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• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Entre les lignes — Chapitre 5

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Entre les lignes

Chapitre 5

Chapitre 5
L'entrée en Master de Lettres se fait dans un brouillard de mélancolie que rien ne semble pouvoir dissiper. La rentrée de septembre, d'ordinaire synonyme de renouveau, n'est pour moi qu'un rappel cruel de l'absence. Le campus me semble dépeuplé, amputé de sa lumière. Chaque recoin de la faculté, chaque banc de bois où nous nous asseyions, chaque couloir où nos épaules se frôlaient, est une mine antipersonnel prête à exploser sous mes pas. Nans n'est plus là pour monopoliser mon espace, pour poser son sac à côté du mien, pour m'étouffer de sa présence vitale. Il n'y a plus que moi et ce vide immense qui me sert de compagnon de chambre.
Je me jette dans le travail avec une rage désespérée, une fureur de vivre par procuration à travers les textes. Je veux tout faire pour arriver à ce que Nans a écrit dans sa lettre. Je veux devenir cet écrivain qu'il a vu en moi avant même que je ne l'envisage. Mes journées sont réglées comme une horloge suisse : cours intensifs de stylistique le matin, recherches en bibliothèque l'après-midi, et écriture jusqu'au bout de la nuit. Je ne sors plus. Je ne parle presque à personne. Je suis devenu une ombre qui hante les rayons de la section littérature, cherchant dans les mots des autres de quoi soigner ma propre déchirure.
C'est au cœur de cet hiver précoce que je commence à poser les bases de mon premier véritable projet. Je commence à écrire une romance dramatique, une œuvre qui puise sa sève directement dans ce que j'ai vécu avec lui. Chaque soir, face à la page blanche, je tente d'exorciser la douleur en la transformant en fiction. J'écris sur deux êtres qui se frôlent sans s'atteindre, sur la tension insupportable des non-dits et sur cette explosion finale qui laisse un goût de cendre et d'éternité. C'est une thérapie par l'encre, un moyen de figer le temps là où il m'a glissé entre les doigts.
Les séminaires de Master sont éprouvants. Les professeurs exigent une rigueur académique qui ne laisse aucune place à l'errance sentimentale. On nous demande d'analyser la structure de l'âme humaine à travers le prisme de la narratologie, de disséquer les émotions comme s'il s'agissait de simples variables linguistiques. Durant ces heures de concentration extrême, j'essaie de faire taire mon cœur, mais c'est impossible. Chaque fois que je pose un stylo sur le papier pour mon roman, c'est son visage qui apparaît en filigrane.
Je passe des heures, le regard perdu par la fenêtre de l'amphi, à me remémorer le contour exact de son visage. Je ferme les yeux et je revois cette ligne de mâchoire si nette, ce petit grain de beauté près de son oreille, et surtout ses yeux verts qui semblaient changer de teinte selon la lumière. Je me rappelle la texture de sa peau, cette chaleur de braise qui m'avait brûlé lors de notre dernière nuit. Son corps hante mes pensées de manière obsessionnelle. Je revois la cambrure de son dos, la puissance de ses épaules, et la vision de son sexe, long et gros, qui s'était offert à moi dans la pénombre de ma chambre. Chaque détail est gravé dans ma mémoire avec une précision chirurgicale : la sensation de ses couilles bien lisses sous ma paume, le rythme de sa respiration contre mon cou, le goût de sa bouche.
Le soir, dans ma chambre de résidence — cette même chambre où tout a basculé — le silence est une torture. Je m'assois à mon bureau, là où il posait ses bières, et je fixe la lettre d'adieu que j'ai fini par encadrer mentalement. Le vide en moi n'est pas une absence de sentiments, c'est une présence solide, une masse de plomb qui pèse sur ma poitrine et m'empêche de respirer normalement. Pour ne pas sombrer, j'écris. Je remplis des carnets entiers de descriptions, de fragments de récits, de poèmes inachevés. J'écris sur l'absence, sur la peau qui manque, sur le silence qui hurle.
Les cours de littérature comparée me forcent à étudier les grands mythes de la séparation : Orphée et Eurydice, Tristan et Iseult. Je me rends compte que je ne suis qu'un cliché de plus dans la longue liste des cœurs brisés, mais cela ne m'apporte aucun réconfort. La souffrance est une expérience solitaire, imperméable aux théories. Ma seule bouée de sauvetage, c'est cette promesse tacite que je lui ai faite : réussir. Je dévore les classiques, je me perds dans la poésie de la modernité, je travaille ma syntaxe jusqu'à l'épuisement. Je veux que chaque phrase que je produis dans ma romance dramatique soit digne de l'homme qui m'a aimé pendant une nuit et m'a quitté pour me sauver.
Le premier semestre se termine sous une neige fine qui recouvre la ville. Mes résultats sont brillants, les professeurs louent ma finesse d'analyse et la qualité de mon expression écrite. Mais au fond de moi, le trou est toujours là, béant. Je me rends compte que j'ai passé six mois à essayer de devenir quelqu'un pour lui, alors qu'il n'est plus là pour le voir. La solitude de l'écrivain commence ici : dans cet espace entre le besoin d'être lu par l'être aimé et la nécessité de créer seul, dans le froid de l'absence.
Chaque soir, avant de m'endormir dans mon lit désormais trop grand, je touche du bout des doigts la dédicace dans le livre de Nerval. C'est mon rituel, ma prière. Je me répète ses mots : "Je t'attendrai quelque part entre les lignes". Alors, je continue d'écrire, ligne après ligne, page après page, espérant qu'un jour, au détour d'un paragraphe de mon roman, je finirai par le retrouver.
La fin de cette première année de Master s'étire comme une longue agonie silencieuse, une période où chaque seconde est investie dans une quête de perfection académique et littéraire. Je ne vis plus, je fonctionne. Je suis devenu une machine à produire du texte, un exégète de ma propre douleur. Le vide que Nans a laissé derrière lui ne s'est pas refermé ; au contraire, il s'est cristallisé, devenant une structure rigide autour de laquelle j'organise toute mon existence. Je donne tout, absolument tout, pour être à la hauteur de ce qu'il a perçu en moi. C'est ma seule façon de rester connecté à lui, de ne pas trahir cette dernière nuit de mai où nos corps s'étaient enfin compris.
Mon manuscrit avance, mais je sais déjà que je le garderai longtemps, caché au fond de mon tiroir comme un secret trop brûlant. C'est une romance dramatique, une œuvre de chair et de larmes où chaque adjectif est pesé, chaque métaphore est une cicatrice. J'y décris avec une précision maniaque l'arc électrique qui tendait l'espace entre nous durant ces trois ans de fac. J'y raconte l'odeur de sa peau, le vert de ses yeux, et cette étreinte finale où le plaisir se mêlait au désespoir. Écrire ce livre est une manière de le retenir, de refuser son départ. Tant que je suis dans l'écriture, il est là, à mes côtés, assis sur mon lit, une bière à la main, me regardant avec cette insolence tendre.
Mais la fiction ne suffit pas toujours à étouffer le besoin viscéral de la réalité. Parfois, la nuit, lorsque la fatigue émousse mes défenses, je succombe à la tentation. Je m'installe devant mon ordinateur, le cœur battant à une vitesse indécente, et je tape son nom. Nans. Nans Janier. Je fouille les réseaux sociaux avec une fébrilité qui me dégoûte. Je cherche un visage, un profil, une photo, n'importe quel signe de vie qui prouverait qu'il existe encore quelque part dans ce monde physique, et pas seulement dans mes souvenirs.
Je passe des heures à éplucher Facebook, Instagram, LinkedIn, même les annuaires des universités où il aurait pu s'inscrire pour son Master. Rien. C'est comme s'il s'était évaporé dans l'air le matin de son départ. Il a toujours été comme ça, insaisissable, refusant de se laisser enfermer dans des cases numériques. Ce vide numérique est terrifiant ; il renforce l'idée qu'il n'était peut-être qu'un mirage, une création de mon esprit solitaire. Je cherche des résultats, une trace, un pixel qui me dirait où il est, ce qu'il fait, s'il sourit encore de cette façon qui n'appartient qu'à lui. Mais l'écran reste désespérément muet, me renvoyant seulement mon propre reflet fatigué, les cernes marqués par des mois d'insomnie et de travail acharné.
En cours, l'intensité ne faiblit pas. Je suis devenu le premier de la promotion, celui que les professeurs citent en exemple, mais dont personne n'ose s'approcher. Je dégage une aura de froideur qui me protège du reste du monde. Lors des séminaires de recherche, je m'exprime avec une clarté glaciale, disséquant les structures narratives de Zola ou de Flaubert avec une rigueur chirurgicale. Mes camarades m'évitent, et cela me convient. Ils sont le bruit, je suis le silence. Ils sont la vie ordinaire, je suis l'exception mélancolique.
Pourtant, sous cette carapace, je repense sans cesse à lui. Je me demande ce qu'il fait à cet instant précis. Est-ce qu'il révise aussi ? Est-ce qu'il a trouvé un autre "super ami" pour l'écouter parler pendant des heures ? Est-ce qu'il caresse les cheveux d'un autre dans l'obscurité d'une chambre étudiante ? Cette pensée est un poison qui se diffuse dans mes veines, me donnant envie de hurler. Je revois sans cesse la scène de notre étreinte. Je repense à la sensation de ses mains sur mes fesses, à la chaleur de sa verge longue et grosse qui s'éveillait sous mes doigts, à la douceur incroyable de ses couilles lisses. C'était un moment de vérité absolue, une épiphanie de peau qui rend tout le reste fade et insignifiant.
Je me demande si lui aussi cherche mon nom sur internet. S'il a lu les quelques articles que j'ai publiés dans la revue de la faculté. S'il se souvient de l'odeur de mon cou. La lettre qu'il m'a laissée est devenue ma bible personnelle. Je la relis jusqu'à ce que les mots perdent leur sens et ne deviennent que des vibrations émotionnelles. « Je t'aime, même si je ne l'ai écrit qu'une fois ». Cette phrase me hante. Elle est le moteur de ma réussite et le fardeau de ma solitude.
La fin de l'année approche, et avec elle, les examens finaux. Je donne tout ce que j'ai, je m'épuise jusqu'à la corde pour obtenir les meilleures notes possibles. Je veux que mon nom brille au sommet de la liste, pour que, si jamais il regarde, il sache que j'ai tenu ma promesse. Je passe mes nuits à la bibliothèque, entouré de livres qui ne remplacent pas ses bras. Le vide en moi est devenu une cathédrale, immense, froide et magnifique. J'y officie chaque jour, célébrant le culte d'un homme qui n'est plus là, mais qui possède chaque parcelle de mon âme.
Je sais que le chemin sera encore long. Je sais que ce manuscrit restera dans mon tiroir pendant des années, mûrissant comme un fruit douloureux, avant que je n'aie le courage de l'offrir au monde. C'est mon témoignage, ma preuve que "nous" avons existé. En attendant, je continue de marcher dans les rues, cherchant son ombre à chaque coin de rue, espérant l'impossible, et travaillant sans relâche pour devenir l'écrivain qu'il a tant aimé imaginer.
L'été s'abat sur la ville comme une chape de chaleur étouffante, mais pour moi, il n'y a pas de vacances. Je refuse le repos, car le repos laisse trop de place au silence, et le silence appelle Nans. Pour occuper mes mains et mon esprit, j'ai décroché un poste de pigiste dans un journal local. Je passe mes journées à courir après des faits divers insignifiants, à interviewer des notables de quartier et à rédiger des articles sur les festivals d'été. C'est une écriture utilitaire, sèche, dénuée de toute émotion, qui me sert de rempart contre le lyrisme douloureux de mon manuscrit. Pourtant, même au milieu des bruits de la rédaction, sous la lumière crue des néons, je ne peux m'empêcher de voir son ombre. Chaque jeune homme qui rit un peu trop fort, chaque silhouette svelte qui traverse la rue, me fait bondir le cœur avant de me plonger dans une déception glaciale.
Je prépare parallèlement ma rentrée pour ma deuxième et dernière année de Master. C'est l'année décisive, celle de la soutenance du mémoire, celle où je dois prouver que je suis digne de cette carrière d'écrivain qu'il a prophétisée. Je dresse des listes de bibliographies, j'annote des ouvrages de théorie littéraire, je m'enfonce dans une rigueur intellectuelle qui confine à l'ascétisme. Je veux que cette dernière année soit une apothéose de travail. Je donne tout, chaque once d'énergie, pour ne pas m'effondrer. Mais le soir, quand je rentre dans ma petite chambre et que la porte se referme sur le tumulte de la journée, la façade s'effrite.
Un soir, alors que l'air est si lourd qu'il semble solide, je m'assois à mon bureau. Je fixe la page blanche de mon journal intime, incapable d'aligner une seule pensée cohérente. Soudain, sans que je ne puisse rien anticiper, une première larme s'écrase sur le bois sombre. Puis une autre. En quelques secondes, je me mets à pleurer sans le vouloir, de gros sanglots convulsifs qui me déchirent la poitrine. Ce n'est pas une tristesse élégante, c'est une douleur brute, animale, provoquée par l'épuisement et ce manque qui me ronge depuis des mois. Nans possède chaque centimètre de mon cerveau. Je n'arrive pas à le sortir de ma tête. Je revois son sourire insolent, j'entends son rire de gorge, je sens l'absence de son bras sur mon épaule. Je pleure sur ce "nous" qui n'existe plus que dans mes souvenirs et dans cette lettre froissée qui ne me quitte jamais.
Pour tenter de calmer l'incendie, je me glisse sur mon lit. La chaleur est moite, et mon corps réclame une libération que seul le souvenir de son contact peut m'offrir. Je ferme les yeux et je commence à me branler longuement, avec une lenteur de supplicié. Ma main se referme sur mon sexe déjà tendu, et immédiatement, je ne suis plus seul. Je fais appel à la mémoire de notre dernière nuit. Je revois Nans au-dessus de moi, ses yeux verts plongés dans les miens. J'imagine sa main à lui remplaçant la mienne, ses doigts longs enserrant ma verge, son pouce massant mon gland avec cette précision qui me rendait fou.
Le plaisir est une torture délicieuse. Je visualise chaque détail de son anatomie : son pénis long et gros, la chaleur qu'il dégageait, et ses couilles bien lisses que j'aimais peser dans ma paume. Dans mon esprit, je sens à nouveau son poids sur moi, l'odeur de sa peau mêlée au tabac. Ma main s'accélère, imitant le rythme frénétique de nos derniers instants ensemble. Je gémis son nom dans l'obscurité de la chambre, le visage enfoui dans l'oreiller qui semble encore garder une trace de lui. Je me caresse avec une force presque douloureuse, cherchant à retrouver cette sensation de plénitude, cet arc électrique qui nous liait. La tension monte, insoutenable, et lorsque l'orgasme explose enfin, c'est un cri étouffé. Ma semence jaillit sur mon ventre, chaude et vaine, tandis que je m'effondre sur les draps, vidé, mais plus seul que jamais.
L'été continue son cours imperturbable. Je reprends le chemin du journal dès le lendemain, les yeux un peu plus secs, le cœur un peu plus dur. Je peaufine mon projet de recherche, je lis jusqu'à l'épuisement des yeux. Je suis prêt pour cette deuxième année. Je serai le meilleur. Je serai l'écrivain qu'il a voulu. Même si pour cela, je dois porter ce vide comme une seconde peau, même si je dois pleurer chaque soir le fantôme de Nans jusqu'à ce que mon encre finisse par le ramener à la vie, ou par me tuer tout à fait.
L'été s'étire dans une langueur insupportable, chaque jour étant une répétition monochrome de labeur et de silence. La ville, écrasée sous un soleil de plomb, semble suinter une mélancolie poisseuse qui colle à ma peau. Je continue mon travail au journal, rédigeant des colonnes sur la vacuité estivale, tandis qu'au fond de moi, le chantier de mon âme reste en suspens. Je suis une machine. Je marche, je tape sur mon clavier, je mange par nécessité, mais mon esprit est une boucle infinie qui projette sans cesse les mêmes images de Nans. Je suis à quelques semaines de ma rentrée en deuxième année de Master, et la pression de réussir, de devenir l'écrivain qu'il a prophétisé, est le seul moteur qui m'empêche de m'effondrer totalement.
Puis, arrive cet après-midi de transition, où l'air est saturé d'électricité avant l'orage. Je sors de la rédaction, les yeux brûlés par l'écran, et je m'engage sur le trottoir bondé. La foule est dense, un mélange de touristes et de travailleurs pressés. Et soudain, le monde s'arrête. À une trentaine de mètres devant moi, une silhouette se détache de la masse. Cette démarche. Cette façon unique de balancer les épaules, cette coupe de cheveux indisciplinée, et cette veste en jean un peu élimée qu'il portait toujours lors de nos révisions nocturnes. Mon cœur ne se contente pas de battre ; il explose contre mes côtes.
— Nans ? murmuré-je, le souffle coupé.
La silhouette tourne le coin de la rue. Sans réfléchir, sans même reprendre ma respiration, je me mets à courir. Je bouscule des passants, j'ignore les protestations, les insultes. Je ne vois que lui. Je cours après cet espoir fou, cette vision qui vient briser des mois d'agonie. Mes jambes sont lourdes, l'air me brûle les poumons, mais l'adrénaline me porte. Il ne peut pas être là par hasard. C'est le destin, c'est le signe que j'attendais. Je traverse la chaussée au milieu des coups de klaxon, les yeux rivés sur ce dos qui ressemble tellement au sien.
— Nans ! hurlais-je cette fois, ma voix se brisant sous l'effort.
Je le rattrape enfin. J'attrape fermement l'épaule de l'inconnu, le forçant à se retourner, le visage illuminé par un sourire de soulagement et d'incrédulité. Mais le visage qui me fait face n'est pas le sien. Ce ne sont pas ses yeux verts. Ce n'est pas son nez légèrement busqué, ni ce sourire insolent que j'ai caressé du bout des doigts. C'est un étranger, un jeune homme aux traits banals qui me regarde avec une méfiance mêlée d'effroi.
— Pardon... je... je croyais que... bafouillé-je, ma main retombant mollement le long de mon corps.
L'inconnu marmonne une remarque agacée et s'éloigne rapidement, me laissant seul au milieu du flot des passants. Le choc est d'une violence inouïe. La réalité me percute avec la force d'un train à grande vitesse. L'espoir qui m'avait soulevé quelques secondes plus tôt s'évapore, me laissant plus vide qu'auparavant. Je m'effondre sur un banc de pierre, à bout de force, et je craque à nouveau. Je pleure à chaudes larmes, des sanglots irrépressibles qui secouent tout mon être. Je pensais vraiment le revoir. J'y ai cru de chaque fibre de mon corps. Cette déception est une blessure ouverte, un rappel cruel que Nans est parti, qu'il m'a laissé seul avec ses mots et mon ambition.
Je reste là un long moment, la tête entre les mains, le visage baigné de sel. Les gens passent devant moi, indifférents à ce jeune homme qui se brise en public. Mais après de longues minutes, une force froide remonte en moi. Je ne peux pas rester ainsi. Je ne peux pas laisser la ville voir ma déroute. Je sors un mouchoir, j'essuie mes yeux rougis avec une vigueur brutale. Je me redresse, j'ajuste mon col, et je prends une grande inspiration. Mon visage redevient ce masque de marbre que j'ai sculpté tout au long de l'année. Personne ne doit voir que j'ai pleuré. Personne ne doit savoir que je suis encore ce petit garçon roux terrifié par l'absence.
Je reprends ma marche vers ma chambre, le pas plus ferme, le regard fixé vers l'horizon. Cet incident ne m'a pas affaibli ; il a renforcé ma détermination. Si je ne peux pas le retrouver dans les rues, je le retrouverai dans mes pages. Je vais donner tout ce que j'ai pour ce Master 2. Je vais écrire ce roman dramatique jusqu'à ce que chaque mot saigne. Je serai l'écrivain qu'il voulait, par pure volonté, par pure douleur. Nans n'est plus un homme que je peux poursuivre dans la rue ; il est devenu l'encre qui coule dans mes veines. Et cet été qui s'achève sur un cri étouffé sera le terreau de ma réussite future. Je rentre chez moi, je m'assois à mon bureau, et je commence à écrire la scène de la poursuite, transformant ma détresse en littérature.
Fin du chapitre 5.
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