Réel
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Entre les lignes — Chapitre 3
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Entre les lignes
Chapitre 3
Chapitre 3
Le premier soleil de l'année s'immisce par les fentes du store, jetant des lames de lumière pâle sur le désordre de ma chambre étudiante. Je m'éveille lentement, enveloppé dans une chaleur qui n'appartient qu'à nous. Nans est toujours là, une ancre solide dans le tangage de mes pensées. Il est réveillé, je le sens à sa respiration, mais il ne bouge pas. Il est allongé sur le côté, m'observant avec une douceur si limpide qu'elle m'intimide.
Ses mains, d'ordinaire si agitées, parcourent mon bras avec une lenteur infinie. Du bout de l'index, il trace les constellations de taches de rousseur sur mon épaule, comme s'il reliait des points sur une carte secrète. Ses doigts s'attardent ensuite sur ma tête, m'ébouriffant doucement avant de lisser une mèche sur mon front.
— Bonne année, Dubry, murmure-t-il, sa voix encore plus grave et éraillée par le sommeil que d'habitude.
— Bonne année, Nans.
— Bonne année, Nans.
Je me tourne un peu plus vers lui. Le lit de 90 cm nous oblige à cette promiscuité totale, mais ce matin, je n'ai pas envie de me dégager. La tendresse qui émane de lui est physique, presque palpable. Il rapproche son visage du mien et pose son nez contre le mien, un geste de complicité silencieuse qui fait battre mon cœur à un rythme stupide.
— Tu te souviens de hier soir ? je demande, ma voix à peine plus haute qu'un souffle.
Il ferme les yeux une seconde, un petit sourire étirant le coin de ses lèvres, mais il ne répond pas tout de suite. Il continue son exploration, sa main descendant maintenant vers ma nuque pour me masser doucement la base du crâne.
— De quoi ? Du punch imbuvable ou du fait qu'on a failli finir congelés sur les pentes ?
— Je te parle de la danse, Nans. De la façon dont on était... dont tout le monde nous regardait.
— Je te parle de la danse, Nans. De la façon dont on était... dont tout le monde nous regardait.
Sa main s'immobilise un instant sur ma nuque. L'atmosphère, jusqu'ici légère et cotonneuse, semble se durcir imperceptiblement. Il rouvre les yeux, mais leur éclat s'est teinté d'une distance que je connais trop bien. C'est le signal du retrait.
— Les gens regardent toujours quand ils n'ont rien de mieux à faire, Dorian. On s'en fout, non ? Tiens, d'ailleurs, t'as vu l'heure ? On va rater le petit-déjeuner si on reste à philosopher sur des pas de danse ratés.
Il se redresse brusquement, brisant le contact physique qui m'enchaînait à lui. Le vide qu'il laisse est glacial. Il attrape son tee-shirt qui traîne au pied du lit et l'enfile d'un geste sec, détournant ostensiblement le regard.
— Nans, attends. On ne peut pas faire comme si...
— Comme si quoi ? Il m'interrompt en fouillant dans son sac à dos. Comme si on s'était amusés ? On s'est amusés, Dubry. Point. Allez, lève-toi. Je parie qu'il reste encore un peu de ce café infâme dans ton placard.
— Comme si quoi ? Il m'interrompt en fouillant dans son sac à dos. Comme si on s'était amusés ? On s'est amusés, Dubry. Point. Allez, lève-toi. Je parie qu'il reste encore un peu de ce café infâme dans ton placard.
Je le regarde faire, le cœur lourd. Il est de nouveau l'anguille, celui qui glisse entre les doigts dès qu'on essaie de nommer les choses. Pourtant, alors qu'il se dirige vers la bouilloire, il s'arrête net. Il revient vers moi, s'assoit sur le bord du lit et, sans rien dire, il attrape ma main. Il la serre fort, très fort, pendant quelques secondes, ses yeux plongeant dans les miens avec une intensité qui dément sa désinvolture de façade.
— T'es trop sérieux, Dorian. C'est ça ton problème. Profite de la chaleur tant qu'elle est là, arrête de vouloir savoir d'où vient le courant d'air.
Il lâche ma main, me donne une petite tape amicale sur le genou, puis se lève pour de bon. Le bruit de l'eau qui bout remplace le silence chargé de tout à l'heure. Je reste assis, seul dans mes draps froissés, observant sa silhouette qui s'affaire devant le bureau.
Il prépare deux tasses, chante un vieux morceau de rock à mi-voix, et revient me poser ma dose de caféine sur la table de nuit. Au passage, il me caresse les cheveux une dernière fois, un geste furtif mais d'une tendresse déchirante, avant de s'éloigner pour de bon vers la fenêtre.
— Regarde cette lumière, Dorian. C'est une belle journée pour ne rien faire d'important.
Je bois mon café en silence, conscient que nous venons de remettre les masques. On est de nouveau les complices, les meilleurs potes, les inséparables. Mais sous la surface, je sens que le glacier a craqué. Il peut détourner la conversation autant qu'il veut, je sais ce que j'ai ressenti dans ses bras sur ce parquet qui grinçait. Et je sais, au fond de moi, que lui aussi s'en souvient, même s'il préfère mourir que de l'admettre à voix haute.
La rentrée de janvier amène avec elle un froid sec qui semble figer les sentiments dans une attente insupportable. Mais pour Nans, c'est le signal d'un renouveau qui me prend de court.
Tout commence par une silhouette, une fille de notre TD de linguistique, Sarah. Elle est tout ce que je ne suis pas : solaire, bruyante, et d'une aisance désarmante.
Très vite, le duo que nous formions sur les bancs de la fac devient un trio instable. Je les regarde rire ensemble à la cafétéria, et chaque éclat de voix de Sarah me fait l'effet d'une griffure. Nans semble emporté par cette nouveauté, par cette légèreté qu'elle lui offre. Pourtant, malgré Sarah, malgré leurs déjeuners et leurs sorties, Nans ne change pas ses habitudes nocturnes. Chaque soir, vers vingt-deux heures, j'entends le frappement familier contre la porte de ma chambre étudiante.
Il entre, jette son sac, et s'affale sur mon lit comme s'il ne l'avait jamais quitté.
— Elle est sympa, Sarah, non ? me lance-t-il un soir, les mains derrière la tête. Elle a une théorie incroyable sur les racines indoeuropéennes.
— Passionnant, Nans. Je suis sûr que c'est pour ses théories linguistiques que tu passes tes après-midis avec elle.
— Passionnant, Nans. Je suis sûr que c'est pour ses théories linguistiques que tu passes tes après-midis avec elle.
Je reste le nez plongé dans mon dictionnaire, les muscles de ma mâchoire si contractés que j'ai mal aux dents. Je ressens une brûlure sourde dans la poitrine, une aigreur que je mets sur le compte de la fatigue ou du café trop fort.
— Jaloux, Dubry ? lance-t-il avec ce petit rire moqueur qui me rend fou. Tu fais une tête de six pieds de long dès qu'on prononce son prénom.
— Je ne suis pas jaloux. Je trouve juste que tu perds ton temps. On a des partiels dans trois semaines et tu passes ton temps à faire le joli cœur.
— Le joli cœur... Répète-t-il en s'esclaffant. Tu parles comme un vieux bouquin de morale, Dorian. C'est rafraîchissant.
— Je ne suis pas jaloux. Je trouve juste que tu perds ton temps. On a des partiels dans trois semaines et tu passes ton temps à faire le joli cœur.
— Le joli cœur... Répète-t-il en s'esclaffant. Tu parles comme un vieux bouquin de morale, Dorian. C'est rafraîchissant.
Il se lève, s'approche de mon bureau et pose sa main sur ma nuque. Ses doigts sont chauds, et le contact est si familier qu'il me donne envie de hurler. Comment peut-il me toucher comme ça, avec cette tendresse de propriétaire, après avoir passé la journée à tenir la main d'une autre sous les tables de la bibliothèque ?
— Allez, arrête de bouder. Elle n'est pas là, là. C'est juste nous.
Il s'installe à côté de moi sur la chaise étroite, nous forçant à nous coller. Je sens son épaule contre la mienne, et cette odeur de tabac mêlée à un parfum de femme que je ne connais pas. C'est ce détail qui m'achève. Je me dégage brusquement, me levant pour aller vers le placard.
— T'as pas besoin de venir ici tous les soirs, Nans. Va dormir chez elle si tu l'aimes tant.
Il s'arrête de rire. Ses yeux verts me fixent avec une intensité soudaine, cherchant la faille derrière mes lunettes et mon air renfrogné. Le silence s'installe, lourd, chargé de tout ce qu'on ne dit pas. Puis, un sourire lent étire ses lèvres. Il a compris quelque chose que je refuse encore de voir.
— Tu sais bien que je ne dors bien qu'ici, Dorian. Son lit est trop grand, on s'y perd.
Il se lève à son tour, réduit l'écart entre nous dans l'espace exigu de la chambre. Il pose ses mains sur mes bras, une prise ferme qui m'oblige à le regarder en face.
— Sarah, c'est... c'est pour le bruit. Pour faire comme tout le monde. Mais le silence, y'a qu'avec toi que je l'aime.
Il ne m'embrasse pas, il ne franchit jamais cette ligne, mais il approche son visage du mien jusqu'à ce que je sente son souffle. Ses pouces caressent le tissu de mes manches. C'est cruel. C'est d'une cruauté sans nom de me garder ainsi à sa portée tout en s'affichant avec une autre.
— Tu te fais du mal pour rien, Dubry.
— C'est toi qui me fais du mal, Nans.
— Moi ? Je te donne tout ce que je peux.
— C'est toi qui me fais du mal, Nans.
— Moi ? Je te donne tout ce que je peux.
Il me lâche, commence à se déshabiller mécaniquement pour la nuit. On finit en sous-vêtements. On se glisse dans le lit de 90 cm. Malgré ma colère, malgré cette jalousie que je persiste à appeler de l'agacement, je ne le repousse pas quand il vient se caler contre mon dos. Il passe son bras autour de ma taille, sa main se posant sur mon ventre, et il soupire de bien-être.
— T'es toujours aussi chaud, Dorian. C'est ma seule certitude en ce moment.
— Je ne suis pas ton chauffage d'appoint, Nans.
— Si, t'es bien plus que ça. Mais t'es trop têtu pour l'admettre.
— Je ne suis pas ton chauffage d'appoint, Nans.
— Si, t'es bien plus que ça. Mais t'es trop têtu pour l'admettre.
Il serre sa prise, me forçant à me détendre contre lui. Je reste éveillé dans le noir, sentant son cœur battre contre mes omoplates. Je déteste Sarah. Je déteste la façon dont il joue avec nous deux. Mais alors qu'il s'endort, sa main serrant la mienne avec une force presque désespérée, je réalise que je suis incapable de partir. Le vide de son absence est bien pire que la douleur de sa présence partagée.
Une heure plus tard, il murmure dans son sommeil un mot que je n'arrive pas à identifier. C'est peut-être son nom à elle, ou peut-être le mien. Je ferme les yeux, espérant que la nuit effacera l'image de lui riant au soleil, pour ne garder que cette étreinte clandestine dans la pénombre de ma chambre étudiante.
La situation devient intenable au milieu du mois de février. Le ciel de Lyon est d'un gris d'acier et l'atmosphère au sein de notre petit groupe de Lettres est devenue électrique. Sarah n'est pas stupide ; elle possède cette intelligence émotionnelle qui me fait cruellement défaut. Elle voit les regards, les silences, et surtout, elle voit Nans quitter la bibliothèque chaque soir à la même heure pour me suivre, comme aimanté, vers ma résidence étudiante.
Un après-midi, alors que Nans est parti rendre un ouvrage au sous-sol de la bibliothèque, elle s'assoit brusquement en face de moi. Elle ne sourit pas. Ses yeux fouillent les miens avec une acuité qui me donne envie de disparaître sous la table.
— Dorian, il faut qu'on parle. Et pas de linguistique.
— Je t'écoute, murmuré-je en refermant mon classeur, le cœur commençant déjà à cogner contre mes côtes.
— Qu'est-ce qu'il y a entre vous deux ? Et ne me sors pas le couplet sur l'amitié fusionnelle, je ne suis pas née de la dernière pluie. Pourquoi il ne me regarde jamais comme il te regarde ? Pourquoi il a toujours besoin de ton approbation avant de prendre une décision ?
— Je t'écoute, murmuré-je en refermant mon classeur, le cœur commençant déjà à cogner contre mes côtes.
— Qu'est-ce qu'il y a entre vous deux ? Et ne me sors pas le couplet sur l'amitié fusionnelle, je ne suis pas née de la dernière pluie. Pourquoi il ne me regarde jamais comme il te regarde ? Pourquoi il a toujours besoin de ton approbation avant de prendre une décision ?
Je sens la sueur perler dans mon dos. Je fixe une tache d'encre sur le bois de la table, cherchant mes mots comme on cherche une issue de secours dans un bâtiment en feu.
— Il n'y a rien, Sarah. On est juste... On est nous. On est inséparables depuis le premier jour. C'est une complicité de travail, de vie. C'est tout.
Elle lâche un rire sec, sans aucune joie, et s'appuie contre le dossier de sa chaise en croisant les bras.
— C'est incroyable, souffle-t-elle. Vous êtes bien les mêmes tous les deux. Vous avez exactement les mêmes réponses, au mot près. Il m'a dit la même chose hier : « On est nous ». Comme si c'était une explication suffisante pour justifier qu'il passe toutes ses nuits dans ton lit alors qu'il est censé être avec moi.
Je reste muet, foudroyé par l'aveu. Alors, ils en ont parlé ? Elle sait pour nos nuits ? Le secret que je pensais si bien gardé dans l'obscurité de ma chambre étudiante est en train de voler en éclats sous la lumière crue des néons de la bibliothèque.
— Tu l'aimes, Dorian ? demande-t-elle, sa voix se brisant légèrement.
— On est juste de supers amis et c'est tout, répliqué-je d'un ton que j'essaie de rendre ferme malgré le tremblement de mes mains.
— On est juste de supers amis et c'est tout, répliqué-je d'un ton que j'essaie de rendre ferme malgré le tremblement de mes mains.
C'est à ce moment-là que Nans réapparaît. Il s'arrête net à deux mètres de nous, sentant immédiatement que le cercle de notre duo a été forcé. Il voit mon visage décomposé et celui, rageur, de Sarah. Sa nonchalance habituelle s'évapore pour laisser place à une tension sauvage. Il s'approche, pose brutalement son sac sur la table, le bruit faisant sursauter les étudiants aux tables voisines.
— Qu'est-ce qui se passe ici ? lance-t-il, la voix basse mais menaçante.
— Je demandais juste la vérité à Dorian, Nans. Puisque toi, t'es incapable de me la donner ! s'écrie Sarah, faisant fi des consignes de silence de la bibliothèque.
— Laisse-le tranquille, Sarah. Tes délires de jalousie ne le concernent pas. Arrête un peu avec tes conneries, tu te donnes en spectacle pour rien.
— Pour rien ? Tu te fous de moi ? Tu passes ta vie avec lui ! Tu parles de lui au milieu de nos rendez-vous ! Tu me touches à peine alors que tu passes tes mains dans ses cheveux toutes les dix minutes !
— Je demandais juste la vérité à Dorian, Nans. Puisque toi, t'es incapable de me la donner ! s'écrie Sarah, faisant fi des consignes de silence de la bibliothèque.
— Laisse-le tranquille, Sarah. Tes délires de jalousie ne le concernent pas. Arrête un peu avec tes conneries, tu te donnes en spectacle pour rien.
— Pour rien ? Tu te fous de moi ? Tu passes ta vie avec lui ! Tu parles de lui au milieu de nos rendez-vous ! Tu me touches à peine alors que tu passes tes mains dans ses cheveux toutes les dix minutes !
Nans fait un pas vers elle, le visage dur comme de la pierre. Je ne l'ai jamais vu comme ça. Il a perdu son sourire moqueur, son air de défi amusé. Il ressemble à un animal acculé qui défend son territoire.
— Je ne te dois rien, Sarah. Je ne t'ai jamais promis la lune. Si tu ne supportes pas la place que Dorian a dans ma vie, la porte est là. Personne ne t'oblige à rester.
— Tu es un lâche, Nans ! Et toi aussi, Dorian ! Vous êtes deux gamins terrifiés par ce que vous ressentez, alors vous préférez vous cacher derrière des phrases toutes faites !
— Tu es un lâche, Nans ! Et toi aussi, Dorian ! Vous êtes deux gamins terrifiés par ce que vous ressentez, alors vous préférez vous cacher derrière des phrases toutes faites !
Elle ramasse ses affaires dans un fracas de cahiers et s'en va, les larmes aux yeux, traversant la salle sous les regards curieux des autres. Le silence qui retombe est plus lourd que toutes les disputes du monde. Nans reste debout, les poings serrés, fixant l'endroit où elle a disparu. Puis, il se tourne vers moi. Il ne dit rien, mais sa respiration est courte, saccadée.
Il s'assoit lentement à côté de moi. Sans un mot, il cherche ma main sous la table. Il la broie presque dans la sienne, une étreinte désespérée, une manière de s'ancrer pour ne pas s'effondrer. On reste comme ça pendant une éternité, au milieu des livres et du silence retrouvé.
— On rentre ? finit-il par murmurer.
— Nans... elle a raison. On ne peut pas continuer comme ça.
— Tais-toi, Dorian. Viens, on rentre.
— Nans... elle a raison. On ne peut pas continuer comme ça.
— Tais-toi, Dorian. Viens, on rentre.
On quitte la fac comme des fuyards. En marchant vers la résidence, il ne lâche pas mon bras. Il marche vite, comme s'il fuyait la vérité qu'elle vient de nous jeter au visage. Arrivés dans ma chambre, il verrouille la porte, un geste qu'il ne fait jamais d'ordinaire. Il se tourne vers moi, le souffle encore court.
— Ne l'écoute pas, Dorian. Elle n'a rien compris. Elle ne sait pas ce que c'est, d'être nous.
Je ne réponds rien. Je le fixe simplement, incapable de mettre des mots sur le chaos qui m'habite. Il s'approche de moi, me plaque doucement contre la porte close. Il pose son front contre le mien, fermant les yeux. Ses mains tremblent légèrement sur mes épaules. On est là, dans cette tension de verre, plus proches que jamais, et pour la première fois, le silence n'est plus un refuge. C'est un aveu de culpabilité.
— Elle est partie, Dorian. Il n'y a plus que nous. Comme avant.
Il me serre contre lui, une étreinte si forte qu'elle m'étouffe presque. Je sens son cœur battre le même rythme effréné que le mien. La complicité s'est muée en quelque chose de plus sombre, de plus nécessaire. Dans cette chambre de neuf mètres carrés, le monde extérieur vient de mourir.
— Dors avec moi ce soir, Nans.
— Je ne compte aller nulle part ailleurs.
— Je ne compte aller nulle part ailleurs.
On finit la soirée dans un silence de cathédrale, se préparant mécaniquement pour la nuit. On se glisse dans le lit, et cette fois, c'est moi qui cherche ses bras.
La période des partiels s'abat sur nous comme un couvercle de plomb. La bibliothèque universitaire devient notre quartier général, un labyrinthe de rayonnages où l'on s'isole du reste de la promotion. Depuis l'éclat avec Sarah, un changement subtil mais irréversible s'est opéré. Nans ne cherche plus à donner le change. En amphi, il ne s'assoit plus simplement à côté de moi ; il revendique l'espace. Il pose son sac sur le siège de gauche, son manteau sur celui de droite, créant une forteresse où je suis le seul invité.
Pendant les cours de littérature du XIXe siècle, alors que le professeur analyse les structures narratives, Nans, lui, s'occupe de mon propre récit intérieur. Il ne peut pas s'empêcher de me toucher. Ce sont des gestes qui pourraient paraître anodins pour un observateur lointain, mais qui, pour moi, résonnent comme des détonations. Sa main vient se poser sur ma cuisse pour souligner un passage dans mon cahier, ou son bras s'étire derrière mon dossier, ses doigts effleurant distraitement ma nuque pendant qu'il prend des notes.
Je n'arrive plus à me concentrer. Les mots sur le papier deviennent des taches floues dès que je sens la chaleur de son corps contre le mien. Je ressens des décharges électriques à chaque point de contact, une sensation de vertige qui me donne envie de m'enfuir et, simultanément, de me coller encore plus fort contre lui. Je ne comprends pas ce qui m'arrive. On est des amis, des « supers amis », c'est ce que j'ai dit à Sarah, c'est ce que je me répète chaque matin devant le miroir. Mais quel ami a le cœur qui galope ainsi pour un simple frôlement de genou ?
Le soir, le rituel des révisions dans ma chambre devient une épreuve d'endurance. Vers vingt-deux heures, le frappement contre la porte annonce le début de mon tourment. Nans arrive, toujours avec cette énergie débordante qui semble dévorer l'espace. Il s'installe sur mon lit, éparpillant ses fiches de morphosyntaxe.
— Viens là, Dorian. Arrête de rester scotché à ton bureau, on ne voit rien avec cette lampe.
Je le rejoins, m'asseyant sur le bord du matelas. Immédiatement, il se rapproche. Il se colle à mon épaule pour lire mes notes. Ses doigts longs parcourent les lignes, et parfois, il s'arrête pour tapoter mon poignet.
— T'as oublié la subordonnée corrélative ici, Dubry. T'as la tête ailleurs.
— C'est la fatigue, Nans. Les partiels me bouffent.
— Alors détends-toi.
— C'est la fatigue, Nans. Les partiels me bouffent.
— Alors détends-toi.
Il pose ses mains sur mes épaules et commence à pétrir mes muscles contractés. Ses pouces exercent une pression ferme à la base de mon cou. Je ferme les yeux, incapable de protester. C'est une sensation insupportable de bien-être qui se propage dans tout mon corps. Je me sens fondre sous ses mains, et une chaleur inconnue naît au creux de mon ventre. C'est un trouble profond, une confusion qui me fait peur. Pourquoi ses mains sur moi sont-elles la seule chose qui compte ?
— Tu trembles, Dorian. T'as froid ?
— Non... non, c'est rien.
— Non... non, c'est rien.
Il rit tout bas, ce rire de gorge qui me fait vibrer jusque dans les os, et il resserre son étreinte, me tirant vers l'arrière pour que nous nous allongions parmi les feuilles de papier et les stylos. On se retrouve là, au milieu de la syntaxe et de la grammaire, nos visages à quelques centimètres l'un de l'autre. Il ne dit rien, il me fixe simplement avec ce regard vert qui semble lire en moi comme dans un livre ouvert.
Sa main remonte vers mon visage. Il laisse son pouce glisser sur ma lèvre inférieure, un geste d'une lenteur agonisante. Mon souffle se bloque. Je sens que je bascule, que la frontière que j'ai tracée entre nous est en train d'être piétinée. Je ne comprends pas ce désir qui me submerge, cette envie de rester là, dans cette chambre, pour l'éternité, protégé par ses bras.
— On devrait réviser, je bafouille, tentant désespérément de raccrocher à la réalité.
— On a toute la vie pour réviser, Dorian. Là, on a mieux à faire.
— On a toute la vie pour réviser, Dorian. Là, on a mieux à faire.
Il ne précise pas quoi. Il se contente de passer son bras sous ma tête et de me serrer contre son torse. On finit par s'endormir ainsi, au milieu de nos cours éparpillés. Je sombre dans un sommeil peuplé d'images confuses, de sensations de peau et de murmures, avec la certitude que quelque chose en moi a définitivement changé. La jalousie envers Sarah n'était que le symptôme d'un mal bien plus profond, d'un attachement qui dépasse tout ce que j'avais imaginé.
Le lendemain, à l'examen de littérature, je suis incapable d'aligner trois idées cohérentes. Je ne pense qu'à sa main sur ma nuque, à l'odeur de son cou, à la façon dont il a murmuré mon nom dans l'obscurité. On sort de l'amphi, et il m'attrape par le bras pour m'entraîner vers les quais.
— Alors, ce partiel ?
— Une catastrophe. Et toi ?
— Je m'en sors. Mais t'en fais pas, Dubry. Tant qu'on est ensemble, le reste n'a aucune importance.
— Une catastrophe. Et toi ?
— Je m'en sors. Mais t'en fais pas, Dubry. Tant qu'on est ensemble, le reste n'a aucune importance.
Il me passe le bras par-dessus l'épaule, me serrant contre lui devant les autres étudiants qui nous regardent passer.
Fin du chapitre 3.
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