Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'éveil dans l'obscurité — Chapitre 2
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
L'éveil dans l'obscurité
Chapitre 2
Chapitre 2
Je reste plusieurs minutes ainsi, immobile sur le canapé, à ruminer ce serment silencieux. La confrontation frontale vient de m'exploser au visage — je l'ai attaqué avec tout ce que j'avais, la menace, l'insulte, la provocation, et il n'a pas bronché une seule fois. Pire : c'est moi qui suis reparti avec une fissure de plus. Alors je change de méthode, là, tout de suite, dans la foulée de cet échec. Puisque l'affrontement ne fonctionne pas, je vais l'ignorer. Je vais faire comme s'il n'existait pas, comme si sa présence dans mon appartement n'était qu'un détail insignifiant que je daigne à peine remarquer. C'est une tactique que j'ai toujours utilisée avec les gens qui m'ennuient : le silence méprisant, l'indifférence royale. Ça a toujours fonctionné. Les gens détestent qu'on les ignore bien plus qu'on ne les insulte.
Je me lève — enfin, je tente de me lever, guidé par la mémoire approximative de mon appartement — et je me dirige vers ce que je pense être le couloir menant à la salle de bain. Je n'ai pas demandé à Dan de m'accompagner. Je refuse de lui donner cette satisfaction.
— Monsieur St-Clair, votre trajectoire actuelle vous mène droit dans le mur du couloir, dit-il depuis quelque part sur ma gauche, sa voix toujours aussi plate, dénuée de la moindre inquiétude.
Je continue d'avancer. Par principe. Trois secondes plus tard, mon épaule heurte quelque chose de dur — le chambranle de la porte, très certainement — et la douleur me traverse le bras entier. Je serre les dents pour ne pas crier.
— Comme je disais, ajoute Dan, sans une once de compassion ni de reproche dans la voix.
Il ne bouge pas pour venir m'aider. Il n'y a ni pas précipités, ni main tendue. Juste cette constatation neutre, presque détachée, qui me fait l'effet d'une gifle. Je m'attendais à ce qu'il se précipite, qu'il s'excuse presque de ne pas m'avoir arrêté à temps, qu'il me couve comme tout le monde le fait depuis l'accident. Rien de tout ça. Il m'a prévenu. Je n'ai pas écouté. Point final.
— Tu aurais pu m'arrêter, je crache en me massant l'épaule.
— Je vous ai prévenu. Vous avez choisi de continuer. Je ne suis pas là pour vous rattraper à chaque pas, monsieur St-Clair. Je suis là pour vous apprendre à ne plus avoir besoin qu'on vous rattrape.
— Je vous ai prévenu. Vous avez choisi de continuer. Je ne suis pas là pour vous rattraper à chaque pas, monsieur St-Clair. Je suis là pour vous apprendre à ne plus avoir besoin qu'on vous rattrape.
Cette phrase-là me reste en travers de la gorge pour le reste de l'après-midi.
Vers seize heures, il m'apporte ce qu'il appelle un « goûter structuré » — apparemment une méthode pour organiser mon assiette selon un système d'horloge, pour que je puisse localiser chaque aliment sans avoir à demander de l'aide à chaque bouchée. Je devine, au bruit, une tasse posée à ma droite, une petite assiette juste devant moi. Je trouve l'idée ridicule, presque humiliante, et je le lui fais savoir.
Vers seize heures, il m'apporte ce qu'il appelle un « goûter structuré » — apparemment une méthode pour organiser mon assiette selon un système d'horloge, pour que je puisse localiser chaque aliment sans avoir à demander de l'aide à chaque bouchée. Je devine, au bruit, une tasse posée à ma droite, une petite assiette juste devant moi. Je trouve l'idée ridicule, presque humiliante, et je le lui fais savoir.
— Je ne suis pas un gamin de cinq ans qu'on initie à goûter avec une horloge, dis-je en repoussant l'assiette d'un geste sec. Je n'ai pas faim.
— Très bien, répond-il simplement.
— Très bien, répond-il simplement.
Et il repart avec le plateau. Pas d'insistance. Pas de négociation. Pas de « il faut vraiment que vous mangiez, monsieur St-Clair, vous avez besoin de forces ». Rien. J'entends ses pas s'éloigner vers ce qui doit être la cuisine, le bruit léger de la vaisselle qu'on range, puis plus rien.
Deux heures plus tard, vers dix-huit heures, mon estomac se rappelle à moi avec une violence qui m'agace profondément. Je ne vais évidemment pas lui demander de me resservir. Ce serait un aveu de défaite. Je serre les dents et j'ignore la faim, jusqu'à ce qu'elle devienne suffisamment douloureuse pour que je cède, vers dix-neuf heures, avec la mauvaise foi la plus totale.
— Je veux bien manger quelque chose, dis-je d'un ton qui se veut détaché, presque en passant.
— Bien sûr, répond Dan, sans le moindre triomphe dans la voix, sans le moindre commentaire sur mon revirement. Le plateau est réchauffé dans deux minutes.
— Bien sûr, répond Dan, sans le moindre triomphe dans la voix, sans le moindre commentaire sur mon revirement. Le plateau est réchauffé dans deux minutes.
Je m'attendais à une remarque. Un petit sourire dans sa voix, quelque chose. Il n'y a rien. Ça m'énerve encore plus que s'il s'était moqué de moi ouvertement.
En ce début de soirée, je décide de vérifier quelque chose. Je veux savoir si Dan bluffe, s'il exagère sa vigilance pour m'impressionner, ou s'il est réellement aussi attentif qu'il le prétend. Je repère, en tâtonnant discrètement la table basse, un objet en verre — probablement un vase, celui que je soupçonne être toujours à sa place depuis mon retour. Je le pousse délibérément vers le bord, avec un geste que je veux discret, presque négligent.
Le vase tombe. Le bruit du verre qui explose contre le parquet emplit la pièce, un fracas net et définitif.
Je m'attends à ce qu'il se précipite, qu'il pousse une exclamation, qu'il se rue pour évaluer les dégâts. Rien de tout ça. J'entends simplement ses pas s'approcher, calmes, mesurés, comme s'il traversait la pièce pour une raison banale.
— C'est cassé, dit-il d'une voix aussi neutre que s'il constatait qu'il pleut dehors. Il faudra faire attention la prochaine fois que vous jetez quelque chose dans cette direction.
Il ne me gronde pas. Il ne me plaint pas non plus. Il constate, simplement, avec cette précision clinique qui me met hors de moi. J'entends le raclement d'une balayette contre le sol, le tintement des débris qu'on ramasse un par un, méthodiquement, sans un mot de reproche.
— Ce vase valait plus cher que ton salaire mensuel, je lâche, cherchant une réaction, n'importe laquelle.
— C'est possible, répond-il simplement. Je vous suggère de me prévenir la prochaine fois que vous voulez tester ma réactivité. Ça nous évitera de perdre des objets qui ont de la valeur pour vous.
— C'est possible, répond-il simplement. Je vous suggère de me prévenir la prochaine fois que vous voulez tester ma réactivité. Ça nous évitera de perdre des objets qui ont de la valeur pour vous.
Le pire, c'est qu'il a raison sur toute la ligne, et qu'il le dit sans aucune animosité, ce qui rend la chose encore plus insupportable.
Peu après, quelque chose de plus insidieux commence à s'installer. Dan cesse de parler. Il ne m'annonce plus ses déplacements, ne commente plus ce qu'il fait. Le silence s'installe dans l'appartement, un silence total, sans indice, sans repère.
Je ne sais plus où il se trouve. Est-il encore dans la pièce ? Est-il parti dans la cuisine ? M'observe-t-il depuis le fauteuil, ou ai-je la paix pour la première fois depuis son arrivée ?
Cette incertitude, contrairement à ce que j'espérais, ne me soulage absolument pas. Je tends l'oreille, guettant le moindre bruit, la moindre indication. Rien. Le silence est total, oppressant, presque hostile dans sa neutralité.
— Tu es là ? je finis par demander, en essayant de masquer l'inquiétude dans ma voix.
— Je suis là, répond-il, depuis un endroit que je n'avais absolument pas anticipé, plus proche que je ne le pensais.
— Je suis là, répond-il, depuis un endroit que je n'avais absolument pas anticipé, plus proche que je ne le pensais.
Un frisson me parcourt. Je déteste ça. Je déteste ne pas savoir. Et je déteste encore plus le soulagement absurde que je ressens en entendant sa voix, ce même soulagement que je passerai le reste de la soirée à me refuser d'admettre.
Je multiplie les tentatives, les unes après les autres, avec une obstination presque enfantine que je ne me connaissais pas avant l'accident.
Je renverse volontairement mon verre d'eau sur la table basse, pour voir s'il se précipite avec une serviette. Il attend que je le lui signale, puis m'explique calmement comment repérer moi-même l'étendue des dégâts avec le dos de la main avant de nettoyer.
Je prétends ne pas retrouver mes chaussons, alors qu'ils sont exactement là où je les ai laissés la veille — à l'endroit précis qu'il m'a fait mémoriser un peu plus tôt dans la journée. Il me demande simplement de vérifier près du pied du lit, sans se déplacer pour aller les chercher à ma place.
Je laisse tomber ma fourchette par terre, exprès, trois fois de suite pendant le dîner, pour voir combien de fois il va se baisser pour la ramasser. À la troisième fois, il me tend simplement une fourchette de rechange qu'il a, semble-t-il, anticipée, et me dit d'une voix parfaitement égale que la prochaine sera la dernière avant que je doive apprendre à retrouver moi-même les objets tombés.
Je l'appelle par des surnoms insultants toute la journée — « le larbin », « l'infirmier de seconde zone », « mon geôlier ». Il ne relève jamais, il répond simplement « Dan » chaque fois, sans agacement, comme une correction purement factuelle.
Je refuse de prendre mes médicaments à l'heure prévue, prétextant que je n'en ai pas besoin. Il me répond simplement qu'il notera mon refus dans le compte-rendu pour le médecin, sans insister davantage, sans chercher à me convaincre. Cette absence totale d'insistance me déstabilise plus que n'importe quelle supplication n'aurait pu le faire. Une heure plus tard, je prends les médicaments moi-même, sans qu'il ait eu à me le redemander une seule fois.
Je m'assois délibérément à l'envers sur le canapé pour tester s'il va me corriger. Il ne dit rien. Ce n'est que lorsque je me cogne contre l'accoudoir en tentant de me relever qu'il commente, d'une voix aussi neutre que d'habitude, que le canapé fait face à la fenêtre et non au mur.
Je pousse plus loin encore. Je lui demande, d'un ton mielleux, s'il a une petite amie, si sa vie est aussi minable que sa profession le laisse supposer, si c'est par manque d'ambition qu'il torche les vieillards et les infirmes plutôt que de faire quelque chose « d'un peu plus digne » de son temps. Je cherche la faille, le sujet qui va enfin le faire vaciller. Il répond avec la même placidité que pour n'importe quelle question technique.
— Ma vie personnelle n'a pas d'incidence sur votre rééducation, monsieur St-Clair. Voulez-vous qu'on parle de la position de votre commode, ou préférez-vous continuer sur ce terrain-là encore longtemps ?
Je grogne, vaincu sur ce point précis, et je change immédiatement de cible. J'essaie ensuite de le prendre en défaut sur ses compétences : je lui demande son diplôme, son numéro d'agrément, si son employeur sait vraiment ce qu'il fait de ses journées. Il me répond avec des faits précis, sans une once d'agacement, ce qui m'enrage encore davantage — j'aurais préféré qu'il bafouille, qu'il hésite, n'importe quoi qui prouverait une fissure.
Je tente aussi le silence. Je décide de ne plus lui adresser la parole du tout pendant une bonne heure, pensant que le vide de la conversation allait le pousser à chercher mon attention, à venir vérifier que je vais bien. Il n'en fait rien. Il continue simplement ses tâches — je l'entends ranger la cuisine, plier du linge, feuilleter ce qui doit être un dossier — sans jamais chercher à combler ce silence que j'avais pourtant construit spécialement pour lui.
Je feins ensuite un vertige, m'affaissant légèrement dans le canapé avec un gémissement calculé, pour voir s'il va se précipiter, paniqué, pour vérifier mon état. Ses pas s'approchent, effectivement, mais son ton reste d'un calme presque insultant.
— Vous simulez, ou c'est réel ? demande-t-il directement, sans détour.
Je suis tellement surpris par la question que j'oublie de maintenir ma comédie.
— Comment tu sais ?
— Votre respiration ne correspond pas à un vrai vertige. Elle est trop régulière. Si c'est un test, c'est noté. Si c'est réel la prochaine fois, dites-le-moi clairement, je préfère perdre du temps sur un faux positif que d'en manquer un vrai.
— Votre respiration ne correspond pas à un vrai vertige. Elle est trop régulière. Si c'est un test, c'est noté. Si c'est réel la prochaine fois, dites-le-moi clairement, je préfère perdre du temps sur un faux positif que d'en manquer un vrai.
Je n'ai rien à répondre à ça. Cette manière qu'il a de désamorcer chacune de mes tentatives sans jamais s'énerver, sans jamais me faire de leçon non plus, me prive de toute prise.
À chaque tentative, la même chose se produit : aucune colère, aucune lassitude perceptible, aucune trace de jugement. Juste des faits, énoncés avec une régularité presque mécanique. Et à chaque fois, cette absence de réaction me frustre davantage que n'importe quelle dispute n'aurait pu le faire. J'ai l'habitude de gagner des rapports de force par l'intimidation. Face à Dan, je n'ai tout simplement rien à quoi m'accrocher.
Un peu plus tard dans la soirée, épuisé par mes propres tentatives et par l'absence totale de résultat, je finis par craquer d'une manière différente — non plus par la provocation, mais par une question sincère, presque malgré moi.
— Pourquoi tu ne réagis jamais ? je demande, la voix plus basse, dépourvue pour une fois de toute agressivité calculée. Je fais tout pour te faire sortir de tes gonds depuis cet après-midi. N'importe qui d'autre m'aurait déjà dit sa façon de penser, ou aurait démissionné, ou m'aurait au moins engueulé une fois. Toi, rien. C'est quoi ton problème ?
Un silence, différent des précédents — pas un silence de mépris ou d'attente, mais un silence de quelqu'un qui réfléchit à la meilleure façon de répondre.
— Ce n'est pas mon rôle de réagir à votre colère, monsieur St-Clair, dit-il enfin. Je ne suis pas ici pour être à votre service comme pourrait l'être un majordome, quelqu'un qui s'exécute et s'offusque selon votre humeur du jour. Je ne suis pas non plus votre gardien, chargé de vous surveiller ou de vous punir. Mon rôle, c'est de vous aider à reconstruire une vie autonome. Ça veut dire vous apprendre à vous repérer dans votre propre appartement sans dépendre de quelqu'un pour chaque geste. Ça veut dire réapprendre à vous déplacer sans vous cogner à chaque mur, à retrouver les objets à leur place sans avoir à demander, à vous doucher et à vous laver seul, et un jour, si tout se passe bien, à cuisiner seul aussi. Si je cède à chacune de vos provocations, si je m'énerve, si je vous supplie ou si je cède à chacun de vos refus en vous forçant la main, je ne vous rends aucun service. Je ne fais que remplacer votre ancienne dépendance à vos yeux par une nouvelle dépendance à moi. Et ça, ce n'est pas mon travail.
Je reste silencieux un long moment, digérant cette explication avec une réticence que je ne cherche même plus à cacher complètement.
— Donc tu me laisses me cogner dans les murs, casser mes propres vases, et passer pour un parfait crétin toute la journée... pour mon bien ?
— Je vous laisse faire vos propres choix, corrige-t-il. Même les mauvais. Parce que c'est comme ça qu'on apprend à vivre avec une nouvelle réalité, monsieur St-Clair. Pas en étant materné. En étant accompagné, jusqu'au jour où vous n'aurez plus besoin de moi du tout.
— Je vous laisse faire vos propres choix, corrige-t-il. Même les mauvais. Parce que c'est comme ça qu'on apprend à vivre avec une nouvelle réalité, monsieur St-Clair. Pas en étant materné. En étant accompagné, jusqu'au jour où vous n'aurez plus besoin de moi du tout.
Cette dernière phrase reste suspendue dans l'air un moment. Une part de moi, celle qui a toujours détesté dépendre de qui que ce soit, trouve étrangement cette idée presque rassurante. Une autre part, plus sombre, plus effrayée, se demande ce qu'il adviendra de moi le jour où Dan Vandel ne franchira plus la porte de cet appartement.
Je garde cette pensée pour moi. Je ne suis pas encore prêt à l'admettre à voix haute — et certainement pas devant lui. Alors je fais ce que je sais faire de mieux : je change de sujet, sèchement, en lui demandant d'un ton cassant s'il compte encore me faire la morale longtemps ou s'il a fini pour la soirée.
Il est presque vingt-trois heures. Je suis toujours avachi sur le canapé, dans la position exacte que j'ai adoptée depuis le dîner, refusant obstinément de bouger. J'entends Dan s'approcher.
— Monsieur St-Clair, il est temps d'aller vous coucher. Je vais rentrer chez moi pour la nuit. Prenez mon bras, je vous accompagne jusqu'à votre chambre.
— Je reste ici, dis-je sans même tourner la tête vers lui.
— Le canapé n'est pas adapté pour dormir toute une nuit avec vos fractures costales. Votre lit sera bien plus confortable.
— J'ai dit que je restais ici.
— Je reste ici, dis-je sans même tourner la tête vers lui.
— Le canapé n'est pas adapté pour dormir toute une nuit avec vos fractures costales. Votre lit sera bien plus confortable.
— J'ai dit que je restais ici.
Un silence. Je m'attends à ce qu'il insiste, qu'il argumente, qu'il essaie de me convaincre avec des arguments médicaux ou logistiques. Il ne le fait pas immédiatement — il attend quelques secondes, comme s'il évaluait sincèrement si je vais changer d'avis.
— Monsieur St-Clair, reprend-il d'une voix toujours égale, je vous propose de m'accompagner jusqu'à votre chambre. Ce sera plus confortable pour vous, et plus simple pour votre rééducation demain matin.
— Non.
— Très bien. Une dernière fois : voulez-vous que je vous accompagne jusqu'à votre lit ?
— J'ai dit non, Dan. Je ne suis pas sourd, en plus d'être aveugle.
— Non.
— Très bien. Une dernière fois : voulez-vous que je vous accompagne jusqu'à votre lit ?
— J'ai dit non, Dan. Je ne suis pas sourd, en plus d'être aveugle.
Un silence, encore, mais différent cette fois. Pas hésitant. Simplement définitif.
— Pas de problème. Restez sur votre canapé. Je vous dis à demain.
J'entends ses pas s'éloigner, calmes, sans la moindre trace d'agacement ni de déception. Le bruit d'un plaid qu'on déplie, qu'on pose sur mes jambes sans un mot de plus. Puis le clic de l'interrupteur — inutile pour moi, mais un réflexe qu'il garde malgré tout, peut-être par respect, peut-être par habitude. Enfin, le bruit de la porte d'entrée qui se referme.
Et là, seul dans le silence de mon salon, quelque chose en moi se brise net.
Je me redresse d'un coup, arrachant le plaid de mes jambes avec une rage que je ne contrôle plus.
— Non mais pour qui il se prend ?! je hurle dans le vide, ma voix résonnant contre les murs de mon propre appartement. « Pas de problème, restez sur votre canapé » ! Il s'en fout ! Il s'en fout complètement !
Je frappe le coussin à côté de moi de toutes mes forces, un coup, puis un autre, jusqu'à ce que la douleur dans mes côtes me rappelle brutalement à l'ordre. Je grimace, mais la rage est plus forte que la douleur.
— Il est censé insister ! je continue, hors de moi. Il est censé me supplier, me convaincre, me materner comme tous les autres ! Pas me laisser pourrir sur ce putain de canapé comme si je n'étais rien pour lui !
Je m'arrête, essoufflé, et le silence qui suit mes propres mots me frappe de plein fouet. J'entends ce que je viens de dire. J'entends l'absurdité de ma propre colère : je suis furieux que quelqu'un ne cède pas à mes caprices, furieux qu'on me traite comme un adulte capable de faire ses propres choix — même les mauvais.
Je reste assis là, dans le noir qui ne me quittera jamais, les poings encore serrés, et pour la première fois depuis l'accident, je réalise à quel point ma propre rage sonne creux. Toute ma vie, j'ai obtenu ce que je voulais en hurlant assez fort, en menaçant assez précisément, en laissant peser mon nom comme une arme. Et pour la première fois, ça ne fonctionne sur personne. Ça ne fonctionne pas sur Dan.
Une heure passe, peut-être plus, allongé sur le canapé sans trouver le sommeil, la douleur dans mes côtes se rappelant à moi chaque fois que je change de position. Buté, je décide de tester une dernière chose malgré son absence : je me lève seul pour aller aux toilettes, sans respecter les consignes de déplacement qu'il m'a répétées toute la journée pour éviter un nouvel accident dans le couloir. Je pars à tâtons, obstiné. Je me cogne l'orteil contre le pied d'une console, puis l'épaule contre l'encadrement de la porte de la salle de bain — le même, exactement, que celui du début d'après-midi. Je jure entre mes dents, seul dans le noir, sans personne pour constater ma maladresse cette fois. Et c'est peut-être pire encore : même son absence de réaction me manque, cette voix égale qui aurait dit, sans doute, quelque chose comme « deuxième collision au même endroit aujourd'hui », sans jugement, sans pitié, juste un fait de plus à noter.
Je me masse l'épaule, seul, et cette solitude complète — sans même la présence indifférente de Dan pour la peupler — me pèse plus que je ne veux bien l'admettre.
Je regagne le canapé à tâtons, dans une position inconfortable qui va sûrement me faire regretter mon entêtement d'ici quelques heures, mais je refuse — encore — de céder. Par pur orgueil. Alors que je sais pertinemment que j'aurais dû accepter son bras plus tôt dans la soirée, que la douleur dans mes côtes va me tenir éveillé une bonne partie de la nuit, que j'ai, une fois de plus, choisi la fierté plutôt que le bon sens.
Je repense à ce qu'il m'a dit tout à l'heure, dans le courant de la soirée, cette phrase qui continue de tourner dans ma tête malgré moi : je ne suis pas là pour vous rattraper à chaque pas, je suis là pour vous apprendre à ne plus avoir besoin qu'on vous rattrape.
Sur le moment, j'avais pris ça pour de l'indifférence. Cette nuit, allongé dans le noir, incapable de trouver le sommeil à cause d'une douleur que j'aurais pu éviter, je repense à ce qu'il m'a expliqué quelques heures plus tôt dans la soirée — cette histoire de dépendance qu'il refuse de remplacer par une autre — et je commence, contre ma volonté la plus profonde, à me demander si ce n'était pas exactement l'inverse de ce que j'avais cru comprendre depuis le début.
Je garde cette pensée pour moi. Je ne suis pas encore prêt à l'admettre à voix haute — et certainement pas devant lui, le lendemain, quand il reviendra comme si de rien n'était.
Je finis par m'endormir, tard, dans une position qui n'a rien de reposant, le corps entier raidi par une nuit passée sur le cuir froid du canapé. Quand je me réveille, quelque chose dans l'air me dit que le matin est déjà bien entamé — une chaleur légère sur la peau, peut-être, ou simplement cette sensation diffuse qu'on développe quand on ne peut plus se fier qu'à ça. Mon corps est en compote. Mes côtes protestent au moindre mouvement, ma nuque est bloquée d'avoir dormi dans une position absurde, et mon moral, déjà proche du sol la veille, a fini la nuit encore plus bas. Ce qui, chez moi, ne se traduit jamais par de la tristesse silencieuse. Ça se traduit par une arrogance redoublée, comme si l'humiliation ne pouvait se dissoudre que dans le mépris.
J'entends la porte du salon s'ouvrir. Les pas de Dan, réguliers, mesurés, familiers déjà après deux jours à peine. Un bruit de vaisselle qui s'entrechoque légèrement — un plateau, sans doute.
— Bonjour, monsieur St-Clair, dit-il, et sa voix ne porte ni excès de gaieté forcée, ni cette compassion dégoulinante que je déteste tant. Juste une présence, posée, neutre.
Je garde les yeux fermés sous le bandage, comme si ça changeait quoi que ce soit à ce que je perçois du monde. Je déteste qu'il m'ait vu recroquevillé comme ça sur ce canapé, dans cette position qui doit ressembler à celle d'un gamin abandonné dans un parc. Je redresse la tête, je tente de rassembler ce qu'il me reste de superbe, même si je sais parfaitement qu'il n'y a plus rien à sauver dans mon allure du moment.
— Bonjour, je crache, ma voix rauque, écorchée par la nuit. Qu'est-ce que tu veux ? Tu viens t'assurer que je ne suis pas mort de froid pendant que tu dormais bien au chaud, toi ?
Il ne réagit pas à l'attaque. Aucune inspiration brusque, aucun soupir, rien. J'entends le plateau se poser sur la table basse, un bruit sourd de bois contre bois, puis le tintement plus fin d'une tasse en céramique qu'on dépose à côté.
— Non, répond-il, imperturbable. Je viens m'assurer que vous êtes en vie et opérationnel pour la suite de votre rééducation. J'ai préparé un petit déjeuner. Un café noir, deux tartines beurrées.
Je renifle, un son méprisant que je maîtrise à la perfection depuis des années.
— Tu te prends pour un majordome, maintenant ? Je t'ai dit hier que je ne voulais pas de ton aide. Je n'ai pas faim. Et surtout, je n'ai certainement pas besoin de ta charité.
Je m'enfonce un peu plus dans le plaid — celui qu'il a posé sur mes jambes la veille avant de partir, et que je n'ai pas eu le courage, ni la fierté suffisante, de repousser cette nuit — en essayant de dissimuler le tremblement léger de mes mains. Le froid, la fatigue, la faim que je refuse encore d'admettre. Tout ça converge et je n'ai qu'une envie : qu'il disparaisse de mon champ auditif aussi vite que possible.
Le silence qui suit n'a rien d'hostile. C'est un silence d'attente, tranquille, presque patient. Je sais qu'il est toujours là — je l'entends respirer, à quelques pas devant moi, immobile. Il n'insiste pas. Il ne me gronde pas de ne pas avoir dormi correctement, il ne me fait pas la leçon sur mon entêtement de la veille. Il attend, simplement, comme s'il savait — et il sait, évidemment, ce salaud calme — que mon corps va finir par trahir ma volonté bien avant que ma fierté ne cède.
Après ce qui me semble durer une éternité, il reprend, de ce même ton égal qui commence à me hanter :
— Le petit déjeuner est sur la table. Il sera chaud pendant encore cinq minutes. Après, je le retire, comme hier. Si vous voulez le manger, il est là. Si vous préférez rester ainsi, c'est votre choix. Je vais vérifier la salle de bain.
J'entends ses pas s'éloigner vers le couloir, réguliers, sans une once de mollesse ni de reproche dans leur cadence. Il ne claque pas la porte, il ne soupire pas d'exaspération feinte pour me culpabiliser. Il s'en va, tout simplement, en me laissant l'odeur du café chaud et du pain grillé flotter dans l'air comme une provocation silencieuse.
Seul, je suis submergé par une vague de rage qui n'a nulle part où aller. Je voudrais hurler, renverser cette table à coups de pied, prouver — à qui, au juste, puisqu'il n'y a personne pour me voir — que j'ai encore le contrôle sur quelque chose dans cet appartement. Mais je suis trop faible, trop froid, trop courbaturé pour ce genre de démonstration. Ma colère, pour la première fois depuis l'accident, semble physiquement hors de portée.
Mon estomac, traître comme jamais, se met à gargouiller, un son faible mais parfaitement audible dans le silence du salon. Je serre les mâchoires si fort que ma tempe se met à élancer. Je sais que je vais céder. Je le sais avec une certitude écœurante. Mais je refuse — je refuse absolument — de m'avouer que Dan a raison, que sa froideur méthodique fonctionne mieux que n'importe quelle supplique n'aurait jamais pu le faire sur moi.
Alors je me construis une histoire, comme toujours. Je ne cède pas parce qu'il a gagné. Je cède parce que j'ai faim, un point c'est tout, une simple question de survie biologique qui n'a rien à voir avec cet homme et sa patience insupportable. Je ne vais pas « me laisser faire par un type dans son genre ». Je vais juste prendre ce qu'on m'offre par pure nécessité — et je le détesterai pour ça, avec la même intensité que je déteste tout le reste depuis deux jours.
Poussé par la faim et par le froid qui s'est insinué dans mes os pendant la nuit, je me lève lentement, en tâtonnant l'air devant moi, et je me dirige à petits pas prudents vers la table basse. J'évite, cette fois, de foncer tête baissée. Une petite victoire silencieuse que je ne compte évidemment partager avec personne.
Ma main rencontre le bord du plateau, puis la tasse — encore chaude, à peine, juste assez pour confirmer qu'il n'a pas menti sur le délai. Je m'assois sur le bord du canapé, je porte la tasse à mes lèvres, et le café, amer et brûlant, me fait presque du bien malgré moi.
Quelques minutes plus tard, j'entends ses pas revenir. Il ne fait aucun commentaire sur le fait que le plateau soit à moitié vide, que je sois en train de mastiquer la deuxième tartine avec une lenteur calculée pour paraître détaché. Il ne dit pas « je savais que vous alliez céder », il ne sourit pas — ou du moins, si un sourire existe quelque part sur son visage, je n'ai aucun moyen de le vérifier, et sa voix, elle, n'en trahit absolument rien.
— La salle de bain est prête, dit-il simplement. Je vous propose une douche assistée ce matin, pour commencer à travailler sur les repères. Vous me direz quand vous serez prêt.
— Et si je ne suis jamais prêt ? je réponds, la bouche encore pleine de pain, avec une agressivité qui sonne creuse même à mes propres oreilles.
— Alors vous resterez sale, dit-il, sans une once d'ironie perceptible. Ce sera votre choix, comme hier soir pour le canapé. Je ne vais pas vous forcer à entrer sous cette douche, monsieur St-Clair.
— Et si je ne suis jamais prêt ? je réponds, la bouche encore pleine de pain, avec une agressivité qui sonne creuse même à mes propres oreilles.
— Alors vous resterez sale, dit-il, sans une once d'ironie perceptible. Ce sera votre choix, comme hier soir pour le canapé. Je ne vais pas vous forcer à entrer sous cette douche, monsieur St-Clair.
Je repose la tasse un peu plus brutalement que nécessaire sur la table.
— Tu ne me fais jamais la morale, hein ? je lance, cherchant, une fois de plus, une prise sur lui. C'est ta technique ? Tu me laisses macérer dans mes propres décisions pourries en espérant que je vais finir par ramper vers toi en te suppliant de m'aider ?
Un court silence. Puis :
— Je ne fais pas la morale, monsieur St-Clair. Je constate des faits, et je vous laisse le choix des conséquences. Si vous y voyez une leçon, c'est vous qui la construisez, pas moi.
Cette phrase-là, contrairement aux autres, me reste en travers de la gorge d'une manière différente. Parce qu'il a raison, encore une fois, avec cette précision chirurgicale qui ne ressemble à rien de ce que j'ai connu chez qui que ce soit d'autre. Il ne m'a jamais dit une seule fois que j'avais tort d'être arrogant, de le traiter comme un domestique, de tester ses limites avec un vase brisé ou un vertige simulé. Il énonce, simplement. Et c'est précisément cette absence de jugement explicite qui me met face à mes propres contradictions bien plus efficacement que n'importe quel sermon n'aurait pu le faire.
— Je n'ai pas besoin de leçon, je grommelle, sur la défensive.
— Je n'en donne pas, répète-t-il, d'une voix toujours aussi plate. Vous voulez la douche maintenant, ou vous préférez finir votre café d'abord ?
— Je n'en donne pas, répète-t-il, d'une voix toujours aussi plate. Vous voulez la douche maintenant, ou vous préférez finir votre café d'abord ?
Je reste silencieux un instant, cherchant désespérément quelque chose à répondre qui me ferait gagner, ne serait-ce qu'un peu, ce round-là aussi. Je ne trouve rien.
— Je finis mon café, dis-je enfin, d'un ton que je voudrais tranchant et qui sonne, en réalité, simplement fatigué.
— Très bien, répond-il. Prenez votre temps.
— Très bien, répond-il. Prenez votre temps.
Et il repart vers la cuisine, sans un mot de plus, me laissant seul avec ma tasse, mon orgueil en lambeaux, et cette sensation étrange, presque nouvelle, d'avoir été instruit sur quelque chose d'essentiel sans qu'un seul mot de morale n'ait été prononcé.
Une vingtaine de minutes plus tard, j'ai fini par accepter — sans jamais le formuler autrement qu'en grommelant que « c'était l'heure de toute façon » — de me laisser guider jusqu'à la salle de bain. Dan m'explique, d'une voix aussi neutre que pour tout le reste, la disposition exacte de la pièce : le lavabo à ma gauche en entrant, trois pas plus loin, la cabine de douche avec un rebord bas qu'il me fait toucher du bout des doigts, les robinets identifiés par de petites entailles qu'il a apparemment fait poser la veille sans même m'en informer — une froide pour la gauche, deux froides superposées pour la droite.
— Tu as fait installer ça sans me demander ? je lance, presque outré, alors même que l'idée, au fond, me semble d'une logique implacable.
— Je vous l'ai mentionné hier, dans la liste de ce que nous allions mettre en place. Vous ne m'écoutiez pas, à ce moment-là, si je me souviens bien. Vous étiez occupé à me traiter de larbin.
— Je vous l'ai mentionné hier, dans la liste de ce que nous allions mettre en place. Vous ne m'écoutiez pas, à ce moment-là, si je me souviens bien. Vous étiez occupé à me traiter de larbin.
Le pire, c'est qu'il n'y a pas la moindre trace de rancune dans sa voix quand il dit ça. Pas de reproche déguisé, pas de petite pique masquée en constat neutre. Juste un fait, encore un, parmi tant d'autres qu'il égrène depuis deux jours sans jamais élever le ton.
Il m'annonce ensuite, toujours sur ce même ton professionnel, qu'il va rester dans la pièce pour cette première fois — pas dans la cabine, précise-t-il, juste à proximité, pour s'assurer que je repère bien les limites de l'espace avant de me laisser en autonomie complète les prochains jours. Je sens une gêne monter en moi, brutale, que je n'avais pas anticipée.
— Tu comptes rester là pendant que je me déshabille ? je demande, et pour la première fois depuis l'accident, ma voix perd un peu de son assurance habituelle.
— Je resterai de dos, près de la porte, répond-il, sans une once de moquerie dans le ton. Je ne vous regarde pas, monsieur St-Clair. Je suis là pour la sécurité, pas pour le spectacle. Si vous préférez que je sorte complètement, dites-le simplement, mais je devrai rester à portée de voix derrière la porte.
— Je resterai de dos, près de la porte, répond-il, sans une once de moquerie dans le ton. Je ne vous regarde pas, monsieur St-Clair. Je suis là pour la sécurité, pas pour le spectacle. Si vous préférez que je sorte complètement, dites-le simplement, mais je devrai rester à portée de voix derrière la porte.
Je reste silencieux un instant, partagé entre l'envie de le renvoyer immédiatement et la conscience aiguë que je ne connais pas encore assez bien cet espace pour m'y aventurer complètement seul sans risquer une nouvelle chute. C'est cette dernière pensée, plus pragmatique qu'orgueilleuse, qui l'emporte finalement.
— Reste, dis-je, du bout des lèvres, comme si le mot me coûtait physiquement. Mais si tu regardes, je le saurai.
— Je n'en doute pas, répond-il, et j'ai l'impression fugace, dans sa voix, d'entendre quelque chose qui ressemblerait presque à de l'amusement — mais si discret que je n'arrive pas à en être certain.
— Je n'en doute pas, répond-il, et j'ai l'impression fugace, dans sa voix, d'entendre quelque chose qui ressemblerait presque à de l'amusement — mais si discret que je n'arrive pas à en être certain.
Je me déshabille avec une lenteur que je n'ai pas connue depuis l'adolescence, chaque geste chargé d'une pudeur qui m'est totalement étrangère. D'ordinaire, mon corps ne m'a jamais posé la moindre question — je l'ai toujours exhibé sans y penser, dans les vestiaires, sur les courts, dans des chambres d'hôtel qui ne comptent plus. Mais là, dans ce noir absolu, avec la certitude qu'un homme se tient à quelques pas derrière moi, quelque chose se contracte en moi que je refuse d'appeler de la timidité.
J'entre dans la cabine, je trouve les robinets grâce aux entailles qu'il a fait poser, et l'eau chaude finit par couler sur mes épaules avec un soulagement immédiat qui me fait presque oublier ma gêne.
Presque.
Dans un geste un peu trop brusque, en cherchant le savon à tâtons sur le rebord, mon coude heurte le pommeau de douche amovible accroché au mur, qui se détache et m'échappe des mains. Je jure, je tente de le rattraper, et je ne fais qu'empirer les choses : le jet part dans une direction que je ne contrôle plus du tout.
— Attention ! lance Dan, sa voix trahissant, pour la première fois depuis que je le connais, une once de surprise sincère.
Un silence, puis un juron étouffé — le premier que je l'entends prononcer — suivi du bruit distinct de vêtements trempés.
— Je t'ai eu ? je demande, et malgré moi, un sourire fugace me traverse le visage, le premier depuis l'accident.
— Complètement, répond-il, avec un calme qui vacille légèrement pour une fois. Ma chemise, mon pantalon, tout est trempé.
— C'est un accident, dis-je, sans grande conviction dans ma défense, un peu trop content de moi pour être vraiment crédible.
— Complètement, répond-il, avec un calme qui vacille légèrement pour une fois. Ma chemise, mon pantalon, tout est trempé.
— C'est un accident, dis-je, sans grande conviction dans ma défense, un peu trop content de moi pour être vraiment crédible.
Il ne répond rien à ça, mais j'entends le bruit d'un tissu qu'on retire, puis un autre, et je comprends qu'il est en train de se dévêtir à son tour pour faire sécher ses affaires. L'idée, absurdement, me met plus mal à l'aise que ma propre nudité quelques minutes plus tôt.
— Tu peux prendre mon peignoir, dis-je, tendant vaguement la main vers le crochet que je sais être près de la porte. Il est accroché là. En attendant que tes affaires sèchent.
— Merci, répond-il simplement, sans commentaire supplémentaire, et j'entends le froissement du tissu épais qu'on enfile, puis ses vêtements trempés qu'il étale sur ce qui doit être le radiateur sécheur.
— Merci, répond-il simplement, sans commentaire supplémentaire, et j'entends le froissement du tissu épais qu'on enfile, puis ses vêtements trempés qu'il étale sur ce qui doit être le radiateur sécheur.
Je referme les yeux — un geste dérisoire, je le sais, puisque ça ne change strictement rien à ce que je perçois — et je tente de repérer le savon que j'ai laissé échapper un peu plus tôt dans la confusion du pommeau détaché. Mes gestes sont maladroits, hésitants, et je finis par grommeler mon agacement à voix haute plus que je ne le voudrais.
— Vous voulez de l'aide pour cette partie-là ? demande Dan, depuis sa position près de la porte, sa voix toujours aussi professionnelle. Juste pour vous indiquer où se trouvent les choses. Rien de plus.
Je serre les dents. Tout en moi voudrait refuser, par principe, par fierté, par cette peur diffuse de ce que sa proximité pourrait à nouveau révéler de moi. Mais l'agacement de chercher ce savon dans le noir depuis une bonne minute finit par avoir raison de mon orgueil.
— Vas-y, dis-je, la voix plus tendue que je ne voudrais.
J'entends ses pas s'approcher, prudents, respectueux d'une distance qu'il ne franchit qu'au strict nécessaire. Il guide ma main, de la sienne, vers le rebord où le savon a fini par se coincer contre la paroi de la cabine.
— Là, dit-il simplement. À votre droite, contre le carrelage.
Sa main, en se retirant, effleure mon épaule l'espace d'une seconde à peine — un geste purement fonctionnel, pense-t-il sans doute, destiné à réorienter mon bras dans la bonne direction. Mais ce contact, léger comme une plume, me traverse d'une manière que je ne saurais expliquer, un frisson qui n'a rien à voir avec la température de l'eau.
— Merci, dis-je, la voix soudain plus basse que prévu.
— Je vous en prie, répond-il, et il recule aussitôt, retrouvant sa distance initiale, comme si de rien n'était.
— Je vous en prie, répond-il, et il recule aussitôt, retrouvant sa distance initiale, comme si de rien n'était.
Je reste un instant immobile sous le jet, troublé par la simplicité déconcertante de ce geste, par la façon dont il n'y a attaché, apparemment, aucune signification particulière — alors que moi, je viens de le sentir résonner bien au-delà de ce qu'un simple geste d'assistance devrait provoquer.
C'est là, sous l'eau encore chaude, dans ce silence chargé d'une tension nouvelle, que mon corps me trahit d'une manière que je n'avais absolument pas anticipée. Je sens, avec une clarté qui me glace autant qu'elle m'humilie, que mon sexe se met à durcir malgré moi — une réaction purement physique, incontrôlable, que je maudis intérieurement avec une violence disproportionnée. Moi qui ai toujours été sûr de mes conquêtes, qui n'ai jamais eu à me soucier de l'effet que je produis, je me retrouve à porter les mains devant moi, dans un réflexe presque enfantin, comme pour cacher quelque chose que je sais pertinemment invisible dans cette obscurité totale — pour lui autant que pour moi.
Dan ne dit rien. Pas un mot, pas un changement de ton, pas la moindre allusion. S'il a remarqué quoi que ce soit à travers le rideau de la cabine — ce qui, dans ce noir et avec la vapeur, me paraît de toute façon peu probable — il n'en laisse absolument rien paraître. Sa voix, quand il reprend la parole, est exactement aussi neutre que d'habitude.
— Prenez votre temps. Je suis toujours là.
Je referme le robinet quelques minutes plus tard, le cœur battant plus vite qu'il ne le devrait pour un simple geste aussi anodin, et je me demande, pour la première fois depuis que Dan Vandel a franchi la porte de mon appartement, ce qui, exactement, vient de se passer en moi — et pourquoi cette question me terrifie presque autant que ma cécité elle-même.
Il me tend une serviette qu'il a dû décrocher pendant que je terminais, et je m'essuie sommairement, encore troublé, avant de sortir de la cabine à tâtons. C'est à ce moment précis, sans même y réfléchir consciemment, qu'une idée germe en moi — un vieux réflexe, une arme que j'ai utilisée des centaines de fois avec des dizaines de personnes, bien avant l'accident, quand mes yeux suffisaient à eux seuls pour obtenir ce que je voulais.
— Aïe, dis-je, en portant ma main libre à mon épaule gauche, celle-là même que je me suis cognée deux fois la veille contre le chambranle du couloir. Je crois que je me la suis coincée sous la douche. Je n'arrive pas à lever le bras assez haut pour me sécher correctement.
Ce n'est pas entièrement un mensonge — l'épaule est effectivement douloureuse, un vrai résidu de mes provocations de la veille — mais j'exagère largement la gêne, avec ce talent que j'ai toujours eu pour rendre crédible ce qui m'arrange.
— Vous voulez que je regarde ? demande Dan, sa voix teintée d'une préoccupation purement clinique, sans la moindre trace de suspicion.
— Aide-moi juste à me sécher, dis-je, la voix plus douce que je ne l'aurais voulu. Et à enfiler quelque chose. Je n'arrive pas à lever ce bras sans avoir l'impression qu'on m'arrache l'articulation.
— Aide-moi juste à me sécher, dis-je, la voix plus douce que je ne l'aurais voulu. Et à enfiler quelque chose. Je n'arrive pas à lever ce bras sans avoir l'impression qu'on m'arrache l'articulation.
Un court silence, comme s'il soupesait la nécessité réelle de ma demande, puis j'entends ses pas s'approcher.
— D'accord, dit-il simplement.
Il prend la serviette de mes mains et commence à sécher mes épaules, mon dos, avec des gestes méthodiques, presque cliniques, exactement comme je m'y attendais — rien qui ressemble, ne serait-ce qu'un instant, à autre chose qu'un geste d'assistance. Et pourtant, chaque passage du tissu contre ma peau, guidé par ses mains, m'envoie une décharge que je n'avais pas anticipée en manigançant ce petit mensonge.
Il m'aide ensuite à enfiler un t-shirt, guidant mon bras « douloureux » dans la manche avec une prudence que je ne mérite absolument pas, puis un bas de survêtement que je parviens, moi, à enfiler seul, debout, en m'appuyant discrètement contre le lavabo.
Il s'approche à nouveau pour ajuster le col de mon t-shirt qui a dû se froisser, et c'est à cet instant que je réalise à quel point nous sommes proches l'un de l'autre — presque corps contre corps, dans cet espace restreint de la salle de bain. Je sens sa respiration contre mon visage, régulière, chaude, à quelques centimètres à peine de la mienne. Je pourrais, en tendant à peine le cou, franchir cette distance qui nous sépare encore.
— Voilà, dit-il, une fois l'opération terminée, sans reculer immédiatement, comme s'il n'avait pas conscience de cette proximité — ou comme s'il choisissait, lui aussi, de ne rien en montrer. Ça va mieux ?
— Beaucoup mieux, dis-je, et ma voix, cette fois, ne joue plus la comédie de la douleur — elle trahit autre chose, quelque chose de plus trouble, que je ne cherche même plus à masquer complètement.
— Beaucoup mieux, dis-je, et ma voix, cette fois, ne joue plus la comédie de la douleur — elle trahit autre chose, quelque chose de plus trouble, que je ne cherche même plus à masquer complètement.
Il ne répond rien à ce changement de ton. Peut-être qu'il ne l'a pas remarqué. Peut-être que si, et qu'il choisit, comme toujours, de ne rien en faire.
C'est dans cette seconde suspendue, sa respiration encore mêlée à la mienne, que la pensée me traverse pour la première fois, brute, sans détour : et s'il m'embrassait, là, maintenant ? Et si c'était moi qui franchissais ce dernier centimètre qui nous sépare ? L'idée me saisit avec une force que je ne m'explique pas, et je reste figé, incapable de bouger, incapable même de reculer.
Puis il s'écarte, naturellement, sans que rien dans son geste ne trahisse la moindre hésitation, et l'instant se referme aussi vite qu'il s'était ouvert.
Il s'éloigne vers la porte, m'annonçant qu'il va préparer le déjeuner pendant que je m'installe au salon, et je reste seul un instant dans la salle de bain, la main encore posée sur le rebord du lavabo, l'esprit traversé par une pensée qui me prend totalement au dépourvu.
Je viens de mentir pour qu'il me touche.
Je le formule ainsi, intérieurement, avec une brutalité qui ne me ressemble pas dans l'introspection — moi qui n'ai jamais eu besoin de me mentir à moi-même sur mes envies, qui les ai toujours assouvies sans détour, sans complication, sans jamais avoir à ruser pour obtenir ce que je voulais de qui que ce soit. Et voilà que je viens d'inventer une fausse douleur à l'épaule, moi, Milo St-Clair, pour qu'un homme que je détestais cordialement il y a encore vingt-quatre heures pose ses mains sur ma peau.
La question qui suit me frappe avec une violence presque physique, une question que je n'avais absolument jamais eu besoin de me poser avec qui que ce soit avant lui, tant la réponse allait toujours de soi : et si j'essayais, vraiment, de le séduire ? Pas par jeu, pas par manipulation comme ce prétexte grossier de l'épaule — mais pour de vrai. Pour voir s'il céderait, lui aussi, comme tous les autres avant lui. Pour reprendre, enfin, un semblant de contrôle sur cette situation qui m'échappe entièrement depuis deux jours.
Et si je couchais avec lui ?
L'idée me terrifie et m'excite dans une proportion presque égale, ce qui, en soi, me terrifie encore davantage. Parce que je sais, quelque part, que ce ne serait plus un jeu de pouvoir comme tous ceux que j'ai menés jusqu'ici. Que cet homme-là, avec son calme insupportable et cette manière qu'il a de ne jamais rien me devoir, pourrait très bien ne pas céder du tout — et que, pour la première fois de ma vie, je n'ai absolument aucune idée de ce que je ferais si c'était le cas.
Je reste là, immobile dans le noir de cette salle de bain qui n'est plus tout à fait un noir comme les autres, avec cette question qui refuse de se taire.
Fin du chapitre 2.
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