Chapitre 20 - Ce qu’on ne disait pas
Jean attendit le soir pour regarder les photographies. Elsa était sortie voir Nina et l’appartement avait retrouvé son calme. Camille avait commencé à vider sa valise sans grande conviction lorsque Jean prit la tablette posée sur la table basse et fit défiler les images envoyées pendant le week-end : Soho sous la pluie, des vitrines, un dessert trop grand, Elsa devant une affiche, puis plusieurs photographies du concert. Sur l’une d’elles, prise par une femme dans la file d’attente, Camille et Elsa étaient serrées l’une contre l’autre, décoiffées, le visage encore traversé par l’excitation de la soirée. Jean revint à cette image. Il ne dit rien pendant quelques secondes, puis observa simplement que Londres lui avait fait du bien. Camille répondit oui.
Il s’excusa encore d’avoir annulé. L’intervention déplacée avait réellement existé ; le déplacement professionnel aussi. Il précisa presque trop vite qu’Adrien n’avait rien à voir avec son désistement. Camille, qui repliait une robe sur le dossier d’un fauteuil, s’arrêta. Jean comprit aussitôt qu’il venait de prononcer un nom qu’ils avaient soigneusement évité pendant des années. Le silence qui suivit n’avait plus rien à voir avec ceux qu’ils connaissaient. Cette fois il ouvrait une porte et aucun d’eux ne pouvait prétendre ne pas l’avoir vue.
Camille posa la robe. Elle demanda d’une voix étonnamment calme s’il couchait avec Adrien. Jean ne demanda ni ce qui lui faisait penser cela ni depuis quand elle avait des soupçons. Il resta immobile, les mains jointes, et répondit oui. Le mot était si simple qu’il sembla presque manquer de poids. Camille avait imaginé cette réponse tant de fois qu’elle croyait l’avoir déjà vécue ; l’entendre réellement lui contracta pourtant la poitrine. Elle demanda depuis quand. « Trois ans », répondit Jean. Alors les colloques, les dimanches, certaines soirées prolongées, les messages retournés face contre table se rassemblèrent brutalement en une durée.
Ce qui la blessa le plus ne fut pas qu’il ait cru pouvoir la tromper sans qu’elle s’en aperçoive. Jean lui dit presque aussitôt qu’il n’avait jamais vraiment pensé qu’elle ne savait rien. Il s’était dit qu’elle avait compris. Camille eut un rire bref, sans joie : ainsi chacun savait que l’autre savait et ils avaient réussi à transformer ce savoir partagé en sujet interdit. Combien de temps comptait-il continuer ? Jean passa une main sur son visage et reconnut qu’il n’en savait rien. Leur silence l’avait arrangé. Tant qu’aucun mot n’était prononcé, il pouvait conserver leur vie commune et Adrien sans avoir à demander à Camille ce qu’elle voulait, elle.
Camille lui demanda s’il aimait Adrien. Cette fois l’hésitation fut plus longue. Jean répondit oui. Il ajouta presque immédiatement que cela ne signifiait pas qu’il avait cessé de l’aimer, elle. Camille lui demanda de ne pas utiliser cette phrase comme un pansement. Jean accepta. Il ne chercha pas à se justifier davantage. Ils restèrent face à face, séparés par quelques mètres de salon et toutes ces années de mariage qui, soudain, exigeaient d’être regardées autrement.
La conversation dériva vers un endroit que Camille n’avait jamais vraiment exploré avec lui. Jean expliqua que son attirance pour les hommes n’était ni une conséquence de son accident ni une découverte récente. Il avait pu désirer des hommes avant Adrien, comme il avait désiré des femmes. Pendant longtemps, il n’avait pas cherché à mettre un mot précis dessus. Son adolescence avait été dominée par le traumatisme du bassin, les opérations, la peur de ne plus pouvoir avoir une vie sexuelle, puis par cette obsession de ce que son corps ne ferait plus. Tout le reste lui avait semblé secondaire. Camille l’écoutait avec une sensation étrange : elle connaissait l’homme qui parlait mieux que presque personne et découvrait pourtant une partie entière de son histoire intérieure.
Jean insista sur un point. Son impuissance ne signifiait pas absence de désir. Il avait désiré Camille dès le début et la désirait encore ; son corps avait seulement cessé très tôt de fournir la preuve attendue par les autres. Toute leur sexualité s’était construite contre cette confusion. Les mains, la bouche, les jouets, les scénarios, les attentes, les vêtements choisis l’un pour l’autre n’avaient jamais été des consolations. C’était leur sexualité. « Tout ça était vrai », dit-il. Camille pensa à la nuit londonienne et à tout ce qu’elle venait justement de raconter à Elsa. Cette coïncidence la troubla suffisamment pour qu’elle baisse les yeux.
Elle demanda à Jean ce qu’Adrien savait d’eux. Presque tout ce qui concernait leur vie actuelle, répondit-il, mais pas les détails qu’il considérait comme appartenant à Camille autant qu’à lui. Adrien savait que Jean aimait sa femme, savait qu’ils avaient une intimité, savait qu’ils n’étaient pas simplement deux associés domestiques. Camille demanda s’il savait qu’elle avait compris leur liaison. Jean pensa que oui. « Vous êtes donc deux lâches », conclut-elle. Jean accepta le verdict avec une sorte de fatigue amusée qui la mit presque davantage en colère.
Puis vint la question qu’elle n’avait jamais formulée, même seule : qu’était-elle censée faire, elle, pendant que Jean construisait une relation avec Adrien ? Il ne répondit pas immédiatement. Enfin il reconnut qu’il avait été égoïste jusque-là. Il n’avait pas imaginé Camille enfermée dans une fidélité héroïque ; il n’avait simplement pas voulu penser à ce qu’elle pourrait désirer hors de lui parce que cette pensée lui aurait imposé de regarder sa propre jalousie. Camille lui demanda s’il lui donnait maintenant la permission d’avoir quelqu’un. Jean répondit si vite que le mot « non » la surprit. Il n’avait pas le droit de lui donner une permission. Et il ne voulait pas prétendre non plus qu’il serait indifférent.
Il serait probablement jaloux, peut-être très jaloux, admit-il. Peut-être même injuste. Mais après Adrien, il ne pouvait sérieusement exiger d’elle une fidélité qu’il ne pratiquait plus lui-même. Ce qu’il demandait était autre chose : que si un jour quelqu’un existait pour Camille, elle ne construise pas avec cette personne le même silence que celui qu’il avait construit avec Adrien. Il voulait savoir. Non pour autoriser, surveiller ou choisir, mais parce qu’ils venaient de découvrir ce que leur mariage devenait lorsqu’ils confondaient discrétion et absence de parole.
Camille regarda la tablette éteinte. La photographie du concert n’était plus visible, pourtant elle revit immédiatement Elsa contre elle sous les lumières de la salle, puis un grand lit dans le noir, une voix qui demandait doucement ce qu’elle avait aimé avec Jean. Elle ne donna aucun nom à cette image. Rien ne s’était passé. Il n’y avait personne à annoncer. Mais pour la première fois, elle sentit que cette précision pouvait être vraie tout en étant incomplète.
Jean ne lui demanda pas si elle avait quelqu’un. Peut-être avait-il remarqué son silence ; peut-être pas. Il se contenta de lui demander si elle l’aimait encore. Camille aurait voulu répondre avec tout ce que contenait cette question : leurs années communes, les hôpitaux, les réveils, les jeux absurdes, les vacances, les colères rares, les gestes appris, les dimanches récents et les trois années d’Adrien. Elle dit seulement oui. Jean répondit la même chose. Ce ne fut pas une réconciliation, parce qu’ils n’avaient jamais officiellement cessé d’être ensemble. Ce ne fut pas davantage un nouveau contrat. Ils avaient seulement cessé, pour une soirée au moins, de s’abriter derrière ce qu’ils savaient déjà.
Jean vint s’asseoir à côté d’elle. Après un moment, Camille posa la tête contre son épaule et il passa un bras autour d’elle. Ils restèrent ainsi longtemps. Puis Camille murmura : « Trois ans, quand même. » Jean ferma les yeux et admit que oui, trois ans, c’était beaucoup. Elle lui dit qu’il était un salaud. Il répondit qu’un peu, probablement. Le rire qui leur échappa n’effaça rien, mais il ressemblait suffisamment à leur ancienne complicité pour que Camille accepte de rester contre lui. Plus tard, avant d’aller se coucher, Jean reprit la tablette et s’arrêta encore sur une photographie de Londres. Cette fois Camille ne regarda pas l’écran.
Ils finirent par aller se coucher beaucoup plus tard que d’habitude. La chambre, pourtant familière, sembla à Camille presque étrangère lorsqu’elle y entra derrière Jean. Elle regarda le lit, les deux tables de nuit, le fauteuil où il abandonnait toujours sa veste, puis la porte de la salle de bain privée. Une question lui vint avec une brutalité qu’elle n’avait pas prévue : Adrien était-il déjà entré ici ? Jean comprit immédiatement ce qu’elle demandait. Non. Jamais dans cette chambre, jamais dans cet appartement lorsqu’elle n’était pas au courant qu’il passait. Les rencontres avaient eu lieu ailleurs. Camille ne demanda pas où. Elle avait voulu une frontière et, pour ce soir, cette réponse suffisait.
Jean se changea sans chercher à remplir le silence. Camille observa cet homme dont elle connaissait chaque cicatrice, chaque manière de plier une chemise, chaque geste du soir, et eut l’impression paradoxale de le découvrir en même temps qu’elle le reconnaissait. Elle lui demanda s’il comptait continuer à voir Adrien. Jean répondit qu’il ne voulait pas promettre une rupture dans la panique d’une conversation, pas plus qu’il ne voulait imposer à Camille d’accepter une situation déjà écrite. Il aimait Adrien. Dire le contraire quelques minutes après l’avoir enfin reconnu serait simplement fabriquer un nouveau mensonge.
La franchise fit mal, mais moins que les faux dossiers et les dimanches imprécis. Camille dit qu’elle ne savait pas ce qu’elle pouvait accepter. Jean répondit qu’elle n’avait pas à le savoir cette nuit. Ils convinrent seulement d’une chose concrète : lorsqu’il verrait Adrien, il le dirait. Pas les détails, pas un compte rendu, simplement la vérité sur l’endroit où il allait et avec qui. Camille, de son côté, ne promit rien sur un éventuel avenir qui n’existait pas encore. Elle accepta seulement le même principe : ne pas inventer d’alibi si un jour quelque chose devait changer pour elle.
Ils se couchèrent sans faire l’amour. Pendant longtemps, chacun resta de son côté, les yeux ouverts dans le noir. Cela aurait pu ressembler à une séparation silencieuse ; pourtant, au bout d’un moment, la main de Jean traversa l’espace entre eux et se posa à plat sur le drap, près de celle de Camille. Elle hésita puis glissa ses doigts contre les siens. Ce contact minuscule contenait moins de certitude que leurs anciens gestes, mais davantage de vérité que beaucoup de leurs derniers mois.
Au matin, ils burent leur café ensemble. Jean annonça deux rendez-vous de la journée, puis ajouta qu’il dînerait avec Adrien le jeudi suivant. Il prononça le prénom sans détour, presque maladroitement. Camille sentit une douleur nette, mais aucune humiliation nouvelle. Elle répondit seulement d’accord. Quelques secondes plus tard, Jean demanda si elle voulait qu’il annule. Elle dit non : elle voulait qu’il cesse de cacher, pas qu’il obéisse à une règle qu’ils n’avaient pas encore définie. Cette différence leur parut à tous les deux plus difficile que n’importe quelle interdiction.
Avant de partir, Jean embrassa Camille sur le front puis sur la bouche. Le baiser fut bref, familier. Elle le retint pourtant par la manche une seconde et lui demanda de ne plus laisser trois années s’installer entre deux phrases. Il répondit qu’il essaierait. Ce n’était pas une promesse spectaculaire. C’était peut-être, pensa Camille en refermant la porte derrière lui, la première chose honnête qu’ils pouvaient réellement recommencer à construire.
Commentaires ()
Le contraste entre la joie londonienne de Camille et l'abîme parisien qui suit les révélations.
A suivre très vite.
révélation davantage une confirmation, et un peu une résignation… mais je suis sûr qu’elle était nécessaire à l’émancipation future de Camille.
Bravo pour cette douceur dans cessé renouvelée.
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