Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Les Chroniques de l'Ether — Chapitre 12 · Sur la Route
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteurs
Les Chroniques de l'Ether
Chapitre 12 · Sur la Route
Chapitre 12 - Sur la route
Le Jour se couchait sur la ville de Myréthnopole. La haute Tour de Gaïa brillait, tel un phare, sous les feux de l'astre. Les nombreux homomorphes qui y vivaient et oeuvraient pour le bien commun y pullulaient, comme des abeilles dans une ruche.
L'un d'eux rassemblait ses affaires. Une quinzaine s'était écoulée depuis qu'il avait été libéré. Sous étroite surveillance de sa préceptrice et surtout de l'inquisiteur Aerkyr, il avait découvert une facette nouvelle du monde. Depuis que la fée à l'aile cassée, Tectheria
, a pris position en sa faveur, le Conseil avait consenti à sa requête, non sans mauvaise grâce.
D'ailleurs, les bruits couraient vite et il était ancré dans l'esprit des élèves diplomates et autres apprenants que la discorde avait quelque peu gangrené l'entente entre les quatre Fondateurs. D'aucuns pensaient que l'arrivée de la créature en était la cause, d'autres soutenaient l'absence d'un évident lien de causalité, même que certaines dissensions seraient apparues avant son arrivée. Un nuage faisait de l'ombre sur les efforts titanesques de la Fondation et personne ne comprenait pourquoi ni comment.
Et l'esprit quelque peu revanchard mais surtout libre que Kryphaphalos finissait de préparer son sac. Demain serait le jour de son départ. Il avait été convenu qu'il eut dû rester à la Tour, le temps de se familiariser avec la manipulation de l'Éther et apprendre les rudiments de géographie, de politique et de diplomatie avant d'être libéré dans le monde extérieur. Il avait été vexé de cette décision : jusque-là, il n'y avait jamais eu de problèmes avec les gens. Bon, hormis l'incident d'Hydrazhyl. Mais la douce fée de vert vêtue avait été prompte à calmer sa colère, lui parlant et lui expliquant que c'était pour son bien. Cela sonnait faux, et pourtant elle était honnête, elle comptait sur lui pour se plier aux règles de l'instance, le temps de quelques cycles pour se familiariser avec son éventuel futur rôle.
Et surtout, il pourrait la voir. Cela lui réchauffait un peu le cœur mais, au fond, pour les avoir surprises, il la savait amante de l'ingénieure. Finalement, il était seul, il se sentait seul.
Toc toc toc.
— Entrez, répondit le jeune homme, surpris de cette visite tardive.
La porte s'ouvrit :
— Bonsoir à toi, Kryphakalos !
— Que la Lumière brille sur vous, Mantarkh ! répondit-il, obséquieux.
— Garde tes flagorneries sans saveur ! Je sais que tu n'en penses pas une seule, rétorqua la dryade, avec dédain.
— Très bien. Si vous avez quelque chose à dire, dites-le, ou partez.
— Arrête d'être aussi désagréable avec nous ! Sais-tu au moins que je me suis battue pour toi, plus que n'importe qui ! Alors aie un peu de considération, s'il te plaît.
Penaud, le jeune effronté baissa les yeux, Mantarkh enchaîna :
— C'est moi qui t'ai recueilli à la naissance ! Qui t'ai mis dans la famille que tu as massacrée ! Alors cesse de t'apitoyer, ton erreur est autant la tienne que la mienne.
— Comment savez-vous ? Je n'ai rien révélé à qui que ce soit sur ce qu'il s'est passé !
— Tu oublies que je peux voir des évènements passés, présents et futurs, je suis une oracle !
— Je ne savais pas…
— Je ne venais pas pour te dire cela initialement, mais…
— Cela veut dire que vous connaissiez mes parents ?? Comment étaient-ils ? Qui étaient-ils ?
— A peine, à vrai dire. Je les ai surtout aidés à cacher leur secret.
— Quel secret ?
— Toi.
— M-Moi ? Je ne comprends pas.
— Tu ne sais pas ce que veut dire ton nom ? Cela veut le “Beau Secret”. Tu es le fruit impossible de l'amour entre une fée et un changeur de peau.
— J-Je croyais que justement ce n'était pas possible.
Le jeune homme était sidéré et sans voix par les révélations qu'il tentait d'accuser, tant bien que mal.
— Tu es la preuve du contraire, tu es un espoir pour toutes les créatures, pour nous tous. Tu représentes la possibilité de faire autrement.
— M-Mais je ne voulais pas tout ça, Je voulais être tranquille…
— Comme tout un chacun, comme tous ceux qui vivent des heures sombres.
— Alors quoi ?
— Alors tu vas aller avec Tectheria, tel qu'on te l'a commandé. Tu vas apprendre d'elle, et tu l'aideras dans sa tâche diplomatique avec Zincheng, ainsi que la détection des personnes sensibles à l'Éther.
— En quoi cela va-t-il m'aider ?! rétorqua Kryphakalos, impatient.
— Tu chercheras quelqu'un, une femme maintenant. Elle sera peut-être très vieille, voire même décédée. Mais c'est une piste à exploiter, et je crois au plus profond de mon cœur que tu la trouveras dans cette région.
— Parce que tu n'en es même pas certaine ?! As-tu au moins un nom ?
— Oui, ça, j'ai. Scylla.
Le Jour s'était levé trois fois depuis que leur cortège original avait quitté la capitale continentale. Chacun sur son cheval était perdu dans ses pensées. Tectheria eut la larme à l'œil lors de ses adieux avec son amante, l'ingénieure. Elle se remémorait la nuit endiablée qu'elles avaient partagée, mais cela ne soulagea pas sa mélancolie. Cela faisait tellement d'années qu'elles se connaissaient, et il s'agissait de la première fois que les deux amies étaient séparées. Mais l'avenir, dorénavant, serpentait devant eux. Elle espérait simplement que ce chemin la ramènerait à la capitale. Qui savait ?
De son côté, le jeune homme ruminait sa conversation avec la dryade. Elle avait connu ses parents. Au moment de son départ, Mantarkh lui avait envoyé des images mentales de Doryplasme et Protherius. Lorsqu'il eut compris ce qu'il voyait, il remercia l'oracle d'un sourire, authentique cette fois-ci. Depuis lors, il chérissait en son for intérieur cette vision d'amour qui le liait à eux. Les mots qu'elle lui avait prononcés concernant son destin, si l'on pouvait parler ainsi, le hantait, l'incompréhension régnait : quel était son rôle ? Pouvait-il s'y opposer ? La seule chose positive qu'il retira de son départ était l'absence des cris dans l'obscurité de la Nuit, l'absence de son tourmenteur aux yeux noirs. Et ça, cela faisait tellement du bien de ne plus redouter de fermer ses paupières et de se laisser embarquer par les fantasmes et les désirs oniriques.
— Pourquoi avoir pris ma défense ? finit par demander Kryphakalos, ne supportant plus le silence.
Ralentissant son cheval, la fée à l'aile cassée se mit à sa hauteur, songeuse.
— Je ne sais pas trop, une intuition. Quand je suis venue te chercher, j'ai vu un enfant effrayé par ses cauchemars. Ai-je eu pitié ? Oui. Mais j'y ai vu l'incapacité de faire le mal.
Le jeune homme assimila ces paroles douces :
— Tu sais, le diable se pare parfois des plus belles apparences.
— Je n'en ai cure. Tu n'es pas le mal, tu as fait des erreurs comme tout le monde. Et tu es là pour servir au mieux les intérêts du monde.
Et le silence retomba entre les deux compagnons. Le jeune homme à la chevelure de jais ne lui avait toujours pas dit pour les recherches qu'il devrait mener en douce. Avait-elle besoin de tout savoir ? Pas nécessairement. De plus, cette information n'était pas pertinente, si ? Il chassa ces pensées et regarda l'horizon, vidant son esprit.
Ils s'arrêtèrent au zénith pour se reposer et se restaurer, et pour soulager leurs montures. Comme à chaque fois, la perceptrice faisait travailler son élève sur l'histoire, les sciences et la philosophie, les arts martiaux pour la maîtrise de soi et surtout, ce que préférait Kryphakalos, la maîtrise de l'Éther.
Ses progrès dans tous les domaines étaient d'abord assez fulgurants, étant donné qu'il avait encore tout à apprendre. Mais dès lors qu'on commençait à approfondir les notions, la fée sentit une stagnation dans l'évolution de l'assimilation.
Elle lui avait enseigné les bases de l'histoire de leur société, depuis le Grand Flash jusqu'à aujourd'hui, relatant la Guerre des Peuples en l'an 253, la création de la Confrérie de Gaïa vers l'an 330, son apogée pendant la Grande Confiance qui dura plus de 800 ans. Ils évoquèrent également son effondrement provoqué par Dynamagos, un humain d'une brillante intelligence mais dotée d'une profonde malveillance entérinée par ses actes odieux, et la décadence des sociétés qui s'ensuivit. Tout restait encore à accomplir pour faire mieux que leurs ancêtres, comprit-il, sachant que les Fondateurs avaient déjà fait bien plus que leur part. En tout cas, c'était ce qu'estimait la professeure, qui semblait perturbée au rappel de tous ces événements.
Aujourd'hui on travaillait le chantonnement. Cela impliquait une grande rigueur de l'esprit pour se focaliser sur l'instant présent et l'objectif à atteindre. La plus grande difficulté était de ressentir au-delà des sens primaires la présence du fluide, à partir duquel un être sensible puisait l'énergie de l'Éther qui l'entourait. Une fois cela fait, acquis et maîtrisé, le chantonnement permettait de formuler, incanter selon le désir de l'Étherion. Kryphakalos adorait s'adonner à ces exercices mais cela lui demandait beaucoup de discipline, ce qui l'épuisait rapidement. Tectheria souriait à ses exploits mais aussi à ses échecs, soutenant ses efforts. En revanche, il savait maintenant allumer un petit brandon pour démarrer un foyer pour la nuit. Il savait même révéler une piste, si peu utile que cela lui était.
Comme il avait fait montre de prouesse dans la ferronnerie, l'orfèvrerie, le tissage et la conception architecturale à la Tour, sa préceptrice réfléchissait à un moyen pour lui d'appliquer le chantonnement à des actions concrètes dans l'artisanat. Dommage que Thermoptès ne fût pas du voyage, elle demeurait la plus douée des forgeuses, créant les plus belles œuvres parmi les armes, les bijoux et les pièces d'ornements. Tectheria avait été suffisamment douée pour enseigner son savoir à la jeune ingénieure, il y avait bien des années, mais le jeune homme qui l'accompagnait n'avait rien à apprendre de sa part sur le plan purement technique. Seule lui manquait l'utilisation de l'Éther pour améliorer et sublimer son travail.
Le jeune élève était avide de savoirs, de compétences, et cela lui faisait oublier ses malheurs passés. Il se tournait vers l'avenir et vers l'espoir de se comprendre enfin. Il en profitait également pour observer son enseignante. Malgré sa fermeté et la rigueur qu'elle exigeait de lui, elle était très patiente avec lui. Souvent rieuse, elle s'enfermait parfois dans un étrange mutisme qui pouvait durer, mais rarement plus d'un demi-cycle. Il remarqua également qu'elle ne se nourrissait jamais. Elle buvait, certes, mais elle ne mangeait jamais. Régulièrement, elle s'absentait le temps d'une dizaine de degrés
Il avait ses secrets, elle avait les siens.
Le calme était revenu dans la Tour de la Fondation. La ville était de nouveau paisible et les rumeurs s'étaient tues avec le départ de la créature. Chaque citoyen retournait vaquer à ses occupations, faisant ainsi pérenniser l'économie de la société, basée sur le troc et l'échange de services. On voyait de nouveau les novices Étherions déambuler dans les rues afin de parfaire leurs compétences manuelles auprès des artisans choisies par les Fondateurs. Cela rassurait les habitants, car ces jeunes, bien qu'encore immatures et parfois prompts à l'indiscipline, représentaient une sécurité pour eux. Les vagabonds et autres délinquants existaient toujours malgré les systèmes mis en place pour les réintégrer dans les rouages. Cependant, parfois, cela n'y faisait rien.
La seule Fondatrice qui demeurait généralement à l'extérieur de leur Tour était l'ingénieure Typhlodème. Appréciée par ses concitoyens, ses services étaient prisés par tous. Et elle le leur rendait, de grâce mais aussi avec un orgueil non dissimulé. Après avoir développé et démocratisé son Disrupteur d'énergie, son talent fut plébiscité et elle diffusa rapidement son Générateur Onduleur Décupleur d'Extase, objet devenu incontournable dans l'intimité des couples et des solitaires.
Accompagnée de son armée de golems, elle participait cycliquement au développement durable de la cité, des campagnes aux alentours. Et depuis que les problématiques autour du village d'Hydrazhyl et du prisonnier, elle put retourner à sa nouvelle invention. Malgré l'absence de son amante qui lui pesait, elle savourait ses moments de concentration intense et de stimulation intellectuelle. Chaque fois que le Jour poignait à l'horizon, de nouvelles idées émergeaient de son esprit fertile pour avancer dans sa machine révolutionnaire.
A la Tour, l'inquiétude demeurait fervente malgré tout. Aerkyr refusait de croire à l'innocence du garçon, malgré la prise de position de Mantarkh et de Tectheria. Thermoptès se refusait à tout compromis et, alors même qu'il venait de quitter la ville pour rejoindre Zincheng, elle alla trouver ses geôliers dans leur baraquement :
— Bonjour Messieurs, s'introduisit-elle sans cérémonie, surprenant les deux hommes en train de se changer, gênée par l'odeur musquée qui demeurait dans leur cagibi.
— B-bonjour Ma Dame, balbutièrent-ils en passant rapidement une camisole de lin sur leur torse nu. Que nous vaut une telle visite ?
Il était de notoriété que la fée avait un caractère assez changeant. D'aucuns avaient pu entretenir une relation charnelle sans se brûler, d'autres…
— Je souhaiterais vous questionner à propos de votre prisonnier.
Les deux collègues se regardèrent d'abord interloqués. Puis le plus ancien fronça les sourcils :
— Que se passe-t-il ?
— Nous ne sommes pas d'accord sur son innocence. Aussi, j'aurais voulu savoir comment vous l'aviez trouvé, quand il était enfermé.
— Complètement aliéné ! s'exclama le plus jeune. Il m'a effrayé pendant les trois cycles où il nous a fallu le surveiller.
— Allons, allons, temporisa l'aîné. Au début, ça allait. Lorsque le Jour était haut, on n'a jamais eu à se plaindre : silencieux, calme. En revanche, après le couchant, c'était une autre affaire. Il forçait ses chaînes, hurlait comme un damné. Il finissait par s'endormir d'épuisement au point du Jour.
— Un vrai dément, je vous dis ! Pourquoi l'avoir laissé s'en tirer ?? Dans certains villages, les gens comme lui sont rendus à la Terre !
— Il suffit !
— Non mais franchement !! Vous ne vous rendez pas compte de la plaie que vous avez lâchée, insista le cadet, rageur.
Son supérieur lui décolla une gifle monumentale, qui le fit s'écrouler au sol :
— Ne te relève pas ! lui ordonna-t-il. Excusez son attitude, Ma Dame, la garde de ce prisonnier a été la plus éprouvante qu'on ait vécue, ajouta-t-il à l'intention de la fée qui commençait à fulminer intérieurement.
— Tenez votre chien fou en laisse, sergent, ou je le fouetterai moi-même.
— Nous…
— Silence, maugréa l'ancien. Bien sûr, mais je vous prierais de ne plus nous comparer à ces animaux de compagnie, cela relève de l'offense pour nous Arctanthropes
— Peut-on revenir à la créature ? Qu'hurlait-il ?
— C'est difficile à dire, très confus. On n'entendait pas bien à travers la porte, répondit le sergent, avec une lueur de défi dans le regard.
Thermoptès n'avait pas l'habitude d'échanger avec les soldats. Aussi ne comprit-elle pas la défiance dont il faisait preuve. Il la détaillait avec lubricité, ses yeux allant de sa poitrine à peine couverte par son kimono de lin rouge sang à travers laquelle on pouvait discerner ses mamelons bruns, jusqu'à ses jambes nues, révélées par le vêtement qui s'arrêtait au milieu de ses cuisses fermes et fuselées. La fée d'abord décontenancée par un tel aplomb se sentit toute chose, une chaleur diffuse lui empoigna le bas-ventre.
— Vous voulez que… commença-t-elle, en caressant le bord de sa tunique au niveau de son sein.
Les deux rustres fixaient sa main avec avidité, qui écartait peu à peu les pans de tissus. Au bord de l'apoplexie, ils s'impatientaient de voir leur désir si facilement réalisé.
Mais c'était sans compter sur l'humeur lunatique de la fée. Celle-ci, sans crier gare, s'enflamma littéralement de colère, réclamant respect et obéissance ! Surpris puis effrayés, les deux gardes, à genoux, implorèrent sa pitié. Seul le mépris se lisait cependant dans le regard embrasé de l'Ange de Feu. Celle-ci ordonna simplement :
— Dites-moi ce qu'il criait et pourquoi !
— Il faisait des cauchemars, Ma Dame, bredouilla le sergent, enfin c'est ce que je croyais. Puis il hurlait de libérer tous les prisonniers, de les soigner, de les secourir, en se démenant sur ses chaînes. Il semblait plus sensibles à leurs sorts qu'au sien.
Ce discours laissa songeuse la fée, qui réfléchissait.
— Mais, je ne comprends pas, Ma Dame. On n'a pas de prisonnier ici. On n'en a jamais. Le peu qu'on a reste un voire deux cycles, tout au plus.
— Cela me laisse perplexe aussi, sergent, avoua-t-elle. Je reviendrai si besoin.
Et elle tourna les talons sans leur laisser le temps de répondre, dans un bruissement d'étoffes.
Les deux compagnons marchaient à côté de leur monture. Depuis maintenant une dizaine, les voyageurs se dirigeaient vers le Levant-Sud. Et les montagnes du Metatlas au loin grandissaient petit à petit. Cette immense chaîne de montagnes séparait le continent en deux dans le sens de la longueur. Au-delà, on trouvait les terres chaudes du Sud de la Maïacina, composées de déserts, de savanes, de forêts tropicales. Mais ce n'était pas l'objectif de Kryphakalos et Tectheria. Simplement, le jeune homme était satisfait de mieux comprendre le monde dans lequel il se mouvait. Il pouvait désormais se situer et se diriger grâce aux étoiles, aux peuples qu'ils croisaient.
Une véritable complicité se créait entre les deux personnes. Les cours quotidiens et la proximité y étaient pour beaucoup. Et malgré le froid croissant dans cette région du continent, le voyage était tranquille et non précipité. Plusieurs fois, Kryphakalos voulut montrer son pouvoir à sa préceptrice pour gagner un peu de temps et de fatigue, mais la jolie fée refusait systématiquement : elle ne pouvait plus voler, ce serait trop attirer l'attention, et surtout il n'était pas sûr de se maîtriser.
D'abord vexé, il se rallia à son avis, quelque peu sous le charme magnétique de son enseignante.
Ce fut alors qu'au crépuscule flamboyant du treizième cycle de leur périple ils atteignirent l'orée d'une immense forêt. Ils en avaient déjà traversé quelques-unes, contourné d'autres. Mais celle-ci, d'après les cartes à disposition, ne le leur permettrait pas. Elle était bien trop vaste, bien qu'elle était mal identifiée.
Ils s'engagèrent donc sur le sentier qui serpentait sous leurs pieds et s'enfoncèrent dans la forêt. A peine quelques toises furent parcourues avant que, la lumière s'étant estompée avec la Nuit montante et l'obscurité des arbres, ils durent s'arrêter et s'installer pour dormir. Kryphakalos n'était pas serein. Un coup d'œil vers son amie lui fit la même impression. Ils n'aimaient pas cette forêt. Ils ne discutèrent pas ce premier soir, gardant le silence et les oreilles attentives aux sons qui s'éveillaient dans la noirceur de leur environnement.
Leurs rêves furent troublés. Kryphakalos fut de nouveau hanté par son tourmenteur aux yeux noirs. Mais cette fois-ci, il n'était pas seul. Une présence rôdait, bien qu'il ne la discernât point.
A son réveil, sa préceptrice avait déjà remballé son paquetage et scellait son cheval.
— Tu es déjà prête ?!
— Je n'ai pas dormi. Je n'aime pas cette forêt. Je ne savais pas qu'on devait passer par un tel lieu.
— Tu sais combien de temps il va nous falloir pour la traverser ?
— Plus d'une semaine, je pense.
La réponse tomba comme une pierre dans son estomac. Il s'habitua à la pénombre environnante, et se surprit à l'émerveillement des arbres qui les entouraient. Ils étaient immenses et noirs. Leurs branchages formaient un véritable réseau aérien qui occultait une grande partie de la lumière du Jour. Aussi, les arbres étaient plus espacés, mais aucune vie végétale ne semblait prendre au sol.
Ils reprirent en silence leur route mais très vite leur sentier finit par disparaître. Leur voyage devint une errance pesante et glacée. Les cycles se succédaient comme une alternance d'obscurité totale et de pénombre épaisse, ce qui alourdissait le moral des deux compères.
Désormais, la fée chantonnait en continu ou presque, éclairant leur direction brumeuse. Plusieurs fois par jour, elle disparaissait cependant et revenait les ailes luisantes d'une lumière émeraude, chose que Kryphakalos avait vue sans vraiment y faire attention lors de ses précédentes disparitions. Aussi, quoi qu'elle fît, il l'en remercia intérieurement car c'était une véritable source d'espoir dans leur traversée qui n'en finissait plus. De temps à autre, il s'associait à ses incantations pour donner plus de force à sa lumière. Dans ces moments, semblait se dissiper le givre qui leur étreignait le cœur, le gel qui ankylosait leurs pensées. Alors leur chant prenait de l'ampleur, et, à l'extase, leur rire de bien-être rompait le silence aveuglant de la forêt.
Cela leur redonnait de l'entrain pour discuter et détourner leur attention de la torpeur qui résidait sous les arbres. Il purent ainsi échanger sur leurs familles respectives. Kryphakalos apprit alors que sa préceptrice avait perdu ses grands-parents dans la chute de Gaïa, enlevés par les hordes du Tyran, il y avait 400 ans de cela, elle-même avait près de 100 ans. Ses parents étaient morts lors de l'incendie du Grand Cèdre, et sa sœur avait disparu, après avoir rencontré l'amour, quelques cycles lunaires avant le cataclysme, sans qu'elle n'eût jamais de nouvelle. Elle semblait attristée par le rappel des tragédies qu'avaient vécues sa famille.
Le jeune homme n'insista pas et partagea les informations que lui avait offertes la dryade, avant leur départ. Les deux compagnons furent émus par ces révélations, bien qu'ils n'en discernassent pas l'importance, et, main dans la main, entre leur monture respective, ils marchaient ensemble, mus par l'espoir de se sortir de cette forêt tentaculaire.
Un matin, le froid était brutalement tombé sur et dans le bois. Leur sommeil avait encore été entrecoupé de présages sauvages, violents, sanguinaires. La fatigue mentale commençait à peser sur leur moral et les deux voyageurs, bien que complices, devenaient taciturnes.
Leurs pas suivaient le sentier qui les mena dans une grande clairière. Celle-ci était circulaire et blanche de la neige qui tombait dru. Les longues branches des arbres hauts semblaient chercher la lumière et investissaient tant bien que mal le ciel de la clairière. A cette vue, les deux amis contemplèrent péniblement la nue masquée par les nuages cotonneux, trop heureux de bénéficier d'un peu de lumière naturelle. Ils couraient dans la neige et s'amusaient, se touchaient souvent du bout des doigts. Le moment était à la détente, bien que glacial. Ils profitèrent pour passer une pèlerine de cuir fourré sur leurs épaules. Ils se regardaient plus, avec un air différent dans les yeux, se jaugeant.
La pénibilité de la traversée s'effaçait à la lumière de la clairière. Tectheria jugea bon de vérifier sa carte. Ils s'étaient un peu écartés de leur itinéraire. En revanche, elle retrouva plus ou moins le lieu où ils se trouvaient et supposa une direction à prendre pour finaliser leur traversée. Le fait d'arriver sur la fin de cette épreuve les réconfortait au plus haut point.
Cependant, ils ne la virent pas tapie dans l'ombre des arbres. Ils ne virent pas son corps nu, simplement paré d'une cape mortifère de poils hirsutes, se camoufler parmi les branches, ni sa tête couronnée d'andouillers grossiers et tordus, ni même son regard scrutateur. Les deux rubis flamboyaient d'un désir ardent, d'une abjecte volonté de nuire. Ses bras décharnés aux os perçant presque sa peau diaphane contrastaient avec l'opulence voluptueuse de son corps. Nombreux étaient ceux qui s'y étaient fourvoyés.
Aujourd'hui, le Wendigo avait faim.
Terriblement faim.
D'ailleurs, les bruits couraient vite et il était ancré dans l'esprit des élèves diplomates et autres apprenants que la discorde avait quelque peu gangrené l'entente entre les quatre Fondateurs. D'aucuns pensaient que l'arrivée de la créature en était la cause, d'autres soutenaient l'absence d'un évident lien de causalité, même que certaines dissensions seraient apparues avant son arrivée. Un nuage faisait de l'ombre sur les efforts titanesques de la Fondation et personne ne comprenait pourquoi ni comment.
Et l'esprit quelque peu revanchard mais surtout libre que Kryphaphalos finissait de préparer son sac. Demain serait le jour de son départ. Il avait été convenu qu'il eut dû rester à la Tour, le temps de se familiariser avec la manipulation de l'Éther et apprendre les rudiments de géographie, de politique et de diplomatie avant d'être libéré dans le monde extérieur. Il avait été vexé de cette décision : jusque-là, il n'y avait jamais eu de problèmes avec les gens. Bon, hormis l'incident d'Hydrazhyl. Mais la douce fée de vert vêtue avait été prompte à calmer sa colère, lui parlant et lui expliquant que c'était pour son bien. Cela sonnait faux, et pourtant elle était honnête, elle comptait sur lui pour se plier aux règles de l'instance, le temps de quelques cycles pour se familiariser avec son éventuel futur rôle.
Et surtout, il pourrait la voir. Cela lui réchauffait un peu le cœur mais, au fond, pour les avoir surprises, il la savait amante de l'ingénieure. Finalement, il était seul, il se sentait seul.
Toc toc toc.
— Entrez, répondit le jeune homme, surpris de cette visite tardive.
La porte s'ouvrit :
— Bonsoir à toi, Kryphakalos !
— Que la Lumière brille sur vous, Mantarkh ! répondit-il, obséquieux.
— Garde tes flagorneries sans saveur ! Je sais que tu n'en penses pas une seule, rétorqua la dryade, avec dédain.
— Très bien. Si vous avez quelque chose à dire, dites-le, ou partez.
— Arrête d'être aussi désagréable avec nous ! Sais-tu au moins que je me suis battue pour toi, plus que n'importe qui ! Alors aie un peu de considération, s'il te plaît.
Penaud, le jeune effronté baissa les yeux, Mantarkh enchaîna :
— C'est moi qui t'ai recueilli à la naissance ! Qui t'ai mis dans la famille que tu as massacrée ! Alors cesse de t'apitoyer, ton erreur est autant la tienne que la mienne.
— Comment savez-vous ? Je n'ai rien révélé à qui que ce soit sur ce qu'il s'est passé !
— Tu oublies que je peux voir des évènements passés, présents et futurs, je suis une oracle !
— Je ne savais pas…
— Je ne venais pas pour te dire cela initialement, mais…
— Cela veut dire que vous connaissiez mes parents ?? Comment étaient-ils ? Qui étaient-ils ?
— A peine, à vrai dire. Je les ai surtout aidés à cacher leur secret.
— Quel secret ?
— Toi.
— M-Moi ? Je ne comprends pas.
— Tu ne sais pas ce que veut dire ton nom ? Cela veut le “Beau Secret”. Tu es le fruit impossible de l'amour entre une fée et un changeur de peau.
— J-Je croyais que justement ce n'était pas possible.
Le jeune homme était sidéré et sans voix par les révélations qu'il tentait d'accuser, tant bien que mal.
— Tu es la preuve du contraire, tu es un espoir pour toutes les créatures, pour nous tous. Tu représentes la possibilité de faire autrement.
— M-Mais je ne voulais pas tout ça, Je voulais être tranquille…
— Comme tout un chacun, comme tous ceux qui vivent des heures sombres.
— Alors quoi ?
— Alors tu vas aller avec Tectheria, tel qu'on te l'a commandé. Tu vas apprendre d'elle, et tu l'aideras dans sa tâche diplomatique avec Zincheng, ainsi que la détection des personnes sensibles à l'Éther.
— En quoi cela va-t-il m'aider ?! rétorqua Kryphakalos, impatient.
— Tu chercheras quelqu'un, une femme maintenant. Elle sera peut-être très vieille, voire même décédée. Mais c'est une piste à exploiter, et je crois au plus profond de mon cœur que tu la trouveras dans cette région.
— Parce que tu n'en es même pas certaine ?! As-tu au moins un nom ?
— Oui, ça, j'ai. Scylla.
***
Le Jour s'était levé trois fois depuis que leur cortège original avait quitté la capitale continentale. Chacun sur son cheval était perdu dans ses pensées. Tectheria eut la larme à l'œil lors de ses adieux avec son amante, l'ingénieure. Elle se remémorait la nuit endiablée qu'elles avaient partagée, mais cela ne soulagea pas sa mélancolie. Cela faisait tellement d'années qu'elles se connaissaient, et il s'agissait de la première fois que les deux amies étaient séparées. Mais l'avenir, dorénavant, serpentait devant eux. Elle espérait simplement que ce chemin la ramènerait à la capitale. Qui savait ?
De son côté, le jeune homme ruminait sa conversation avec la dryade. Elle avait connu ses parents. Au moment de son départ, Mantarkh lui avait envoyé des images mentales de Doryplasme et Protherius. Lorsqu'il eut compris ce qu'il voyait, il remercia l'oracle d'un sourire, authentique cette fois-ci. Depuis lors, il chérissait en son for intérieur cette vision d'amour qui le liait à eux. Les mots qu'elle lui avait prononcés concernant son destin, si l'on pouvait parler ainsi, le hantait, l'incompréhension régnait : quel était son rôle ? Pouvait-il s'y opposer ? La seule chose positive qu'il retira de son départ était l'absence des cris dans l'obscurité de la Nuit, l'absence de son tourmenteur aux yeux noirs. Et ça, cela faisait tellement du bien de ne plus redouter de fermer ses paupières et de se laisser embarquer par les fantasmes et les désirs oniriques.
— Pourquoi avoir pris ma défense ? finit par demander Kryphakalos, ne supportant plus le silence.
Ralentissant son cheval, la fée à l'aile cassée se mit à sa hauteur, songeuse.
— Je ne sais pas trop, une intuition. Quand je suis venue te chercher, j'ai vu un enfant effrayé par ses cauchemars. Ai-je eu pitié ? Oui. Mais j'y ai vu l'incapacité de faire le mal.
Le jeune homme assimila ces paroles douces :
— Tu sais, le diable se pare parfois des plus belles apparences.
— Je n'en ai cure. Tu n'es pas le mal, tu as fait des erreurs comme tout le monde. Et tu es là pour servir au mieux les intérêts du monde.
Et le silence retomba entre les deux compagnons. Le jeune homme à la chevelure de jais ne lui avait toujours pas dit pour les recherches qu'il devrait mener en douce. Avait-elle besoin de tout savoir ? Pas nécessairement. De plus, cette information n'était pas pertinente, si ? Il chassa ces pensées et regarda l'horizon, vidant son esprit.
Ils s'arrêtèrent au zénith pour se reposer et se restaurer, et pour soulager leurs montures. Comme à chaque fois, la perceptrice faisait travailler son élève sur l'histoire, les sciences et la philosophie, les arts martiaux pour la maîtrise de soi et surtout, ce que préférait Kryphakalos, la maîtrise de l'Éther.
Ses progrès dans tous les domaines étaient d'abord assez fulgurants, étant donné qu'il avait encore tout à apprendre. Mais dès lors qu'on commençait à approfondir les notions, la fée sentit une stagnation dans l'évolution de l'assimilation.
Elle lui avait enseigné les bases de l'histoire de leur société, depuis le Grand Flash jusqu'à aujourd'hui, relatant la Guerre des Peuples en l'an 253, la création de la Confrérie de Gaïa vers l'an 330, son apogée pendant la Grande Confiance qui dura plus de 800 ans. Ils évoquèrent également son effondrement provoqué par Dynamagos, un humain d'une brillante intelligence mais dotée d'une profonde malveillance entérinée par ses actes odieux, et la décadence des sociétés qui s'ensuivit. Tout restait encore à accomplir pour faire mieux que leurs ancêtres, comprit-il, sachant que les Fondateurs avaient déjà fait bien plus que leur part. En tout cas, c'était ce qu'estimait la professeure, qui semblait perturbée au rappel de tous ces événements.
Aujourd'hui on travaillait le chantonnement. Cela impliquait une grande rigueur de l'esprit pour se focaliser sur l'instant présent et l'objectif à atteindre. La plus grande difficulté était de ressentir au-delà des sens primaires la présence du fluide, à partir duquel un être sensible puisait l'énergie de l'Éther qui l'entourait. Une fois cela fait, acquis et maîtrisé, le chantonnement permettait de formuler, incanter selon le désir de l'Étherion. Kryphakalos adorait s'adonner à ces exercices mais cela lui demandait beaucoup de discipline, ce qui l'épuisait rapidement. Tectheria souriait à ses exploits mais aussi à ses échecs, soutenant ses efforts. En revanche, il savait maintenant allumer un petit brandon pour démarrer un foyer pour la nuit. Il savait même révéler une piste, si peu utile que cela lui était.
Comme il avait fait montre de prouesse dans la ferronnerie, l'orfèvrerie, le tissage et la conception architecturale à la Tour, sa préceptrice réfléchissait à un moyen pour lui d'appliquer le chantonnement à des actions concrètes dans l'artisanat. Dommage que Thermoptès ne fût pas du voyage, elle demeurait la plus douée des forgeuses, créant les plus belles œuvres parmi les armes, les bijoux et les pièces d'ornements. Tectheria avait été suffisamment douée pour enseigner son savoir à la jeune ingénieure, il y avait bien des années, mais le jeune homme qui l'accompagnait n'avait rien à apprendre de sa part sur le plan purement technique. Seule lui manquait l'utilisation de l'Éther pour améliorer et sublimer son travail.
Le jeune élève était avide de savoirs, de compétences, et cela lui faisait oublier ses malheurs passés. Il se tournait vers l'avenir et vers l'espoir de se comprendre enfin. Il en profitait également pour observer son enseignante. Malgré sa fermeté et la rigueur qu'elle exigeait de lui, elle était très patiente avec lui. Souvent rieuse, elle s'enfermait parfois dans un étrange mutisme qui pouvait durer, mais rarement plus d'un demi-cycle. Il remarqua également qu'elle ne se nourrissait jamais. Elle buvait, certes, mais elle ne mangeait jamais. Régulièrement, elle s'absentait le temps d'une dizaine de degrés
15°=1h
, et revenait l'air plus sereine, le regard pétillant et l'énergie semblait transpirer de ses pores et luire de ses ailes. Elle lui avait pourtant détaillé les us et coutumes de chaque peuple. Il n'en demeurait pas moins qu'elle était restée évasive sur certains points qu'elle semblait éviter ou passer sous silence. Aussi, il ne savait pas ce qu'elle faisait quand elle partait. Il avait ses secrets, elle avait les siens.
***
Le calme était revenu dans la Tour de la Fondation. La ville était de nouveau paisible et les rumeurs s'étaient tues avec le départ de la créature. Chaque citoyen retournait vaquer à ses occupations, faisant ainsi pérenniser l'économie de la société, basée sur le troc et l'échange de services. On voyait de nouveau les novices Étherions déambuler dans les rues afin de parfaire leurs compétences manuelles auprès des artisans choisies par les Fondateurs. Cela rassurait les habitants, car ces jeunes, bien qu'encore immatures et parfois prompts à l'indiscipline, représentaient une sécurité pour eux. Les vagabonds et autres délinquants existaient toujours malgré les systèmes mis en place pour les réintégrer dans les rouages. Cependant, parfois, cela n'y faisait rien.
La seule Fondatrice qui demeurait généralement à l'extérieur de leur Tour était l'ingénieure Typhlodème. Appréciée par ses concitoyens, ses services étaient prisés par tous. Et elle le leur rendait, de grâce mais aussi avec un orgueil non dissimulé. Après avoir développé et démocratisé son Disrupteur d'énergie, son talent fut plébiscité et elle diffusa rapidement son Générateur Onduleur Décupleur d'Extase, objet devenu incontournable dans l'intimité des couples et des solitaires.
Accompagnée de son armée de golems, elle participait cycliquement au développement durable de la cité, des campagnes aux alentours. Et depuis que les problématiques autour du village d'Hydrazhyl et du prisonnier, elle put retourner à sa nouvelle invention. Malgré l'absence de son amante qui lui pesait, elle savourait ses moments de concentration intense et de stimulation intellectuelle. Chaque fois que le Jour poignait à l'horizon, de nouvelles idées émergeaient de son esprit fertile pour avancer dans sa machine révolutionnaire.
A la Tour, l'inquiétude demeurait fervente malgré tout. Aerkyr refusait de croire à l'innocence du garçon, malgré la prise de position de Mantarkh et de Tectheria. Thermoptès se refusait à tout compromis et, alors même qu'il venait de quitter la ville pour rejoindre Zincheng, elle alla trouver ses geôliers dans leur baraquement :
— Bonjour Messieurs, s'introduisit-elle sans cérémonie, surprenant les deux hommes en train de se changer, gênée par l'odeur musquée qui demeurait dans leur cagibi.
— B-bonjour Ma Dame, balbutièrent-ils en passant rapidement une camisole de lin sur leur torse nu. Que nous vaut une telle visite ?
Il était de notoriété que la fée avait un caractère assez changeant. D'aucuns avaient pu entretenir une relation charnelle sans se brûler, d'autres…
— Je souhaiterais vous questionner à propos de votre prisonnier.
Les deux collègues se regardèrent d'abord interloqués. Puis le plus ancien fronça les sourcils :
— Que se passe-t-il ?
— Nous ne sommes pas d'accord sur son innocence. Aussi, j'aurais voulu savoir comment vous l'aviez trouvé, quand il était enfermé.
— Complètement aliéné ! s'exclama le plus jeune. Il m'a effrayé pendant les trois cycles où il nous a fallu le surveiller.
— Allons, allons, temporisa l'aîné. Au début, ça allait. Lorsque le Jour était haut, on n'a jamais eu à se plaindre : silencieux, calme. En revanche, après le couchant, c'était une autre affaire. Il forçait ses chaînes, hurlait comme un damné. Il finissait par s'endormir d'épuisement au point du Jour.
— Un vrai dément, je vous dis ! Pourquoi l'avoir laissé s'en tirer ?? Dans certains villages, les gens comme lui sont rendus à la Terre !
— Il suffit !
— Non mais franchement !! Vous ne vous rendez pas compte de la plaie que vous avez lâchée, insista le cadet, rageur.
Son supérieur lui décolla une gifle monumentale, qui le fit s'écrouler au sol :
— Ne te relève pas ! lui ordonna-t-il. Excusez son attitude, Ma Dame, la garde de ce prisonnier a été la plus éprouvante qu'on ait vécue, ajouta-t-il à l'intention de la fée qui commençait à fulminer intérieurement.
— Tenez votre chien fou en laisse, sergent, ou je le fouetterai moi-même.
— Nous…
— Silence, maugréa l'ancien. Bien sûr, mais je vous prierais de ne plus nous comparer à ces animaux de compagnie, cela relève de l'offense pour nous Arctanthropes
Arct-=ours
.— Peut-on revenir à la créature ? Qu'hurlait-il ?
— C'est difficile à dire, très confus. On n'entendait pas bien à travers la porte, répondit le sergent, avec une lueur de défi dans le regard.
Thermoptès n'avait pas l'habitude d'échanger avec les soldats. Aussi ne comprit-elle pas la défiance dont il faisait preuve. Il la détaillait avec lubricité, ses yeux allant de sa poitrine à peine couverte par son kimono de lin rouge sang à travers laquelle on pouvait discerner ses mamelons bruns, jusqu'à ses jambes nues, révélées par le vêtement qui s'arrêtait au milieu de ses cuisses fermes et fuselées. La fée d'abord décontenancée par un tel aplomb se sentit toute chose, une chaleur diffuse lui empoigna le bas-ventre.
— Vous voulez que… commença-t-elle, en caressant le bord de sa tunique au niveau de son sein.
Les deux rustres fixaient sa main avec avidité, qui écartait peu à peu les pans de tissus. Au bord de l'apoplexie, ils s'impatientaient de voir leur désir si facilement réalisé.
Mais c'était sans compter sur l'humeur lunatique de la fée. Celle-ci, sans crier gare, s'enflamma littéralement de colère, réclamant respect et obéissance ! Surpris puis effrayés, les deux gardes, à genoux, implorèrent sa pitié. Seul le mépris se lisait cependant dans le regard embrasé de l'Ange de Feu. Celle-ci ordonna simplement :
— Dites-moi ce qu'il criait et pourquoi !
— Il faisait des cauchemars, Ma Dame, bredouilla le sergent, enfin c'est ce que je croyais. Puis il hurlait de libérer tous les prisonniers, de les soigner, de les secourir, en se démenant sur ses chaînes. Il semblait plus sensibles à leurs sorts qu'au sien.
Ce discours laissa songeuse la fée, qui réfléchissait.
— Mais, je ne comprends pas, Ma Dame. On n'a pas de prisonnier ici. On n'en a jamais. Le peu qu'on a reste un voire deux cycles, tout au plus.
— Cela me laisse perplexe aussi, sergent, avoua-t-elle. Je reviendrai si besoin.
Et elle tourna les talons sans leur laisser le temps de répondre, dans un bruissement d'étoffes.
***
Les deux compagnons marchaient à côté de leur monture. Depuis maintenant une dizaine, les voyageurs se dirigeaient vers le Levant-Sud. Et les montagnes du Metatlas au loin grandissaient petit à petit. Cette immense chaîne de montagnes séparait le continent en deux dans le sens de la longueur. Au-delà, on trouvait les terres chaudes du Sud de la Maïacina, composées de déserts, de savanes, de forêts tropicales. Mais ce n'était pas l'objectif de Kryphakalos et Tectheria. Simplement, le jeune homme était satisfait de mieux comprendre le monde dans lequel il se mouvait. Il pouvait désormais se situer et se diriger grâce aux étoiles, aux peuples qu'ils croisaient.
Une véritable complicité se créait entre les deux personnes. Les cours quotidiens et la proximité y étaient pour beaucoup. Et malgré le froid croissant dans cette région du continent, le voyage était tranquille et non précipité. Plusieurs fois, Kryphakalos voulut montrer son pouvoir à sa préceptrice pour gagner un peu de temps et de fatigue, mais la jolie fée refusait systématiquement : elle ne pouvait plus voler, ce serait trop attirer l'attention, et surtout il n'était pas sûr de se maîtriser.
D'abord vexé, il se rallia à son avis, quelque peu sous le charme magnétique de son enseignante.
Ce fut alors qu'au crépuscule flamboyant du treizième cycle de leur périple ils atteignirent l'orée d'une immense forêt. Ils en avaient déjà traversé quelques-unes, contourné d'autres. Mais celle-ci, d'après les cartes à disposition, ne le leur permettrait pas. Elle était bien trop vaste, bien qu'elle était mal identifiée.
Ils s'engagèrent donc sur le sentier qui serpentait sous leurs pieds et s'enfoncèrent dans la forêt. A peine quelques toises furent parcourues avant que, la lumière s'étant estompée avec la Nuit montante et l'obscurité des arbres, ils durent s'arrêter et s'installer pour dormir. Kryphakalos n'était pas serein. Un coup d'œil vers son amie lui fit la même impression. Ils n'aimaient pas cette forêt. Ils ne discutèrent pas ce premier soir, gardant le silence et les oreilles attentives aux sons qui s'éveillaient dans la noirceur de leur environnement.
Leurs rêves furent troublés. Kryphakalos fut de nouveau hanté par son tourmenteur aux yeux noirs. Mais cette fois-ci, il n'était pas seul. Une présence rôdait, bien qu'il ne la discernât point.
A son réveil, sa préceptrice avait déjà remballé son paquetage et scellait son cheval.
— Tu es déjà prête ?!
— Je n'ai pas dormi. Je n'aime pas cette forêt. Je ne savais pas qu'on devait passer par un tel lieu.
— Tu sais combien de temps il va nous falloir pour la traverser ?
— Plus d'une semaine, je pense.
La réponse tomba comme une pierre dans son estomac. Il s'habitua à la pénombre environnante, et se surprit à l'émerveillement des arbres qui les entouraient. Ils étaient immenses et noirs. Leurs branchages formaient un véritable réseau aérien qui occultait une grande partie de la lumière du Jour. Aussi, les arbres étaient plus espacés, mais aucune vie végétale ne semblait prendre au sol.
Ils reprirent en silence leur route mais très vite leur sentier finit par disparaître. Leur voyage devint une errance pesante et glacée. Les cycles se succédaient comme une alternance d'obscurité totale et de pénombre épaisse, ce qui alourdissait le moral des deux compères.
Désormais, la fée chantonnait en continu ou presque, éclairant leur direction brumeuse. Plusieurs fois par jour, elle disparaissait cependant et revenait les ailes luisantes d'une lumière émeraude, chose que Kryphakalos avait vue sans vraiment y faire attention lors de ses précédentes disparitions. Aussi, quoi qu'elle fît, il l'en remercia intérieurement car c'était une véritable source d'espoir dans leur traversée qui n'en finissait plus. De temps à autre, il s'associait à ses incantations pour donner plus de force à sa lumière. Dans ces moments, semblait se dissiper le givre qui leur étreignait le cœur, le gel qui ankylosait leurs pensées. Alors leur chant prenait de l'ampleur, et, à l'extase, leur rire de bien-être rompait le silence aveuglant de la forêt.
Cela leur redonnait de l'entrain pour discuter et détourner leur attention de la torpeur qui résidait sous les arbres. Il purent ainsi échanger sur leurs familles respectives. Kryphakalos apprit alors que sa préceptrice avait perdu ses grands-parents dans la chute de Gaïa, enlevés par les hordes du Tyran, il y avait 400 ans de cela, elle-même avait près de 100 ans. Ses parents étaient morts lors de l'incendie du Grand Cèdre, et sa sœur avait disparu, après avoir rencontré l'amour, quelques cycles lunaires avant le cataclysme, sans qu'elle n'eût jamais de nouvelle. Elle semblait attristée par le rappel des tragédies qu'avaient vécues sa famille.
Le jeune homme n'insista pas et partagea les informations que lui avait offertes la dryade, avant leur départ. Les deux compagnons furent émus par ces révélations, bien qu'ils n'en discernassent pas l'importance, et, main dans la main, entre leur monture respective, ils marchaient ensemble, mus par l'espoir de se sortir de cette forêt tentaculaire.
Un matin, le froid était brutalement tombé sur et dans le bois. Leur sommeil avait encore été entrecoupé de présages sauvages, violents, sanguinaires. La fatigue mentale commençait à peser sur leur moral et les deux voyageurs, bien que complices, devenaient taciturnes.
Leurs pas suivaient le sentier qui les mena dans une grande clairière. Celle-ci était circulaire et blanche de la neige qui tombait dru. Les longues branches des arbres hauts semblaient chercher la lumière et investissaient tant bien que mal le ciel de la clairière. A cette vue, les deux amis contemplèrent péniblement la nue masquée par les nuages cotonneux, trop heureux de bénéficier d'un peu de lumière naturelle. Ils couraient dans la neige et s'amusaient, se touchaient souvent du bout des doigts. Le moment était à la détente, bien que glacial. Ils profitèrent pour passer une pèlerine de cuir fourré sur leurs épaules. Ils se regardaient plus, avec un air différent dans les yeux, se jaugeant.
La pénibilité de la traversée s'effaçait à la lumière de la clairière. Tectheria jugea bon de vérifier sa carte. Ils s'étaient un peu écartés de leur itinéraire. En revanche, elle retrouva plus ou moins le lieu où ils se trouvaient et supposa une direction à prendre pour finaliser leur traversée. Le fait d'arriver sur la fin de cette épreuve les réconfortait au plus haut point.
Cependant, ils ne la virent pas tapie dans l'ombre des arbres. Ils ne virent pas son corps nu, simplement paré d'une cape mortifère de poils hirsutes, se camoufler parmi les branches, ni sa tête couronnée d'andouillers grossiers et tordus, ni même son regard scrutateur. Les deux rubis flamboyaient d'un désir ardent, d'une abjecte volonté de nuire. Ses bras décharnés aux os perçant presque sa peau diaphane contrastaient avec l'opulence voluptueuse de son corps. Nombreux étaient ceux qui s'y étaient fourvoyés.
Aujourd'hui, le Wendigo avait faim.
Terriblement faim.
Ce chapitre vous a plu ? Encouragez l'auteur en un geste.
J'aime
ou laissez un mot
Restez informé des nouvelles histoires
Recevez les dernières publications directement dans votre boîte mail
Explorez les catégories
Parcourez notre vaste sélection d'histoires érotiques classées par catégories pour trouver exactement ce qui éveille votre désir
Ce chapitre vous a plu ?
Vous venez de le lire en entier. Prenez un instant pour encourager l'auteur : un petit geste qui fait toujours plaisir et donne envie d'écrire la suite.
Laissez une réaction
Commentaires ()
Mais vu comment ça se termine, j'ai tout de même un peu peur pour la suite :/.
Très bon chapitre, Pulsar. Bravo :).
Merci Wed ! Cela fait plaisir :)
J'ai bien aimé avoir enfin des éléments sur l'histoire de ce monde. Et la personnalité des différents protagonistes continue à être bien développée, ce qui est très agréable.
Je suis ravi que cela te plaise toujours autant !