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• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Entre les lignes — Chapitre 7

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Entre les lignes

Chapitre 7

Chapitre 7
La nuit qui suit la cérémonie est une descente aux enfers dont aucun diplôme ne peut me protéger. Le baiser de Noélie, que j'aurais dû chérir comme un nouveau départ, s'est évaporé de ma mémoire, balayé par la puissance dévastatrice de ces quelques mots écrits à la main. Je passe une nuit blanche, prostré sur mon lit, l'exemplaire de la revue ouvert sous la lumière crue de ma lampe de bureau. Je scrute chaque lettre, chaque délié du "N", cherchant à y déceler un indice, une trace de son passage, l'odeur de son encre. Mon esprit est un moteur qui s'emballe dans le vide : comment savait-il pour ma remise de diplôme ? Où était-il caché ? Était-il dans l'amphi, fondu dans la foule, m'observant monter sur l'estrade ?
Dès l'ouverture des bureaux le lendemain matin, je me précipite à l'accueil de la faculté. Ma froideur est revenue, plus tranchante que jamais, masquant l'agitation fébrile qui consume mes nerfs. L'employée me regarde avec surprise, ne comprenant pas pourquoi le major de promotion, censé fêter son titre, revient avec un visage si hagard.
— Hier, un pli a été déposé pour moi. J'ai besoin de savoir qui l'a apporté exactement.
— Oh, Monsieur Dubry... Comme je vous l'ai dit, c'était un coursier. Une société privée, je suppose. Il a juste laissé l'enveloppe en disant que c'était urgent pour vous.
— Quel coursier ? Quelle société ? Avait-il un uniforme ?
— Je ne sais plus vraiment... Il portait un casque, il était pressé. Je crois que c'était une de ces entreprises de livraison rapide à vélo.
Je sors de l'université comme une furie. Je commence une quête obsessionnelle, contactant une à une toutes les agences de coursiers de la ville. Je passe des heures au téléphone, patientant sur des musiques d'attente insupportables, tentant d'expliquer à des secrétaires indifférents que je cherche la trace d'un pli déposé à la faculté de Lettres.
— Nous ne pouvons pas vous donner d'informations sur nos clients, monsieur. Le bordereau de livraison est anonyme si l'expéditeur a payé en espèces. Désolé, nous n'avons aucune trace de livraison à ce nom hier matin.
Chaque appel est un échec, chaque interlocuteur est un mur de plus entre Nans et moi. Je parcours même les rues, interpellant les livreurs à vélo, leur montrant l'enveloppe, mais je ne récolte que des regards perplexes ou agacés. La piste est morte avant même d'avoir commencé. Il a tout prévu. Il a utilisé l'anonymat de la ville pour me faire signe sans se livrer.
Je rentre chez moi, épuisé, les mains vides. Je réalise que Nans joue avec moi comme avec un personnage de ses propres récits. Il m'a donné juste assez d'espoir pour me briser à nouveau. Je fixe le message dans la marge : « Continue d'écrire ». C'est un ordre, une bénédiction et une malédiction tout à la fois. Je suis major de promotion, j'ai Noélie qui m'attend sans doute pour fêter ma réussite, mais je n'ai jamais été aussi seul au monde. Je m'assois à mon bureau, j'ouvre mon manuscrit secret, et je commence à taper, avec une rage renouvelée, les détails de cette poursuite invisible. S'il veut que j'écrive, j'écrirai. Jusqu'à ce que les mots le forcent à sortir de l'ombre.
Malgré l'ombre obsédante de ce message reçu le jour de mon diplôme, la vie, dans sa persévérance brute, finit par reprendre ses droits. Noélie ne lâche rien. Elle est devenue le ciment de mon quotidien, celle qui, par sa simple présence, empêche les murs de ma psyché de s'effondrer. Elle me soutient dans chaque projet, chaque doute, chaque fatigue. Elle est la seule capable de provoquer ce sourire que je croyais perdu à jamais. Petit à petit, je me rapproche d'elle, non pas comme on se rapproche d'une bouée de sauvetage, mais comme on s'attache à une terre ferme après des années de tempête. Elle est mon équilibre, ma joie de vivre retrouvée, celle qui me rappelle que le présent mérite d'être habité.
Les années commencent à défiler, transformant notre complicité en une évidence solide. Je termine mes études, j'obtiens mes premiers contrats de rédaction, puis je commence à publier des récits, des essais et des articles de fond qui rencontrent un succès d'estime. Mon nom commence à circuler dans le milieu littéraire. Je deviens cet auteur sérieux, brillant, un peu distant, que la critique admire pour sa précision chirurgicale et sa profondeur. Aux yeux du monde, je suis un homme comblé. Cinq ans après ce fameux jour du diplôme, je demande Noélie en mariage. C'est une soirée douce, sur les quais de Saône, loin des fantômes de l'université.
— Noélie, tu es celle qui m'a ramené à la lumière. Veux-tu devenir ma femme ?
Elle pleure de joie, elle accepte, et nous construisons une vie faite de tendresse, de voyages et de petits bonheurs simples. Elle devient mon épouse, mon alliée, celle qui partage mon lit et mes petits-déjeuners. Mais derrière cette façade de mari idéal et d'écrivain à succès, je mène une existence clandestine. En cachette, dans le secret de mon bureau, aux heures où Noélie dort ou travaille de nuit à l'hôpital, je continue mon roman. Ce manuscrit, commencé dans la douleur du Master, a grandi avec moi, devenant plus dense à chaque chapitre.
C'est ma cathédrale, mon sanctuaire, le seul endroit où Nans existe encore. Je peaufine chaque scène, je retravaille chaque dialogue de cette romance dramatique. Je pense à lui, encore et toujours. Dans chaque visage d'inconnu, dans chaque odeur de tabac froid, je le cherche. Mais personne ne sait que ce livre est mon histoire. J'ai changé tous les noms, les lieux, les détails trop reconnaissables. Pour le monde extérieur, c'est une fiction, une pure création de l'esprit. Je n'ai jamais parlé de lui à Noélie, ni à personne d'autre. Je garde cette blessure et ce récit intacts, cachés au fond de mon âme comme une relique sacrée.
Les années s'accumulent. Sept ans de plus passent. Douze ans après ce jour fatidique du mois de mai où tout a basculé, celui où il m'a laissé sa lettre et a disparu, je me réveille le jour de mon anniversaire. C'est une date qui me brûle la peau chaque année, me ramenant inévitablement à cette chambre étudiante et à l'odeur de son départ. Je me regarde dans le miroir ; je suis un homme de trente-quatre ans, reconnu, installé. Noélie m'a préparé un petit-déjeuner royal, elle m'embrasse, me souhaite un joyeux anniversaire avec tout l'amour du monde. Mais à l'intérieur de moi, le compte à rebours est terminé. Le livre est mûr.
Ce jour-là, je m'enferme dans mon bureau. J'ouvre le fichier de ce manuscrit que je porte depuis plus d'une décennie. Il est terminé. Il est parfait. C'est l'œuvre de ma vie, celle qui contient toute la vérité de mes vingt ans, travestie en roman. Je prends une grande inspiration et je l'envoie par mail à mon éditeur principal, celui qui me suit depuis mes débuts et qui attend impatiemment mon prochain grand texte. Je n'ajoute aucun commentaire, aucune explication sur l'origine du texte.
Le verdict tombe quelques jours plus tard. Mon éditeur m'appelle, la voix tremblante d'une émotion rare pour un homme aussi blasé par le métier.
— Dorian, j'ai lu ton manuscrit. C'est... c'est au-delà de tout ce que j'espérais. C'est sans aucun doute le meilleur récit que tu aies jamais écrit. C'est d'une puissance émotionnelle terrifiante. On l'édite, c'est une évidence. Ce sera le livre de la rentrée. On va faire un tirage énorme.
Je raccroche le téléphone, le cœur battant à tout rompre. Le livre sur Nans va enfin exister, même sous un masque. Douze ans après, je jette ma bouteille à la mer, anonyme et pourtant si personnelle. Noélie entre dans le bureau, me voyant livide et immobile.
— Tout va bien, mon amour ?
— Oui, Noélie. Mon éditeur est ravi du nouveau manuscrit. Il pense que c'est mon meilleur travail.
Elle m'enlace, fière de moi, me félicitant pour ce nouveau succès. Elle ignore que ce triomphe est le couronnement d'un deuil que je n'ai jamais terminé et que ce "meilleur travail" est le cri de mon cœur pour un autre homme. J'ai réussi. Je suis devenu l'écrivain qu'il voulait. Maintenant, il ne me reste plus qu'à attendre que le livre sorte en librairie, en espérant que, quelque part, Nans reconnaisse les mots que lui seul peut comprendre.
Le travail éditorial commence dans une atmosphère de tension électrique. Pour ma maison d'édition, ce livre est le joyau de la rentrée littéraire ; pour moi, c'est une opération de sauvetage à cœur ouvert. Je deviens, au fil des semaines, d'un perfectionnisme maladif, une force tyrannique qui épuise les correcteurs, les maquettistes et jusqu'à mon éditeur lui-même. Rien n'est assez précis, rien n'est assez pur. Je fais recommencer la mise en page trois fois pour une histoire d'espacement entre les paragraphes, car je veux que le silence sur le papier soit aussi pesant que celui qui a régné dans ma vie pendant douze ans. Mon éditeur finit par s'emporter lors d'une réunion houleuse.
— Dorian, par pitié ! C'est une virgule, une simple virgule ! On ne va pas retarder l'impression pour ça !
— Si cette virgule ne respecte pas le souffle du récit, alors le récit est faux, répliqué-je d'une voix glaciale qui ne souffre aucune réplique. Faites ce que je vous demande. Je ne signerai pas le bon à tirer tant que chaque signe typographique ne sera pas à sa place exacte.
Ils finissent par céder, exaspérés mais fascinés par cette exigence qui frise la folie. Ils ne comprennent pas que je ne peaufine pas un roman, mais que je construis un phare dont chaque éclat doit être réglé pour atteindre une destination précise.
Vient ensuite le moment crucial de la couverture. Je refuse les illustrations abstraites ou les photos de paysages mélancoliques que le service marketing essaie de m'imposer. Je veux quelque chose qui soit un miroir. Après des jours de recherches iconographiques intenses, nous nous arrêtons sur une photographie granuleuse, presque sépia, qui semble avoir capturé un instant d'éternité dans une petite chambre étudiante. On y voit deux jeunes hommes dans un décor qui ressemble trait pour trait à mes souvenirs : l'un est assis sur le bord d'un lit étroit, un carnet à la main, le profil svelte et les cheveux un peu roux ; l'autre est debout près d'une fenêtre étroite, une cigarette à la main, sa silhouette plus charpentée se découpant contre la lumière blafarde d'un après-midi de révisions. La ressemblance avec nous, douze ans plus tôt, est troublante, presque surnaturelle. C'est nous, dans ce huis clos étouffant et magnifique où le temps n'avait pas encore brisé nos espoirs.
Le titre, « Les Vestiges de l'Ombre », s'inscrit en lettres sobres par-dessus cette chambre qui fut notre monde, mais c'est le visuel qui crie notre vérité.
Mais le cœur du réacteur, l'élément pour lequel je me bats avec la dernière énergie, c'est la page de garde. La dédicace. Je passe des nuits entières à peser chaque mot, cherchant la formule qui ne dira rien au public, mais qui sera un coup de poignard dans le cœur de Nans s'il pose les yeux dessus. Je veux que ce soit une bouteille à la mer, un signal de détresse lancé dans le vide des librairies. Après des centaines de brouillons raturés, je l'écris enfin, d'une main tremblante. Sur la première page blanche, juste avant le début du récit, s'étalent ces quelques mots :
— À celui qui m'a appris à lire entre les lignes et à attendre dans le silence. La lettre est enfin devenue un livre, mais l'encre ne remplace pas la peau. Je t'attends toujours au même endroit du texte.
Cette dédicace est un aveu de faiblesse absolue dissimulé dans un triomphe littéraire. C'est ma façon de lui dire que malgré Noélie, malgré les succès, malgré les années, je suis toujours ce jeune homme de vingt ans qui fixe une porte fermée. Mon éditeur trouve cela « mystérieux et élégant », Noélie trouve cela « poétique », mais personne ne perçoit le cri de désespoir qui s'en dégage.
Pendant tout ce processus, je suis d'une humeur exécrable. Je ne dors plus, je ne mange presque plus. Noélie s'inquiète, essaie de me calmer, de me dire que le livre est déjà parfait, mais je la repousse avec une rudesse qui me fait horreur. Je suis obsédé. Je vérifie les épreuves une dixième fois, je harcèle l'imprimeur pour que le grain du papier soit exactement celui que j'ai imaginé. Je veux que ce livre soit un objet physique que l'on ne peut pas ignorer, une présence solide dans le monde, à l'image de ce que Nans représentait pour moi.
— Tu te tues à la tâche, Dorian, me dit Noélie un soir alors que je corrige encore une épreuve à trois heures du matin. Pourquoi ce livre est-il si différent des autres pour toi ? Pourquoi cette obsession du détail ?
— Parce que si je rate un seul mot, tout le sens de ma vie s'effondre, Noélie. Dors, je te rejoins bientôt.
Je mens, encore et toujours. Je ne la rejoindrai pas avant d'avoir l'assurance que le message est prêt à partir. Quand le bon à tirer est enfin signé, je ressens un vide immense, un vertige terrifiant. La bouteille est à l'eau. Le livre va être imprimé à des milliers d'exemplaires. Il va envahir les gares, les aéroports, les petites librairies de province. Quelque part, dans une ville que j'ignore, Nans Janier finira par passer devant une vitrine. Il verra ces deux silhouettes dans cette petite chambre. Il ouvrira la première page. Il lira la dédicace. Et à ce moment-là, peut-être, le silence de douze ans se rompra enfin. J'ai tout donné, j'ai épuisé mon entourage et mes propres forces, mais le phare est allumé. Maintenant, il ne me reste plus qu'à attendre que l'ombre revienne vers la lumière.
Le succès de « Les Vestiges de l'Ombre » est foudroyant, presque indécent. En quelques jours, le livre s'arrache par milliers, porté par une critique unanime qui salue la naissance d'un chef-d'œuvre de la douleur. Je suis projeté dans un tourbillon médiatique épuisant, une tournée de promotion qui me mène aux quatre coins du pays. Ce marathon littéraire ressemble à un pèlerinage sans fin à travers des paysages qui défilent derrière les vitres des trains et des taxis. Je traverse des gares bondées où mon propre visage me regarde depuis les affiches publicitaires, des hôtels aseptisés où je ne dors que d'un œil, et des studios de radio calfeutrés où l'on m'interroge inlassablement sur la part de vérité dans ma "fiction".
À chaque étape, dans chaque ville, de Lyon à Bordeaux, de Lille à Marseille, le rituel est le même. Les libraires m'accueillent avec une déférence nerveuse, préparant des piles de livres qui montent jusqu'au plafond. Les files d'attente s'étirent sur les trottoirs, des centaines de personnes prêtes à attendre sous la pluie ou le soleil pour quelques secondes de mon temps. Je m'installe derrière une table, face à une foule compacte, et je commence par lire un passage. C'est la condition que j'ai imposée à mes éditeurs, un caprice de star que je justifie par le besoin de faire vivre le texte. En réalité, je veux que mes mots résonnent dans l'air avant d'être figés sur le papier, car j'ai toujours l'espoir secret que le son de ma voix serve de signal.
Dans une grande librairie parisienne, sous les lustres imposants et devant des centaines de visages anonymes, j'ouvre mon livre à la page 112. Ma voix est calme, mais chaque syllabe est chargée de douze ans d'attente. Noélie n'est pas avec moi lors de cette tournée ; elle est restée à la maison, retenue par ses gardes à l'hôpital, et c'est peut-être mieux ainsi, car elle ignore que je ne lis pas pour les lecteurs présents, mais pour un fantôme qui ne répond plus. Je commence la lecture du passage le plus intime :
— On ne guérit jamais de la première fois où l'on a compris que l'éternité tenait dans le creux d'une main qui se retire. Je me souviens de l'odeur du tabac froid sur ta veste en jean, de la façon dont le soleil de mai découpait ton profil contre le mur lépreux de notre chambre. Tu m'as laissé des mots comme on laisse des miettes à un oiseau affamé, croyant que cela suffirait à me nourrir pour le reste de mon existence. Mais l'encre est une nourriture stérile. Elle ne remplace pas la chaleur d'un souffle contre ma nuque, ni la certitude de tes pas dans le couloir. Aujourd'hui, je marche dans une ville qui porte ton absence comme une cicatrice mal fermée. Je t'écris depuis le bord du gouffre, espérant que si ce livre tombe entre tes mains, tu y liras ce que je n'ai jamais su dire : je n'ai jamais appris à vivre sans l'ombre que tu projetais sur ma vie. Reviens, non pas pour l'homme que je suis devenu, mais pour le garçon que tu as laissé derrière toi, figé dans le sel de ses larmes.
Un silence de cathédrale retombe sur la salle. Certaines personnes pleurent ouvertement, d'autres baissent les yeux, intimidées par la crudité de cette détresse. Je referme le livre, le regard perdu au loin, ignorant les applaudissements qui finissent par éclater. À chaque lecture, dans chaque ville, je scanne la foule avec une acuité de prédateur. Je cherche cette démarche, cette carrure, ce regard vert qui hante mes nuits. Je regarde les hommes de trente ou quarante ans, j'observe leurs mains, leur façon de se tenir. Mais rien. Les jours défilent, les dédicaces s'enchaînent jusqu'à l'épuisement. Mes doigts sont tachés d'encre, mon poignet est douloureux, et je sombre peu à peu dans un automatisme morne.
Je signe des centaines d'exemplaires sans plus regarder les gens. Les prénoms se mélangent : Sophie, Marc, Thomas, Julie... Je ne suis plus qu'une machine à dédicacer, la tête baissée, les yeux fixés sur la page de garde, mon stylo courant sur le papier avec une précision mécanique. Je n'écoute même plus les compliments, les remerciements ou les questions sur ma technique d'écriture. Je suis une ombre qui signe pour d'autres ombres.
Nous sommes à la fin de la tournée, dans une petite librairie de province au charme désuet, perdue au fond d'une ruelle pavée. La fatigue m'écrase, une lassitude qui semble s'être infiltrée jusque dans mes os. Je dédicace depuis trois heures dans une chaleur étouffante. Les visages défilent comme des ombres chinoises, flous et interchangeables. Je me contente d'attendre le prénom pour l'inscription. Une nouvelle personne s'avance. Je sens une présence plus dense, une rupture dans le rythme de la file. Il se dégage de cet inconnu une odeur qui n'est ni celle du parfum bon marché, ni celle de la pluie de l'après-midi. Une odeur de tabac blond et de cuir ancien, une odeur qui percute mes sens comme un coup de poing.
— C'est pour quel prénom ? demandé-je d'une voix monocorde, le stylo suspendu au-dessus de la page blanche, sans lever les yeux, le dos voûté par la fatigue.
La réponse ne vient pas tout de suite. Il y a un silence, une respiration courte, presque une hésitation. Puis une voix s'élève, basse, éraillée, une voix qui semble sortir des profondeurs de ma propre mémoire, une voix que j'identifierais entre un million d'autres, même après un siècle de silence total.
— Tu peux mettre : pour celui qui est enfin sorti du texte.
Mon cœur s'arrête net. Littéralement. Le temps se fige, la librairie disparaît, le bruit de la foule et les murmures des impatients s'éteignent. Mon stylo s'échappe de mes doigts et roule doucement sur la table avant de tomber sur le parquet. Je connais cette voix. C'est elle qui me murmurait des conseils de lecture dans la pénombre de notre chambre, elle qui riait de mes premières ébauches trop pompeuses, elle qui m'a dit « Je t'aime » avant de m'abandonner à ma propre solitude. Je reste immobile, pétrifié par une peur irrationnelle : l'idée que si je lève la tête, la vision s'évaporera, que ce n'est qu'un tour cruel de mon esprit épuisé par la promo.
Je relève lentement le visage, millimètre par millimètre, dans un effort qui me semble durer des heures. Mes yeux quittent le papier blanc de la page de garde, remontent le long d'une veste en jean élimée dont les manches sont légèrement retroussées, passent par une gorge où bat une artère rapide signe d'une émotion partagée, et s'ancrent enfin dans les siens.
Il est là.
Il est debout devant moi, de l'autre côté de cette table qui nous sépare comme une frontière. Il a vieilli, bien sûr. Quelques rides marquent le coin de ses yeux, sa mâchoire est plus dessinée, plus dure, et ses cheveux sont coupés plus courts qu'à l'époque. Mais c'est lui. C'est Nans. Son regard vert, d'une intensité insoutenable, plonge dans le mien avec une force qui me donne le vertige. Il ne sourit pas. Il me regarde avec une sorte de gravité douloureuse, une mélancolie profonde qui semble refléter la mienne. Il est là, en chair et en os, devant moi.
Fin du chapitre 7.
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