Paris. Chez ma mère.
L'appartement haussmannien. Les parquets cirés. Les moulures. Les rideaux lourds. Ma mère. Soixante-quinze ans. Vive. Curieuse. Elle m'embrasse. Elle me trouve bonne mine. Elle me demande si le voyage s'est bien passé. Je dis oui. Je mens.
Je pose ma valise. Je vais dans ma chambre. Je m'assois sur le lit. Je prends mon téléphone. Rien. Je le pose. Je me déshabille. Je prends une douche. Je me rhabille. Je vais dans le salon. Je m'assois avec ma mère. On parle. De tout. De rien. De sa santé. De mes cours. De la famille. Des voisins. Du temps. Je souris. Je réponds. Je fais semblant.
L'après-midi, je sors.
Je dis à ma mère que je vais marcher. Elle me dit de faire attention. Je l'embrasse. Je sors.
Paris. Le samedi. Les rues. Les passants. Les terrasses. Les boutiques. Les enfants. Les chiens. Les couples. Je marche. Sans but. Je regarde. Les vitrines. Les immeubles. Le ciel gris. Les pigeons.
Je marche longtemps. Je traverse la Seine. Je vais vers le Marais. Je m'arrête dans un café. Je commande un thé. Je m'assois. Je regarde les gens. Je bois. Je paie. Je sors. Je continue.
Mon téléphone vibre.
Je le prends. Toujours ce numéro.
— Tu es où ?
Je regarde l'écran. Longuement. Je réponds.
— Paris.
— Où exactement ?
— Le Marais.
— Tu marches ?
— Oui.
— Tu as vu ta mère ?
— Oui.
— Tu lui as parlé de moi ?
— Non.
Un silence.
— Tu veux venir ?
Je regarde l'écran. Longuement.
— Où ?
— Chez un ami. Je loge chez lui ce week-end. Il est d'accord.
— Qui ?
— Un ami. Missa.
— Qui c'est ?
— Un ami d'enfance. On se connaît depuis le lycée. Il est à Paris. Il m'héberge.
— Il sait ?
— Pour quoi ?
— Pour toi. Pour moi. Pour tout.
— Oui.
Un silence.
— Il sait tout.
— Il t'attend.
Je regarde l'écran. Longuement. Je regarde la rue. Les passants. Le café. La terrasse. Les gens. Je respire. Une fois. Deux fois. Trois fois.
— Où ?
Il m'envoie l'adresse. Un appartement. Dans le onzième. Pas loin. Vingt minutes à pied.
— Quand ?
— Maintenant. Si tu veux.
Je verrouille le téléphone. Je le pose. Je bois une gorgée de thé. Je le finis. Je paie. Je me lève. Je sors.
Je marche. Les rues. Les passages. Les cours. Les immeubles. Les gens. Je marche vite. Je ne réfléchis pas. Je ne veux pas réfléchir. Je veux y aller. Je veux voir. Je veux savoir.
J'arrive.
Un immeuble ancien. Une porte cochère. Un code. Je monte. Trois étages. Je sonne.
La porte s'ouvre.
Un homme. Grand. Large d'épaules. Noir. La peau très sombre. Le crâne rasé. Une barbe courte. Des yeux noirs. Un t-shirt blanc. Un pantalon de jogging. Des pieds nus. Il me regarde. Il sourit. Un sourire lent. Un sourire qui prend son temps.
— Valérie ?
Sa voix est grave. Chaude. Profonde. Il ne dit pas « madame ». Il dit mon prénom. Comme s'il me connaissait. Comme si on se connaissait déjà.
— Oui.
— Entre.
J'entre.
L'appartement est grand. Clair. Des murs blancs. Un parquet foncé. Un canapé. Une table basse. Des livres. Des disques. Des plantes. Une cuisine ouverte. Une grande fenêtre. Et sur le canapé, Ngolo.
Assis. Calme. Un carnet à la main. Il me regarde. Il ne sourit pas. Il hoche la tête. À peine.
— Bonjour.
— Bonjour.
Missa referme la porte. Il me fait signe de m'asseoir. Je m'assois. Dans un fauteuil. Face aux deux. Le fauteuil est profond. Confortable. Je pose mon sac. Je croise les jambes. Mes bas tirent. Je regarde les deux.
Missa s'assoit sur le canapé. À côté de Ngolo. Il pose son bras sur le dossier. Il me regarde. Longuement. Il ne dit rien. Puis il parle.
— Ngolo m'a parlé de toi.
— Ah.
— Beaucoup.
— Quoi ?
— Tout.
Un silence.
— Il m'a montré des choses.
— Quoi ?
— Des photos. Des vidéos. Des notes. Ce qu'il a écrit. Ce qu'il a vu. Ce qu'il a pensé. Tout.
Un silence.
— Il m'a montré ta photo. Celle que tu lui as envoyée. Celle où tu es nue. Devant ton miroir. Il m'a montré ce que tu as écrit. « Maintenant, c'est moi qui documente. »
Un silence.
Il se penche un peu. Il me regarde. Longuement.
— C'était bien.
— Quoi ?
— La photo. Elle était belle. Tu es belle. Tu le sais. Tu le sais très bien.
Je ne réponds pas. Je ne bouge pas. Je le regarde. Ses yeux. Sa bouche. Ses mains. Ses épaules. Son corps. Il est immense. Assis là. Sur ce canapé. À côté de Ngolo. Tranquille. Sûr de lui.
— Tu veux boire quelque chose ? demande-t-il.
— Oui.
— Quoi ?
— Ce que tu as.
Il se lève. Il va dans la cuisine. Il ouvre le frigo. Il sort une bouteille de vin blanc. Il sort trois verres. Il revient. Il pose tout sur la table. Il sert. Il me tend un verre. Je le prends. Je bois une gorgée. Il se rassoit.
— Tu sais pourquoi tu es là ? demande-t-il.
— Non.
— Si.
— Dis-le.
Il me regarde. Longuement.
— Parce que tu veux savoir. Parce que tu veux voir. Parce que tu veux comprendre. Parce que tu es comme lui. Comme moi. Comme tous. Tu ne peux pas laisser une chose en suspens. Tu ne peux pas. Et là, il y a une chose en suspens.
— Quoi ?
— Nous.
Un silence.
— Ngolo m'a parlé de toi. De ton corps. De ta bouche. De tes jambes. De ta chatte. De la façon dont tu écartes. De la façon dont tu ouvres. De la façon dont tu te montres. Il m'a parlé de toi pendant des heures. Des jours. Des semaines. Il m'a dit que tu étais la seule. La seule qui compte. La seule qui vaille. La seule qu'il ait jamais eue. Et il m'a dit qu'il voulait te partager.
Un silence.
— Avec moi.
Un silence.
Je regarde Ngolo. Il ne dit rien. Il me regarde. Il attend. Je regarde Missa. Il me regarde. Il attend. Je bois une gorgée. Je repose le verre. Je croise les jambes. Les bas tirent. Je laisse ma jupe remonter. Un peu. Juste un peu.
— Et toi ? je demande.
— Moi ?
— Tu veux quoi ?
Il sourit. Un sourire lent. Un sourire qui prend son temps.
— Je veux voir. C'est tout. Je veux voir ce qu'il a vu. Ce qu'il a écrit. Ce qu'il a documenté. Je veux voir ce que tu fais. Ce que tu es. Ce que tu montres. Je veux voir. Et après. Après, on verra.
Un silence.
Je le regarde. Longuement. Puis je regarde Ngolo. Puis la pièce. La fenêtre. La rue. Le verre. Les deux hommes. Le canapé. Le fauteuil.
Je décroise les jambes.
Lentement. Sans me presser. Sous la table basse. Devant eux. Je les écarte. Juste un peu. Juste ce qu'il faut. Le tissu remonte. Le haut des bas apparaît. La peau. La dentelle.
Ils regardent. Les deux. Sans rien dire. Sans bouger.
Et moi, je les regarde. Et je souris.
— Alors regardez, dis-je.
Mon téléphone vibre.
— Bien.
Je le prends. Je le regarde. Je le pose sur la table. Devant eux.
Et je me dis une chose — une seule.
Je ne suis pas venue pour Ngolo. Je suis venue pour moi.
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