Le carnet de Ninon - tentation — Chapitre 26
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On aime la voix de Ninon, qui se confie comme si elle parlait à son carnet. Le café qui sent la veille, les bottes d'Inès qui cognent le pied de la table, le téléphone posé loin sur le bureau : chaque petit détail est juste, et on ressent très concrètement le trouble de la narratrice.
Le carnet de Ninon - tentation
Chapitre 26
Je me suis réveillée, d’un seul coup, entre eux.
Fred d’un côté, le bras en travers de mon ventre, lourd, chaud, pas serré. Caro de l’autre, une jambe sur la mienne, le genou dans le creux. Ils dormaient. La bouche de Fred un peu ouverte. Caro sur le flanc, la rose au cou écrasée contre l’oreiller, les cheveux dans les miens. Entre nous l’odeur. Pas le savon. Celle de la nuit, du salon, de la peau qui a trop servi et pas assez dormi.
J’ai ouvert les yeux sur le jour. Trop net. Trop Paris. J’ai pensé : tu es une salope. Le mot est venu tout seul, avec l’accent de chez moi, comme si maman l’avait posé sur la table du petit-déjeuner.
Je ne me souvenais pas d’avoir décidé de rester. Ou je m’en souvenais trop. La porte de ma chambre en face. Eux qui avaient dit dors, et moi qui avais suivi le bras, le drap, la place entre les deux corps parce que le couloir me paraissait plus obscène que ce lit chaleureux.
J’ai bougé d’un centimètre. Le bras de Fred a glissé sur le matelas, pas sur moi. Caro a soufflé quelque chose d’incompréhensible. J’ai attendu, deux secondes… cinq… Rien. Encore. Mon pied a trouvé le sol. Froid. J’étais nue. Mes cuisses se souvenaient mieux que ma tête, et c’était injuste : je n’avais presque pas été prise. J’avais regardé. J’avais ouvert la bouche. J’avais laissé une main. Le corps, lui, faisait comme si tout comptait pareil.
Dans le couloir, nue, je suis entrée dans ma chambre, j’ai attrapé le premier jean, un sweat trop grand, pas de soutien-gorge. Les baskets. Le sac. Pas de brosse. Les cheveux encore en bataille. J’ai fourré le carnet au fond, sous un cahier de cours, comme si quelqu’un allait fouiller le sac entre ici et la rue.
Je n’ai pas écrit de mot. La cuisine sentait le café de la veille. J’ai descendu l’escalier en quatrième vitesse. Un camion. Un homme avec son téléphone. Personne ne savait. C’était ça, le pire et le seul soulagement : le monde n’avait rien vu, et moi j’avais tout sur la peau. Et je m’enfuyais.
Le métro sentait le métro. Les gens avaient leurs visages de métro, fermés, fatigués pour des raisons normales : un enfant malade, un rendez-vous raté, un patron. Je les ai enviés, ces raisons-là, simples, qu’on peut raconter à n’importe qui sans réfléchir.
Je ne suis pas allée jusqu’aux grilles. En face du Louvre, le café de l’angle, celui qui ouvre tôt pour les gens qui n’ont pas dormi chez eux. J’ai pris une table au fond, dos à la salle, face à la vitre. Le Palais-Royal dans la buée. Un café que je n’ai pas bu tout de suite. Le carnet ouvert. Le crayon tremblait un peu. Pas la gueule de bois. Je n’avais presque pas bu. Je dessinais mes souvenirs de la nuit. L’infirmière, le gloryhole, les costumes, le trio avec Julien. Caro, Fred avec sa cape ridicule. Et enfin nos corps, cette nuit.
J’ai dessiné la main. Pas la mienne. Celle de Caro sur une hanche qui n’était pas la sienne, ou la mienne, je ne savais déjà plus. Puis la rose, trop précise, le trait du cou. Puis une porte fermée et, dans l’entrebâillement, deux genoux qui ne se touchent pas. Je n’écrivais pas les prénoms. Je n’en avais pas besoin. Le papier savait.
Je l’ai vue avant qu’elle me voie. Inès, dans la vitre d’abord, plus grande que la rue. Elle est entrée comme elle entre partout : en parlant déjà, et en sachant que la salle allait se retourner.
Grande, rousse, un manteau court qui s’arrêtait haut sur les cuisses, une jupe encore plus courte dessous, des bottes qui lui montaient au-dessus du genou. Le manteau ouvert laissait voir le décolleté, pas un accident : le premier bouton n’existait pas. Parisienne jusqu’au bout des doigts, le sac calé dans le creux du coude, les cheveux cuivrés faits sans avoir l’air faits, une mèche plus claire contre la tempe. Très jolie, et au courant. Ce n’était pas un secret qu’elle gardait. Le serveur a levé la tête. L’homme de la table près de la porte aussi. Une fille a suivi la ligne des bottes jusqu’à la jupe et a fait semblant de revenir à son téléphone. Inès n’a pas ralenti. Elle n’a jamais ralenti pour ça. Elle rayonnait de la même façon que dans les couloirs de l’école, quand elle arrivait en retard, en pantalon trop juste ou en jupe qui ne couvrait rien, et que le retard devenait une entrée.
— Un double, et je te jure que si tu me mets encore de l’avoine je te quitte.
Elle m’a vue. Elle s’est arrêtée une seconde, le manteau ouvert sur la jupe, une mèche collée à la bouche par le froid. Le sourire est venu après, sûr, déjà chaud. Elle a tiré la chaise en face sans demander. Les bottes ont cogné le pied de la table.
— Toi. Depuis quand t’es là, on ne reprend les cours que demain ?
— Je sais pas, c’est le seul café que je connais.
— T’as une sale tête.
Elle a penché la sienne pour voir la page. J’ai rabattu le carnet. Trop tard d’une ligne : la rose, le cou, le genou.
— Fatiguée, j’ai dit.
— Fatiguée, je connais. Toi t’as une gueule de bois, ou t’as baisé, ou les deux. Fais voir.
Elle a posé deux doigts sur la couverture. Pas un ordre. Une curiosité chaude, déjà dans la voix, déjà dans le fait qu’elle ne retirait pas la main.
— C’est privé.
— Tout est privé à cette heure-ci. Allez. Je te montre les miens si tu veux, mais les miens sont dans mon téléphone et ils sont moins bien dessinés.
Le serveur a posé son double. Elle a bu une gorgée, grimacé, souri quand même. Inès sourit quand elle a quelque chose à dire et qu’elle attend que l’autre craque le premier.
— Moi, a-t-elle dit, j’ai un problème de riches. Deux mecs. Pas des histoires. Des mecs. Le grand, celui de la fac de droit, il me baise comme s’il avait révisé. Longtemps, bien, il sait où c’est, il demande pas trois fois. L’autre, le barman, plus con, plus court, et putain, Ninon, quand il me prend contre l’évier j’oublie mon nom. Je sais pas lequel garder. Si j’en garde un. Si je suis le genre de fille qui garde.
Elle a haussé les épaules. La clavicule est sortie du manteau. Elle n’a pas rajusté.
— Toi tu dessines des cous à huit heures du matin. Raconte.
J’ai regardé la vitre. Un car de touristes. Les grilles encore closes pour nous.
— Bon. Tu me dis ce qui se passe ou je fais un scandale dans ce café ?
J’ai hésité. Pas longtemps. J’avais besoin de parler, et je n’avais personne d’autre à qui le dire vraiment : pas Théo, plus Théo de toute façon, pas mes parents, ni Caro ni Fred eux-mêmes, puisque c’était justement d’eux qu’il s’agissait.
— C’est pas moi, ai-je dit. C’est une copine.
— Une copine.
— Une copine à moi, de chez moi. Elle me raconte des trucs, parfois.
Inès a croisé les bras, pas vraiment convaincue, mais assez gentille pour jouer le jeu.
— Vas-y, raconte.
— Elle habite chez moi, en Vendée. Elle garde les enfants d’un couple. Ils sont gentils. Trop. Ils sortent pas mal, et c’est elle qui garde les petits quand ils sortent. En ce moment ce sont les vacances, et les enfants sont dans la famille.
— Et.
— Et… les choses sont allées plus loin que prévu. Avec les deux. La femme, puis l’homme. Puis les deux en même temps.
Inès a écarquillé les yeux, un vrai sourire choqué qui lui a échappé avant qu’elle ne le réprime.
— Attends, sérieux ?
— Sérieux.
— Et elle en pense quoi, ta copine ?
J’ai regardé mes mains, la buée de mon café qui montait entre nous.
— Je crois qu’elle a adoré. C’est ça, le problème.
— Je vois pas où est le problème, alors.
— Le problème, c’est qu’elle ne se reconnaît plus. Elle fait des trucs qu’elle n’aurait jamais imaginé faire, même en rêve, et une partie d’elle adore ça, et l’autre partie se demande si elle ne devient pas une autre personne, ou si c’était elle depuis le début et qu’elle vient juste de s’en rendre compte.
Inès a laissé passer un silence, plus sérieuse d’un coup.
— C’est pas rien, ce que tu racontes.
— Non.
— Et elle a peur de quoi, ta copine, au juste ?
Je n’ai pas répondu tout de suite. La question méritait une vraie réponse, et je n’étais pas sûre d’avoir le courage de me la donner à moi-même, encore moins à voix haute dans un café.
— De ne plus savoir faire marche arrière. De s’attacher à des gens qui ne lui appartiennent pas, et qui ne lui appartiendront jamais complètement, parce qu’ils s’appartiennent déjà l’un à l’autre. D’être seulement de passage dans un truc qui, pour eux, n’est qu’un jeu parmi d’autres.
Inès a posé sa main sur mon bras, un geste simple, sans grande théorie derrière.
— Elle devrait peut-être leur dire, ta copine. Ce qu’elle ressent, je veux dire. Pas juste suivre le mouvement.
— C’est plus compliqué que ça.
— C’est toujours plus compliqué que ça. Mais bon, c’est elle qui voit.
Ce n’était pas qu’une question de plaisir, ou de honte, ou de transgression. C’était une question plus simple et plus difficile à la fois : est-ce que j’étais en train de tomber amoureuse d’un couple entier, ou seulement de la liberté qu’ils m’offraient d’être quelqu’un de nouveau. Je n’avais pas la réponse. Je n’étais même pas sûre que la question ait un sens.
— Elle va faire quoi, alors, ta copine ?
— Je sais pas. Continuer, je crois. Jusqu’à ce que ça devienne clair, dans un sens ou dans l’autre.
— C’est un plan, ça, « continuer jusqu’à ce que ça devienne clair » ?
— C’est le seul que j’ai.
— Que tu as ?
Elle n’a pas haussé la voix. Elle a juste retourné le possessif, doucement, comme on retourne une feuille pour voir le dessin au verso.
— Ce ne serait pas toi, la copine, Ninon ?
J’ai ouvert la bouche pour dire non. Rien n’est sorti. La buée entre nous n’existait plus. J’ai vu, dans ses yeux, qu’elle avait déjà la réponse, et que le jeu s’arrêtait là. Ma gorge s’est fermée. Les larmes sont venues sans bruit, d’un coup, chaudes, idiotes, sur la table d’un café où un serveur pouvait passer. J’ai mis la main devant. Trop tard.
Inès n’a pas dit « je le savais ». Elle a poussé sa tasse, s’est penchée, a parlé bas pour que la salle n’ait pas sa part.
— Hé. Respire. On est pas en cours.
— C’est moi.
— Je sais.
Je n’ai pas su mentir. Pas à elle, pas à cette heure-là, pas avec la main d’Inès toujours posée sur mon bras. Mes yeux sont devenus brûlants, ma gorge s’est serrée, et la salle autour de nous a perdu ses contours. J’ai dit « oui » dans un souffle, et le reste est venu tout seul, en désordre : la nuit, le lit, le bras de Fred, la jambe de Caro, la façon dont je m’étais sauvée sans un mot pour ne pas croiser leurs regards. J’ai dit que je ne savais plus si j’avais envie d’eux ou envie d’être celle qu’ils regardaient. J’ai dit que j’avais honte et que je n’avais pas honte, et que les deux se disputaient en moi depuis des heures. J’ai pleuré un peu, sans bruit, comme on pleure dans un café, en regardant ailleurs.
Inès ne m’a pas interrompue une seule fois. Elle a attendu que je finisse. Puis elle a posé son manteau sur le dossier de sa chaise, elle a payé nos deux cafés avant que je puisse sortir ma monnaie, et elle m’a dit d’une voix calme que je n’avais jamais entendue chez elle :
— Tu n’as pas dormi de la nuit, et tu n’es pas en état de retourner là-bas. Viens chez moi. C’est à deux rues de l’école.
Je voulais dire non. J’ai dit oui.
L’appartement d’Inès tenait en deux grandes pièces, une cinquantaine de mètres carrés, avec des parquets qui craquaient, des moulures au plafond et des fenêtres qui donnaient sur une rue calme. Tout y était beau sans effort : un canapé en velours vert, des livres d’art empilés par terre, une lampe en laiton, un tapis qui sentait un peu l’encens. Je me suis sentie toute petite avec mon jean trop large et mon sweat de la veille. Inès m’a prêté un T-shirt propre et m’a poussée vers la salle de bains. L’eau chaude m’a fait du bien. Quand je suis ressortie, les cheveux mouillés, elle avait tiré les rideaux et défait son lit, et elle m’a ordonné d’aller dormir. Je me suis endormie sans avoir le temps de protester, la joue contre un oreiller qui ne sentait ni Caro ni Fred, et cette absence m’a presque fait pleurer de nouveau.
Quand j’ai rouvert les yeux, la fenêtre était devenue bleue. Dans la pièce d’à côté, il y avait de la musique douce, un bruit de casseroles, une odeur d’ail et de beurre. J’ai trouvé Inès pieds nus dans la cuisine, un tablier noué sur sa jupe, en train de faire sauter des pâtes. Elle m’a servi du vin dans un grand verre et nous avons mangé sur le canapé, les jambes repliées, sans trop parler. Elle m’a raconté son barman et son étudiant en droit en riant d’elle-même. Moi, j’écoutais, et pour la première fois depuis le matin, je respirais.
C’est après le dîner qu’elle a posé la question, avec tout le tact dont elle était capable :
— Tu me le montres, ce carnet ?
Je l’ai serré contre moi une seconde de trop. Puis je l’ai sorti du sac et je le lui ai tendu, sans rien dire, les paumes un peu moites.
Elle l’a ouvert avec une lenteur que je ne lui connaissais pas. Elle a tourné les pages une à une, sans commentaire, sans sourire en coin. Il y avait des visages d’abord, des mains, les genoux de Léo sur le canapé, un croquis de mon père en train de réparer une clôture. Puis la rose au cou de Caro, le dos tatoué, la veilleuse en forme de lune. Puis les autres pages, celles de la nuit, celles de la veille, celles que je n’avais jamais montrées à personne.
Elle s’est arrêtée longtemps sur la dernière. La main de Caro sur une hanche, la porte entrouverte, les deux genoux qui ne se touchent pas.
— C’est beau, a-t-elle dit enfin.
Je ne m’attendais pas à ça.
— Tu les dessines avec tellement de soin, Ninon. Ce n’est pas du désir pur, ça. Le désir, on le dessine vite, on se jette dessus. Là, tu as pris ton temps pour chaque détail, tu les regardes comme on regarde des gens qu’on aime bien. Je ne sais pas si tu es amoureuse d’eux, mais tu es très attachée, ça se voit sur le papier.
Elle a fermé le carnet. Pas brusquement. Elle l’a laissé sous sa main.
— Écoute. Je suis pas ta mère, et je suis mal placée. Deux mecs, je te rappelle, et j’irais bien voir ce que ta femme à la rose fait dans une pièce fermée. Tes dessins, Ninon, ça me chauffe. Je te le dis pour pas faire semblant.
Elle a retiré sa main du carnet. Elle ne l’a pas posée sur moi.
— Mais toi, là, t’es pas en état qu’on te touche. Même moi. Surtout moi, si je commence je vais vouloir la suite, et toi tu vas croire que t’as encore fui dans un lit. Donc non. Pas ce soir. La chambre est à toi. La porte, tu la fermes si tu veux. Moi je dors à côté.
— Il faudra que tu leur parles. Pas demain, pas forcément. Mais tu auras besoin de leur dire ce que tu m’as dit aujourd’hui, et ils ont le droit de l’entendre. Même eux.
Mon téléphone a vibré sur la table basse. Une fois, puis rien. J’ai tendu la main et lu l’écran sous le regard d’Inès. C’était Caro.
Coucou bébé, tu es où ? On a vu que tu étais partie tôt. Tout va bien ? Léo rentre dans quelques jours, rien d’urgent, on voulait juste de tes nouvelles.
Un message simple, gentil, sans la moindre pression. C’était presque pire. J’ai relu le mot « bébé » trois fois avant de savoir quoi répondre.
J’ai écrit : Oui tout va bien, ne vous inquiétez pas. Je dors chez une copine ce soir, j’ai un travail à terminer pour les cours. On se voit demain.
Mon pouce est resté un instant au-dessus de l’écran. Ce n’était pas tout à fait un mensonge. La copine existait, le travail aussi, quelque part dans mon sac. Mais je pensais à la phrase dans le dos de Caro, la seule règle, et à la manière dont elle venait de se tordre entre mes doigts. J’ai appuyé sur envoyer quand même.
La réponse est arrivée presque tout de suite : Parfait. Dors bien, et bon courage pour ton travail. Suivie d’un petit cœur.
Inès m’a pris le téléphone des mains, sans brusquerie, et l’a posé plus loin sur le bureau.
— Tu dors ici, a dit Inès, tu t’es acheté un jour. Ils ne vont pas disparaître.
Elle m’a laissé son lit et elle a pris le canapé, malgré mes protestations. Avant d’éteindre la lampe, elle est restée un moment debout dans l’encadrement de la porte, le visage dans l’ombre, une épaule nue sortant du col de son T-shirt.
— Bonne nuit, Ninon.
— Bonne nuit, Inès.
J’ai éteint à mon tour, et pour la première fois depuis longtemps, j’ai dormi seule, sans personne contre moi, et ça m’a fait un drôle d’effet, à la fois un manque et une paix.
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