sans ciller. Comme Nadia.
— Nadia vous a eue. Je le sais. Elle me l'a dit.
Je n'ai pas répondu. Je n'ai pas nié. Je n'ai pas reculé.
— Elle m'a dit autre chose. Elle m'a dit que vous n'aviez pas dit non. Elle m'a dit que vous n'aviez rien dit du tout. Que vous aviez laissé faire. Que vous vous étiez laissée faire.
Il a posé sa main sur ma nuque. Juste là, sous les cheveux. La même main que Nadia, au même endroit. Le même geste. La même chaleur.
— Elle m'a dit de venir. Elle m'a dit de vous demander. Elle m'a dit que vous diriez peut-être oui. Ou peut-être non. Mais qu'il fallait que je demande.
— Demander quoi ?
Il n'a pas répondu tout de suite. Il a posé son front contre le mien. Nos nez se touchaient presque. Je sentais son souffle sur ma bouche. Comme Nadia, dans cette même chambre, la nuit précédente.
— Elle est derrière cette porte, a-t-il dit. Elle écoute. Elle attend. Elle sait.
— Elle sait quoi ?
— Elle sait que je suis là. Elle sait pourquoi je suis là. Elle sait ce que je vais vous demander.
— Et vous allez me demander quoi ?
Il a reculé d'un pas. Il a pris son verre. Il a bu une gorgée. Il a reposé le verre. Puis il a dit, très bas, presque pour lui-même :
— Je vais vous demander de nous laisser entrer. Tous les deux. Dans cette chambre. Ce soir.
Un silence. Le radiateur cliquetait. La ville, derrière les rideaux, était silencieuse. Je regardais la porte. La porte de Nadia. Fermée. Aucune lumière. Aucun bruit. Mais je savais qu'elle était là. Derrière. À écouter. À attendre. À savoir.
— Elle vous a dit de me demander ça ?
— Oui.
— Et vous, vous voulez ?
Il a souri. Un vrai sourire, cette fois. Un peu triste. Un peu tendre.
— Je veux ce qu'elle veut. Depuis toujours. C'est ça, le problème.
Il a reposé son verre. Il a regardé la porte. Il a dit, plus fort, pour qu'elle entende :
— Nadia. Tu peux entrer.
La porte s'est ouverte.
Nadia était là.
Debout dans l'embrasure, une main posée sur le chambranle, l'autre le long de la cuisse. Elle portait une guêpière noire. Pas une chemise de nuit. Une guêpière. Dentelle fine, bretelles réglables, bas autofixants qui remontaient haut sur ses cuisses. Le tissu laissait la peau nue entre les panneaux, au niveau du ventre, des hanches. Ses seins étaient pris dans la dentelle, à peine couverts, à peine soutenus. Ses cheveux étaient détachés, noirs, épais, tombant sur ses épaules et sur la dentelle.
Elle avait mis des talons. Les mêmes que ceux du cabinet. Les mêmes qui claquaient sur le parquet.
Elle n'a pas souri. Elle m'a regardée. Longuement. Puis elle a regardé Malik. Puis la chambre. Le lit. Le drap. La pochette en velours bleu nuit, posée sur la chaise. La bouteille de vin.
Elle est entrée. Elle a fermé la porte. Elle a tourné la clé. Le petit bruit sec a résonné dans le silence. Puis elle s'est retournée. Elle a fait un pas. Les talons ont claqué doucement sur le parquet. Elle a fait un deuxième pas. Puis un troisième. Elle s'est arrêtée entre Malik et moi. Elle nous a regardés, l'un, puis l'autre.
— Alors, a-t-elle dit. On la fait, cette nuit ?
Sa voix était basse. Presque un murmure. La même voix que dans le bar. La même voix que dans le cabinet, quand elle avait dit « Une seule chambre suffira ».
Malik la regardait. Il ne disait rien. Il ne bougeait pas. Il la regardait comme on regarde quelque chose qu'on a attendu trop longtemps. Il la connaissait. Il l'avait eue. Il savait ce qu'elle était, ce qu'elle faisait, ce qu'elle voulait.
Nadia a tendu la main. Elle a pris le verre de Malik. Elle a bu une gorgée. Elle a reposé le verre. Puis elle s'est tournée vers moi.
— Valérie.
— Oui ?
— Regarde-moi.
Je l'ai regardée. La guêpière. La dentelle. Les bas. Les talons. Le petit pli au coin de la bouche. Le regard qui ne cille pas.
— Tu me trouves comment ?
— Belle.
— C'est tout ?
— Non.
— Dis-le.
Un silence. Ma gorge était sèche. Malik était à un pas de moi. Nadia était à un pas de l'autre côté. Je sentais la chaleur de leurs deux corps. Je sentais l'odeur du vin, du savon, du parfum épicé de Nadia. Je sentais la dentelle noire à quelques centimètres de ma peau.
— Tu es magnifique.
Elle a souri. Un vrai sourire, cette fois. Lent. Elle a fait un pas vers moi. Elle a posé sa main sur ma nuque. Juste là, sous les cheveux. La même main que la veille. Le même geste. La même chaleur. Malik a posé sa main sur mon épaule. L'autre épaule. Les deux mains en même temps. Deux chaleurs différentes. Deux parfums différents. Deux silences différents.
— Tu sais ce qu'on va faire, a dit Nadia.
Ce n'était pas une question.
— Oui.
— Tu veux ?
Je n'ai pas répondu avec des mots. J'ai posé ma main sur la guêpière. Sur la dentelle. Sur la peau nue entre les panneaux. Nadia a fermé les yeux une seconde. Une seule. Puis elle les a rouverts, et cette fois il n'y avait plus rien entre nous. Plus de jeu. Plus de dossier. Plus de Vasseur. Plus de cabinet. Juste trois personnes dans une chambre d'hôtel, à Nancy, un mardi soir de novembre.
Malik a fait glisser la bretelle de ma chemise. Nadia a défait le premier bouton de mon chemisier. Elles se sont croisées. Leurs mains se sont touchées. Elles ne se sont pas arrêtées. Malik a regardé Nadia. Nadia a regardé Malik. Ils se connaissaient. Ils s'étaient connus. Ils se reconnaissaient. Et moi, j'étais au milieu.
Nadia m'a fait basculer sur le lit. Malik a retiré sa veste. Nadia a grimpé sur moi, ses bas contre mes cuisses, sa guêpière contre ma peau, ses talons plantés dans le drap. Malik s'est approché. Il a posé sa main sur la cuisse de Nadia. Elle n'a pas reculé. Elle a juste tourné la tête vers lui. Elle a souri. Le même sourire. Le même pli. Le même regard.
— Tu te souviens, a-t-elle dit.
— Oui.
— C'était bien.
— Oui.
— Ce soir, c'est encore mieux.
Elle s'est penchée sur moi. Sa bouche a trouvé la mienne. Sa main a trouvé mon ventre. La main de Malik a trouvé la guêpière. Et moi, j'ai fermé les yeux, et je n'ai plus pensé à rien. Ni à Vasseur. Ni aux feuillets. Ni aux carnets. Ni aux tiroirs. Ni à demain.
Juste à la dentelle noire. Aux bas. Aux talons. Aux deux paires de mains. Aux deux souffles. Aux deux silences.
Et à cette phrase de Nadia, la première nuit, dans cette même chambre :
« Je te suis. »
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