Réel
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Entre les lignes — Chapitre 17
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Entre les lignes
Chapitre 17
Chapitre 17
Le matin se lève sur une campagne glacée, enveloppée dans un linceul de brume qui semble vouloir étouffer le moindre son. L'air est d'une froideur coupante, un ciel de porcelaine blanche et figée qui paraît prêt à se briser au moindre cri. Je n'ai pas pu attendre le retour de Noélie. Rester entre ces murs qui suintent désormais la détresse, le reproche et le parfum d'une vie brisée m'est physiquement insupportable. Dès l'aube, je prends ma voiture, conduit par une force que je ne maîtrise plus, une boussole interne dont l'aiguille est irrémédiablement tordue vers un seul nord : lui. Je dois voir Nans. Je dois le supplier de ne pas faire ce sacrifice inutile, lui dire que le livre ne peut plus être arrêté, que nous ne pouvons pas avoir traversé douze ans de désert pour mourir de soif si près de la source.
Je parcours les kilomètres dans un état second, les mains si crispées sur le volant que mes articulations blanchissent sous la peau. Je connais le chemin par cœur. Je suis déjà venu ici, j'ai déjà contemplé cette maison de l'extérieur, comme un étranger observant un bonheur auquel il n'a pas le droit de goûter. J'arrive enfin devant chez lui. Mon cœur cogne avec une violence sourde contre mes tempes, un tambour de guerre dans une poitrine en lambeaux. Je descends de voiture, les jambes flageolantes, et je m'avance vers la porte, le souffle court et saccadé.
Je frappe. Une fois. Deux fois. Le silence me répond d'abord, un silence de plomb, puis j'entends un pas lent, lourd de fatigue, qui s'approche de l'autre côté du bois.
La porte s'ouvre enfin. Ce n'est pas Nans qui se tient devant moi.
La porte s'ouvre enfin. Ce n'est pas Nans qui se tient devant moi.
C'est une femme, et je la reconnais instantanément. Je reconnais ses traits fins, la douceur de son visage et la profondeur de son regard mélancolique par rapport aux photos que j'avais vues de loin, ou glanées sur les réseaux sociaux au fil de mes recherches obsessionnelles ces dernières années. C'est elle. C'est Magalie. Elle se tient sur le seuil, vêtue d'un gilet sombre qui semble l'engloutir, ses traits sont tirés, marqués par les stigmates d'une nuit de veille absolue et de larmes taries. En me voyant, elle ne sursaute pas. Aucun éclair de colère ou de surprise n'illumine son regard, seulement une immense et profonde tristesse qui me cloue sur place, me coupant les ailes. Elle me regarde avec une expression de pitié indicible.
— Vous devez être Dorian ? dit-elle d'une voix douce, mais brisée, comme un cristal qui a trop vibré.
Je reste stupéfait, le sang se glaçant instantanément dans mes veines. Je bégaye, mes mots s'entrechoquant dans ma bouche sèche, incapable de former une pensée cohérente.
— Comment... comment le savez-vous ? balbutié-je, reculant d'un pas comme si elle venait de me jeter une vérité trop lourde au visage, une révélation que je n'étais pas prêt à entendre.
— Nans est parti hier soir, Dorian, annonce-t-elle avec une grande tristesse qui semble peser sur ses épaules. Et il m'a tout raconté. Absolument tout.
— Nans est parti hier soir, Dorian, annonce-t-elle avec une grande tristesse qui semble peser sur ses épaules. Et il m'a tout raconté. Absolument tout.
Elle esquisse un sourire triste, un simple frémissement de lèvres qui n'atteint pas l'ombre de ses yeux. Elle s'efface avec une politesse lasse, un geste de la main qui m'invite à entrer dans ce sanctuaire désormais profané.
— Entrez, Dorian. Ne restons pas sur le pas de la porte à la vue de tous.
Je pénètre dans le salon, qui est plongé dans un silence de cathédrale, baigné par la lumière blafarde de l'hiver. Elle s'assoit avec une lassitude infinie sur le rebord d'un fauteuil et me désigne une chaise du bout des doigts. Je m'exécute, pétrifié par la tournure des événements, me sentant comme un intrus au milieu de ces meubles qui ont vu leur vie défiler.
— Il est rentré hier dans un état lamentable, Dorian, commence-t-elle, les mains croisées sur ses genoux pour masquer leur tremblement nerveux. Il m'a tout raconté. Absolument tout, depuis vos années de FAC, votre rencontre, votre lien. Il m'a raconté ce que vous endurez en ce moment avec votre femme, ce choix impossible, monstrueux, qu'elle vous impose. Il m'a dit que c'est lui qui vous avait quitté, pour vous protéger, pour faire en sorte que vous ne perdiez pas votre enfant. Il m'a expliqué que votre place était là-bas, auprès de votre famille, même si cela le détruisait de l'intérieur de vous laisser.
Elle marque une pause, fixant le vide devant elle, son regard se perdant dans les souvenirs d'une nuit de chaos.
— Puis il a pris toutes ses affaires. Il m'a quittée aussi, Dorian. Il a tout plaqué en une seule nuit, sans se retourner. Je n'ai même pas eu le temps de lui dire au revoir correctement, et encore moins de lui dire ce que j'avais sur le cœur avant qu'il ne disparaisse.
Elle lève les yeux vers moi, et à ma grande surprise, je n'y vois aucune haine, aucune trace de rancœur ou de désir de vengeance.
— Je voulais lui dire que cela faisait des années que je connaissais votre existence, poursuit-elle d'une voix monocorde, presque dénuée de vie. J'avais vu toutes ses recherches sur vous sur son ordinateur au fil des dernières années. Je savais qu'il vous cherchait, qu'il ne vous avait jamais vraiment quitté, que vous étiez le fantôme qui habitait notre maison. Et puis... j'ai aussi lu le livre. Celui qu'il avait laissé traîner sur son bureau, comme un aveu qu'il n'osait pas prononcer. Ce livre m'a fait pleurer, Dorian. J'y ai découvert un amour que je n'ai jamais pu lui donner, ou qu'il n'a jamais pu recevoir de moi. J'attendais simplement, jour après jour, qu'il trouve le courage de me le dire en face.
Je reste bouche bée, incapable de formuler la moindre réponse. La dignité de cette femme m'écrase, me fait me sentir minuscule et lâche.
— Je n'en reviens pas... que vous preniez les choses aussi bien, murmuré-je d'une voix étranglée par l'émotion.
— J'ai appris à pardonner il y a longtemps, Dorian, répond-elle simplement, avec une sagesse qui me dépasse totalement. On ne lutte pas contre un fantôme qui finit par prendre vie. J'espère seulement que votre femme en fera autant, pour le bien de votre futur enfant. Il le faudra bien, pour que la vie continue.
— J'ai appris à pardonner il y a longtemps, Dorian, répond-elle simplement, avec une sagesse qui me dépasse totalement. On ne lutte pas contre un fantôme qui finit par prendre vie. J'espère seulement que votre femme en fera autant, pour le bien de votre futur enfant. Il le faudra bien, pour que la vie continue.
Je prends une grande inspiration et je décide d'être totalement honnête avec elle, car elle mérite au moins cette transparence après tout ce qu'elle a traversé par ma faute.
— Magalie... je suis venu aussi pour lui dire que mon nouveau livre va bientôt sortir. L'éditeur vient de lancer l'impression ce matin, je n'ai pas pu l'arrêter. Ce livre... il parle encore de lui. Il parle de nous, de notre relation, de chaque moment que nous avons volé au temps. Tout va être exposé aux yeux de tous, sans filtre. Je voulais qu'il le sache de ma propre bouche, avant que le monde ne s'en empare.
Elle hoche lentement la tête, sans l'ombre d'une désapprobation, acceptant cette fatalité comme une pièce de plus au puzzle de notre drame.
— Je comprends. Il m'avait parlé de votre besoin vital d'écrire votre vérité. Si ce livre parle de vous, alors il doit exister. Nans le comprendrait mieux que quiconque. Il l'acceptera, j'en suis sûre.
— Où est-il ? demandé-je, la voix étranglée par une détresse que je ne peux plus cacher, une urgence qui me brûle les lèvres.
— Je ne sais vraiment pas où il est parti, Dorian. Il est monté dans sa voiture en pleurant à chaudes larmes, sans dire un seul mot sur sa destination ou ses intentions. Il a disparu dans la nuit comme s'il n'avait jamais existé ici. Mais écoutez... si je finis par savoir où il se cache, je vous préviendrai, je vous le promets. Laissez-moi votre numéro de téléphone, je vous appellerai.
— Où est-il ? demandé-je, la voix étranglée par une détresse que je ne peux plus cacher, une urgence qui me brûle les lèvres.
— Je ne sais vraiment pas où il est parti, Dorian. Il est monté dans sa voiture en pleurant à chaudes larmes, sans dire un seul mot sur sa destination ou ses intentions. Il a disparu dans la nuit comme s'il n'avait jamais existé ici. Mais écoutez... si je finis par savoir où il se cache, je vous préviendrai, je vous le promets. Laissez-moi votre numéro de téléphone, je vous appellerai.
Je note mes coordonnées d'une main tremblante sur un morceau de papier qui traîne sur la table basse. Je me lève, le cœur lourd d'une reconnaissance amère, d'une gratitude qui ressemble à une blessure. Je me sens minuscule face à la grandeur d'âme de cette femme que j'ai, malgré moi, contribué à briser en mille morceaux.
— Merci, Magalie. Pour tout. Pour votre accueil et votre courage.
— Bonne chance, Dorian. Vous en aurez besoin pour affronter la suite et le retour de votre femme, conclut-elle avec une tristesse infinie dans la voix.
— Bonne chance, Dorian. Vous en aurez besoin pour affronter la suite et le retour de votre femme, conclut-elle avec une tristesse infinie dans la voix.
Je quitte la maison, le bruit de la porte se refermant derrière moi sonnant comme une sentence de mort définitive. Nans est dans la nature, Magalie est seule dans ses ruines, et moi, je retourne vers une maison vide en attendant une femme qui me déteste, portant le poids d'un livre qui s'apprête à faire exploser ce qu'il reste de nos vies et de nos secrets.
Le trajet du retour se fait dans un brouillard de larmes que je n'essaie même plus d'essuyer. Chaque kilomètre qui me sépare de la maison de Nans et de la dignité bouleversante de Magalie est une pierre de plus posée sur ma poitrine, m'étouffant un peu plus à chaque seconde qui passe. Je conduis comme un automate, le regard fixé sur l'asphalte gris qui défile sous mes roues, tandis que les paroles de Magalie tournent en boucle dans mon esprit. Il est parti. Il a tout quitté. Il a choisi de disparaître pour que je puisse, moi, rester le père de cet enfant. C'est un sacrifice d'une noblesse qui me déchire les entrailles, une preuve d'amour si totale qu'elle me donne envie de hurler de douleur au milieu de cette campagne indifférente.
Quand je tourne enfin dans mon allée, mon sang se glace instantanément. La voiture de Noélie est garée là, juste devant le garage. Elle est revenue.
Je reste un long moment au volant, le moteur tournant encore dans un ronronnement sourd. Je me regarde dans le rétroviseur et l'image que je renvoie est celle d'un homme dévasté, une simple ombre de lui-même. Mes yeux sont rouges, gonflés par les nuits sans sommeil et les pleurs de la matinée. Mon visage est marqué, creusé par une agonie que je vais devoir enfouir sous des couches de mensonges et de soumission. Je prends de grandes inspirations, forçant mon diaphragme à se détendre. Je frotte mes joues avec vigueur pour ramener un peu de couleur, j'ajuste mon col. Je dois redevenir le Dorian qu'elle exige. Je dois coller ce masque de plomb sur mes traits avant de franchir le seuil de ce qui fut notre foyer.
J'éteins le moteur. Le silence qui s'abat est terrifiant. Je sors de la voiture, chaque pas vers la porte d'entrée me semblant durer une éternité. Je tourne la clé dans la serrure avec une lenteur de condamné.
La maison est propre, chauffée, mais l'atmosphère y est mortifère. Noélie est assise dans le salon, droite comme une sentence capitale. Elle ne se lève pas à mon arrivée. Elle ne me salue pas. Elle fixe simplement le vide, ses mains posées à plat sur son ventre arrondi, comme pour protéger l'enfant de ma seule présence toxique.
— Tu étais où ? demande-t-elle sans me regarder. Sa voix est sèche, tranchante, dénuée de toute trace de la chaleur d'autrefois.
— J'avais besoin d'air, Noélie. Je suis allé marcher, je...
— Tu as fait ce que je t'ai ordonné ? coupe-t-elle brutalement en tournant enfin son visage vers moi. Tu lui as parlé ? Tu as mis fin à cette horreur ?
— J'avais besoin d'air, Noélie. Je suis allé marcher, je...
— Tu as fait ce que je t'ai ordonné ? coupe-t-elle brutalement en tournant enfin son visage vers moi. Tu lui as parlé ? Tu as mis fin à cette horreur ?
Je déglutis avec une difficulté atroce. La culpabilité et la tristesse se mélangent dans ma gorge comme un poison amer.
— C'est fini, Noélie. Il est parti. Il a tout quitté, sa maison, sa femme... tout. On ne le reverra plus jamais. Il a disparu.
Elle esquisse un rictus qui se veut peut-être un sourire de victoire, mais qui ressemble plus à une grimace de dégoût. Elle se lève lentement, avec cette raideur que lui impose sa grossesse, et s'approche de moi. Elle s'arrête à quelques centimètres. Je sens son regard fouiller le mien, cherchant la moindre trace de résistance ou de mensonge.
— Bien, murmure-t-elle. Maintenant, tu vas ranger ce bureau de fond en comble. Je ne veux plus voir une seule page de ce livre, je ne veux plus entendre parler de cette histoire immonde. À partir d'aujourd'hui, cet homme n'existe plus. Tu es le père de mon fils, tu es mon mari, et tu vas te comporter comme tel. Est-ce que c'est clair ?
Je baisse la tête, incapable de soutenir son regard de glace.
— Oui, Noélie. C'est clair.
Je me dirige vers mon bureau, le cœur en lambeaux. Je commence à ramasser les feuillets du manuscrit éparpillés, mais au lieu de les détruire, je les rassemble avec une fébrilité désespérée. Je ne peux pas brûler les seuls vestiges de ma vérité, ce serait m'assassiner moi-même une seconde fois. Profitant d'un moment où Noélie s'éloigne vers la cuisine, je descends discrètement au sous-sol. C'est une cave sombre et fraîche, aux murs de pierres anciennes et humides. J'avance vers le fond, là où l'obscurité est la plus dense. Je connais cet endroit par cœur ; il existe derrière un empilement de vieux cartons une pierre légèrement descellée, un renfoncement profond que j'ai découvert il y a des années.
C'est ici. Mon sanctuaire secret. D'une main tremblante, j'y dépose tout : les chapitres originaux, les notes griffonnées, et tout ce qui me lie encore secrètement à lui. Je remets la pierre en place avec un soin maniaque, vérifiant que rien ne dépasse. C'est une cachette que seul moi connais, un tombeau pour mon âme où Noélie ne pourra jamais pénétrer.
Je remonte ensuite au bureau, les mains vides, l'air d'avoir accompli sa volonté. À peine ai-je franchi le seuil de la pièce que Noélie arrive. Elle tient un carton entre ses mains. J'apprends qu'un livreur vient tout juste de passer pour déposer ce colis devant la porte pendant que j'étais en bas. Sans un mot doux, elle me lance violemment le colis sur le bureau, au milieu de mon rangement forcé.
— C'est pour toi, dit-elle d'un ton glacial. Ton éditeur a envoyé les exemplaires témoins par ce livreur. Les tout premiers.
Mes mains tremblent de plus belle alors que je ramasse l'objet. Je déchire le carton sous son regard inquisiteur et haineux. À l'intérieur, je découvre le livre fini. La couverture est là, magnifique et tragique à la fois, exactement comme je l'avais rêvée. Elle porte le titre que j'ai choisi avec mon sang : "L'Éternité pour nous retrouver". Le titre brille sous la lampe du bureau. Je prends un exemplaire, le sentant peser une tonne dans mes paumes. Je l'ouvre au hasard et je tombe sur une phrase décrivant la force du lien qui m'unit à Nans.
Noélie s'approche et voit le livre ouvert. Elle réalise l'ampleur de ce que je m'apprête à livrer au monde entier.
— Alors c'est ça ? dit-elle, la voix tremblante de fureur. C'est ça que tout le monde va lire ? Tu vas exposer notre honte dans toutes les vitrines de France ? Tu avais promis de tout arrêter !
— C'est trop tard, Noélie... murmuré-je, les larmes menaçant de déborder à nouveau malgré mes efforts. Les rotatives tournent déjà. On ne peut plus rien arrêter. Ce livre va exister, que nous le voulions ou non. Ma vérité est déjà en route.
— C'est trop tard, Noélie... murmuré-je, les larmes menaçant de déborder à nouveau malgré mes efforts. Les rotatives tournent déjà. On ne peut plus rien arrêter. Ce livre va exister, que nous le voulions ou non. Ma vérité est déjà en route.
Elle recule, le visage déformé par l'horreur. Elle réalise que même si Nans a disparu physiquement, son souvenir va désormais habiter chaque librairie, chaque foyer qui achètera ce livre. La vérité est devenue une marchandise indélébile que personne ne pourra plus effacer. Elle sort de la pièce sans un mot de plus, me laissant seul avec le premier exemplaire de ma gloire et de mon malheur. Je serre le livre contre mon cœur, sentant l'odeur du papier neuf, et je pleure en silence pour l'homme que j'ai perdu et pour l'enfant que je vais élever dans l'ombre de ce chef-d'œuvre maudit.
Noélie reste plantée là, dans l'encadrement de la porte du bureau, les bras croisés sur son ventre que le tissu de sa robe tend désormais de manière irréversible. Son regard est fixé sur l'exemplaire que je tiens entre mes mains tremblantes, un regard chargé d'une hostilité si pure qu'elle semble irradier dans toute la pièce. Le titre, "L'Éternité pour nous retrouver", brille sous la lumière crue de la lampe de bureau, les lettres dorées semblant brûler l'air entre nous.
— Je ne veux plus voir ce livre, Dorian, dit-elle d'une voix qui n'est plus qu'un sifflement glacé, dénué de toute humanité. Je ne veux plus le voir traîner dans cette maison, je ne veux plus voir ton nom associé à cette... cette ignominie. Cache-le, brûle-le, enterre-le, je m'en moque. Mais fais en sorte qu'il disparaisse de ma vue.
Elle fait un pas vers moi, ses yeux lançant des éclairs de mépris. Je recule instinctivement, serrant l'ouvrage contre mon torse comme si c'était un bouclier, ou le dernier lambeau de ma peau.
— De toute façon, crache-t-elle avec une cruauté qui me lacère les entrailles, c'est tout ce qui te restera de cet homme. Des mots morts sur du papier. Une illusion pour laquelle tu as tout gâché. Il est parti, il t'a abandonné sans se retourner pour sauver sa propre peau, et il ne reviendra jamais. Garde tes pages, Dorian. Elles sont le seul compagnon qu'il t'a laissé dans ton naufrage.
Elle tourne les talons et s'en va, le bruit de ses pas s'étouffant dans le couloir, me laissant seul dans le bureau dont l'air est devenu irrespirable. Je reste immobile, les mots de Noélie résonnant comme des clous que l'on enfonce dans un cercueil. Elle a raison sur un point : c'est tout ce qu'il me reste. Je descends immédiatement cet exemplaire au sous-sol, rejoignant les autres vestiges cachés derrière la pierre descellée, et je m'effondre contre le mur froid et humide de la cave, pleurant sur cette gloire imminente qui a déjà le goût des cendres.
Les semaines s'écoulent, transformant ma vie en une pièce de théâtre macabre dont je suis l'acteur principal et le spectateur le plus dégoûté. Le livre paraît enfin dans toutes les librairies de France. En quelques jours seulement, c'est un véritable séisme littéraire. Les critiques sont dithyrambiques, les lecteurs s'arrachent l'ouvrage par milliers. Je vois mon visage sur les couvertures des magazines, j'entends mon nom à la radio plusieurs fois par jour. On parle de la "sensibilité bouleversante", de la "vérité crue et incandescente" de cette histoire d'amour interdite. Le succès est total, monstrueux, écrasant. À la maison, le silence est devenu notre seule langue, une langue morte. Noélie m'ignore totalement, évitant de croiser mon regard ou de m'adresser la parole, tandis que son corps change, rappel constant du prix de ma trahison.
Puis vient l'invitation que mon éditeur attendait comme le Graal absolu. Je suis convié sur le plateau de la plus grande émission d'information et de culture du pays, un entretien exceptionnel mené par Laurent Delahousse. C'est le rendez-vous que tout écrivain rêve d'obtenir une fois dans sa vie, mais pour moi, c'est une torture publique.
Le soir de l'enregistrement, les lumières du plateau m'aveuglent, créant un halo irréel autour de moi. Je suis assis dans un fauteuil en cuir profond, face à Laurent Delahousse qui me scrute de son regard bleu et perçant, ses mains posées sur son bureau où trône mon livre, truffé de petits marque-pages colorés.
— Dorian, commence-t-il de cette voix posée et élégante, captant l'attention de millions de téléspectateurs, votre nouveau roman, "L'Éternité pour nous retrouver", est en train de devenir un véritable phénomène. On y sent une urgence, une douleur qui semble trop profonde pour être purement fictive.
Il marque une pause, feuilletant quelques pages avec une lenteur calculée, avant de me fixer de nouveau.
— On se souvient de votre premier roman, qui avait déjà posé les jalons d'une plume singulière et d'une sensibilité à fleur de peau. Mais ici, vous franchissez un cap. Tout le monde se pose la même question, Dorian. Est-ce une autobiographie déguisée ? Est-ce que cet homme, celui que vous décrivez avec tant de passion, celui qui représente le "grand retour", existe vraiment dans votre vie ? Est-ce votre propre cœur que vous avez mis à nu sur ces trois cents pages ?
Je sens la sueur perler le long de ma colonne vertébrale. Je sais que Noélie regarde, devant la télévision, les mains crispées sur son ventre. Je sais que le monde entier attend que je craque. Je prends une grande inspiration, tentant de stabiliser ma voix pour qu'elle ne tremble pas.
— Non, Laurent, dis-je avec un calme de façade qui me coûte un effort surhumain. C'est un roman. C'est le propre de la littérature que de puiser dans l'universel pour créer une émotion qui dépasse l'auteur. J'ai simplement voulu explorer ce qu'il reste d'un homme quand on lui retire, pièce par pièce, sa seule raison de respirer.
Le présentateur esquisse un léger sourire, mais il reste professionnel.
— Pourtant, la dédicace à la fin de ce nouvel ouvrage... cette phrase si énigmatique : "Pour que l'ombre d'hier devienne la lumière de demain, par-delà les murs et le silence"... Elle sonne comme un message personnel, une bouteille jetée à la mer. Dorian, si cet homme vous regarde ce soir, derrière son écran, quelque part, que voudriez-vous lui dire ? Quelle vérité aimeriez-vous lui transmettre par-delà le silence imposé ?
C'est le moment. Le moment où tout peut basculer. Mon cœur s'emballe, frappant contre mes côtes comme un animal en cage. Je détourne mon regard du présentateur pour fixer l'objectif de la caméra, oubliant Delahousse, oubliant les millions de gens, oubliant même Noélie et ses menaces. Je m'adresse à l'obscurité, à la route, à cette cachette inconnue où Nans se terre peut-être.
— Je lui dirais... commencé-je, la voix légèrement voilée par une émotion que je ne peux plus masquer tout à fait. Je lui dirais que les pierres gardent bien les secrets, même les plus lourds. Je lui dirais que même si le silence est devenu ma seule demeure et ma seule protection, je continue de descendre chaque nuit, quand le monde dort, dans l'obscurité la plus profonde pour retrouver ce que nous avons protégé ensemble derrière la roche. Je lui dirais que le titre du livre n'est pas une simple formule marketing. L'éternité est peut-être longue et froide, mais elle est le seul temps qui nous appartienne vraiment désormais. Qu'il n'oublie jamais... jamais... que la pierre que j'ai scellée ne bougera pas tant qu'il n'en aura pas décidé autrement.
Le plateau est plongé dans un silence de mort. Laurent Delahousse me regarde fixement, sentant qu'une vérité absolue vient de lui échapper tout en étant livrée en plein jour.
— Des mots mystérieux, Dorian... mais d'une beauté tragique qui explique sans doute le succès de ce livre. Merci d'être venu nous livrer une part de votre mystère.
L'émission se termine. Je sors du plateau, les jambes comme du coton. J'ai lancé ma bouteille à la mer. J'ai utilisé ma gloire factice pour lui crier que je descends chaque soir au sous-sol pour toucher la pierre derrière laquelle gît notre histoire. Je rentre chez moi, dans ma prison, espérant contre tout espoir qu'il a reçu le message.
Fin du chapitre 16.
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