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• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Entre les lignes — Chapitre 2

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Entre les lignes

Chapitre 2

Chapitre 2
La lumière de novembre finit par filtrer à travers les stores fatigués de ma chambre étudiante, découpant des rayures de poussière dorée sur le lino. Je reprends conscience lentement, avec une sensation de lourdeur qui n'est pas désagréable. Mon bras droit est complètement engourdi, et pour cause : il est toujours coincé sous le corps de Nans, tandis que ma main gauche est restée verrouillée contre son ventre. La chaleur qui se dégage de lui est une fournaise. Sa peau est douce sous mes doigts, et son souffle régulier vient mourir dans mon cou. Je tourne difficilement la tête vers le réveil posé sur le bureau.
— Nans...
Ma voix est rauque, cassée par le sommeil. Je jette un coup d'œil aux chiffres rouges qui clignotent. Neuf heures douze.
— Nans, réveille-toi. On est en retard. On a loupé le premier cours de littérature comparée.
Je sens un mouvement contre moi. Nans ne bouge pas vraiment, il se contente de se presser encore plus fort contre mon torse, enfouissant son visage dans le creux de mon épaule. Ses muscles se détendent, il émet un grognement sourd qui vibre jusque dans mes côtes.
— On s'en fout du cours, Dorian... murmure-t-il sans ouvrir les yeux. Laisse tomber. On est bien ici.
— On ne peut pas sécher toute l'année, Nans. Allez, bouge.
Je tente de dégager mon bras, mais il réagit instantanément avec une force surprenante. Il attrape ma main, raffermit sa prise sur mon poignet et me tire vers l'arrière pour me plaquer à nouveau contre lui, nous forçant à nous recoucher alors que je venais de soulever la couette. Il se blottit, cherchant ma chaleur comme un prédateur en quête de confort, et je sens ses jambes s'entrelacer aux miennes sous le drap.
— Reste là, Dubry. On est bien tous les deux, au chaud. Le monde peut bien s'effondrer, la fac n'a pas besoin de nous pour parler de poètes morts.
Je pousse un long soupir, mais ma résistance s'évapore au contact de sa peau. Je retombe lourdement sur l'oreiller, le cœur battant un peu trop vite. Le silence de la résidence étudiante semble protéger ce petit périmètre de coton et de chair. Je fixe le plafond, conscient de chaque point de contact entre nos corps.
— Dorian ?
— Ouais ?
— Fais-moi des papouilles. J'adore ça quand je me réveille.
Je me fige. C'est une demande tellement enfantine, tellement intime, qu'elle me coupe les moyens. Je soupire à nouveau, plus pour la forme qu'autre chose, et je lève ma main libre. Du bout des doigts, j'esquisse de légers cercles sur le haut de son dos, là où ses boucles châtain clair s'arrêtent. Sa peau est chaude, ferme.
— C'est tout ? râle-t-il avec un petit rire étouffé. T'es un vrai radin du geste. Fais-en partout... sur tout le dos. Et sur le torse aussi. Allez.
Je m'exécute, mes doigts glissant sur ses épaules larges, descendant le long de sa colonne vertébrale avant de revenir vers ses flancs. Je sens sa musculature tressaillir sous mes caresses. Puis, avec une hésitation que j'espère invisible, je passe ma main sur son torse, sentant les battements de son cœur sous ma paume. On reste comme ça pendant ce qui semble être une éternité. Une heure et demie s'écoule, faite de murmures, de silences et de cette proximité électrique que l'on feint d'ignorer. Le temps n'existe plus, seule compte la texture de la peau et la chaleur partagée.
Enfin, vers onze heures, Nans s'étire comme un grand chat, faisant craquer ses articulations. Il finit par s'extraire de la couette, restant en sous-vêtements, sa silhouette haute et musclée dominant le petit espace de la pièce. Il se dirige vers la bouilloire pour relancer un café, ses mouvements sont fluides, dénués de toute gêne.
Alors que je m'assois sur le bord du lit, les cheveux en bataille et l'esprit encore embrumé, il revient vers moi avec deux tasses fumantes. Avant de me tendre la mienne, il se penche et dépose un baiser rapide et sonore sur ma joue.
— J'ai passé une super nuit, Dubry. Même si on était vraiment serrés dans ton lit de poupée.
Il marque une pause, un sourire malicieux étirant ses lèvres, et ses yeux verts pétillent d'une lueur moqueuse.
— Par contre, j'ai bien senti que tu bandais contre moi ce matin... espèce de cochon.
Il éclate d'un rire franc, sonore, qui emplit toute la chambre, puis il se barre vers le bureau en sirotant son café comme si de rien n'était. Je reste là, la joue brûlante, incapable de trouver une répartie, le visage cramoisi.
— C'est... c'est la physiologie matinale, Nans ! je bafouille finalement.
— Cause toujours, Dorian ! Allez, enfile ton froc, on a un cours de littérature moderne dans vingt minutes.
Vingt minutes plus tard, on quitte la résidence, épaule contre épaule. Dehors, Lyon est gris, mais sous mon manteau, je garde encore l'empreinte de son corps contre le mien. On marche vers le campus, et pour la première fois, je ne pense plus à Baudelaire. Je ne pense qu'à la main de Nans qui vient de se poser sur ma nuque pour me guider dans la foule, tranquille et décontractée, comme si tout était normal.
L'hiver s'installe pour de bon sur Lyon, transformant les quais en de longs rubans de bitume gelé. À la fac, notre duo est devenu une sorte de légende urbaine. Les gens s'écartent naturellement pour nous laisser de la place à la cafétéria, comme si une bulle invisible nous entourait en permanence. Mais à l'intérieur de cette bulle, l'air commence à devenir rare, chargé d'une électricité que nous feignons d'ignorer.
Nans n'est pas du genre à provoquer par des gestes déplacés, mais il possède une manière d'habiter l'espace qui me trouble au-delà du raisonnable. Il joue avec le feu avec une insouciance qui me terrifie, non pas par des paroles crues, mais par une présence si dense qu'elle finit par m'étouffer. Ce n'est jamais frontal ; c'est une accumulation de détails, de silences trop longs et de proximités accidentelles qui, mis bout à bout, forment un gouffre sous mes pieds.
On passe la plupart de nos soirées dans ma chambre étudiante. C'est devenu son second studio. Ses bouquins de philo s'empilent sur mon bureau, son odeur de tabac et de cèdre est imprégnée dans mes rideaux. Ce soir-là, on est censés réviser l'examen de morphosyntaxe, mais Nans a décidé que le lino était plus propice à la réflexion que les chaises. Il est allongé sur le dos, les yeux fixés sur le plafond, tandis que je suis assis au bureau, essayant désespérément de me concentrer sur mes fiches.
— Dorian, tu savais que le mot « contact » vient du latin contactus, qui signifie « toucher ensemble » ?
Il ne me regarde pas, sa voix est juste un murmure qui semble flotter dans l'air saturé de caféine.
— C'est le principe de la racine, Nans. Pourquoi tu me sors ça maintenant ?
— Parce que je me demandais à quel moment le toucher devient une conversation. À quel moment le silence entre deux personnes s'arrête d'être un vide pour devenir un plein.
Je reste penché sur mon cahier, faisant semblant de souligner un exemple de proposition subordonnée. Mes doigts tremblent légèrement.
— On se dit tout, Nans. On n'a pas besoin de remplir les blancs.
— On parle de Baudelaire, on parle de la pluie. Mais on ne parle jamais de ce qui se passe quand on ne dit rien.
Il se redresse sur un coude. Il ne me touche pas, mais son regard est si intense qu'il me brûle la nuque. Il s'approche, s'appuie contre le rebord de mon bureau, juste assez près pour que je sente la chaleur de son corps, mais juste assez loin pour que ce ne soit pas une agression. Il observe mon travail, son visage à quelques centimètres du mien.
— T'as toujours ce tee-shirt gris trop large, Dorian. On dirait que tu veux te cacher dedans.
— Je ne me cache pas. Je suis juste bien dans mes fringues.
— C'est marrant. Moi, j'ai toujours l'impression que tu attends que quelqu'un vienne t'en sortir.
Il rit tout bas, ce rire grave qui vibre dans l'espace exigu de la chambre, puis il se rallonge comme s'il n'avait rien dit d'incendiaire. Je reste pétrifié. C'est sa spécialité : poser une question qui ressemble à un piège, regarder l'étincelle s'allumer dans mes yeux, et reculer avant que je ne puisse répondre. Je fais comme si de rien n'était. Si je relève, si je pose une question, le mur de l'amitié risque de s'effondrer.
Plus tard, on décide de cuisiner des pâtes sur mon minuscule réchaud. L'espace est si réduit qu'on est obligés de se frôler à chaque mouvement. Nans est derrière moi, il tend le bras pour attraper le sel au-dessus de l'évier. Il ne pose pas sa main sur moi, mais il s'immobilise un instant, son torse frôlant mon dos, son souffle court venant mourir contre mon oreille. L'odeur de sa peau, un mélange de froid et de chaleur humaine, m'envahit totalement.
— Tu devrais mettre plus de poivre, Dubry. T'es toujours trop timide sur les épices.
— Je ne suis pas timide, je respecte le goût des choses.
— Tu respectes trop de limites. Parfois, il faut oser briser la recette pour voir ce qui se passe.
Il s'écarte enfin pour égoutter les pâtes, me laissant là, le cœur battant à tout rompre. Cette tension est devenue un bruit de fond permanent, une note aiguë que seul moi semble entendre, ou qu'il joue avec une virtuosité cruelle.
Le repas se passe dans une atmosphère étrange. Il me raconte ses souvenirs d'Ardèche, ses mains mimant des montagnes dans l'air, et moi je ne regarde que ses doigts longs qui s'agitent. Il s'arrête brusquement de parler et me fixe. Il y a un silence, un de ces silences qui pèsent des tonnes. Sans rien dire, il rapproche sa chaise de la mienne. On ne se touche toujours pas, mais nos genoux sont à un millimètre l'un de l'autre.
— T'as quoi, Dorian ? T'as l'air d'avoir peur de quelque chose.
— Je suis juste crevé, Nans. C'est la fin du semestre.
— On est tous les deux crevés. Mais y'a des fatigues qui réveillent, tu ne crois pas ?
Il ne retire pas son regard du mien. Ses yeux verts sont sombres dans la faible lumière de la lampe de bureau. On est sur la crête. Je pourrais tendre la main, briser cette distance de sécurité qu'il s'obstine à maintenir tout en la rendant insupportable. Finalement, il se lève et s'étire en baillant.
— Allez, va te coucher, Dubry. Je finis ma tasse et j'arrive.
Une demi-heure plus tard, la scène habituelle se répète. Le petit lit de 90 cm, la couette étroite, et Nans qui se glisse à côté de moi. Cette fois, il ne se met pas en cuillère tout de suite. Il s'allonge sur le dos, les mains derrière la tête, et je sens ses muscles tendus contre mon bras.
— T'as froid ? chuchote-t-il dans l'obscurité.
— Un peu.
Il ne dit rien, mais il se rapproche de quelques centimètres, comblant le vide entre nous jusqu'à ce que nos flancs se touchent de haut en bas. Il ne m'enlace pas, il se contente d'être là, massif et brûlant contre moi. Sa jambe vient peser contre la mienne.
— Dors, Dorian. Tais-toi et dors.
Il ne fait rien d'autre, mais cette simple proximité physique, cette manière d'occuper tout l'espace de ma vie et de mon lit sans jamais franchir la ligne rouge, est une torture plus douce que tout ce que j'ai connu. Je m'endors dans cette chaleur partagée, conscient que chaque jour qui passe nous rapproche d'un point de non-retour que nous n'oserons sans doute jamais nommer.
— Dorian ?
— Oui ?
— C'est bien d'être là. Juste là.
Je ne réponds pas, mais je me serre un peu plus contre lui, acceptant ce jeu dangereux dont personne ne connaît les règles.
Le mois de décembre s'abat sur la ville avec une violence grise. La fin du semestre approche, et avec elle, cette coupure brutale que je n'avais pas vue venir. Nans doit repartir en Ardèche pour les fêtes. C'est une évidence, une obligation familiale, mais quand il l'annonce entre deux gorgées de café tiède sur les marches de la fac, j'ai l'impression qu'on m'annonce une sentence de prison ferme.
— C'est juste deux semaines, Dorian. On n'est pas en train de se dire adieu sur le quai du Titanic.
Il rit, mais ses yeux ne sont pas aussi légers que son ton. Il ramasse ses bouquins éparpillés sur mon bureau, range son carnet dans son sac, et soudain, ma chambre étudiante semble se vider de son oxygène. Le départ se fait un vendredi soir, sous une pluie fine qui transforme Lyon en un décor de film triste. Je l'accompagne jusqu'au tram qui mène à la gare. On ne dit rien. La tension habituelle, celle qui nous fait d'ordinaire vibrer comme des cordes de piano, s'est transformée en une espèce de plomb lourd dans mon estomac.
Le tram arrive. Nans se tourne vers moi, ajuste mon écharpe d'un geste distrait, puis il me donne une petite tape sur l'épaule. Un geste de pote. Un geste qui fait mal tellement il est normal.
— Écris-moi pas trop de conneries sur Baudelaire, Dubry. Repose-toi.
Et il monte. Je regarde le tram s'éloigner, ses feux rouges disparaître dans le brouillard, et je reste là, sur le quai, avec une sensation de vertige que je n'arrive pas à comprendre. Je devrais être soulagé de retrouver un peu d'espace, de pouvoir enfin dormir seul dans mon lit de 90 cm sans avoir un corps brûlant contre le mien. Mais en remontant la rue vers ma résidence, le silence me percute comme un mur.
La première nuit est la pire. Je me glisse sous la couette, et le lit me paraît immense. Un désert de draps froids. Je m'installe sur le côté, là où je reste d'habitude pour lui laisser de la place, et je fixe le vide derrière moi. Mes mains cherchent instinctivement les siennes, mon dos attend la pression de son torse, mais il n'y a rien. Juste l'odeur de son tabac qui s'estompe peu à peu sur l'oreiller. C'est là que le vide commence à creuser.
Le lendemain, je n'arrive pas à me lever. Je reste hébété, à regarder la poussière danser dans le rayon de lumière qui filtre par le store. Je ne comprends pas. On est amis, rien de plus. On ne s'est rien dit, on ne s'est rien promis. Alors pourquoi j'ai l'impression qu'on m'a arraché un membre ? Je sors marcher sur les quais, là où on allait fumer, mais la ville me semble dépeuplée. Chaque silhouette au loin qui porte une veste en jean me fait rater un battement de cœur, avant que la déception ne retombe, plus lourde encore.
Je passe mes journées à la bibliothèque, essayant de réviser, mais les mots glissent sur mon esprit. Je n'arrête pas de penser à sa voix, à cette façon qu'il a de ponctuer ses phrases d'un petit rire grave. Je regarde mon téléphone toutes les dix minutes. Il m'envoie des messages courts, des photos de paysages enneigés, des vannes sur les chèvres de son village. Je réponds sur le même ton, détaché, ironique. On joue toujours le jeu. On ne dit rien du manque.
— Alors, Lyon survit sans son poète maudit ? m'écrit-il un soir.
— Lyon va très bien. C'est calme. Je peux enfin bosser sans tes théories sur le latin.
Je mens. Je mens tellement que j'en ai mal aux doigts. La vérité, c'est que je tourne en rond dans mes neuf mètres carrés comme un lion en cage. Je n'arrive pas à comprendre ce vide. Si nous sommes juste complices, pourquoi la lumière semble-t-elle s'être éteinte avec son départ ? C'est une sensation physique, une oppression dans la poitrine qui ne me quitte pas. Je commence à réaliser que ce que j'appelais « amitié » a muté en quelque chose de beaucoup plus vorace, quelque chose qui se nourrit de sa présence et qui m'affame en son absence.
Je me surprends à détester cette dépendance. Moi, le citadin solitaire, le mec autonome qui n'avait besoin de personne, je suis réduit à attendre un signal radio depuis le fond de l'Ardèche. Je me dégoûte un peu. Mais le soir, quand je me couche, je ne peux pas m'empêcher de passer ma main sur la place vide à côté de moi.
La deuxième semaine est une longue agonie de silence. Je sors avec d'autres gens de la fac, j'essaie de rire, de boire des bières, de faire comme si tout était normal. Mais au milieu des conversations, je décroche. Je cherche un regard vert qui n'est pas là. Je cherche cette tension, ce fil du rasoir sur lequel on dansait. Sans lui, la vie est plate, sans relief, sécurisante et mortellement ennuyeuse.
Le vide m'apprend une chose que je ne voulais pas savoir : Nans n'est pas juste un pote. Il est devenu mon centre de gravité. Et sans lui, je flotte dans un espace sans oxygène, incapable de respirer normalement. Je réalise que le danger n'était pas dans ses gestes ou dans ses paroles, mais dans ce silence que nous partagions. Ce silence qui disait tout ce que nous n'avions pas le courage de nommer.
Le jour de son retour approche enfin. Je suis à la gare une demi-heure en avance, le cœur battant la chamade, détestant chaque seconde de cette impatience qui me trahit. Quand le train entre en gare, je scrute la foule. Et soudain, je le vois. Plus grand que les autres, son sac sur l'épaule, cette démarche nonchalante que je reconnaîtrais entre mille.
Il me voit. Il ne sourit pas tout de suite, il s'arrête un instant, me fixe, et je vois dans ses yeux la même ombre que celle qui m'a hanté pendant deux semaines. Le vide était partagé. Il s'approche, s'arrête à un centimètre de moi. L'air redevient électrique instantanément.
— T'as une sale tête, Dubry. T'as pas dormi ?
— Le silence, ça fait du bruit, Nans. C'est dur de dormir avec ça.
Il pose sa main sur ma nuque, une pression ferme, chaude, qui me ramène à la vie en une seconde.
— On rentre ? je n'ai pas envie de rester ici.
On marche vers le tram. On ne se dit rien de plus, mais je sens le poids du vide s'évaporer. En rentrant dans ma chambre, il jette son sac, s'assoit sur le lit et me regarde.
— Viens là, Dorian. Arrête de faire cette gueule.
Je m'assois à côté de lui. Le contact de son épaule contre la mienne suffit à calmer l'incendie dans ma poitrine. On est revenus sur notre fil du rasoir. C'est dangereux, c'est instable, mais c'est le seul endroit où je me sens enfin chez moi.
Le réveillon du Nouvel An s'annonce comme un défi. Une soirée est organisée dans un vieil appartement des pentes de la Croix-Rousse, un de ces endroits aux plafonds hauts et aux parquets qui grincent sous les pas des étudiants. Nans n'était pas chaud, il préférait rester dans notre bulle, mais j'ai insisté. Je crois que j'avais besoin de nous voir au milieu des autres, de tester si ce qui nous lie résiste au bruit et à la lumière crue.
Quand on arrive, l'air est déjà saturé de fumée et de l'odeur sucrée du punch. La musique cogne contre les murs, une basse sourde qui fait vibrer les vitres. Nans retire sa veste, révélant une chemise sombre dont il a retroussé les manches, laissant voir ses avant-bras. Il a ce regard un peu sauvage, celui qu'il porte quand il se sent observé. On nous tend des verres, on nous salue, on nous pose des questions auxquelles on répond de concert, avec cette synchronisation effrayante qui est devenue notre marque de fabrique.
— Tu veux danser ? me lance-t-il après son troisième verre.
— Je ne sais pas danser, Nans. Tu le sais.
— Personne ne sait danser ici, Dorian. On fait juste semblant de bouger avec le rythme. Allez, viens.
Il m'attrape par le poignet et m'entraîne vers ce qui sert de piste de danse au milieu du salon. La lumière est tamisée, striée de reflets rouges et bleus. La musique ralentit, passe sur un morceau plus sombre, plus lent, un truc électro qui semble ramper au sol. On se retrouve face à face. Au début, on garde une distance de sécurité, nos bras bougeant mollement. Mais Nans réduit l'espace. Petit à petit.
Il s'approche jusqu'à ce que nos souffles se confondent. Il ne me touche pas encore, mais ses mains se lèvent et se posent sur mes épaules. Ses doigts s'ancrent dans le tissu de mon tee-shirt. Je pose machinalement mes mains sur ses hanches pour garder l'équilibre. C'est la première fois qu'on fait ça devant tout le monde. On ne s'embrasse pas, on ne fait rien de répréhensible, mais la proximité est telle que les gens autour de nous semblent s'effacer.
— Tu sens ça ? chuchote-t-il à mon oreille, sa voix vibrant contre ma peau.
— Quoi ?
— L'électricité. Si on reste comme ça trop longtemps, on va finir par faire sauter les plombs de tout le quartier.
Il rit tout bas, un rire qui se perd dans le fracas de la musique. Il fait glisser une de ses mains de mon épaule vers ma nuque, ses doigts s'emmêlant dans mes cheveux roux. Il exerce une pression légère, m'obligeant à incliner la tête vers lui. On danse dans un mouchoir de poche. Je sens son corps musclé contre le mien à chaque balancement, le frottement de son jean contre le mien, la chaleur de son torse. C'est une torture délicieuse. On joue avec le feu, là, au milieu des rires et des bouteilles vides.
Ses gestes sont d'une lenteur calculée. Il fait glisser son pouce sur ma mâchoire, un effleurement qui me fait fermer les yeux. Je resserre ma prise sur ses hanches, mes doigts s'enfonçant un peu plus dans sa peau à travers sa chemise. On ne se quitte pas du regard. Ses yeux verts sont devenus magnétiques, chargés d'une intention qu'il ne formule pas.
On reste ainsi pendant plusieurs morceaux. À un moment, il pose son front contre le mien. C'est un geste d'une tendresse infinie, presque trop intime pour une fête. On reste immobiles, au milieu de l'agitation, deux statues de chair soudées par une tension que l'alcool rend encore plus lourde.
— Dorian...
— Ouais ?
— J'ai envie de partir.
— On vient d'arriver, Nans.
— Je m'en fous. Y'a trop de monde. Y'a trop de bruit. J'ai juste envie qu'on soit dans ta chambre.
Il ne dit pas pourquoi, mais je le sais. On a besoin de retrouver notre silence, celui qui nous autorise à être nous-mêmes sans le jugement des autres. On quitte la soirée vers deux heures du matin. L'air froid de la nuit nous fouette le visage, nous dégrisant à peine. On monte les pentes de la Croix-Rousse à pied, marchant si près l'un de l'autre que nos mains se frôlent à chaque pas.
En arrivant dans ma chambre étudiante, l'ambiance change. Le contraste entre le tumulte de la fête et le calme de mon studio est brutal. Nans s'assoit sur le lit, défait les premiers boutons de sa chemise. Il me regarde.
— Viens là.
Je m'approche, je reste debout devant lui. Il attrape les pans de mon manteau, me tire doucement vers lui pour que je me tienne entre ses jambes écartées. Il pose sa tête contre mon ventre, ses bras entourant ma taille. C'est un geste de soumission, ou d'abandon, je ne sais pas. Je pose mes mains sur ses boucles châtain clair, caressant sa nuque.
— C'était bien, cette soirée, murmuré-je.
— C'était insupportable. J'avais juste envie de te toucher sans que personne nous regarde comme si on était des bêtes curieuses.
Il se redresse, son visage à quelques centimètres du mien. Ses mains remontent dans mon dos, sous mon tee-shirt, cherchant la chaleur de ma peau. Ses doigts sont frais, le contraste me fait frissonner. Il ne m'embrasse pas. Il se contente de me fixer avec une intensité qui me donne l'impression d'être transparent.
— On est quoi, Dorian ?
La question tombe comme un couperet. Le silence qui suit est assourdissant. Je ne sais pas quoi répondre. « Des amis » sonne comme un mensonge insultant. « Des amants » serait prématuré.
— On est nous, Nans. C'est déjà pas mal.
Il esquisse un demi-sourire, un peu triste, un peu moqueur. Il se lève, commence à se déshabiller pour se coucher. On finit en sous-vêtements, comme d'habitude. On se glisse sous la couette. Le lit de 90 cm semble encore plus petit ce soir. Nans se colle contre moi, m'enlace avec une force inhabituelle. Il enfouit son visage dans mon cou.
— Bonne année, Dorian.
— Bonne année, Nans.
Je reste éveillé longtemps, sentant son cœur battre contre le mien, sa main qui caresse distraitement mon bras. On a franchi une étape ce soir, sans même le vouloir. On a montré au monde que notre complicité n'était pas qu'une affaire de révisions. C'est une danse périlleuse, un équilibre de verre, et je sais que la chute est inévitable. Mais tant qu'il me tient comme ça, je n'ai pas peur de tomber.
Fin du chapitre 2.
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