Chapitre 17 — Sans y penser
Elsa s’aperçut un mardi matin qu’elle avait oublié sa brassière alors qu’elle était déjà dans le métro. La découverte ne fut pas immédiate. Elle avait quitté la chambre sous les toits en retard, les cheveux encore humides, un café brûlant avalé trop vite dans la cuisine de Camille, son sac mal fermé sur une pile de feuilles qui dépassaient. Ce fut seulement lorsque la rame sortit de la station et qu’un courant d’air froid entra par une porte mal jointe qu’elle sentit ses mamelons se durcir sous le tee-shirt. Elle baissa les yeux, surprise, puis passa une main sur sa poitrine comme si elle cherchait quelque chose. Rien. Pas de brassière. Pas même ce petit vêtement qui, quelques mois plus tôt, avait été pour elle une sorte d’armure quotidienne. Son premier réflexe fut presque de descendre à la station suivante, de remonter quatre étages, de la mettre et de repartir. Puis elle vit son reflet dans la vitre noire du tunnel. Il n’y avait rien de scandaleux. Sa poitrine restait minuscule ; le coton marquait seulement davantage ce qu’elle avait passé des années à vouloir effacer. Elle demeura debout, le bras levé vers la barre métallique, et constata avec une curiosité tranquille qu’elle n’avait plus envie de rentrer.
La chose aurait autrefois mérité une décision. Ce matin-là, elle continua simplement jusqu’à l’université. Dans l’amphithéâtre, elle retira son manteau, s’assit entre Inès et Malik et n’y pensa presque plus. Depuis quelques semaines, beaucoup de gestes avaient cessé de demander une permission intérieure. Nina y était pour beaucoup sans avoir jamais essayé de la transformer. Être regardée avec désir par quelqu’un qui connaissait maintenant ses longues jambes, ses épaules maigres, sa poitrine presque absente et même les détails qu’Elsa avait autrefois considérés comme disgracieux avait déplacé quelque chose de profond. Elle ne s’aimait pas soudain avec une ferveur nouvelle ; elle avait simplement cessé de se surveiller à chaque minute. Elle se tenait plus droite. Elle riait sans mettre la main devant sa bouche. Elle répondait aux professeurs. Elle restait après les cours lorsque les autres proposaient un café. Et parce qu’elle semblait enfin disponible au monde, le monde avait commencé à venir vers elle.
Ce changement fut presque plus visible dans les couloirs qu’au miroir. Inès lui gardait une place. Malik lui envoyait les notes lorsqu’elle manquait un cours. Une fille de deuxième année, Clara, l’avait invitée à rejoindre un petit groupe qui travaillait à la bibliothèque le jeudi soir. Deux garçons qu’elle connaissait à peine l’arrêtèrent un jour dans l’escalier pour lui demander si elle venait à une soirée étudiante. Elsa aurait autrefois trouvé une excuse avant même d’avoir compris la question ; elle répondit qu’elle verrait. Le même jour, au café, elle raconta une anecdote si bien que toute la table éclata de rire. Elle resta surprise du son de sa propre voix au milieu des autres. Cette facilité nouvelle lui plaisait. Elle découvrait qu’elle pouvait être grande sans chercher à rétrécir, jolie sans devoir se demander si elle avait le droit de l’être, et visible sans que cela signifie être exposée.
Nina fut d’abord la première à s’en réjouir. Elle la regardait arriver au café entourée d’Inès et Malik avec un sourire moqueur, l’appelait « la célébrité » et prétendait devoir désormais prendre rendez-vous. Elle n’avait pourtant rien d’une fille qui attendait qu’Elsa remplisse toute sa vie. Son propre automne s’accélérait aussi. Quelques jours plus tôt, elle avait envoyé la série Habiter à l’appel à projets de l’université et elle passait des soirées entières à reprendre les contrastes, choisir l’ordre des images, hésiter sur des tirages qu’Elsa aurait été incapable de distinguer. Lorsqu’elle parlait photographie, son visage changeait. Elle devenait plus précise, presque autoritaire, et Elsa aimait la regarder défendre une image qu’un autre étudiant trouvait trop sombre ou expliquer pourquoi un cadrage raté pouvait parfois être meilleur qu’une photo parfaitement propre.
Un vendredi, Nina attendit Elsa devant l’amphithéâtre avec son téléphone à la main et un sourire qu’elle essayait vainement de contenir. Quatre photographies avaient été retenues pour une petite exposition collective de l’université. L’une d’elles était le portrait d’Elsa assise près de la fenêtre de la chambre sous les toits, le grand tee-shirt blanc tombant droit sur son corps, les jambes repliées, le visage tourné vers la lumière. Nina lui montra d’abord le mail, puis demanda aussitôt si elle était toujours d’accord pour que cette image soit montrée. Elsa sentit l’ancienne panique se présenter très brièvement : des inconnus verraient son corps, sa poitrine à peine dessinée sous le tissu, sa façon d’occuper la fenêtre. Puis elle regarda la photographie. Ce qu’elle y vit n’était ni une fille trop maigre ni une poitrine insuffisante. C’était une jeune femme absorbée par quelque chose hors cadre, qui avait oublié l’objectif. Elle répondit oui.
Le soir, Nina voulut fêter la sélection avec deux étudiants qui travaillaient eux aussi sur l’exposition. Elsa les suivit dans un bar près du canal. Pour la première fois, elle entra vraiment dans un monde où Nina n’était pas sa petite amie mais quelqu’un que les autres venaient consulter. On lui demanda quel papier elle avait choisi, comment elle avait obtenu telle lumière, si elle accepterait de photographier une répétition de danse pour l’association culturelle. Nina parla pendant vingt minutes sans chercher le regard d’Elsa pour vérifier qu’elle suivait. Cette autonomie, loin de l’éloigner, la rendit plus attirante encore. Elsa éprouva une fierté étrange lorsqu’un garçon désigna Nina en disant : « C’est elle qui a fait la série des corps. » Elle pensa : oui, c’est elle, avec une possession intérieure qu’elle n’aurait pas osé exprimer.
Plus tard, chez Nina, l’appareil resta sur une étagère. Nina avait pris l’habitude de le poser volontairement lorsqu’elles entraient dans la chambre, comme si elle séparait le regard qu’elle construisait derrière l’objectif de celui qu’elle posait sur Elsa lorsqu’elles étaient seules. Elle embrassa Elsa contre la porte, puis s’arrêta pour lui demander si elle avait vraiment été à l’aise à l’idée de l’exposition. Elsa répondit qu’elle avait eu peur pendant environ huit secondes. Nina rit. « Progrès spectaculaire. » Elsa lui retira son pull en guise de réponse. La suite n’eut rien à voir avec une séance de pose : Nina regardait sans cadre, touchait sans chercher une image, et Elsa aimait précisément savoir que ces deux regards appartenaient à la même personne sans être identiques.
Cette réussite rendit les premières pointes de jalousie de Nina plus difficiles à réduire à un simple besoin d’attention. Nina avait ses propres soirées, ses tirages, des rendez-vous avec le petit groupe de photographie ; il lui arrivait même d’annuler un dîner parce qu’une salle n’était disponible que ce soir-là. Elle ne demandait donc pas qu’Elsa reste constamment auprès d’elle. Ce qui la troublait était autre chose : la sensation que la place qu’elle avait occupée au moment où Elsa commençait à s’ouvrir pouvait devenir moins singulière à mesure que tout le monde découvrait cette nouvelle Elsa. Lorsque Clara posa un soir une main sur le bras d’Elsa en riant, Nina observa le geste plus longtemps que nécessaire. Quand Malik proposa à Elsa de travailler chez lui avec deux autres étudiants, elle demanda immédiatement qui serait là. Les questions restèrent légères d’abord, puis revinrent un peu trop souvent.
Le mercredi, Elsa retrouva Camille à la piscine avec cette humeur nouvelle qui lui donnait envie de tout raconter et de ne rien expliquer. En retirant son pull dans le vestiaire, elle se souvint qu’elle n’avait encore pas mis de brassière ce jour-là. Camille, déjà en train de défaire ses cheveux, le remarqua elle aussi. Elsa le sut non par une remarque mais par le bref arrêt de son regard sur le tee-shirt avant qu’il remonte vers son visage. Ce regard ne ressemblait pas à ceux qu’Elsa surprenait parfois chez des inconnus. Il était plus précis, moins gourmand peut-être, mais aussi moins facile à ignorer. Camille ne dit rien. Elsa retira son tee-shirt, posa le vêtement sur le banc et resta nue jusqu’à la taille le temps de chercher son maillot. Une seconde plus tard, elle releva les yeux. Camille la regardait encore, cette fois franchement, comme si elle venait de découvrir que la jeune femme qui s’était autrefois cachée derrière une brassière noire très serrée n’était plus tout à fait la même.
Elsa sentit une chaleur lui monter au visage, mais elle ne se couvrit pas. Elle trouva son maillot, le déplia, puis le posa près d’elle avant de retirer son pantalon. Le geste était inutilement lent ; elle en eut conscience au moment même où elle le faisait. Ce n’était pas une provocation, du moins elle ne voulait pas se le dire ainsi. C’était plutôt le plaisir de constater qu’elle pouvait rester dans ce vestiaire sans organiser chacun de ses mouvements autour de ce que Camille verrait ou ne verrait pas. Lorsqu’elle se pencha pour retirer ses chaussettes, elle aperçut dans le miroir le regard de Camille descendre vers ses longues jambes, suivre ses hanches étroites et s’arrêter un instant sur ses fesses. Cette fois Elsa fut certaine de ne pas avoir imaginé. Camille se retourna presque aussitôt vers son propre sac.
La séance passa dans une légèreté étrange. Camille corrigeait toujours ses gestes avec la même précision professionnelle, mais Elsa remarqua davantage qu’autrefois la proximité de son corps. Une main contre son omoplate, deux doigts au coude, la paume qui lui faisait comprendre l’orientation du bassin : ces contacts n’avaient rien changé, et pourtant Elsa les recevait autrement maintenant qu’elle savait que Camille pouvait aussi la regarder lorsqu’il n’y avait rien à corriger. À la fin, sous la douche puis au vestiaire, les rôles se renversèrent encore. Camille retira son maillot sans hâte. Elsa regarda sa poitrine libérée du tissu humide, la peau plus claire sous les zones couvertes, la courbe de ses fesses lorsqu’elle se baissa pour attraper sa serviette. Son regard descendit jusqu’au pubis, brièvement mais volontairement. Elle ne cherchait plus à prétendre qu’elle avait vu par accident. Elle profita simplement du fait que Camille ne se cachait pas.
Après la douche vint leur mercredi. Elsa enfila directement sur sa peau un pantalon de toile souple qu’elle avait apporté pour le retour. Camille fit de même avec un jean large. Le geste était maintenant si naturel qu’elles n’en parlèrent pas. Dans la rue, le froid rendait les vêtements plus présents et leur secret presque plus absurde. Elles s’arrêtèrent acheter du pain, puis montèrent à l’appartement. Jean devait rentrer tard. Camille proposa à Elsa de rester dîner. La règle, jusqu’alors, concernait officiellement le trajet de la piscine à la maison. Pourtant aucune des deux ne remonta se changer. Elsa coupa des tomates, Camille prépara des pâtes, et leur jeu continua simplement parce que personne ne décida qu’il devait s’arrêter.
Ce fut au milieu du repas qu’Elsa en prit réellement conscience. Elle était assise face à Camille, en chaussettes, son pantalon de toile directement contre la peau, tandis qu’elles parlaient d’un professeur dont Malik imitait la voix. Camille riait, le coude posé sur la table. Personne ne pouvait savoir ce qu’elles ne portaient pas. L’appartement était calme, la cuisine éclairée d’une lumière jaune, et cette banalité rendait le secret plus intime encore. Camille posa son verre et dit seulement : « On triche un peu. » Elsa comprit immédiatement. Elle demanda où était écrite l’heure de fin du règlement. Camille admit qu’il n’y en avait pas. Elles laissèrent la question ouverte et continuèrent à dîner.
Plus tard, Nina envoya un message demandant si Elsa venait dormir chez elle. Elsa répondit qu’elle était encore chez Camille et qu’elle avait cours tôt le lendemain. Nina renvoya seulement « ok ». Elsa sentit la froideur minuscule de ces deux lettres. Elle n’y vit aucun rapport avec Camille ; Nina aurait répondu de la même façon si elle avait été avec Inès ou à la bibliothèque. Le problème était ailleurs, dans cette nouvelle vie qui s’élargissait autour d’Elsa et dans la peur de Nina d’y perdre une place qu’elle avait cru particulière. Elsa remonta finalement dans sa chambre vers vingt-trois heures. Elle réalisa en retirant son pantalon qu’elle avait passé toute la soirée à respecter leur jeu du mercredi. Elle sourit, puis son sourire disparut en voyant un nouveau message de Nina : « On se voit demain ? J’aimerais qu’on parle un peu. »
Elle s’allongea sans répondre tout de suite. En quelques semaines, elle avait gagné une liberté qu’elle n’avait jamais cherchée aussi clairement : celle de son corps, celle de ses amis, celle de ses soirées. Elle ne voulait pas que cette liberté éloigne Nina. Elle ne voulait pas non plus la rendre à quelqu’un pour rassurer une peur. En bas, Camille riait au téléphone avec Jean qui venait probablement d’appeler. Elsa posa une main sur sa poitrine nue sous le tee-shirt de nuit et pensa, avec une surprise presque amusée, qu’elle ne savait même plus où sa brassière était restée.
Le lendemain, la demande de Nina ne disparut pas. Elle attendait Elsa à la sortie d’un cours, sans colère visible, et proposa un café. Elsa comprit que la conversation qu’elle avait repoussée la veille arriverait de toute façon. Ce qui lui faisait peur n’était pas Nina elle-même, mais l’idée que sa nouvelle liberté puisse désormais devenir un sujet à négocier.
La conversation avec Nina commença mal parce qu’aucune des deux n’avait prévu la phrase qui la déclencherait. Elles s’étaient retrouvées le jeudi en fin d’après-midi dans un café près de l’université. Nina avait commandé pour Elsa avant son arrivée, comme elle le faisait souvent maintenant, et ce geste familier avait presque suffi à rassurer celle-ci. Pendant dix minutes elles parlèrent des cours, de Malik qui avait encore oublié son ordinateur et d’Inès qui organisait une soirée le samedi suivant. Puis Nina demanda simplement combien de personnes seraient là. Elsa répondit qu’elle n’en savait rien, peut-être une quinzaine. « Tous tes nouveaux admirateurs », dit Nina avec un sourire. Elsa entendit la pointe derrière la plaisanterie et lui demanda si elles allaient vraiment recommencer. Nina baissa les yeux vers son café. Elle ne voulait pas recommencer, dit-elle ; elle voulait seulement savoir où elle se trouvait dans cette vie-là.
Elsa aurait voulu répondre quelque chose de simple. Tu es ma copine. Tu comptes plus que les autres. Elle le pensait réellement. Mais Nina poursuivit avant qu’elle ait trouvé les mots. À l’université, tout le monde savait désormais. Inès savait. Malik savait. Clara savait. Même des gens qu’elles connaissaient à peine avaient fini par comprendre. Il ne restait presque qu’une personne à qui Elsa continuait de présenter Nina comme si elle n’existait pas : sa mère. Elsa se raidit immédiatement. Le sujet avait déjà été effleuré plusieurs fois, toujours sans conclusion. Elle n’avait pas décidé de cacher Nina. Elle avait simplement repoussé le moment, parce que l’idée de prononcer les mots au téléphone lui semblait soudain énorme, parce qu’elle ne savait pas comment sa mère réagirait, parce qu’elle voulait choisir le moment et la manière. Nina, qui avait depuis longtemps parlé de ses relations à sa propre famille, avait du mal à comprendre pourquoi ce moment reculait sans cesse.
Elles quittèrent le café sans se disputer vraiment, mais avec une tension qui rendait chaque phrase trop courte. Le soir, Elsa monta dans sa chambre, puis redescendit chercher quelque chose à manger. Camille était dans la cuisine, assise sur le plan de travail avec une tasse de thé. Elle demanda si la journée avait été mauvaise. Elsa répondit qu’elle était fatiguée. Camille ne poussa pas davantage. Cette retenue fit du bien à Elsa. Elle avait envie de parler et refusait en même temps que chaque difficulté devienne immédiatement une confidence. Elles préparèrent deux tartines, ne discutèrent de rien, puis Elsa remonta.
Le lendemain, la situation se compliqua presque par hasard. Nina était dans la chambre sous les toits lorsque le téléphone d’Elsa sonna. Sa mère. Elsa répondit avec la détente habituelle des conversations qui commencent par le temps qu’il fait et finissent par une question sur les cours. Nina, allongée sur le lit, lisait sans écouter. Puis la mère d’Elsa demanda ce qu’elle faisait ce soir-là. Elsa regarda Nina. Elle aurait pu dire son prénom. Elle aurait pu dire : je suis avec ma copine. La phrase était là, presque prête. À la dernière seconde elle répondit : « Je suis avec une amie. » Le silence de Nina fut si complet qu’Elsa le sentit avant même de raccrocher.
Elle posa le téléphone. Nina avait cessé de lire. « Une amie ? » demanda-t-elle. Elsa expliqua immédiatement qu’elle n’avait pas voulu le faire comme ça, prise au dépourvu, au milieu d’une conversation sur les horaires de train. Nina répondit qu’elle comprenait le premier mois, peut-être le deuxième, mais qu’à force elle commençait à se demander si Elsa aurait un jour envie que sa mère sache. « Tout le monde peut me voir t’embrasser à la fac mais ta mère, elle, il faut la protéger ? » La phrase blessa Elsa parce qu’elle était injuste et parce qu’une petite part d’elle comprenait d’où elle venait. Elle répondit trop vite que sa mère n’était pas un public d’amphithéâtre et que Nina n’avait pas le droit de choisir à sa place le moment de cette conversation.
Nina se leva. Elle ne cria pas. Ce fut pire. Elle remit son pull, rangea sa trousse dans son sac et dit qu’elle n’avait jamais demandé à choisir le moment, seulement à ne pas être éternellement transformée en « amie » dès que Paris s’arrêtait. Elsa sentit la colère monter parce qu’elle avait l’impression que tout ce qu’elle avait fait ces dernières semaines disparaissait derrière un seul mot : les mains prises dans la rue, les baisers devant l’université, les nuits ensemble, la brosse à dents chez Nina. « Je ne te cache pas », dit-elle. Nina répondit : « Pas ici. » Puis elle partit.
Le froid qui suivit ne fut pas spectaculaire. Elles ne cessèrent pas de s’écrire, mais les messages devinrent pratiques. « Tu as les notes du cours ? » « Oui. » « Tu vas chez Inès samedi ? » « Je ne sais pas. » Elsa continua de voir ses amis et cette continuité agaça peut-être davantage Nina. Elle riait avec Malik, travaillait avec Clara, accepta finalement la soirée d’Inès. Elle ne faisait rien de mal. Pourtant elle sentait parfois le regard de Nina sur elle lorsque quelqu’un la touchait en parlant ou qu’un garçon s’asseyait trop près. Nina n’était pas seulement jalouse d’une personne précise. Elle était jalouse de la facilité nouvelle d’Elsa, de cette impression que la fille réservée qu’elle avait rencontrée au début de l’année s’ouvrait maintenant à tout le monde.
Elsa elle-même ne savait pas quoi faire de cette popularité naissante. Elle l’aimait. Elle aimait qu’on l’appelle depuis l’autre bout d’un couloir, qu’on lui demande son avis, qu’une soirée se décide autour d’elle. Elle se rendait compte qu’elle mettait de moins en moins souvent une brassière, parfois plusieurs jours de suite. Un matin, elle choisit même un pull fin dont elle savait très bien qu’il ne cacherait pas totalement sa poitrine. Cette décision n’avait rien à voir avec l’envie d’être regardée. Elle ressemblait plutôt à une absence de peur. Quand un garçon de son groupe la fixa une seconde trop longtemps, elle ne se courba pas. Elle soutint son regard jusqu’à ce qu’il détourne les yeux, puis continua à parler à Inès.
Le mercredi, Camille remarqua immédiatement qu’elle était silencieuse. Elles se changèrent dans le vestiaire collectif. Elsa ôta ses vêtements avec la même aisance nouvelle, mais sans l’énergie des semaines précédentes. Camille la regarda enlever son tee-shirt, puis son pantalon. Son regard s’attarda sur la poitrine d’Elsa, sur les mamelons durcis par le froid du vestiaire, et cette fois Elsa le surprit directement. Camille ne détourna pas aussitôt les yeux. Une seconde passa. Puis elle demanda seulement : « Ça va ? » Elsa répondit que oui, puis que non, puis se mit à rire de sa propre contradiction.
Elle raconta la dispute avec Nina pendant qu’elles attendaient leur ligne d’eau. Pas tout. Elle ne parla ni de jalousie ni de Clara ni des autres. Elle dit seulement que Nina voulait qu’elle parle d’elle à sa mère et qu’elle-même ne se sentait pas prête. Camille resta longtemps sans répondre. Lorsqu’elle le fit, ce fut simplement pour dire que Nina pouvait être blessée et qu’Elsa pouvait malgré tout avoir besoin de temps ; les deux choses n’étaient pas obligées de s’annuler. Elle n’ajouta pas ce qu’Elsa devait faire. Cette absence de conseil définitif lui plut.
Après la séance, leur jeu du mercredi reprit. Cette fois Camille avait apporté une jupe longue en maille sombre et, en la sortant de son sac, demanda à Elsa si elle voulait essayer quelque chose. Elles faisaient presque la même taille ; la jupe tomberait différemment sur Elsa, mais elle lui irait. Elsa demanda ce qu’il y avait à essayer. Camille répondit avec un sourire qu’elle avait simplement envie de voir si la règle du mercredi changeait avec un vêtement choisi par l’autre. L’idée était légère, presque puérile. Elsa accepta. Camille lui tendit sa jupe. Elsa, en échange, donna à Camille le pantalon large qu’elle avait prévu pour elle-même. Ni l’une ni l’autre ne remit de sous-vêtement.
Dans le miroir du vestiaire, Elsa observa Camille dans son pantalon. Le tissu dessinait ses hanches plus pleines que les siennes et tombait plus près du corps. Camille, de son côté, regarda Elsa dans la jupe. Son regard descendit de la taille jusqu’aux jambes, remonta, puis s’arrêta sur le mouvement du tissu lorsqu’Elsa fit un pas. « Ça te va mieux qu’à moi », dit-elle. Elsa répondit qu’elle refusait ce genre de générosité uniquement destiné à récupérer un vêtement plus tard. Elles rirent. Pourtant, en sortant de la piscine, Elsa sentit immédiatement que la jupe de Camille ajoutait quelque chose au jeu : elle connaissait ce vêtement, l’avait déjà vu sur son corps, et le sentir maintenant directement contre le sien créait une proximité difficile à réduire à une simple plaisanterie.
Elles rentrèrent à pied. Le froid passait sous le manteau et rendait la laine plus sensible à chaque mouvement. Camille marchait à côté d’elle dans le pantalon d’Elsa. Par moments Elsa surprenait son regard sur la jupe, puis sur son visage. Elle ne savait pas ce que Camille regardait exactement : son propre vêtement, la transformation d’Elsa, ou le secret que toutes deux connaissaient. À l’appartement, elles gardèrent encore leurs tenues pendant le dîner. Le jeu s’étendait désormais sans déclaration officielle. Elsa reçut un message de Nina. « Bonne nuit. » Elle le regarda longtemps avant de répondre la même chose.
Plus tard, dans sa chambre, elle plia soigneusement la jupe de Camille au lieu de la jeter sur une chaise. Elle pensa à sa mère, à Nina et à la phrase qu’elle n’avait pas su prononcer. Le regard de Camille dans le vestiaire lui revint ensuite, sans qu’elle parvienne encore à comprendre la place qu’il prenait dans cette vie devenue si difficile à partager.
Commentaires ()
Ton histoire est un véritable coup de coeur et je souhaiterai qu'elle ne s'arrête jamais...
Brava @EntreDeux , c'est sublime et très excitant d'attendre la suite...😉
Les disputes rendent plus forte les relations, mais il faut savoir aussi lâcher du lest.
Très belle suite. Merci.
Et pourtant Elsa conserve ses deux pôles de coeur.
La vie n'est pas un long fleuve tranquille...
Et tellement écrit ! Continue je t’en prie
Et merci encore
Je souscris totalement à ce que vous énoncez. Je ne pourrais dire mieux !
Merci énormément pour votre plume EntreDeux.