Réel
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Entre les lignes — Chapitre 10
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Entre les lignes
Chapitre 10
Chapitre 10
Dans la chambre de Nans, le temps s'était suspendu, refusant de suivre la course folle du soleil derrière les volets clos. Nous n'avons pas fait l'amour. Après l'intensité volcanique de la nuit à l'hôtel, nous avions un besoin plus vital encore : celui de la proximité pure, du silence partagé et de la certitude physique de l'autre. Nous sommes restés l'un contre l'autre pendant tout le reste de l'après-midi, enlacés sur le dessus du lit, mes doigts s'égarant dans ses cheveux tandis que sa tête reposait sur ma poitrine. Nous écoutions nos cœurs battre à l'unisson, un rythme régulier qui semblait dire : enfin, enfin, enfin.
Chaque caresse était une ponctuation de tendresse. Nans traçait des lignes invisibles sur mon bras, et je déposais des baisers légers sur son front. C'était une intimité domestique volée à une vie qui n'était pas la nôtre. Le départ fut une petite mort. Se rhabiller, rajuster sa chemise, vérifier que rien ne trahissait ma présence dans cette pièce... chaque geste me pesait une tonne. Je suis reparti le cœur lourd de le quitter, mais habité par une joie lumineuse, presque enfantine : il est là. Il n'est plus un spectre dans ma mémoire, il est un homme de chair à vingt minutes de chez moi.
En rentrant ce soir-là, alors que je franchissais le seuil de ma maison avec encore l'odeur de Nans sur ma peau, mon téléphone a vibré. C'était mon éditeur. Malgré la dispute de la veille, sa voix au bout du fil était mielleuse, presque obséquieuse. Il me demandait de venir au bureau dès le lendemain matin pour une réunion urgente.
Le lendemain, j'ai pris la route. Les bureaux de ma maison d'édition sont situés à Lyon, et le trajet m'a permis de repasser dans mon esprit chaque seconde de la veille. Arrivé là-bas, l'atmosphère était aux célébrations. Les mines déconfites de la veille avaient laissé place à des sourires carnassiers. Mon éditeur m'a accueilli à bras ouverts dans son grand bureau lyonnais, étalant sur la table de réunion les graphiques des ventes et les retombées presse, toutes plus élogieuses les unes que les autres. Le livre était un phénomène, les chiffres étaient stratosphériques.
— Dorian, c'est du jamais vu, s'enthousiasma-t-il en frottant ses mains. Le public est suspendu à ton histoire. Ils veulent savoir. Ils veulent plus. Dis-moi... as-tu pensé à en faire une suite ?
La question m'a pris de court. Jusqu'ici, mon livre était un mausolée, un monument de douleur érigé pour un amour perdu. Je n'avais jamais envisagé d'y ajouter une seule ligne, car l'histoire s'arrêtait sur un vide.
— Je n'y avais pas pensé, avouai-je, mon esprit dérivant immédiatement vers l'après-midi passé dans les bras de Nans. Mais si je devais faire une suite, je voudrais que nous ne disions rien à personne. Il ne faut rien dire du tout, pour créer une surprise totale et inattendue pour les lecteurs.
— C'est une stratégie audacieuse, mais j'aime l'idée du secret, répondit l'éditeur. Réfléchis-y. Une suite serait un succès garanti. On pourrait l'annoncer au tout dernier moment.
— C'est une stratégie audacieuse, mais j'aime l'idée du secret, répondit l'éditeur. Réfléchis-y. Une suite serait un succès garanti. On pourrait l'annoncer au tout dernier moment.
En reprenant la route de Lyon vers chez moi, l'idée a commencé à germer, s'enracinant dans mon esprit avec une force incroyable. Pourquoi pas ? Mais cette fois, le ton serait différent. Ce ne serait plus le récit d'une absence, mais celui d'une renaissance. Une suite qui serait, contre toute attente, heureuse. Une histoire où les amants se retrouvent, où le secret devient un jardin caché plutôt qu'une prison. Mais comment raconter cela sans nous trahir ? Comment écrire le bonheur clandestin ?
Quand je suis arrivé chez moi, Noélie m'attendait de pied ferme dans l'entrée. Son regard était inquisiteur, ses lèvres pincées, trahissant une inquiétude qu'elle peinait à masquer.
— Alors, ce rendez-vous à Lyon ? Qu'est-ce qu'ils te voulaient encore pour te faire déplacer jusqu'à là-bas ? Ça a duré des heures, Dorian.
— Les chiffres sont excellents, Noélie, répondu-je brièvement en essayant de passer à côté d'elle pour éviter l'interrogatoire. Ils veulent que je réfléchisse à un nouveau projet. Je suis épuisé par la route, je vais m'enfermer un peu dans mon bureau pour mettre mes idées au clair.
— Les chiffres sont excellents, Noélie, répondu-je brièvement en essayant de passer à côté d'elle pour éviter l'interrogatoire. Ils veulent que je réfléchisse à un nouveau projet. Je suis épuisé par la route, je vais m'enfermer un peu dans mon bureau pour mettre mes idées au clair.
Sans attendre sa réponse, je me suis engouffré dans mon bureau et j'ai tourné la clé. Le soulagement m'a envahi dès que j'ai été seul entre mes murs, protégé par le bois de la porte. Je me suis assis à mon bureau, là où tout avait commencé, et j'ai immédiatement sorti mon téléphone. J'ai envoyé un message à Nans, mon cœur battant la chamade comme celui d'un adolescent : « Je viens de rentrer de Lyon. Je t'aime, Nans. Plus que tout au monde. »
La réponse ne s'est pas fait attendre, faisant vibrer mon bureau : « Je t'aime aussi. »
Je suis resté de longues minutes à fixer l'écran, un sourire aux lèvres. Pour cette nouvelle œuvre, j'ai pris une décision radicale, en accord avec ce que j'avais dit à l'éditeur : je n'en parlerais à absolument personne. Je n'ai rien dit à Noélie de ce projet, et je n'en ai rien dit non plus à Nans. Cela devait rester une surprise totale et inattendue, un secret que je ferais grandir dans l'ombre de mon bureau, nourri par nos rencontres furtives, nos regards et nos messages volés sans que même lui ne sache que j'écrivais notre suite.
J'ai ouvert un nouveau document sur mon ordinateur. La page blanche ne me faisait plus peur. Elle m'invitait. J'ai commencé à taper les premiers mots de ce nouveau livre, qui commence très précisément là où s'est arrêté le premier. J'ai écrit que je cherchais le regard de l'homme, ce regard perdu depuis si longtemps, et que j'avais reconnu son odeur ainsi que sa voix sans même avoir levé la tête vers lui. Ils racontaient ensuite non plus le quai de gare, mais l'odeur d'une chambre en plein après-midi et la chaleur d'une main retrouvée après douze ans de froid. C'était mon jardin secret, ma vie parallèle, et pour la première fois de ma carrière, j'écrivais avec une plume trempée non pas dans le regret, mais dans l'espérance la plus folle. Noélie frappait doucement à la porte, demandant si je voulais enfin descendre pour dîner, mais je ne répondais pas. J'étais ailleurs.
J'étais avec lui, dans les lignes que je traçais, bâtissant un monde où nous n'aurions plus jamais besoin de nous dire adieu.
Le temps a cessé de s'écouler de manière linéaire ; il s'est fragmenté en deux réalités parallèles, deux mondes qui s'ignorent et se percutent dans un silence assourdissant. D'un côté, il y a la surface, la maison que je partage avec Noélie, ce foyer devenu une scène de théâtre où je joue mon propre rôle avec une lassitude croissante. De l'autre, il y a la vérité, celle qui palpite dans le secret de mon bureau et dans l'ombre des rendez-vous avec Nans.
Au fil des semaines, l'écriture de ce nouveau roman est devenue ma forteresse. Je m'enferme dans mon bureau dès l'aube, tournant la clé avec un soulagement presque physique. Noélie, de l'autre côté de la porte, est devenue une ombre dont j'écoute les pas avec une vigilance de prisonnier. Dans cette pièce saturée de l'odeur du papier et du café froid, je bâtis mon œuvre la plus dangereuse. Je passe des heures devant l'écran, les yeux brûlants, à transcrire l'indicible. Chaque détail de nos retrouvailles est disséqué, sublimé. J'écris sur la façon dont j'ai reconnu sa voix — ce timbre grave qui semble vibrer directement dans mes os — avant même d'avoir osé lever les yeux vers lui. J'écris sur son odeur, ce mélange de pluie, de savon et de cuir qui a hanté mes nuits pendant douze ans et qui, soudain, est redevenu une réalité palpable.
Mais Noélie n'est pas dupe. Au bout de quelques semaines, l'air de la maison s'est chargé d'une électricité nouvelle. Ses doutes ont germé comme une mauvaise herbe. Elle ne pose plus de questions directes, elle observe. Je sens son regard dans mon dos quand je dîne en silence, l'esprit ailleurs. Elle remarque que je sursaute quand mon téléphone vibre, que je le garde toujours face contre table, que je ne le quitte jamais, même pour aller dans la salle de bain.
— Tu écris vraiment beaucoup, Dorian, a-t-elle lancé un soir, sa voix dénuée de toute chaleur. On ne te voit plus. On ne t'entend plus. Tu es là, mais ton esprit est... ailleurs. Est-ce que cette suite te demande tant d'efforts, ou est-ce que tu me caches quelque chose ?
— C'est un processus complexe, Noélie, ai-je répondu sans la regarder, le cœur battant à tout rompre. Je dois aller chercher des émotions très profondes. Ça m'épuise.
— C'est un processus complexe, Noélie, ai-je répondu sans la regarder, le cœur battant à tout rompre. Je dois aller chercher des émotions très profondes. Ça m'épuise.
Le mensonge est devenu ma seconde langue, mais il ne suffit plus à apaiser ses soupçons. Elle a commencé à fouiller, discrètement. Je retrouve mes carnets déplacés d'un millimètre, mes dossiers rangés différemment. Elle cherche une preuve, un nom, une trace. Mais elle ne trouvera rien ici, car mon secret n'est pas sur le papier, il est dans la chair.
Nos rencontres avec Nans, elles, ont gagné en intensité ce qu'elles ont perdu en insouciance. Nous nous retrouvons deux fois par semaine dans une petite auberge isolée en lisière de forêt, à mi-chemin entre nos deux villages. C'est un lieu hors du temps, où les parquets grincent et où l'odeur du feu de bois camoufle celle de nos désirs. Dès que la porte de la chambre se referme, l'urgence nous prend. Ce n'est plus seulement de l'amour, c'est une survie.
Nans m'attend souvent déjà là, assis sur le bord du lit. Dès que j'entre, il se lève et me broie contre lui. Nos baisers sont des combats, des tentatives désespérées de fusionner nos deux vies en une seule. Ses mains parcourent mon corps avec une connaissance de plus en plus fine, s'attardant sur la cambrure de mon dos, sur la naissance de mes cheveux, sur chaque cicatrice de mon âme. Nous passons des heures à nous aimer avec une sauvagerie qui nous laisse tremblants, les draps en bataille sous la lumière crue de l'après-midi.
— Je ne peux plus vivre sans ça, Dorian, me murmure-t-il, son visage enfoui dans mon cou, sa main serrant la mienne à m'en briser les os. Chaque fois que tu repars, j'ai l'impression qu'on m'arrache un membre.
— Moi aussi, Nans. Moi aussi.
— Moi aussi, Nans. Moi aussi.
Nous restons enlacés, écoutant le bruit du vent dans les arbres, conscients que chaque seconde passée ensemble est un vol commis envers nos foyers respectifs. Je lui parle de mon livre, sans lui dire que j'écris notre histoire, lui expliquant simplement que l'inspiration est revenue, plus forte que jamais. Il sourit, ignorant que ses propres gémissements, la texture de sa peau sous mes doigts et l'éclat de son regard vert sont en train de devenir des chapitres entiers d'un succès annoncé.
Le retour à la maison est de plus en plus pénible. Je dois laver mon corps pour effacer son odeur, recomposer mon visage pour masquer l'extase, et affronter Noélie qui m'attend souvent dans le salon, un livre à la main qu'elle ne lit pas. L'autre soir, elle m'a intercepté alors que je montais directement m'enfermer dans mon bureau.
— Tu sens la forêt, Dorian. Et la fumée. Tu étais où ? Lyon n'est pas entouré de bois, que je sache.
— Je me suis arrêté pour marcher un peu, Noélie. J'avais besoin de réfléchir à une scène clé. Ne sois pas paranoïaque.
— Je me suis arrêté pour marcher un peu, Noélie. J'avais besoin de réfléchir à une scène clé. Ne sois pas paranoïaque.
Elle n'a rien répondu, mais j'ai vu l'éclair de douleur et de méfiance dans ses yeux. Je me suis enfermé, le cœur lourd, et j'ai ouvert mon document. Les mots ont coulé, plus sombres, plus fiévreux. J'ai décrit cette tension, ce jeu d'ombres, cette sensation d'être un étranger dans sa propre maison. J'écrivais sur l'homme qui reconnaît l'odeur de son amant avant même de voir son visage, sur cette voix qui l'appelle dans le silence de la nuit. Le livre avançait, nourri par la culpabilité et la passion, devenant un miroir déformant de ma propre vie. Je ne sais pas comment cela finira, ni pour le livre, ni pour nous, mais dans le secret de mon bureau, sous la lumière de ma lampe, je suis enfin moi-même, libre d'aimer Nans à travers chaque lettre, chaque virgule, chaque souffle de papier.
Six mois. Voilà six mois que je mène cette double existence, six mois que je suis un funambule oscillant entre le confort d'un foyer que je ne veux pas détruire et l'incendie d'une passion qui me dévore les entrailles. Mon nouveau roman est devenu une créature organique, une bête de papier qui se nourrit de mes secrets. Chaque matin, je m'enferme dans mon bureau, et chaque matin, la culpabilité me ronge un peu plus. Car si Nans est mon oxygène, Noélie est ma terre ferme. Je ne peux pas nier l'affection que j'ai pour elle, cette tendresse construite sur des années de soutien et de rires partagés. Elle ne mérite pas d'être la victime collatérale de mes retrouvailles avec le passé, et pourtant, chaque fois que je touche sa main en pensant à une autre, je la trahis un peu plus.
Ce tiraillement est une torture silencieuse. Je me sens comme un traître, un lâche qui n'ose pas choisir. D'un côté, la sécurité, l'affection sincère, le respect ; de l'autre, l'amour inconditionnel, sauvage, celui qui fait que la vie ne vaut la peine d'être vécue que dans les bras de Nans.
Un jeudi après-midi, alors que nous étions dans notre auberge habituelle, le souffle court après nos étreintes, Nans m'a annoncé la nouvelle qui allait tout faire basculer.
— Magalie part en week-end avec ses cousines, Dorian. Vendredi soir, dès qu'elle quitte la maison, je serai seul. Elle ne rentre que lundi matin.
Il a pris mon visage entre ses mains, son regard vert plongeant dans le mien avec une intensité qui m'a coupé le souffle.
— Viens, Dorian. Passe ces deux nuits avec moi. Pas seulement quelques heures volées dans une auberge, mais deux nuits entières. On pourra se réveiller ensemble, prendre le petit-déjeuner sans regarder la montre... Je t'en supplie.
— J'en meurs d'envie, Nans... tu n'imagines pas à quel point. Mais Noélie... je ne sais plus quoi inventer. J'ai déjà utilisé tous les prétextes : les salons littéraires, les nuits à l'hôtel pour "besoin de solitude créative", les réunions à Lyon... Elle commence à douter sérieusement.
— Trouve quelque chose. C'est notre chance d'avoir un aperçu de ce que pourrait être notre vie.
— J'en meurs d'envie, Nans... tu n'imagines pas à quel point. Mais Noélie... je ne sais plus quoi inventer. J'ai déjà utilisé tous les prétextes : les salons littéraires, les nuits à l'hôtel pour "besoin de solitude créative", les réunions à Lyon... Elle commence à douter sérieusement.
— Trouve quelque chose. C'est notre chance d'avoir un aperçu de ce que pourrait être notre vie.
Le trajet de retour a été un calvaire mental. Il me fallait un mensonge en béton, quelque chose d'assez grave pour justifier une absence de deux jours, mais d'assez professionnel pour qu'elle ne puisse pas m'accompagner. C'est en arrivant devant ma porte que l'idée m'est venue, sombre et risquée : un séminaire de "retraite d'auteurs" organisé en urgence par mon éditeur dans un chalet isolé dans les Alpes, sans réseau, pour finaliser le manuscrit dont les enjeux financiers étaient devenus colossaux.
Quand j'ai franchi le seuil, Noélie m'attendait dans la cuisine. L'ambiance était lourde, chargée de tous les non-dits de ces derniers mois.
— Noélie, j'ai une mauvaise nouvelle, ai-je commencé, la voix mal assurée. L'éditeur m'appelle en renfort. Ils organisent une retraite fermée ce week-end dans un chalet vers Annecy. Ils veulent que les trois auteurs principaux de la rentrée soient isolés pour boucler les derniers chapitres. Je pars demain soir, je serai de retour lundi.
Le silence qui a suivi a été glacial. Noélie a posé son verre de vin sur le plan de travail, ses yeux brillant d'une colère froide.
— Un week-end ? Encore ? Dorian, ça suffit ! Tu te fiches de qui ? Une retraite d'auteurs organisée en vingt-quatre heures ?
— C'est la vérité, Noélie ! Les ventes du premier tome saturent, ils sont sous pression pour la suite !
— Menteur ! a-t-elle hurlé, faisant sursauter le chat qui dormait sur le canapé. Tu es un menteur ! Depuis six mois, tu t'échappes, tu t'enfermes, tu ne me touches plus ou alors comme si c'était une corvée ! Tu crois que je ne vois rien ? Tu crois que je ne sens pas que tu es ailleurs, même quand tu es en face de moi ?
— Je travaille, Noélie ! J'écris ! Ce livre est ma vie !
— Ce livre est ton excuse pour tout ! On devait aller chez mes parents ce week-end, tu avais promis ! Tu préfères tes personnages à ta propre femme ? Ou peut-être que ce n'est pas pour des personnages que tu pars ?
— C'est la vérité, Noélie ! Les ventes du premier tome saturent, ils sont sous pression pour la suite !
— Menteur ! a-t-elle hurlé, faisant sursauter le chat qui dormait sur le canapé. Tu es un menteur ! Depuis six mois, tu t'échappes, tu t'enfermes, tu ne me touches plus ou alors comme si c'était une corvée ! Tu crois que je ne vois rien ? Tu crois que je ne sens pas que tu es ailleurs, même quand tu es en face de moi ?
— Je travaille, Noélie ! J'écris ! Ce livre est ma vie !
— Ce livre est ton excuse pour tout ! On devait aller chez mes parents ce week-end, tu avais promis ! Tu préfères tes personnages à ta propre femme ? Ou peut-être que ce n'est pas pour des personnages que tu pars ?
La dispute a duré des heures. Des mots atroces ont été échangés. Elle m'a accusé d'égoïsme, de froideur, et j'ai riposté en l'accusant de ne pas comprendre les sacrifices liés à mon métier.
Chaque cri de Noélie me déchirait le cœur. La voyant s'effondrer contre le mur de la cuisine, les larmes coulant sur ses joues, j'ai été saisi d'un élan de culpabilité insoutenable. Je l'ai prise dans mes bras pour m'excuser, murmurant des paroles de réconfort que je savais à moitié fausses. Je l'ai embrassée avec une ferveur née du désespoir de ne pas la perdre tout à fait, et dans un élan de réconciliation désespéré, nous avons fait l'amour sur le tapis du salon, puis dans notre lit.
Après avoir fait l'amour, alors que Noélie s'endormait enfin, apaisée par ce simulacre de retrouvailles, je suis resté les yeux fixés sur le plafond, le corps vide mais l'esprit en feu. Je me suis demandé si j'avais agi par envie réelle ou si c'était simplement une manœuvre calculée pour éviter qu'elle ne se pose plus de questions. Était-ce de l'amour ou un bouclier ? La réponse m'effrayait car elle restait floue dans la pénombre de la chambre.
Je me suis levé sans bruit et je me suis enfermé dans mon bureau. Mes mains tremblaient sur le clavier. J'ai ouvert mon manuscrit, ce livre secret que personne ne devait voir. J'ai commencé à écrire la scène de la dispute et de la réconciliation charnelle, transformant ma propre trahison en littérature, déversant ma culpabilité dans les lignes. C'était cathartique et ignoble à la fois.
J'ai pris mon téléphone et j'ai envoyé un message à Nans :
— C'est fait. Elle est furieuse, on s'est disputés violemment, mais le calme est revenu. Je viens. Je serai là demain à 20h. Je t'aime tellement que ça me fait mal.
La nuit a été blanche. J'écoutais la respiration régulière de Noélie à travers la cloison, et je fixais le plafond en imaginant le visage de Nans. J'étais un monstre, j'en étais conscient. Mais j'étais un monstre amoureux. Le lendemain matin, j'ai préparé mon sac dans un silence pesant. Noélie m'a à peine adressé la parole, ses yeux étaient encore gonflés, son visage marqué par la tristesse.
En quittant la maison, j'ai ressenti un poids immense sur la poitrine. Mais à mesure que les kilomètres défilaient vers le village de Nans, le poids s'allégeait, remplacé par une excitation fiévreuse. Je laissais derrière moi les décombres de mon mariage pour courir vers la seule vérité qui comptait à mes yeux. J'allais enfin vivre deux jours de plénitude, deux jours où les mensonges n'auraient plus cours, deux jours dans la peau de l'homme que j'aurais dû être si je n'avais pas laissé Nans partir douze ans plus tôt. Ce week-end allait être le sommet de ma vie clandestine, et le chapitre le plus intense de mon livre.
Fin du chapitre 10.
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