Chapitre 21 — Ma copine
Elsa alla chez Nina le soir même de son retour de Londres. Elle avait encore son sac de voyage et le porte-clés ridicule au fond d’une poche. Nina ouvrit la porte avec une réserve qui disparut presque aussitôt lorsqu’elle vit le cadeau. Elle se moqua de son mauvais goût, l’accrocha pourtant immédiatement à ses clés et finit dans les bras d’Elsa avant qu’aucune d’elles ait vraiment décidé qui avait fait le premier pas. Le corps de Nina lui parut familier d’une manière que Londres n’avait pas abîmée : sa taille plus petite, ses hanches pleines, la chaleur de sa joue contre son cou, l’odeur de ses cheveux. Elsa sentit à quel point elle lui avait manqué.
Elle raconta le concert, la pluie, les rues, l’hôtel trop cher, le grand lit et la frontière de coussins avec suffisamment de vérité pour ne pas avoir l’impression d’inventer le voyage. Elle ne raconta ni les regards ni la conversation dans le noir. Elle ne parla pas davantage des mercredis. Ces omissions avaient désormais un poids, mais elles ne se présentaient pas encore à elle comme une histoire parallèle. Nina, surtout, ne chercha pas Camille derrière chaque détail. Elle voulut voir les photos du concert, se moqua de la coiffure d’Elsa après la pluie et récupéra sur son téléphone trois images qu’elle trouvait bonnes « malgré l’auteur ». Leurs difficultés existaient avant Londres ; ni l’une ni l’autre n’avait envie de leur donner un visage plus commode.
Elles reparlèrent de la mère d’Elsa. Nina reconnut qu’elle avait trop insisté. Elle avait eu peur de voir Elsa devenir plus libre, plus entourée, plus sûre d’elle et de découvrir qu’elle n’avait été qu’un passage nécessaire vers cette nouvelle version. Elsa trouva cette peur injuste mais comprit enfin ce qu’elle contenait. Elle ne promit pas d’appeler sa mère dès le lendemain. Elle dit seulement que la prochaine fois qu’une occasion naturelle se présenterait, elle essaierait de ne plus remplacer Nina par le mot « amie ». Nina accepta cela. Le fait qu’elle ne demande aucune date rendit la promesse plus facile à tenir.
La nuit fut douce avant d’être ardente. Elles avaient suffisamment vécu ensemble pour connaître certaines réactions et suffisamment peu pour continuer à se surprendre. Nina savait maintenant qu’il fallait approcher lentement la poitrine d’Elsa lorsque ses mamelons étaient déjà très sensibles ; Elsa avait appris que Nina détestait parfois les caresses trop prudentes, celles qui chatouillaient davantage qu’elles ne donnaient du plaisir. Elles commencèrent encore habillées, par des baisers qui devenaient plus longs à mesure que disparaissait la réserve des retrouvailles, puis leurs mains se glissèrent sous les vêtements avec cette familiarité récente qui n’avait rien d’automatique. Elsa aimait sentir le ventre plus doux de Nina sous sa paume, ses hanches pleines, le poids de sa poitrine si différent de la sienne. Nina, de son côté, revenait toujours vers le torse presque plat d’Elsa avec une attention qui avait depuis longtemps cessé de ressembler à une curiosité : elle embrassait d’abord autour des mamelons, attendait que le corps d’Elsa se détende, puis les prenait doucement entre ses lèvres jusqu’à ce qu’Elsa lui indique d’un mouvement ou d’un mot si elle pouvait insister davantage.
Cette nuit-là, Elsa guida la main de Nina entre ses cuisses au lieu d’attendre qu’elle devine. Elle lui montra le rythme qui lui plaisait, plus lent qu’on aurait pu le croire à voir la vitesse avec laquelle sa poitrine réagissait, puis lui demanda de ne pas changer lorsqu’elle sentit le plaisir commencer à monter. Nina obéit quelques secondes, se trompa en accélérant, reçut un « non, comme avant » murmuré contre sa bouche et reprit exactement le mouvement demandé. Elles en rirent presque, puis Elsa cessa de rire lorsque l’orgasme la saisit, les jambes resserrées autour de la main de Nina et les mamelons devenus trop sensibles pour supporter encore le moindre frottement. Après quelques minutes, ce fut elle qui descendit le long du corps de Nina. Elle connaissait déjà mieux ce qui lui plaisait : davantage de pression, moins de précaution, une bouche qui ne s’arrêtait pas dès que le souffle changeait. Nina posa une main dans ses cheveux et lui indiqua parfois plus haut, plus lent, puis simplement là. Elsa continua jusqu’à sentir le corps de Nina se tendre et se relâcher contre elle, avec cette satisfaction presque joyeuse de connaître assez bien quelqu’un pour lui donner du plaisir sans cesser pour autant de découvrir.
Leur intimité n’avait rien d’un apprentissage solennel. Elles se guidaient avec des mots très simples, une main déplacée, un « là » murmuré contre une bouche, riaient lorsqu’un genou heurtait le mur ou qu’une position semblait beaucoup plus élégante en imagination qu’au milieu des draps. Elles recommençaient, changeaient d’avis, s’arrêtaient pour boire ou parler puis se retrouvaient quelques minutes plus tard. Elsa aimait cette sexualité parce qu’elle n’avait besoin d’aucun enjeu symbolique pour être importante. Avec Nina, elle n’était ni la jeune femme fascinée par une femme plus âgée ni celle qui essayait de comprendre ce qu’elle était devenue ; elle était simplement une fille amoureuse de sa copine, apprenant son corps et lui laissant apprendre le sien.
Au matin, sa brassière était toujours au fond du sac de Londres. Nina la trouva en cherchant un chargeur et la leva comme une pièce archéologique. Elsa protesta, la lui arracha et la remit dans le sac. « Tu la mets encore ? » demanda Nina. Elsa haussa les épaules. « J’oublie. » Nina sourit, puis posa un baiser sur sa poitrine avant de se lever. Ce geste, si simple, résumait beaucoup de ce que Nina avait apporté à sa vie : être regardée et touchée sans que son corps devienne un problème à résoudre.
Quelques jours plus tard, sa mère appela alors qu’Elsa sortait d’un cours avec Inès et Malik. Elles parlèrent des choses habituelles : les notes, l’argent, la chambre, le temps à Paris. Puis sa mère demanda, presque au hasard, si elle voyait encore « la petite Nina » dont Elsa avait déjà prononcé le prénom. L’ancienne réponse vint toute seule et s’arrêta au bord de sa bouche. Elsa ralentit sur le trottoir. « Oui. Nina, c’est ma copine. »
Le silence qui suivit lui parut beaucoup plus long qu’il ne le fut. Sa mère demanda, avec cette prudence maladroite de quelqu’un qui veut être sûr d’avoir compris : « Ta copine… ta copine ? » Elsa répondit oui. Le deuxième silence fut plus court. Sa mère demanda depuis combien de temps, puis si elle était heureuse. Cette question fit monter quelque chose dans sa gorge. Elle répondit qu’elle l’était. Sa mère dit qu’elle était contente pour elle, qu’elle aurait probablement quelques questions idiotes à poser un jour mais qu’elle essaierait de ne pas toutes les poser le même soir. Elsa éclata de rire au milieu du trottoir.
Elle envoya immédiatement à Nina : « Je lui ai dit. » Nina l’appela avant qu’elle ait eu le temps de ranger son téléphone. Sa voix tremblait légèrement. Elsa raconta la conversation, puis se braqua lorsque Nina dit merci. Nina comprit aussitôt : elle ne la remerciait pas d’avoir obéi, seulement de l’avoir fait entrer dans le récit du moment. La nuance suffit. Le soir, Nina demanda quand elle rencontrerait sa mère. Elsa sentit une crispation, mais Nina ajouta immédiatement : « Pas demain. Je demande juste si tu imagines que ça arrive un jour. » Elsa répondit oui. Pour l’instant, cela leur suffit.
La semaine suivante eut lieu le vernissage. Elsa avait vu les photographies une par une, les planches de travail, les hésitations de Nina ; elle ne les avait jamais vues accrochées. Dans la petite galerie universitaire, sous des spots trop blancs, elles semblaient soudain appartenir au monde. Une nuque dans le métro, deux mains âgées sur un manteau, le dos d’un garçon penché au-dessus d’un lavabo, une fille en débardeur qui riait hors cadre. Et puis Elsa, assise près de la fenêtre de la chambre sous les toits, le tee-shirt blanc assez fin pour laisser deviner la petite forme de sa poitrine, les genoux ramenés contre elle, mais surtout le visage tourné vers une lumière que l’objectif n’avait pas commandée.
Elle resta longtemps devant son propre portrait. Nina vint se placer à côté d’elle sans toucher son bras. « Toujours d’accord ? » demanda-t-elle. Elsa acquiesça. Ce qui l’émut n’était pas de se trouver belle. C’était de constater qu’elle ne cherchait plus immédiatement ce qui aurait dû être corrigé. Le cartel ne portait pas son prénom, seulement le titre de la série et le numéro de l’image. Des inconnus s’arrêtaient, regardaient quelques secondes, puis passaient à la suivante. Son corps pouvait entrer dans le regard des autres sans que le monde s’arrête.
Mais le vernissage appartenait surtout à Nina. Une enseignante la présenta à un photographe venu parler aux étudiants. Deux filles de l’association culturelle lui proposèrent de documenter les répétitions d’un spectacle. Un étudiant lui demanda conseil sur ses propres tirages. Pendant près d’une heure, Elsa resta avec Inès et Malik, un verre à la main, pendant que Nina circulait de groupe en groupe, l’appareil au côté, vive, concentrée, parfois presque sévère. Malik finit par demander : « C’est bizarre d’être la copine de l’artiste ? » Elsa répondit que non, puis se corrigea : « Un peu. Mais j’aime bien. » Pour une fois, elle était réellement la copine de Nina, introduite dans une histoire dont elle n’était pas le centre.
Nina revint vers elle plus tard, les joues rouges de plaisir et de fatigue. Elle l’embrassa devant tout le monde, sans cérémonie. Elsa sentit une fierté presque sensuelle à la regarder ainsi, désirée par son propre monde, occupée par quelque chose qui ne dépendait pas d’elle. Le soir, elles rentrèrent chez Nina. L’appareil resta dans son sac. Nina dit qu’elle avait assez regardé à travers un rectangle pour la journée. Elsa répondit qu’elle pouvait regarder autrement. Nina comprit. Elles finirent sur le lit, encore à moitié habillées, riant parce que le badge du vernissage s’était accroché aux cheveux de Nina. Cette nuit-là, Elsa ne pensa ni à Londres ni à Camille.
Pendant quelques jours, tout sembla plus simple. Chacune avait ses espaces. Nina passait du temps à traiter les images des répétitions et dut même annuler un dîner parce que l’association avait déplacé une séance. Elsa ne lui en voulut pas. Elle sortait avec Inès, Malik, Clara, travaillait parfois tard à la bibliothèque. Elles se retrouvaient ensuite avec davantage de choses à se raconter. Cette respiration aurait pu devenir leur équilibre.
Pourtant la question de la place revint par petits fragments. Nina parla de nouveau de la mère d’Elsa, non plus comme d’un secret mais comme d’une personne qu’elle aimerait rencontrer. Elle demanda si Elsa envisagerait de l’emmener un week-end chez ses parents. Elsa répondit qu’elle ne savait pas. Quelques jours après, Nina remarqua qu’Elsa n’avait aucune photo d’elles deux visible sur ses réseaux alors que son portrait figurait désormais dans une galerie universitaire. Elle le dit en plaisantant, mais Elsa entendit une demande derrière. Puis il y eut Clara, qui écrivait souvent, Malik qui envoyait des messages tardifs, les soirées auxquelles Nina n’était pas toujours invitée parce qu’elles appartenaient à un groupe de cours.
Aucune demande de Nina, prise seule, n’était absurde. C’était leur succession qui donna à Elsa l’impression qu’une marche apparaissait chaque fois qu’elle en gravissait une. Elle avait dit « ma copine » à sa mère ; maintenant il fallait une rencontre. Elle acceptait que Nina connaisse ses amis ; il fallait qu’elle soit incluse dans davantage de projets. Elle avait consenti à exposer son portrait ; une photographie de couple devenait soudain le symbole suivant. Nina, de son côté, ne comprenait pas pourquoi chacune de ses envies était reçue comme une tentative de réduire Elsa. Elle ne voulait pas tout posséder. Elle voulait sentir que la relation avançait quelque part.
La dispute éclata un jeudi soir après presque rien. Elsa avait prévu de boire un verre avec son groupe. Nina devait photographier une répétition et ne pouvait de toute façon pas venir. Lorsqu’elle apprit que Clara serait là, elle demanda simplement si Elsa rentrerait dormir chez elle après. Elsa répondit qu’elle ne savait pas. Nina eut un silence, puis : « Tu ne sais jamais quand c’est moi. » Elsa lui rappela qu’elle avait elle-même annulé leur dîner trois jours plus tôt pour des photos. Nina répondit que ce n’était pas pareil. « Pourquoi ? » demanda Elsa. Nina n’eut pas de bonne réponse.
Ce fut peut-être la première fois qu’elles aperçurent clairement la contradiction qui les traversait toutes les deux. Nina voulait avoir sa vie propre et être certaine d’occuper une place privilégiée dans celle d’Elsa. Elsa voulait pouvoir être très proche et garder des territoires séparés. Chacune pouvait comprendre l’autre lorsque la conversation était calme ; chacune revenait à son besoin dès que la peur se réveillait. Elles se quittèrent ce soir-là sans rupture, mais sans véritable réconciliation. Elsa marcha longtemps avant de rentrer sous les toits. La phrase dite à sa mère quelques semaines plus tôt restait vraie. Nina était sa copine. Pour la première fois, elle comprit que cela ne garantissait pas qu’elles sachent devenir le même genre de couple.
Chapitre 22 — Pas de la même façon
Pendant deux semaines, Elsa et Nina essayèrent sincèrement. C’était peut-être ce qui rendit la suite plus douloureuse. Nina se retint de demander qui écrivait chaque fois que le téléphone d’Elsa vibrait ; Elsa proposa davantage spontanément de la voir et cessa de recevoir chaque question comme une menace. Elles eurent de bons moments, parfois excellents. Une soirée entière à regarder des films en mangeant trop de biscuits. Un dimanche où elles restèrent presque jusqu’à midi au lit. Une nuit où leur désir retrouva la curiosité des débuts et où elles découvrirent encore, en riant, qu’on pouvait connaître un corps et continuer à se tromper sur lui.
Leurs gestes étaient devenus plus sûrs sans être mécaniques. Nina savait quand la poitrine d’Elsa était trop sensible pour être touchée directement ; Elsa connaissait le petit mouvement des hanches de Nina qui signifiait qu’une caresse devait continuer et celui, presque identique, qui signifiait l’inverse. Elles avaient appris à demander sans interrompre le désir, à rire sans le diminuer, à s’arrêter sans transformer un refus en blessure. Cette mémoire commune rendait impossible l’idée que leur histoire n’aurait été qu’un passage. Elles s’étaient réellement apprises.
En dehors du lit, Nina changeait aussi. Les photographies des répétitions avaient plu et l’association lui demanda de continuer jusqu’au spectacle. Elle passait parfois deux soirées à trier des centaines d’images, arrivait en cours avec les yeux rouges et parlait de fichiers, de lumières et de gens qu’Elsa connaissait à peine. Un samedi, elle annula elle-même une après-midi prévue avec Elsa parce qu’on lui proposait de photographier une danseuse dans un studio disponible seulement quelques heures. Elsa répondit « vas-y » sans amertume. Elle était même heureuse de voir Nina courir vers quelque chose qui lui appartenait.
Le soir pourtant, Nina l’appela en sortant du studio et demanda où elle était. Elsa était chez Malik avec Inès, Clara et deux autres étudiants. Nina eut un bref silence avant de dire qu’elle aurait aimé qu’Elsa la prévienne. Elsa rappela qu’elle n’avait pas su elle-même avant dix-neuf heures et que Nina photographiait. « Je sais », répondit Nina. Elle entendit aussitôt l’absurdité de sa propre réaction. Elle s’excusa. Cette excuse sincère évita la dispute mais ne supprima pas ce qu’elle révélait.
Quelques jours plus tard, ce fut Elsa qui se trompa. Nina devait venir dormir sous les toits après une répétition. À vingt-deux heures, elle envoya un message : le groupe allait boire un verre, elle rentrerait probablement directement chez elle. Elsa répondit « ok » puis passa une heure à regarder son téléphone avec une irritation croissante. Lorsqu’elle s’en aperçut, elle se trouva ridicule. Elle aurait voulu que Nina accepte sans difficulté ses propres soirées et elle supportait mal, elle aussi, de ne pas être choisie. Le lendemain, elle le reconnut. Nina éclata de rire : « On est nulles. » Elsa rit avec elle. C’était drôle et pas du tout.
Le problème n’était donc pas qu’une seule demandait et que l’autre fuyait. Elles avaient toutes les deux, besoin d’être importantes pour l’autre. La différence apparaissait dans ce qu’elles imaginaient ensuite. Nina rêvait d’un couple où les vies se rapprocheraient progressivement : connaître les familles, prévoir des week-ends ensemble, avoir des amis communs en plus des amis séparés, devenir la première personne à qui l’on pense lorsqu’un événement arrive. Elsa aimait certaines de ces choses et résistait à d’autres avec une force qu’elle ne comprenait pas toujours. Elle ne voulait pas que toutes ses portes ouvrent sur la même pièce.
La nouvelle crise naquit d’un week-end banal. Elsa avait accepté depuis longtemps une sortie avec plusieurs étudiants, exposition l’après-midi puis dîner. Nina avait imaginé qu’elles passeraient le dimanche ensemble et proposa qu’Elsa dorme chez elle le samedi. Elsa répondit qu’elle préférait décider selon l’heure à laquelle la soirée finirait. Nina ne se braqua pas. Elle dit d’accord. Mais le lendemain, quand Elsa mentionna que sa mère viendrait peut-être à Paris le week-end suivant sans proposer immédiatement que Nina la rencontre, la blessure apparut sur son visage.
« Tu lui as parlé de moi. Je croyais que ça changerait quelque chose. »
Elsa répondit que cela avait changé quelque chose. Sa mère savait. Elles en parlaient parfois. Nina ne voyait plus pourquoi une rencontre devait rester indéfiniment abstraite. Elsa sentit revenir l’impression de l’escalier sans fin et la formula trop brutalement : « Dès que je fais un pas, tu me demandes le suivant. » Nina pâlit. Elle répondit : « Et toi, dès que j’en demande un, tu le transformes en frontière. »
Elles se disputèrent vraiment cette fois. Pas à propos de Camille, que Nina ne cita pas une seule fois. Pas à propos de Clara ou de Malik, même si leurs noms passèrent. Elles se disputèrent sur ce qu’un couple devait devenir pour continuer d’exister. Elsa disait qu’elle voulait aimer sans rendre de comptes sur chaque partie de sa vie. Nina répondait qu’elle ne demandait pas un rapport, seulement la sensation d’être intégrée plutôt que tolérée dans des compartiments choisis. Puis Nina s’interrompit brusquement. Elle venait de se souvenir de la veille au studio, de ses propres heures sans Elsa, de son plaisir à appartenir à un monde que sa petite amie ne partageait pas entièrement.
« Je fais pareil », dit-elle.
Elsa ne comprit pas d’abord.
« Je te demande de me faire une place partout, et moi je suis heureuse quand la photo m’emmène dans un endroit qui n’est qu’à moi. » Nina passa les mains sur son visage. « Ce n’est pas très glorieux. »
Elsa s’assit près d’elle. Elle répondit que ce n’était pas hypocrite d’avoir un monde à soi et de vouloir compter dans celui de l’autre. Nina acquiesça, mais ajouta que sa peur transformait trop souvent le mot compter en vérifier. Elle avait aimé être celle auprès de qui Elsa avait commencé à prendre confiance. Lorsque cette aide était devenue moins nécessaire, une partie d’elle avait paniqué. « C’est moche à dire. » Elsa lui prit la main. « C’est surtout humain. »
Cette compréhension n’arrangea pas tout. Elle rendit simplement la question plus juste. Elsa reconnut à son tour qu’elle utilisait parfois le mot liberté pour éviter une conversation qui lui faisait peur. Dire Nina à sa mère avait été difficile ; imaginer la faire entrer davantage dans sa famille l’était encore. Garder des mondes séparés lui plaisait réellement, mais cette préférence pouvait aussi devenir un refuge. Elles se regardèrent avec une fatigue immense. Chacune venait de retirer à l’autre le rôle pratique de coupable.
Elles décidèrent de prendre quelques jours. Pas comme une punition. Elles avaient besoin de savoir ce qui leur manquait lorsqu’elles n’étaient pas ensemble et ce qui, au contraire, leur faisait du bien. Elsa rentra sous les toits. Nina passa les jours suivants entre les cours et les répétitions qu’elle photographiait. Elles ne s’espionnèrent pas sur les réseaux, ou du moins essayèrent. Elsa ouvrit plusieurs fois le profil de Nina, vit une nouvelle image de danseuse, referma l’application. Nina envoya une fois un cœur sous une story d’Elsa avec Inès et Malik, puis aucun message.
Le silence fit émerger une vérité désagréable : Elsa manquait profondément à Nina, mais Nina aimait aussi les heures où elle ne se demandait pas si elle occupait assez de place. Elsa manquait à Elsa de la même manière ; elle regrettait sa bouche, son rire, les cheveux laissés partout, mais elle sentait également son corps se détendre devant l’absence momentanée de négociation. L’amour n’était pas en cause. C’était presque ce qu’il y avait de pire.
Nina écrivit quatre jours plus tard : « On peut se voir ? » Elles choisirent un café qui n’appartenait à aucune de leurs habitudes. Nina arriva la première avec son appareil dans le sac, détail banal qui fit mal à Elsa parce qu’il rappelait tout ce qui continuerait après elles. Elles parlèrent d’abord des cours. Puis Nina posa ses mains autour de sa tasse et dit qu’elle ne voulait pas passer les prochains mois à devenir une version d’elle-même qui demanderait moins uniquement pour ne pas faire fuir Elsa. Elsa répondit qu’elle ne voulait pas davantage apprendre à offrir plus par peur de la perdre.
« J’ai l’impression que je veux toujours plus de toi que toi de moi », dit Nina.
Elsa secoua la tête. « Pas plus. Pas de la même façon. »
Nina resta silencieuse. Cette correction parut lui faire du bien. Elle regarda par la fenêtre, puis revint vers Elsa. « Oui. Pas de la même façon. » Les larmes arrivèrent alors, presque avec soulagement. Elles n’avaient pas découvert que l’une aimait davantage. Elles découvraient qu’elles ne savaient pas construire la même chose avec cet amour.
Elles sortirent du café et marchèrent longtemps. Aucun mot de rupture n’avait encore été prononcé. Au bord d’un passage piéton, Nina s’arrêta. « Je crois que je préfère qu’on s’arrête pendant qu’on s’aime encore. » Elsa sentit la phrase lui traverser tout le corps. Une partie d’elle voulut protester uniquement parce que Nina venait de la rendre réelle. Elle demanda : « Tu es sûre ? » Nina répondit non, ce qui les fit rire à travers leurs larmes. Puis elle ajouta : « Mais je crois que oui. » Elsa finit par dire la même chose.
Elles allèrent chez Nina. Dans l’entrée, le porte-clés londonien était toujours accroché aux clés. Elsa détourna les yeux. Elles se prirent dans les bras, puis s’embrassèrent une dernière fois avec cette familiarité terrible d’une bouche que l’on connaît déjà. Le baiser n’ouvrit pas sur le désir. Elles se déshabillèrent seulement assez pour se coucher confortablement et restèrent longtemps serrées l’une contre l’autre. Leurs corps continuaient à savoir où se placer : Nina posa sa tête contre la poitrine d’Elsa sans toucher ses mamelons trop sensibles ; Elsa replia une jambe autour d’elle comme elle le faisait les nuits calmes. Cette mémoire rendit la rupture plus vraie, pas moins nécessaire.
Elles parlèrent jusqu’à tard. Nina demanda à Elsa de ne jamais raconter leur histoire comme si elle avait seulement servi à lui apprendre qu’elle pouvait aimer une femme. Elsa eut presque mal de l’entendre formuler la peur qui ressemblait tant à ce que leur relation aurait pu devenir dans un mauvais récit. « Tu n’as pas été une leçon », dit-elle. Nina répondit : « Toi non plus. » Elle parla ensuite de l’exposition, du spectacle qu’elle voulait continuer à photographier, de l’idée peut être naïve d’envoyer une série à un petit concours. Elsa lui demanda de le faire. Pendant quelques minutes, elles furent encore capables d’être heureuses pour l’avenir de l’autre.
Au matin, les détails pratiques furent absurdes : une brosse à dents, deux tee-shirts, une pince à cheveux. Nina demanda si Elsa voulait reprendre tout, tout de suite. Elsa répondit non. Elles n’étaient pas en train de vider un appartement. Dans l’entrée, elles s’embrassèrent encore, beaucoup plus brièvement. Nina garda une main sur son bras. « On ne devient pas amies demain matin, d’accord ? » Elsa acquiesça. Elles avaient besoin d’abord de cesser d’être un couple.
Dans le train, Elsa appela sa mère sans l’avoir prévu. Sa voix devait être différente, car la première question fut de savoir ce qui n’allait pas. Elsa répondit simplement que Nina et elle s’étaient séparées. Sa mère dit qu’elle était désolée. Elle ne demanda ni pourquoi ni si Elsa regrettait de lui avoir parlé de cette relation. Cette retenue fit monter les larmes plus sûrement qu’une série de questions. Le fait d’avoir nommé Nina à sa mère n’était pas annulé par la rupture. Nina avait existé dans sa vie et continuerait d’y avoir existé.
Le mercredi, Elsa n’alla pas à la piscine. Elle écrivit seulement à Camille : « Pas ce soir. Désolée. » La réponse arriva presque immédiatement : « Aucun problème. Tu me dis si tu as besoin de quelque chose. » Pas de question, pas de proposition de remplacement, pas d’allusion à leur rituel. Elsa posa le téléphone. Pendant les jours suivants, elle pensa à Nina devant une marque de café qu’elle détestait, une chanson, une pince oubliée. Rien dans cette douleur ne la rapprochait de Camille. Elle avait au contraire besoin, pour quelque temps, que les autres parties de sa vie restent à leur place.
Commentaires ()
Je n'en suis qu'au début de l'histoire.
Votre manière d'emmener le consentement et la création des personnages est un grand bonheur.
Vous faites confiance en votre récit et d'une vous précipité.e pas dans le sexe vide de sens.
Bravo un bonheur
Hâte de la suite.
Merci pour ces chapitres plus mélancoliques et si bien rédigés.