Je me réveille dans la moiteur.
La chambre est grise. L'aube filtre à travers les rideaux mal tirés. Le radiateur cliquette toujours. Et Nadia est là, contre moi, sa cuisse sur la mienne, son souffle dans mon cou.
Je ne bouge pas tout de suite. Je regarde le plafond. Je sens le drap trempé sous mes fesses, la trace sèche sur mes cuisses, la main de Nadia posée à plat sur mon ventre.
Je me souviens.
Je devrais avoir honte. Je n'ai pas honte.
Je tourne la tête. Nadia a les yeux ouverts. Elle me regarde depuis un moment, je le devine. Ce regard qui ne cille pas. Ce regard qui sait.
— Bonjour, dit-elle.
Sa voix est rauque. Elle a dormi peu, elle aussi. Ou pas du tout.
— Bonjour.
— Tu as bien dormi.
Ce n'est pas une question.
— Oui.
— Moi aussi.
Un silence. Sa main remonte le long de mon ventre, jusqu'à mon sternum. Elle s'arrête là, à plat, comme si elle écoutait mon cœur. Elle ne dit rien. Elle attend.
— Tu m'avais dit « plus tard », je murmure.
— Mm.
— C'est plus tard, maintenant ?
Elle sourit. Un vrai sourire, cette fois. Lent. Ses doigts descendent.
— Tu veux ?
Je ne réponds pas avec des mots. Je me tourne vers elle. Je pose ma bouche sur la sienne. Elle sent le sel et le sommeil. Elle m'embrasse comme si elle avait attendu ça toute la nuit — ce qui est probablement le cas.
Elle se décale. Elle me fait basculer sur le dos. Elle se met à califourchon sur moi, comme au chapitre quatorze, sauf que cette fois, elle ne porte plus rien. La soie a disparu dans la nuit. Sa peau est chaude, lisse, un peu moite elle aussi.
— Cette fois, dit-elle, tu ne touches pas.
— Quoi ?
— Tu ne touches pas. Tu regardes.
Elle prend mes poignets. Elle les remonte au-dessus de ma tête. Elle les pose sur l'oreiller, paumes vers le ciel. Elle ne les attache pas. Elle n'a pas besoin. Elle sait que je ne bougerai pas.
— Regarde-moi, dit-elle.
Et elle commence.
Elle commence par elle. Elle glisse sa main le long de son propre cou, de sa gorge, de ses seins. Elle prend son temps. Elle ferme les yeux une seconde, puis les rouvre, ancrés dans les miens. Elle se touche devant moi, sans détourner le regard. Ses doigts descendent, s'attardent, disparaissent entre ses cuisses.
Je ne bouge pas. Mes poings se serrent sur l'oreiller. Je regarde. Je n'ai pas le choix. Je n'ai pas envie d'autre chose.
— Tu vois ? dit-elle, la voix plus basse. C'est ça que je voulais. Hier, c'était toi. Ce matin, c'est moi. Et tu regardes.
Elle se touche lentement. Elle connaît son corps. Elle sait où appuyer, où ralentir. Son souffle se casse. Sa nuque se renverse. Ses cheveux tombent en arrière. Elle est belle, et elle le sait, et elle veut que je le sache aussi.
— Nadia…
— Chut. Regarde.
Elle accélère. Ses hanches roulent. Sa main libre se pose sur mon ventre pour s'équilibrer. Elle me regarde toujours. Elle ne me lâche pas des yeux. C'est un spectacle qu'elle donne, et elle veut que je sois le seul spectateur.
Un gémissement lui échappe. Court. Étouffé. Puis un autre. Sa main va plus vite. Son corps se tend. Elle plante ses ongles dans mon ventre — pas assez pour faire mal, juste assez pour me marquer. Elle se cambre une dernière fois, la bouche ouverte, les yeux fermés, et elle jouit contre ma peau, sans bruit, sans cri, juste un long frisson qui la traverse et qui me traverse aussi.
Elle retombe. Elle reste un instant penchée sur moi, le souffle court, sa main encore entre ses cuisses, sa sueur qui perle sur son front.
Puis elle ouvre les yeux.
— À toi, dit-elle.
— Quoi ?
— À toi de me toucher. Maintenant. Tu peux.
Je lève les mains. Elles tremblent un peu. Je pose mes paumes sur ses cuisses. Elle est brûlante. Je remonte lentement, le long de ses hanches, de sa taille, de ses côtes. Je m'arrête sur ses seins. Elle ferme les yeux. Elle se laisse faire.
Je la fais basculer sur le dos. Je me mets au-dessus d'elle. Je prends le temps que je n'ai pas pris la veille. Je descends le long de son cou, de sa gorge, de son ventre. Je m'attarde. Elle gémit, plus fort cette fois. Elle n'étouffe plus rien.
Quand j'arrive entre ses cuisses, elle est déjà trempée. Je le sens avant de le voir. Je pose ma bouche. Elle crispe ses doigts dans mes cheveux.
— Valérie…
Je ne réponds pas. Je continue. Je prends mon temps. Je la goûte. Elle ondule sous moi, elle guide ma tête, elle murmure des choses que je n'entends pas. Sa respiration se casse. Ses cuisses se serrent autour de mes oreilles.
— Attends… attends…
J'attends. Je lève les yeux. Elle me regarde, le souffle court, les joues rouges.
— Le tiroir, dit-elle.
— Quoi ?
— Le second tiroir. Dans mon bureau. La boîte.
Je comprends. Je me lève. Je vais jusqu'à son sac, posé sur la chaise. Je l'ouvre. La pochette en velours bleu nuit est là, au fond, avec le vibromasseur et la télécommande. Je la rapporte. Je la pose sur le lit, à côté d'elle.
— Tu l'as prise, dit-elle. Ce jour-là. Dans mon bureau. Tu l'as tenue dans ta main.
— Oui.
— Et tu as pensé à moi.
— Oui.
— Alors utilise-la. Maintenant. Sur moi.
Je prends le vibromasseur. Il est froid, lisse, un peu lourd — exactement comme dans mon souvenir. Je le tourne dans ma main. Je regarde Nadia, allongée sur le dos, les jambes ouvertes, le ventre encore luisant de sa propre jouissance.
— Tu es sûre ?
— Regarde-moi. Est-ce que j'ai l'air de ne pas être sûre ?
Je m'approche. Je pose le vibromasseur contre son intimité. Je règle la première vitesse. Elle sursaute. Ses hanches se soulèvent.
— Plus fort, dit-elle.
Je passe à la deuxième. Elle gémit. Longuement. Sans retenue.
— Plus fort.
Je passe à la troisième. Elle crie. Un vrai cri, cette fois. Elle n'étouffe rien. Elle n'a plus rien à cacher, plus rien à perdre, plus rien à taire.
Je maintiens le vibromasseur. Je le fais glisser. Je regarde son visage. Je regarde ses yeux. Je regarde sa bouche ouverte. Je regarde la petite veine qui bat à son cou. Je regarde tout, je veux tout voir, je veux graver ça.
— Valérie… Valérie…
— Je suis là.
— Ne t'arrête pas.
— Je ne m'arrête pas.
Elle se cambre. Une dernière fois. Un long spasme la traverse. Elle jouit contre le vibromasseur, contre ma main, contre moi. Elle tremble. Elle halète. Elle retombe.
Je coupe la vibration. Je pose l'objet sur la table de nuit. Je m'allonge à côté d'elle. Elle met un moment à revenir. Son souffle se calme. Sa peau se refroidit.
— Tu vois, murmure-t-elle enfin, la voix cassée, les yeux au plafond. Je t'avais dit.
— Quoi ?
— Que ce n'était pas une dette.
Je ris. Doucement. Je pose ma tête sur son épaule. Elle glisse sa main dans mes cheveux. On reste là. Le radiateur cliquette. La ville se réveille, quelque part derrière les rideaux. Dans quelques heures, il faudra se lever, s'habiller, aller au tribunal, rentrer à Metz. Vasseur. Le cabinet. Les dossiers. Le non-dit.
Mais pas tout de suite.
— Nadia ?
— Mm.
— On dira quoi, à Metz ?
Elle ne répond pas tout de suite. Elle tourne la tête. Elle me regarde. Ce regard qui ne cille pas, ce regard qui sait.
— On ne dira rien. C'est ça, le principe.
— Et Vasseur ?
— Vasseur écrit. Il range. Il attend. Il ne fait rien. Tu le sais mieux que moi.
— Et Malik ?
Un silence. Plus long. Nadia ne sourit plus.
— Malik, dit-elle enfin, c'est autre chose.
— Quoi ?
— Ça, je te le dirai une autre fois.
Elle se retourne. Elle m'attire contre elle. Elle pose son menton sur mon crâne.
— Dors encore un peu. On verra après.
Je ferme les yeux. Je ne dors pas. Mais je reste là, contre elle, dans la chaleur, dans l'odeur de peau et de sel, avec une phrase qui tourne déjà dans ma tête.
Malik, c'est autre chose.
Et je me demande si c'est une promesse, un avertissement, ou les deux.
Commentaires ()