Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'éveil dans l'obscurité — Chapitre 10
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
L'éveil dans l'obscurité
Chapitre 10
Chapitre 10
Pendant que Dan quitte la chambre, la douce friction de son corps contre le mien s'évanouit, emportant avec elle une partie de la température ambiante. Je reste un instant totalement immobile sous les draps encore tièdes, le souffle encore lourd de notre étreinte. La disparition soudaine de sa chaleur crée un vide immédiat dans mon lit, une cassure physique brutale. Mais pour la toute première fois depuis que les ténèbres ont envahi ma vie, ce vide n'est ni anxiogène ni menaçant. Il est chargé d'une attente délicieuse, suspendue, comme une promesse que la réalité a enfin décidé de nous faire.
Privé de la vue, mon univers se réduit à l'immensité de mes autres sens, exacerbés, mis à nu. Je me tourne sur le côté, enfouissant mon visage dans l'oreiller où Dan dormait quelques secondes plus tôt. Je respire profondément, et l'odeur de son bois de santal mêlée à sa sueur matinale m'envahit les narines, me donne le vertige, ancre mon esprit dans un bien-être presque étourdissant. Mon ouïe, devenue mon unique regard sur le monde, s'aiguise à l'extrême pour suivre chaque mouvement de Dan dans la cuisine à travers le couloir.
Chaque bruit est un repère, une cartographie sonore qui me rassure et me guide. J'entends le grincement familier et rassurant du vieux parquet sous ses pas nus, ce même parquet qui, hier encore, était souillé par la terreur et le sang. Aujourd'hui, il chante sous son poids. J'entends le cliquetis cristallin des tasses qui s'entrechoquent, le bruit sec du placard qu'on ouvre et qu'on referme, puis le vrombissement sourd et continu de la machine à café qui se met en marche. Plus loin, le filet d'eau qu'on verse, le tic-tac lointain de l'horloge du salon... Tous ces bruits de la maison, je les capte, je les dissèque, je les savoure. Ils me crient tous la même chose : Dan est là. Il est là, tout près, dans notre espace.
Allongé dans le grand lit, prisonnier de mon noir éternel mais curieusement libéré de mes peurs, je passe lentement une main sur mon propre torse. Mes doigts effleurent ma peau, cherchant les fantômes des siennes, là où sa poitrine était collée à la mienne il y a quelques instants à peine. Je sens l'écho de sa chaleur, un frisson électrique qui court le long de mes côtes. Je souris dans le noir, un sourire franc, entier, en sentant mon cœur battre un peu plus vite, un peu plus fort, contre mes os.
Tout se bouscule dans ma tête, un tourbillon intérieur d'une intensité rare. L'épisode de la douche de la veille, le contact de l'eau tiède, ses mains expertes lavant mon corps avec une dévotion sacrée ; les baisers échangés, le goût de sa bouche, la texture de sa langue glissant contre la mienne ; et cette tension charnelle, cette électricité brute qui a fait réagir mon corps malgré ma faiblesse... Tout se mélange, s'entchoque, s'amplifie dans mon esprit. Pour la première fois depuis des mois, je ne me sens pas diminué, brisé ou dépendant. Je me sens vivant, vibrant de la tête aux pieds, traversé par des pulsations chaudes qui chassent définitivement la froideur clinique de l'hôpital et la terreur glaciale de ma chute de la veille.
Mon corps réagit à nouveau à la vie. Il ne subit plus, il désire.
L'impatience de le retrouver me gagne peu à peu, transformant chaque seconde en une éternité délicieuse. Ne tenant plus en place dans ce lit qui est devenu le théâtre de notre renaissance, je redresse un peu la tête, tendant l'oreille à l'extrême, retenant presque mon souffle pour ne pas rater le moindre indice sonore. Je guette le moment exact où le café sera prêt, le moment où ses pas s'apprêteront à refaire le chemin inverse pour revenir vers la chambre.
Mes mains se crispent légèrement sur les draps. Je guette le retour de ce corps qui me fait chavirer, prêt à bondir, prêt à le taquiner, à l'asticoter dès qu'il franchira à nouveau le seuil de la porte pour prolonger ce jeu dangereux et enivrant.
Je perçois immédiatement le retour de Dan. Les bruits de pas familiers, ce frottement mesuré et rassurant du plancher, se rapprochent dans le couloir, accompagnés de l'odeur irrésistible du café chaud et des tartines grillées qui titillent mes narines, réveillant mon appétit endormi. Mais au lieu de l'accueillir avec un sourire serein comme je le faisais une minute plus tôt, un petit jeu taquin, une envie irrépressible de le bousculer dans ses retranchements, s'empare de mon esprit. Dès que Dan pousse la porte de la chambre, le plateau entre les mains, les bras tendus pour ne pas renverser le précieux breuvage, je me laisse soudainement retomber en arrière sur les oreillers, poussant un faible soupir théâtral, simulant une perte de conscience avec tout le réalisme possible, un corps mou, inerte, abandonné à la pesanteur.
La réaction de Dan est immédiate, presque violente dans son urgence. Le bruit mat et soudain du plateau posé en toute hâte sur le sol résonne dans la pièce, un fracas de tasses et de vaisselle qui cliquette, suivi immédiatement par le frôlement rapide et affolé des pas de Dan qui se précipite. Je sens le vent déplacé par sa course, un déplacement d'air soudain qui me prévient de son arrivée, puis les mains expertes, glacées par la panique et tremblantes de tous leurs membres, se posent sur mes épaules, me secouant très délicatement, cherchant désespérément un signe de vie.
— Milo ? Milo, qu'est-ce qui se passe ? Réponds-moi, tu m'entends ?
La voix de Dan est traversée par une panique pure, un cri du cœur étouffé qui trahit la peur viscérale, indélébile, qui l'habite encore depuis le drame de la veille. Son souffle est court, saccadé, brûlant contre mon visage.
À peine les doigts de Dan m'effleurent-ils pour le supplier de revenir que je referme brusquement mes bras autour de sa nuque, mes muscles se dénouant dans un ressort explosif. Avec un mouvement souple, parfaitement calculé dans les ténèbres de ma cécité, je le déséquilibre complètement. Pris au dépourvu par ce retournement de situation, Dan pousse un cri de surprise étouffé, un son rauque et surpris alors que son corps nu s'abat lourdement sur le mien, emporté par son propre élan protecteur.
Je le cueille au vol avec un baiser passionné, capturant ses lèvres entrouvertes par la stupeur avant qu'il ne puisse protester ou reprendre son souffle. Je savoure le goût du café déjà bu, une amertume légère, et la chaleur incandescente de son souffle. Du bout des doigts, guidé par l'aiguisage absolu de mon sens du toucher, j'effleure la bouche de Dan, traçant le contour de ses lèvres, sentant l'arc de sa bouche se distendre, capituler, puis esquisser une réaction. Dans l'obscurité de ma cécité, mes doigts voient pour moi : je perçois immédiatement le sourire traître qui naît sur le visage de Dan, cette prise de conscience de la supercherie.
— Tu souris, murmuré-je contre sa bouche, les lèvres frôlant les siennes, avec un rire victorieux qui vibre entre nous.
Dan soupire, secouant la tête contre mon cou dans un mélange d'exaspération et de tendresse infinie, tout en venant se blottir un peu plus contre moi, sentant mon étreinte se resserrer.
— Tu es vraiment incorrigible, Milo... J'ai cru mourir pendant une seconde, et toi, tu joues à ça ? murmure-t-il, sa voix tremblante encore un peu, mais déjà rachetée par la chaleur du moment.
Je resserre mon étreinte, enlaçant le corps de Dan contre le mien avec une gourmandise animale, et remarque instantanément la dureté bien réelle de l'érection de Dan qui vient se presser, lourde et insistante, contre mon propre bas-ventre. La preuve irréfutable de l'effet que je produis.
— C'est moi qui te mets dans cet état, avoue-le, murmuré-je, un brin provocateur, un sourire en coin accroché aux lèvres.
Dan éclate d'un rire bas, vibrant contre ma cage thoracique, décidé à me taquiner à son tour pour reprendre le dessus.
— Mais non, pas du tout ! C'est le voisin d'en face que j'ai aperçu par la fenêtre de la cuisine en préparant les cafés. Il avait l'air charmant.
Surpris par cette réplique inattendue, piqueté par une pointe de jalousie instantanée bien qu'entièrement fabriquée, je lève la main dans le noir, dans un réflexe aussi vif qu'amusé, et lui assène une petite fessée sonore et bien appliquée sur la fesse nue. Le choc de la paume contre la peau provoque un claquement sec dans la chambre. Dan sursaute, lâchant un cri de surprise mi-indigné, mi-amusé, se redressant à moitié sur les coudes.
— Hé ! Ça va, non ? Tu tapes ton auxiliaire de vie en plus ? proteste-t-il faussement, les yeux écarquillés dans la pénombre.
Finalement, reprenant ses esprits et son rôle d'auxiliaire de vie — malgré le trouble évident, l'électricité sexuelle et la tension palpable qui continuent de saturer l'air entre nous —, Dan se redresse en souriant, secouant la tête, et va récupérer le plateau qu'il a abandonné sans ménagement sur le sol en bois.
Il revient s'asseoir au bord du lit, la silhouette souple, et m'aide à me redresser, plaçant les oreillers dans mon dos avec une infinie précaution, ses mains expertes effleurant mes épaules en prenant garde de ne jamais frôler le pansement sur ma tempe.
Puis, Dan commence à décrire précisément tout ce qui compose ce petit-déjeuner de fortune, confectionné avec le peu de provisions disponibles dans les placards. Pour moi, privé de la vue, chaque explication vocale devient une boussole, un moyen de me repérer dans l'espace et d'apprécier ce qui m'est offert.
— Là, juste au bout de tes doigts sur la gauche du plateau, il y a la tasse de café, je l'ai mise tiède pour que tu ne te brûles pas, guide Dan en prenant délicatement ma main pour la guider et l'envelopper autour de la céramique.
Je pose mes doigts sur la céramique chaude, savourant la diffusion lente et réconfortante de la chaleur dans ma paume, remontant le long de mes phalanges. Dan continue, sa voix se faisant douce, narrative, décrivant chaque détail avec une précision chirurgicale :
— En face de toi, posée sur une petite assiette, il y a une tartine de pain grillé avec un peu de beurre qui a fondu et une fine couche de confiture de fraise que j'ai trouvée au fond du placard. Et juste à côté, un petit bol de compote de pommes fraîche.
Dan entreprend de m'aider avec une patience infinie. Il attrape le couteau, coupe de petits morceaux réguliers de pain grillé, en prend un bout à l'aide d'une petite cuillère, y ajoute une pointe de compote, et me la tend, m'invitant à ouvrir la bouche. Je me laisse guider les yeux fermés, totalement dépendant de la voix, du souffle et du toucher de Dan. J'hume les effluves sucrés de la confiture et du café qui montent vers moi, sens la texture croustillante puis fondante du pain et du beurre se mélanger sur ma langue, et me laisse abreuver des gorgées de café que Dan me porte délicatement aux lèvres, inclinant la tasse avec une maîtrise parfaite pour que je n'en perde pas une seule goutte.
Dans ce silence matinal, complètement coupé du monde extérieur, ce petit-déjeuner partagé dans le grand lit défait devient l'instant le plus intime, le plus sensoriel et le plus savoureux de toute ma vie, un rituel de guérison où chaque bouchée a le goût d'une victoire sur les ténèbres.
Après le petit-déjeuner au lit, Dan m'aide à me redresser avec une douceur infinie, prenant soin de ne pas brusquer mon équilibre encore fragile. Il m'accompagne pas à pas jusqu'à la salle de bain, son bras enroulé autour de ma taille pour me guider dans ce couloir que je ne peux plus voir. Pour éviter toute angoisse liée au changement de pièce et pour ménager précautionneusement mon pansement, Dan décide de m'emmener directement sous la douche avec lui.
La transition vers la salle de bain est un voyage sensoriel où chaque repère compte. Lorsque nous franchissons le seuil, l'air change immédiatement, devenant plus lourd, chargé d'une humidité tiède et enveloppante. Dan fait couler l'eau, ajustant les robinets avec une précision experte, testant la température parfaite sur son propre poignet avant de m'y faire entrer. Lorsque le premier jet d'eau chaude ruisselle enfin sur ma peau, c'est comme si un poids invisible se détachait de mes épaules. Sous les jets d'eau qui cascade sur nous, nos corps nus se frôlent de plein fouet, créant une friction intime et enivrante. Je sens chaque centimètre de sa peau musclée contre la mienne, la chaleur de son torse et, de manière inévitable, son sexe dur et vibrant qui vient se presser et frotter contre mon propre bas-ventre à chaque mouvement de l'eau.
Dan prend le flacon de gel douche, en dépose une noisette généreuse dans ses paumes qu'il réchauffe, puis frictionne doucement mon corps, massant mes muscles noués par la tension tout en faisant une attention extrême à protéger ma tempe blessée. Ses mains glissent sur mes hanches, remontent le long de ma colonne, et dans cette bulle de vapeur et d'intimité absolue, le contact charnel transforme une contrainte médicale en un moment de pure sensualité et de réconfort partagé.
Une fois séchés avec précaution, enveloppés dans de grandes serviettes éponges, Dan m'aide à enfiler des vêtements amples et confortables — un jogging en coton doux qui caresse mes jambes et un t-shirt large qui glisse sans effort sur mes épaules. Dan s'habille à son tour avec la même efficacité calme, puis il prend ma main dans la sienne pour me guider hors de la pièce.
Il m'emmène doucement jusqu'au salon et m'installe confortablement sur mon grand canapé relax, en inclinant légèrement le dossier pour que je puisse trouver la posture idéale, puis en glissant un plaid moelleux sur mes jambes. Enveloppé dans cette douce chaleur protectrice, je me sens enfin en sécurité, prêt à écouter ce que Dan a à me dire, même si une sourde inquiétude commence déjà à s'infiltrer dans mon esprit.
Dan s'assoit sur la table basse juste en face de moi, me prenant les mains pour que je puisse sentir sa présence physique, la texture de ses paumes contre les miennes. Sentant l'appréhension et la panique sourde qui commencent à nouer ma gorge quant à mon avenir et à mes capacités désormais diminuées, Dan pose immédiatement les règles du jeu, sa voix se voulant un rempart contre mes peurs.
— On ne court après rien, Milo, commence-t-il, ses pouces traçant des cercles apaisants sur le dos de mes mains. Pas de calendrier, pas d'objectifs de productivité. Tu es en convalescence avec ton propre cerveau et ton propre corps. Si on doit passer trois semaines sur la même lettre de l'alphabet, on le fera.
Ces mots agissent comme un baume bienfaisant sur mon esprit, dissipant en partie la peur écrasante d'être un poids ou de mal faire, mais l'immensité de la tâche qui m'attend reste un vertige permanent.
Dan enchaîne, abordant l'iceberg qui se dresse devant nous, m'expliquant que ce sera le rôle d'un professeur spécialisé de m'enseigner le braille, non pas comme une corvée scolaire ou une rééducation médicale froide, mais comme une véritable reconquête de mon autonomie.
Au début, j'aurai l'impression que mes doigts sont sourds, me prévient Dan en effleurant délicatement le bout de mes doigts, l'un après l'autre, insufflant de la chaleur dans ma chair. Je ne sentirai que du papier granuleux, insaisissable, mais il ne faudra surtout pas baisser les bras.
Puis viendront le déchiffrage et l'écriture, passant par la fameuse cellule à six points et la machine Perkins, pour que je puisse retrouver un jour le plaisir secret et irremplaçable de pouvoir noter une idée, un mot, de redonner de l'autonomie à ma pensée sans avoir à dépendre de la voix de synthèse impersonnelle d'un téléphone.
Pour ce qui est de la locomotion, Dan annonce sans détour qu'il appelle immédiatement les services compétents dès aujourd'hui pour prendre rendez-vous pour l'attribution d'une canne blanche, détaillant ensuite, avec une pédagogie rassurante, ce que l'instructeur spécialisé va m'enseigner pour que je réapprivoise mon propre appartement et le monde extérieur.
J'apprendrai d'abord l'écholocalisation naturelle, en prêtant l'oreille au son de mes pas pour savoir si je longe un mur, si je m'avance dans un couloir vide ou si je pénètre dans une pièce encombrée, guidé par ces résonances invisibles.
Viendra ensuite la mémoire des textures et le repérage, en reconnaissant instantanément le carrelage froid de la cuisine, le parquet chaleureux du salon ou le tapis moelleux du couloir sous la semelle de mes chaussettes pour savoir exactement où je me trouve, tout en apprenant à me déplacer le long d'une cloison en m'aidant des coudes et des épaules en toute sécurité, tel un funambule dans mon propre foyer.
Dan aborde ensuite les aspects pratiques les plus terrifiants, ceux qui m'angoissent le plus pour qu'ils ne soient plus une source de danger permanent dans notre quotidien.
Pour la cuisine en sécurité, j'apprendrai à identifier les brûleurs de la plaque de cuisson ou à verser de l'eau bouillante sans risquer de m'ébouillanter, par exemple en posant délicatement le pouce sur le bord externe de la tasse pour sentir le niveau du liquide monter progressivement au contact de la chaleur, tout en reconnaissant les épices et les ingrédients uniquement au toucher et à l'odorat pour redécouvrir la cuisine par les sens.
Pour le repérage des vêtements, il s'agira de classer rigoureusement ma garde-robe par matières, par types de coutures, ou d'utiliser de petits repères tactiles discrets cousus à l'intérieur des chemises et des pantalons pour ne plus jamais porter un t-shirt à l'envers, sachant que les couleurs, elles, pourront être identifiées à l'aide d'applications vocales dédiées installées sur un smartphone.
Enfin, Dan me rassure sur mon lien vital avec le monde extérieur grâce aux outils technologiques modernes.
Il me parle des lecteurs d'écran intégrés aux téléphones portables et, avec un sourire taquin dans la voix, se met à imiter sur un ton comique la vitesse de ces voix synthétiques ultra-rapides, presque incompréhensibles, que les non-voyants écoutent à un rythme effréné, ce qui m'arrache un rire franc et libérateur au milieu de mes angoisses.
Il me rappelle que je pourrai utiliser les commandes vocales pour dicter mes messages, appeler un proche, ou écouter des livres audios, me prouvant avec une certitude absolue que je garderai une vie sociale et intime pleinement connectée.
Mais à mesure que Dan déroule cette liste interminable de compétences à réacquérir, de méthodes à assimiler, de repères à détruire et à reconstruire, je sens le sol se dérober sous moi. Mon cœur s'accélère, une sueur froide perle le long de ma nuque, et je me sens cruellement, douloureusement dépassé par l'ampleur de la tâche.
Un long soupir tremblant s'échappe de mes lèvres, chargé de tout le poids de mon impuissance.
— Dan... murmuré-je, la voix brisée, tandis que mes mains se crispent sur le tissu du plaid. C'est... c'est trop. Il y a tellement, tellement de choses à réapprendre. Rien qu'à t'entendre énumérer tout ça, j'ai l'impression que je n'y arriverai jamais... Ça me fait peur, Dan. J'ai l'impression que je ne serai plus jamais capable de rien faire tout seul, que je vais être un handicapé perpétuel, un fardeau...
Mes doigts se mettent à trembler, trahissant la panique qui menace de me submerger à nouveau. C'est alors que Dan réagit au quart de tour. Il se décale de la table basse, vient s'asseoir directement à côté de moi sur le canapé, et prend mes deux mains tremblantes entre les siennes, les serrant avec une force inébranlable, y déposant des baisers chauds et rassurants sur le dos des phalanges.
— Hé... Regarde-moi... enfin, écoute-moi, Milo, murmure-t-il, sa voix enveloppante venant se nicher tout près de mon oreille, emplie d'une tendresse infinie.
Il resserre son emprise, imprégnant ma peau de sa chaleur, me ramenant à l'ancrage du moment présent.
— Tu n'es pas seul. Tu n'as pas à tout réapprendre aujourd'hui, ni même demain. On prendra le temps qu'il faudra, un jour après l'autre. Je serai là pour chaque étape, pour chaque faux pas, pour chaque galère avec ta tasse de café ou ta canne blanche. Je serai tes yeux quand tu seras trop fatigué pour lutter, et je serai ton soutien quand tu voudras avancer. Tu m'entends ? Je serai là, Milo. Toujours.
Alors que je savoure le calme ouaté du salon, blotti dans la chaleur du plaid aux côtés de Dan dont la main effleure la mienne, des bruits de pas pressés, lourds et désordonnés, résonnent brusquement dans le couloir. Ce piétinement frénétique est immédiatement suivi de coups de poing affolés et répétés sur la porte d'entrée. Avant même que Dan ne puisse esquisser un mouvement pour se lever, la porte s'ouvre à volée, poussée avec une violence d'ouragan.
Stéphane débarque dans notre bulle de paix, le visage rayonnant d'une excitation électrique et d'une agitation maladive, tout en trahissant une profonde inquiétude au fond des yeux.
— Milo ! Mais qu'est-ce qui s'est passé ? Je viens d'apprendre la nouvelle ! clame sa voix, trop forte, trop vive pour l'acoustique feutrée de notre matinée.
Il s'arrête net au milieu du salon, foudroyé sur place en découvrant mon pansement blanc qui barre ma tempe et mon expression totalement interloquée, tourné vers le vide. Il s'excuse à peine d'un geste vague de la main avant de chasser sa propre gêne d'un revers de bras, le sourire à nouveau rivé aux lèvres :
— Bon, j'ai pas le temps de niaiser, j'ai un truc énorme à vous dire.
Le contraste est saisissant, violent, entre le calme intime que nous partagions et l'énergie débordante, presque chaotique, de mon entraîneur et agent qui vient tout chambouler en une fraction de seconde.
Stéphane avance de quelques pas, s'installe sur le bord de la table basse sans attendre y être invité, et me pose une question faussement anodine, les yeux rivés sur mon visage aveugle :
— Dis-moi, Milo... Le tennis, ça te manque ?
À l'énoncé de ce mot, tout mon corps se raidit instantanément, comme traversé par une décharge électrique de pure douleur. Une vague de frustration amère et suffocante me submerge, balayant d'un coup la sécurité et la tiédeur de ces dernières heures. Je sens mes mâchoires se bloquer, mes dents grincer, tandis que mes mains se crispent rageusement, serrant les poings à s'en blanchir les jointures sur les accoudoirs du canapé. La colère monte en moi, une rage sourde contre mon corps brisé, contre l'injustice de ma condition, contre l'indécence de cette question.
Ma voix claque dans la pièce, tremblante de colère rentrée, agressive, portée par un désespoir fulgurant :
— Qu'est-ce que tu crois, Stéphane ? Évidemment que ça me manque ! Putain, c'était toute ma vie, c'était mon oxygène ! Mais je suis aveugle, merde ! C'est terminé, c'est mort, je ne peux plus jamais y jouer ! Pourquoi tu remues le couteau dans la plaie ? Tu joues à quoi ?
Stéphane ne se démonte pas. Au contraire, il esquisse un sourire triomphant, un sourire lumineux et provocateur, tout en secouant vigoureusement la tête :
— Et c'est là que tu te trompes complètement, mon vieux. C'est archi faux.
Devant mon incompréhension totale, face à mon souffle court et à ma stupeur, Stéphane s'installe plus confortablement en face de moi, déballant son argumentaire avec une passion communicative, transformant le salon en un terrain de plaidoirie sportive.
— Le principe, c'est que tu n'es pas obligé d'arrêter ta passion, commence-t-il, les mains animées de grands gestes que je devine à travers les variations de l'air. Le tennis a été entièrement adapté pour les personnes déficientes visuelles, et c'est officiellement fédéré en France par la Fédération Française de Tennis ! On y joue sur un terrain de la taille d'un court de badminton, avec un filet abaissé pour faciliter les échanges transversaux.
Je reste figé, incapable de placer un mot, tandis qu'il poursuit, détaillant chaque aspect technique avec une précision chirurgicale :
— Pour l'équipement, on utilise une balle sonore — une balle spéciale qui émet un grésillement permanent, un bruit de grillon, ou qui contient des billes et des grelots à l'intérieur pour qu'on puisse l'entendre clairement rebondir, fendre l'air et rouler sur le sol —, ainsi que des raquettes parfaitement adaptées à ta morphologie et à la prise en main.
Il insiste sur les moindres détails, voulant me prouver que tout a été pensé :
— Et pour les repères spatiaux, ne t'inquiète pas : les lignes du terrain sont entièrement en relief. Elles sont marquées avec du scotch texturé ou du fil épais, ce qui te permet de te repérer au toucher avec tes pieds, de savoir exactement où tu te trouves sur le court sans jamais perdre le nord.
Stéphane se penche en avant, accentuant sa voix pour marquer l'importance de son explication sur les catégories officielles :
— Il y a plusieurs catégories, de B1 à B4 selon le degré de handicap. La catégorie B1, c'est celle qui s'adresse aux joueurs totalement non-voyants, comme toi aujourd'hui. Tu porteras un masque opacifiant homologué pour garantir l'équité totale entre tous les joueurs, et tu auras droit à trois rebonds de la balle dans ton camp avant de devoir la renvoyer de l'autre côté, contre un à deux rebonds pour les catégories de malvoyants. Dès que tu seras remis sur pied et que tu auras encaissé le choc, tu pourras reprendre les entraînements ! C'est une discipline incroyable, technique, exigeante, et tu as toutes tes chances !
Ses mots résonnent en moi comme un écho absurde et lointain. Un tennis pour aveugles ? Avec un masque noir et une balle pleine de grelots ? Tout en moi se rebelle contre cette idée.
Quand Stéphane finit par s'en aller, essoufflé par sa propre logorrhée et m'abandonnant avec cette bombe atomique en plein cœur, le silence lourd qui suit son départ pèse lourdement dans la pièce, presque étouffant.
Je secoue vigoureusement la tête d'un côté et de l'autre, les mâchoires toujours aussi serrées, le visage tourné aveuglément vers l'endroit précis où je devine la silhouette de Dan :
— C'est ridicule... souffle-je, ma voix brisée par le refus et l'humiliation. Je ne ferai jamais ça. Jouer au tennis avec un masque sur les yeux et une balle à grelots qui fait un bruit de hochet... C'est bon, ma vie d'avant est morte et enterrée, autant l'accepter tout de suite au lieu de me ridiculiser avec des ersatz pour diminués.
Dan, qui est resté parfaitement silencieux, immobile et respectueux durant toute la tempête provoquée par Stéphane, esquisse un mouvement. Je l'entends faire quelques pas mesurés sur le parquet. Il s'approche calmement de moi, s'accroupit directement au bord du canapé, dans cet espace intime entre la table basse et mes genoux, et vient me prendre doucement les mains dans les siennes. Sa paume chaude enveloppe mes doigts crispés.
Sa voix se fait ferme, ancrée, mais d'une infinie, d'une bouleversante tendresse :
— Ne prends pas de décision hâtive sous le coup de la colère et de la douleur, Milo. Ton cerveau encaisse encore le choc titanesque de ton accident, de ta chirurgie et de ta cécité soudaine. Laisse-toi du temps... Ne brûle pas tout, ne balaye pas une telle opportunité d'un simple revers de main par orgueil ou par peur. Laisse ton corps et ton esprit respirer un peu avant de dire non à ton propre avenir.
Voyant que je respire bruyamment, les poings rageusement serrés contre ma poitrine et la mâchoire totalement bloquée par la colère amère que vient de semer Stéphane avec son histoire de tennis, Dan se penche par-dessus l'accoudoir du canapé. Pour me couper net dans cette spirale négative et destructrice, il pose ses mains fermes sur mes joues, guidant mon visage aveugle, et m'embrasse à pleine bouche.
Ce baiser, pensé au départ comme un simple baume apaisant pour désamorcer ma crise, s'embrase en une fraction de seconde, dévoré par la tension accumulée. Toute ma frustration de non-voyant, toute cette colère contenue contre mon corps brisé se muent soudain en un besoin viscéral, animal, de contact physique et de réappropriation. Sans réfléchir, mes mains glissent frénétiquement sous le t-shirt de Dan, accrochant le tissu pour le tirer vers moi avec une urgence absolue.
Pris de court par cette intensité soudaine, Dan se laisse faire, soufflant un rire surpris et étouffé contre mes lèvres avant de se prendre totalement au jeu, happé par la même vague de désir. En quelques secondes, toutes les barrières s'effondrent : je l'aide à se débarrasser de son t-shirt, mes paumes redécouvrant la musculature de son dos et de ses épaules, tandis que ses mains expertes parcourent mon corps, soulevant mon t-shirt pour le jeter au loin.
Nous nous retrouvons rapidement peau contre peau, prisonniers de la chaleur enveloppante du canapé, le souffle court, haletant, nos corps emmêlés dans les plis froissés du plaid et des coussins. L'odeur de sa peau, mêlée à sa sueur et à son parfum familier, enivre tous mes sens.
Emporté par ce tourbillon érotique où le temps n'a plus d'emprise, Dan embrase mon cou de baisers mouillés, glisse le long de ses clavicules en mordillant délicatement la peau, et explore chaque centimètre de mon torse avec une dévotion ardente. Ses mains caressent mes flancs, font frissonner mes cuisses, tandis que ses lèvres descendent lentement le long de mon ventre plat, semant des traînées de feu qui me font archer le dos.
Il atteint enfin mon entrejambe. À cet instant, sous l'effet de ses souffles brûlants qui lèchent la base de mon abdomen, mon pantalon de jogging est repoussé plus bas, libérant ma virilité totalement en éveil. Mes testicules, lourdes et tendues par le désir, se contractent sous sa caresse, et mon sexe dresse sa dureté impatiente, ruisselant déjà de l'incontestable humidité du plaisir.
Je m'aspire une inspiration profonde et déchirante, les doigts crispés à s'en enfoncer dans les cheveux de Dan, attendant le paroxysme, attendant qu'il prenne tout ce qu'il a à prendre.
Mais soudain, au moment où la bascule semble inévitable, Dan s'immobilise net. Ses mains s'écartent.
Je reste suspendu dans le vide, les sens en alerte, le souffle court, attendant la suite. Mais Dan se relève légèrement sur les genoux, le regard lourd d'un désir non dissimulé mais traversé par une autorité soudaine :
— Non... C'est encore trop tôt, Milo. Le médecin a été on ne peut plus clair, tu dois te reposer, ta tempe ne supporterait pas une telle intensité.
Un long soupir de frustration, rauque et désespéré, s'échappe de mes lèvres, me laissant sur ma faim, cruellement inachevé. Je tends les bras vers lui, suppliant presque d'un murmure brisé :
— S'il te plaît, Dan... Ne t'arrête pas, j'ai besoin de toi...
Dan hésite une fraction de seconde, visiblement trahi par son propre corps et par la dureté de son propre désir qui palpite à travers ses vêtements, puis il cède à moitié avec un sourire coupable et attendri :
— D'accord... Après réflexion, je te donne un léger avant-goût, mais pas plus. C'est tout ce que je m'autorise.
Sans ajouter un mot, il replonge. Il enserre ma queue bien dure entre ses lèvres, englobant la chair bouillante, savourant la texture lisse et frémissante de mon sexe, caressant mes testicules du bout des doigts tandis que sa langue experte, lente et appuyée, fait le tour de mon gland gorgé de sang. Chaque coup de langue mesuré, chaque aspiration contre ma chair m'arrache des gémissements sourds, amplifiés par ma cécité qui décuple la sensation de sa bouche chaude.
Mais juste avant que je ne perde complètement pied, que l'orgasme n'explose et que je ne bascule dans le gouffre du lâcher-prise, Dan s'arrête net. Il remonte aussitôt sur moi, capture ma bouche grande ouverte dans un baiser profond, salé du goût de mon propre désir, puis se redresse en grimaçant gentiment pour s'éloigner du canapé, me laissant pantelant, les sens en feu et frustré au dernier degré.
Reprenant son souffle avec difficulté, les joues rougies, le regard brillant et le corps encore frissonnant, Dan rajuste en hâte son pantalon en me lançant un regard mi-amusé, mi-sérieux, essayant de remettre de l'ordre dans le chaos :
— Il faut qu'on soit sérieux, Milo... Même si, crois-moi bien, j'en ai autant envie que toi.
Fin du chapitre 10.
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