Chapitre 23 — Après
Elsa laissa passer deux mercredis avant de retourner à la piscine. Pendant ces deux semaines, la proximité avec Camille ne disparut pas ; elle changea de volume. Camille lui apportait parfois un café, Elsa descendait cuisiner, elles parlaient des cours et de Jean comme on parle de choses qui continueront d’exister demain. Aucun de ces moments ne fut utilisé pour remplacer Nina. Cette retenue comptait davantage que n’importe quelle consolation.
Pendant ces journées, Elsa avait découvert la quantité de choses qui continuaient d’exister quand une relation s’arrêtait. Elle allait en cours, retrouvait Malik et Inès, mangeait parfois seule à une table de la bibliothèque et s’étonnait de pouvoir rire franchement d’une plaisanterie avant de ressentir, quelques minutes plus tard, l’absence de Nina avec la même force qu’au premier soir. Elle ne cherchait plus à décider si leur histoire avait été une erreur. Elles avaient eu raison de se choisir, puis le droit de reconnaître qu’elles n’attendaient pas la même chose. Cette vérité la consolait moins qu’elle ne l’aidait à ne pas réécrire leurs semaines heureuses.
Quand Elsa revint enfin nager, la séance fut presque ordinaire. Elles firent des longueurs, Camille se moqua de ses virages et corrigea sa respiration. Dans le vestiaire, elles se changèrent avec l’aisance familière de leurs mois de piscine. Mais après la douche, Camille enfila une culotte propre. Elsa comprit et fit de même. Ce soir-là, leur ancien jeu aurait ressemblé à une manière de profiter d’une place devenue libre. Camille refusait manifestement cette facilité.
Elles rentrèrent sous une pluie froide et préparèrent une soupe. Jean n’était pas là. Camille dit alors qu’elle avait parlé avec lui après Londres. Elsa savait depuis longtemps ce que Camille soupçonnait ; elle entendit cette fois les faits. Adrien existait bien, depuis trois ans. Jean l’aimait. Il disait aimer encore Camille également. Ils avaient vécu dans une sorte de connaissance muette que l’un et l’autre avaient fini par confondre avec un accord. Camille raconta moins les détails que le soulagement brutal d’avoir enfin obligé les phrases à exister.
Elsa demanda si elle allait quitter Jean. Camille répondit qu’elle n’en savait rien et que la question était devenue moins simple qu’elle ne l’avait imaginé. Leur mariage n’était pas faux parce qu’Adrien existait. Leur tendresse, leurs années, leur sexualité, tout cela demeurait vrai en même temps que le mensonge par omission. Jean ne lui avait donné aucune permission d’avoir quelqu’un ; il avait même admis qu’il serait jaloux. Ils avaient seulement décidé de ne plus inventer d’alibis et de ne plus utiliser le silence comme une forme de contrat.
Cette conversation aurait autrefois excité immédiatement la curiosité d’Elsa. Elle l’écouta surtout avec une fatigue qui venait de sa propre rupture. Elle connaissait désormais des pans intimes du couple de Camille, mais cela ne lui donnait aucun droit supplémentaire. Quand Camille dit : « Je ne sais pas encore ce qu’on devient », Elsa répondit qu’elle non plus ne savait pas très bien ce qu’on devenait après une rupture. Elles sourirent. Le parallèle resta là.
Un soir, elle passa devant le café où Nina l’avait photographiée pour la première fois. Elle faillit lui envoyer un message en voyant la buée sur les vitres, puis rangea son téléphone. Elle n’avait rien à demander, aucune excuse à inventer, et ne voulait pas transformer une nostalgie passagère en invitation involontaire. Elle poursuivit sa promenade jusqu’aux quais, acheta un sandwich qu’elle mangea en marchant et rentra tard sans passer par l’appartement de Camille. Cette soirée sans témoin lui fit du bien. Paris, pensa-t-elle, devait pouvoir être à elle, même lorsque personne ne l’attendait.
Quelques jours plus tard, Nina lui écrivit pour la première fois autrement que pour une question pratique. « J’ai besoin de ton accord pour un truc. » Elle joignit le portrait de l’exposition, celui de la fenêtre. L’université préparait un petit livret sur l’exposition et Nina voulait savoir si Elsa acceptait que la photographie y figure. Elsa regarda longtemps l’image. La fille photographiée appartenait à une période très récente et lui semblait pourtant déjà légèrement ancienne. Elle répondit oui.
Nina envoya ensuite : « Merci. Et je te ferai un tirage, si tu veux. » Elsa hésita avant d’écrire qu’elle voulait bien. Elles n’ajoutèrent pas de cœur. Elles ne proposèrent pas de se voir. Quelques jours plus tard, une enveloppe l’attendit à l’accueil de l’université. À l’intérieur, le tirage, protégé par une feuille, et seulement deux mots au dos : « Pour toi. — N. » Elsa l’emporta sous les toits et le posa contre un livre sur son bureau. Elle ne le rangea pas dans un tiroir. Nina continuait à exister sans qu’elles aient besoin de redevenir quoi que ce soit immédiatement.
Le lendemain, Elsa réorganisa sa chambre. Elle déplaça le fauteuil sous la fenêtre, rangea les vêtements prêtés qu’elle n’utilisait plus et réserva un pan du bureau à ses propres dessins et notes de cours. Le portrait de Nina resta à sa place. Le retirer aurait ressemblé à une punition et Elsa ne voulait punir personne, surtout pas cette version d’elle-même qui avait découvert avec Nina la joie d’être regardée sans devoir se transformer. Lorsqu’elle termina, la petite pièce lui parut plus vaste. Elle y vivait depuis des mois ; c’était peut-être la première fois qu’elle se demandait vraiment comment elle voulait y vivre seule.
Un samedi après-midi, Camille appela depuis sa chambre et demanda l’avis d’Elsa sur une tenue. C’était la première fois qu’elle l’invitait réellement dans la suite qu’elle partageait avec Jean. Elsa entra avec une légère impression de franchir une frontière domestique. La chambre était plus sobre qu’elle ne l’avait imaginée. Sur une commode : plusieurs parfums, une boîte à bijoux, quelques photographies. Camille avait une réception professionnelle et hésitait entre deux robes. Elle était en sous-vêtements devant son armoire lorsque Elsa arriva, parfaitement à l’aise. Elsa s’assit sur le bord d’un fauteuil et la regarda essayer.
La première robe était trop sage selon Elsa. La deuxième, plus fluide, découvrait le dos et suivait les hanches sans être moulante. Camille demanda de l’aide pour fermer un minuscule crochet derrière la nuque. Elsa rassembla ses cheveux et approcha les doigts de la peau. Le geste n’avait rien de compliqué ; pourtant le cou de Camille se couvrit d’un frisson lorsqu’elle effleura la nuque. Elsa ferma le crochet plus lentement qu’il n’aurait fallu. Dans le miroir, Camille la regardait. Ni l’une ni l’autre ne fit de commentaire.
En cherchant ensuite une paire de boucles d’oreilles, Camille ouvrit une boîte plate d’où glissèrent plusieurs photographies anciennes. Elsa reconnut immédiatement celles dont elle avait parlé à Londres. Camille plus jeune apparaissait de dos devant une fenêtre, vêtue d’une chemise blanche trop grande. Une autre montrait ses jambes sous une robe noire ; une troisième son visage dans un miroir, une épaule nue au premier plan. Ce n’étaient pas des nus démonstratifs. Ils étaient sensuels parce que le regard de Jean semblait connaître déjà ce qu’il choisissait de ne pas tout montrer.
Camille aurait pu les ranger. Elle ne le fit pas. Sur l’une, elle était allongée sur un lit d’hôtel, le drap remonté sur les hanches, la poitrine nue partiellement cachée par son bras. Sur une autre, elle riait en essayant manifestement d’échapper à l’objectif. Elsa resta plus longtemps sur celle-là. Camille demanda : « Celle-là ? » Elsa répondit qu’elle était belle. « La photo ? » demanda Camille. Elsa leva les yeux. « Aussi. » Camille ne sourit pas immédiatement. Elle reprit la photographie avec précaution et la rangea.
Avant de partir, Camille demanda à Elsa de choisir entre deux parfums. Elsa sentit son poignet puis son cou, sous un prétexte dont elles rirent toutes les deux. Son visage se retrouva à quelques centimètres de sa peau. Elle recula la première. Après le départ de Camille, Elsa resta un moment dans la chambre vide. Sur son propre bureau, quelques mètres plus haut, il y avait maintenant une photographie d’elle prise par Nina. Ici, elle venait de tenir entre ses mains des photographies de Camille prises par Jean. Deux histoires de regard, deux intimités qui n’avaient rien d’interchangeable. Pour la première fois depuis la rupture, penser à Camille ne lui donna pas la sensation de trahir le chagrin qu’elle éprouvait encore pour Nina. Cela l’inquiéta presque davantage.
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