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Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Entre les lignes — Chapitre 14
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Entre les lignes
Chapitre 14
Chapitre 14
Le silence de la forêt devient assourdissant, seulement rompu par le craquement sec des feuilles mortes sous les pas lourds de Nans qui se rapproche de moi. Il s'arrête à moins d'un mètre, son souffle encore court d'avoir marché rapidement depuis sa voiture sur le sentier escarpé. Son regard parcourt mon visage avec une acuité douloureuse, une précision de scalpel cherchant à décrypter les traces de mes larmes que je n'ai pas réussi à effacer totalement malgré mes efforts frénétiques. L'inquiétude qui marque ses traits est si palpable, si physique, que je crois défaillir, mes jambes menaçant de se dérober sous moi avant même d'avoir ouvert la bouche.
— Dorian... murmure-t-il, sa voix vibrant d'une tendresse profonde qui me transperce le cœur de part en part. Qu'est-ce qui se passe ? Ton message... j'ai cru qu'il t'était arrivé quelque chose de grave sur la route. Tu es livide, tu trembles. Dis-moi ce qu'il y a, je t'en prie, ne me laisse pas dans ce vide.
Je reste muet pendant de longues secondes qui semblent durer des siècles, la gorge si serrée par l'angoisse que l'air peine à passer dans mes poumons. Le contraste entre la pureté incandescente de son amour et la nouvelle que je porte en moi comme un venin est une torture psychologique insoutenable. Je prends une grande inspiration qui brûle ma poitrine, mes mains tremblant tellement que je suis forcé de les enfoncer profondément dans les poches de ma veste pour qu'il ne voie pas mon désarroi.
— Nans... quand je suis rentré ce matin... il était sept heures... Noélie m'attendait dans le salon. Elle n'avait pas dormi de la nuit. Elle avait quelque chose à m'annoncer, une chose qu'elle gardait secrète depuis mon départ vendredi après-midi.
Je m'arrête net, le souffle coupé, incapable de poursuivre la phrase. Nans fait un pas de plus vers moi, réduisant l'espace vital entre nous, et pose ses mains larges et chaudes sur mes épaules. Sa chaleur, sa force tranquille, tout ce que j'aime chez lui semble vouloir me protéger d'une vérité qu'il ne soupçonne pas encore.
— Elle sait pour nous ? demande-t-il d'une voix sourde, une voix d'homme prêt à assumer la confrontation, prêt à se battre pour nous deux contre le monde entier.
— Non... non, ce n'est pas ça. C'est bien plus définitif... Nans, il faut que l'on se voit pour que je te le dise en face : elle est enceinte. On va avoir un enfant.
— Non... non, ce n'est pas ça. C'est bien plus définitif... Nans, il faut que l'on se voit pour que je te le dise en face : elle est enceinte. On va avoir un enfant.
Le mot reste suspendu dans l'air glacial de la clairière, comme un verdict irrévocable, une sentence de mort pour nos rêves. Je m'attends à ce que Nans recule d'effroi, qu'il me lâche brusquement, qu'il explose de colère face à ma trahison involontaire ou qu'il s'effondre de désespoir face à ce mur de chair et d'innocence qui vient de se dresser entre nos projets. Mais ce qui se produit sous mes yeux est bien plus bouleversant, bien plus noble que tout ce que j'avais pu imaginer.
Ses mains ne me lâchent pas. Au contraire, elles se resserrent sur mes épaules, m'ancrant dans le sol. Ses yeux s'agrandissent, une lueur étrange et indescriptible y passe, un mélange de choc pur et d'une humanité si vaste qu'elle m'écrase. Le silence dure une éternité, entrecoupé seulement par le sifflement du vent dans les hautes branches. Puis, à ma stupéfaction absolue, un léger sourire, triste, mélancolique mais profondément sincère, apparaît sur ses lèvres.
— Un enfant... répète-t-il doucement, comme pour apprivoiser l'idée. Dorian... c'est... c'est une nouvelle magnifique. Pour toi. Je ne peux pas être en colère contre la vie qui arrive, même si elle vient tout bousculer, même si elle vient tout briser entre nous. Je suis... je suis sincèrement content pour toi, pour cet être qui va naître. Tu seras un père formidable, je le sais depuis toujours.
Cette réaction de pure bonté me brise les côtes. J'aurais préféré qu'il hurle, qu'il me frappe, qu'il me maudisse pour ma fertilité malheureuse. Sa noblesse d'âme est le coup de grâce. Les larmes que j'ai tant essayé de contenir recommencent à couler, plus violemment encore, inondant mon visage. Je me jette contre lui avec la force du désespoir, enfouissant mon visage dans le creux de son cou, respirant avec avidité l'odeur de son pull, cette odeur de bois, de tabac froid et de liberté qui est désormais mon seul véritable foyer sur terre.
— Non, Nans, ne dis pas ça comme si c'était la fin ! ai-je crié contre sa peau, ma voix étouffée par les sanglots qui me secouent. Je voulais être par-dessus tout avec toi ! Je le veux toujours, plus que n'importe quoi au monde ! Cette nouvelle... ça change tout dans ma réalité matérielle, mais ça ne change absolument rien au fond de mon âme. C'est toi que j'aime, Nans. C'est toi que je veux chaque matin à mon réveil. C'est ton visage que je veux voir avant de fermer les yeux. Je ne peux pas te perdre, je ne peux pas retourner dans ce mensonge pour les vingt prochaines années, je n'en aurai pas la force.
Je le serre de toutes mes forces, mes bras l'entourant comme si je pouvais fusionner nos deux corps, nos deux existences pour n'en faire qu'une seule, loin des responsabilités, loin des chaînes morales et des convenances. Je sens son cœur battre avec une puissance sourde contre ma poitrine, un rythme lourd qui tente de calmer l'affolement du mien.
— Je trouverai une solution, Nans. Je te le jure sur ma vie, sur mon sang. Je ne sais pas encore comment faire, je ne sais pas quel prix exorbitant je devrai payer à la société et à ma conscience, mais je ne laisserai pas cet amour s'éteindre à cause d'un timing cruel du destin. On trouvera un moyen de s'appartenir, d'avoir notre espace à nous, notre vérité loin des regards. Je ne t'abandonnerai pas, je ne peux plus vivre sans toi.
Nans m'entoure de ses bras puissants, me berçant presque au milieu de cette clairière indifférente à notre drame. Il pose son menton sur le sommet de ma tête, et je sens ses propres larmes, lourdes et chaudes, mouiller mes cheveux roux. Son calme, sa capacité à accepter l'inacceptable pour mon bien, est une forme de courage qui me dépasse totalement.
— On est liés maintenant, Dorian. Bien plus que par des mots, bien plus que par ce week-end volé au temps. Cet enfant fera partie de toi, il aura tes yeux, ton esprit, et puisque tu fais partie de moi, il fera d'une certaine manière partie de notre histoire aussi. On va apprendre à naviguer ensemble dans cette tempête. Je ne m'en irai pas, Dorian. Je ne te laisserai pas affronter ça seul. Je serai là, dans l'ombre s'il le faut, dans les silences, mais je ne te lâcherai jamais la main.
Nous restons ainsi pendant une durée indéterminée, deux silhouettes enlacées sous le ciel gris, cherchant désespérément la force de supporter l'insupportable. Je lui répète encore et encore, comme une litanie, que c'est lui mon unique amour, que Noélie porte peut-être mon enfant mais que c'est lui qui porte mon cœur entre ses mains. Chaque baiser que nous échangeons ici, sous la protection des trois chênes, est à la fois une promesse de résistance acharnée et une prière désespérée vers un avenir qui nous semble barré.
L'après-midi décline, les ombres s'allongent inexorablement sur le sol moussu, nous rappelant que le temps presse et que je dois bientôt rentrer chez moi, reprendre mon masque et jouer la comédie du bonheur domestique devant Noélie. Mais pour l'instant, dans ce cercle de bras, dans cet aveu de fidélité absolue malgré l'obstacle le plus grand qui soit, nous décidons que rien, absolument rien, pas même la naissance d'une vie nouvelle, ne pourra tuer ce qui est né entre nous il y a dix ans et qui vient de renaître avec la force d'un ouragan.
Le soleil finit de disparaître derrière la ligne sombre de la forêt, et avec lui, la dernière illusion de ma liberté. Je quitte Nans dans la clairière, le laissant seul avec sa noblesse d'âme et sa peine immense. Durant tout le trajet de retour, je sens une brûlure sur mes lèvres, une marque invisible mais indélébile de nos derniers baisers. Ma peau est encore imprégnée de son odeur, ce parfum de bois et d'homme qui est mon seul oxygène, alors que je m'apprête à retourner dans l'étouffante atmosphère de ma vie conjugale.
Je gare la voiture devant la maison. Les fenêtres brillent d'une lumière chaude et accueillante, une mise en scène du bonheur qui me donne des frissons. Je prends une minute entière pour respirer, pour lisser mes traits, pour enterrer mon agonie au plus profond de moi. Je dois redevenir l'autre. Je dois redevenir le Dorian qu'elle croit connaître.
Quand je pousse la porte, l'odeur du dîner m'assaille. Noélie est là, rayonnante, le visage transfiguré par une sérénité nouvelle. Elle vient vers moi, un sourire aux lèvres, et m'enlace avec une ferveur qui me fait horreur. Je me laisse faire, automate sans âme, tandis que mon esprit hurle encore le nom de Nans.
— Ta marche t'a fait du bien ? Tu as l'air... apaisé, dit-elle en me fixant avec une tendresse infinie.
— Oui, l'air de la forêt est toujours salvateur, mens-je, chaque mot étant une pierre de plus sur mon propre tombeau.
— Oui, l'air de la forêt est toujours salvateur, mens-je, chaque mot étant une pierre de plus sur mon propre tombeau.
Le dîner est un supplice de chaque instant. Elle parle de chambre d'enfant, de berceau, de la liste de naissance qu'elle a commencé à ébaucher sur sa tablette. Elle me demande mon avis sur des couleurs de peinture — lin ou vert amande — alors que je ne rêve que du vert sombre des yeux de Nans dans la pénombre. Je réponds par des monosyllabes, je hoche la tête, je joue mon rôle avec une perfection qui me dégoûte.
Puis, alors que nous nous installons sur le canapé pour terminer la soirée, le moment que je redoute le plus arrive. Noélie s'assoit tout près de moi, prend ma main droite et la guide lentement, avec une solennité presque religieuse, vers son ventre.
— Pose ta main là, Dorian. C'est encore tout petit, mais il est là. Notre bébé est là.
Sous ma paume, le tissu de son pull est doux, et la chaleur de sa peau traverse les couches de vêtements. Je sens la souplesse de son ventre, encore plat, qui cache pourtant ce futur inévitable. C'est un contact électrique, mais d'une électricité qui me glace le sang au lieu de m'enflammer. Je réalise avec une acuité terrifiante que sous ma main bat une vie qui va me lier à cette femme et à cette maison pour toujours. C'est l'ancre qui me retient au port alors que mon cœur a déjà pris le large.
— Tu sens ? murmure-t-elle, les yeux mouillés d'émotion. C'est nous, Dorian. C'est l'aboutissement de tout ce qu'on a traversé.
Je ne sens rien d'autre qu'un immense vide et le souvenir lancinant des mains de Nans sur mes hanches quelques heures plus tôt. Je regarde Noélie, je vois son espoir, sa foi absolue en notre avenir, et je me sens comme un meurtrier. Je suis l'assassin de son rêve, car même si ma main repose sur son ventre, mon âme est restée dans la clairière, enlacée à un homme qu'elle ne connaîtra jamais.
Je reste là, immobile, ma main prisonnière de la sienne sur ce ventre qui devient ma cellule. Je ferme les yeux un instant et je revois le visage de Nans quand il m'a dit qu'il m'attendrait. Je me promets, dans le secret de mon esprit, que ce bébé aura tout mon soin, mais que mon cœur n'appartiendra jamais à ce décor.
— Oui, Noélie. Je sens, dis-je d'une voix que je force à ne pas trembler.
Le pacte secret est scellé dans ce contact forcé. Je vais jouer le père, je vais jouer l'époux, je vais peindre cette chambre en vert amande et je vais assister aux échographies. Mais chaque nuit, quand le silence retombera sur cette maison, je m'évaderai vers la forêt. Je trouverai la solution que j'ai promise à Nans. Je ne laisserai pas cette innocence tuer mon amour, même si je dois vivre deux vies jusqu'à l'épuisement.
Le temps s'écoule avec une lenteur monotone, chaque jour ajoutant une strate de mensonge à mon existence. Deux mois ont passé depuis cette découverte bouleversante dans mon salon, deux mois durant lesquels j'ai appris à porter mon masque de futur père avec une habileté qui m'effraie. Noélie entre désormais dans son quatrième mois de grossesse ; son ventre s'est arrondi, devenant une réalité physique et tangible que je ne peux plus ignorer, une frontière de chair entre mon passé et mes désirs. Je l'accompagne aux examens médicaux, je souris devant les clichés d'échographie en noir et blanc, mais mon esprit reste une citadelle assiégée.
Ce lundi, un appel de mon éditeur vient briser cette routine étouffante. Le manuscrit est prêt, mais il reste des détails cruciaux à régler : il faut encore revoir la mise en page de certains chapitres et choisir définitivement la couverture qui illustrera notre histoire. Il insiste pour que je monte à la maison mère, à Paris, ce jeudi soir. Pour faciliter les séances de travail qui s'annoncent denses le vendredi toute la journée, la maison d'édition me paye une nuit dans un hôtel de charme.
Dès que je raccroche, une décharge d'adrénaline me traverse le corps. L'idée d'aller à Paris seul, de passer une nuit dans cette ville immense entouré de la solitude de mes pensées, m'est insupportable. J'appelle Nans immédiatement. Ma voix tremble d'excitation et d'une certaine forme d'appréhension.
— Nans... j'ai une opportunité. Je dois monter à Paris ce jeudi soir pour le livre. L'éditeur me paye la nuit d'hôtel pour qu'on puisse travailler le vendredi. Viens avec moi. Je t'en prie, ne me laisse pas faire ce voyage seul, j'ai besoin que l'on se voie ailleurs qu'ici.
À l'autre bout du fil, le silence est bref. Nans ne travaille pas sur des chantiers physiques ; il est rédacteur pour un journal de la région, et son emploi du temps dépend de ses articles.
— Paris ? Ce jeudi ? Laisse-moi vérifier mon planning au journal, Dorian. Il faut que je voie avec ma rédaction si je peux boucler mes textes à distance. Je te redis ça dans la journée, mais normalement, il n'y a aucun souci, je m'arrangerai.
Le cœur battant, je prépare mon excuse auprès de Noélie. Je lui explique que la maison d'édition veut m'avoir sur place dès le jeudi soir pour une réunion préparatoire et que tout sera pris en charge. Elle comprend parfaitement, elle m'encourage même, heureuse de voir que mon roman suscite une telle attention. La culpabilité me pince le ventre quand elle pose sa main sur son ventre arrondi en me souhaitant bon voyage, mais l'appel de Nans est un aimant trop puissant.
Dans l'après-midi, la confirmation tombe sur mon écran : Nans vient. Soulagé, je m'empresse de lui acheter et de lui envoyer ses billets de train. Quand il proteste par message en disant qu'il peut payer son billet, je coupe court immédiatement.
— Non, Nans. C'est moi qui te demande de m'accompagner, c'est moi qui ai besoin de ta présence pour tenir le coup. C'est pour te remercier de m'accompagner et de me soutenir malgré la situation. Ce n'est pas à toi de payer ton billet, c'est la moindre des choses.
Jeudi arrive enfin. Le trajet en train vers la capitale est une parenthèse de félicité pure. Assis côte à côte dans le ronronnement du wagon, nous regardons le paysage défiler à toute allure, nos mains se cherchant et se frôlant sous une veste posée sur nos genoux communs. Arrivés à Paris, l'agitation fébrile de la ville nous enveloppe. Nous prenons un taxi jusqu'à l'hôtel. C'est un établissement magnifique, aux couloirs feutrés.
Dès que la porte de la chambre d'hôtel se referme derrière nous, le poids des deux derniers mois semble s'évaporer. Nous posons nos affaires à la hâte sur la moquette épaisse. La chambre est élégante, avec un grand lit aux draps d'un blanc éclatant. Nans se tourne vers moi, son regard brûlant d'une intensité que je n'avais pas revue depuis nos larmes dans la clairière. Sans un mot, il m'attire vers le lit. Nous nous retrouvons sur le matelas moelleux, nous embrassant avec une faim dévorante, une urgence qui me fait monter les larmes aux yeux. C'est un baiser de retrouvailles, long et désespéré, où nos langues se redécouvrent.
— On est là, Dorian. On est enfin seuls, murmure-t-il contre mes lèvres en me serrant contre lui.
Nous restons allongés ainsi un long moment, simplement à nous tenir, à sentir le souffle de l'autre. Mais la faim nous rappelle à l'ordre. Nous nous changeons pour aller au restaurant de l'hôtel. Nans est superbe, sa carrure imposante mise en valeur par sa tenue de ville.
En sortant de la chambre, une sensation de liberté grisante m'envahit. Ici, à Paris, personne ne nous connaît. Je ne suis pas l'écrivain de province dont on surveille la moralité, je ne suis pas le futur père, je ne suis pas le mari de Noélie. Je suis juste un homme avec l'homme qu'il aime. En traversant le hall luxueux pour rejoindre la salle de restaurant, je fais quelque chose que je n'ai jamais osé faire dans notre région : je prends la main de Nans. Je lace mes doigts fermement dans les siens et je marche la tête haute, fier.
— Une table pour deux, s'il vous plaît, demandé-je au maître d'hôtel avec une assurance qui me surprend moi-même.
On nous installe à une table nappée de blanc. Le dîner commence, mais malgré le cadre idyllique, le sujet qui nous hante finit par s'inviter entre les plats.
— Comment tu te sens, Dorian ? Vraiment ? Avec l'enfant qui arrive, avec Noélie qui en est à son quatrième mois ? demande Nans en plongeant ses yeux dans les miens.
Je soupire, triturant ma serviette.
— Je fais ce qu'il faut, Nans. Je joue mon rôle... mais c'est dur. Chaque jour est un combat pour ne pas hurler la vérité. Et toi... qu'est-ce que tu en penses vraiment de tout ça ? Sois honnête, je t'en prie. Est-ce que tu m'en veux au fond de toi ?
Nans me regarde avec une gravité mêlée d'une infinie tendresse. Pour me montrer qu'il ne m'en veut pas, qu'il accepte ce destin cruel sans amertume envers moi, il fait un geste d'un courage inouï. Il se lève lentement, se penche par-dessus la table et, devant tous les autres clients et le personnel du restaurant, il m'embrasse passionnément sur la bouche. C'est un baiser public, une affirmation de nous face au monde.
— Je t'aime, Dorian. C'est tout ce que je pense. Le reste n'est que du bruit, dit-il en se rasseyant sous quelques regards surpris qu'il ignore superbement.
Le reste du repas se déroule dans une communion parfaite, nos mains ne se lâchant presque plus sur la table. À la fin du dîner, nous repartons vers la chambre, le cœur léger et le corps brûlant de désir, portés par cette liberté parisienne.
La porte de la chambre se referme sur le monde extérieur, le verrouillant derrière nous. Dans le silence feutré de cette alcôve parisienne, l'air semble brusquement se raréfier, chargé d'une tension électrique accumulée durant deux mois de frustration et de secrets. Nous ne faisons pas un pas de plus vers l'intérieur de la pièce que Nans me plaque contre le bois froid de la porte.
Ses mains encadrent mon visage, ses pouces caressant mes pommettes avec une ferveur presque sauvage, tandis que ses yeux sondent les miens, y cherchant chaque trace de l'homme qu'il aime.
Il m'embrasse, et ce n'est plus la tendresse du restaurant. C'est une dévotion charnelle, une collision de souffles et de langues qui cherchent à effacer le temps, la distance, et ce ventre qui s'arrondit ailleurs. Je gémis contre ses lèvres, mes doigts s'accrochant désespérément à ses épaules larges, déchirant presque le tissu de sa chemise. Nous nous déshabillons dans une hâte fiévreuse, nos vêtements jonchant le sol comme les vestiges d'une vie que nous refusons ce soir.
Lorsque nos peaux se touchent enfin, intégralement, le choc thermique est tel que j'en ai le vertige. La chaleur de Nans est mon seul nord. Il me guide vers le grand lit, me poussant doucement pour que je m'allonge sur les draps d'un blanc virginal. Il se place au-dessus de moi, son corps puissant et musclé pesant sur le mien, m'ancrant dans la réalité de l'instant. Ses mains parcourent chaque centimètre de mon torse, s'attardant sur mes hanches, descendant le long de mes cuisses avec une lenteur calculée qui me fait frissonner.
— Je t'ai tellement rêvé, Dorian... murmure-t-il, sa voix n'étant plus qu'un grognement rauque près de mon oreille.
Il descend le long de mon corps, ses lèvres déposant des baisers brûlants sur mon sternum, mon ventre, mes hanches. Il prend son temps, explorant chaque recoin de ma peau comme s'il voulait en réapprendre la géographie. Lorsqu'il me prépare, ses doigts sont d'une douceur infinie, contrastant avec la force qui émane de lui. Je bascule la tête en arrière, les yeux clos, mon souffle se transformant en une litanie de gémissements saccadés. Je sens l'humidité, la chaleur, et cette attente insoutenable qui fait pulser mon sang dans mes tempes.
Il se redresse, saisit mes jambes pour les ramener contre son torse, m'ouvrant totalement à lui. Le contact initial est une explosion. Il pénètre en moi lentement, avec une précaution amoureuse, ses yeux ne quittant jamais les miens. Je vois sa propre douleur de plaisir, cette tension sur ses traits qui témoigne de l'effort qu'il fait pour ne pas perdre le contrôle. Je m'agrippe à ses avant-bras, mes ongles s'enfonçant dans sa peau, tandis que je l'accueille, me laissant combler par cette présence qui me manquait jusqu'à l'agonie.
Le rythme s'installe, d'abord lent et profond, chaque mouvement étant une caresse interne qui me fait perdre pied. Nans se penche pour m'embrasser, sa langue suivant le rythme de ses reins. C'est une danse parfaitement synchronisée, une communion de deux êtres qui se connaissent par cœur. Je sens mon corps se cambrer, cherchant plus de lui, plus de cette friction divine. Il accélère, ses coups de boutoir devenant plus vigoureux, plus assurés. Le bruit de nos corps qui s'entrechoquent, nos respirations qui s'accélèrent en une seule symphonie haletante, tout contribue à créer une bulle impénétrable.
Il me fait basculer sur le côté, une de mes jambes relevées sur sa hanche, pour une pénétration plus latérale, plus intime encore. Cette position nous permet de nous regarder, de nous toucher le visage, de nous murmurer des mots incohérents d'amour et de manque. Ma main descend entre nous, cherchant mon propre plaisir, mais il l'attrape et la plaque sur le matelas, voulant être celui qui m'offre tout, celui qui me mène jusqu'au bout.
— Regarde-moi, Dorian... Regarde qui est là pour toi, souffle-t-il.
La tension monte, irrésistible. C'est une vague de fond qui part de nos centres nerveux et irradie dans chaque membre. Je sens mes muscles se crisper, mon dos se creuser. Nans change de position une dernière fois, me mettant à genoux, mon front appuyé contre les oreillers. Il me prend par-derrière, ses mains agrippant mes hanches avec une possession brutale. Dans cette position, il m'atteint plus profondément que jamais. Chaque mouvement est une décharge électrique. Je crie son nom, sans retenue, sans peur d'être entendu, ma voix se brisant dans le luxe silencieux de la chambre.
La jouissance arrive comme un ouragan. Je sens les parois de mon corps se contracter autour de lui dans un spasme rythmique et violent. Au même moment, la chaleur de son propre plaisir m'envahit, inondant mon être. Je m'effondre sur le lit, vidé, tremblant de tous mes membres, tandis que Nans se laisse tomber sur moi, son poids étant la plus belle des couvertures. Nous restons ainsi, soudés par la sueur et le plaisir, nos cœurs battant à l'unisson contre le matelas. L'orgasme est si puissant qu'il laisse derrière lui un silence sacré, une paix que je n'avais pas ressentie depuis deux mois.
Nous avons gagné cette nuit. Nous avons arraché ce moment au destin. Dans cette chambre d'hôtel, sous les toits de Paris, l'enfant, Noélie et le futur n'existent plus. Il n'y a que la vérité de nos corps entrelacés et la certitude que, peu importe les épreuves, cette connexion-là est indestructible.
Fin du chapitre 14.
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