La nuit qui suit le message de Madame Lefèvre est étrangement douce.
Nous ne dormons pas tout de suite. Dan reste collé contre moi, nu, une jambe passée par-dessus la mienne, une main posée à plat sur mon ventre. Je sens chaque inspiration, chaque expiration. Sa peau est chaude. Son cœur bat encore un peu trop vite contre mon épaule.
— Ça va aller, murmure-t-il contre mon oreille. On a déjà traversé pire.
— Tu en es sûr ?
— Oui. Ruiz a été claire. Elle a choisi de ne rien dire. Lefèvre veut juste un point de suivi. Rien de plus.
Je tourne la tête et cherche ses lèvres dans le noir. Le baiser est lent, profond, sans urgence. Juste une façon de se rassurer l'un l'autre. Ses doigts caressent mon flanc, remontent le long de mes côtes, s'attardent sur mon téton sans vraiment le provoquer. Je fais pareil. Je retrouve ses tétons sensibles et les caresse doucement du bout des doigts. Dan frissonne et laisse échapper un petit soupir content.
— Arrête… ou on ne va pas dormir, souffle-t-il.
— Je n'ai pas envie de dormir tout de suite.
On reste ainsi longtemps. On s'embrasse. On se parle à voix basse. Dan me raconte des détails absurdes de sa journée pour me faire sourire. Je lui parle de la sensation des points de braille sous mes doigts, de la façon dont le parc m'avait épuisé, de la colère que j'avais eue en voyant les gens me bousculer. Il écoute. Sa main ne quitte jamais mon corps.
Vers minuit, la fatigue nous gagne vraiment. Je m'endors contre lui, le visage enfoui dans son cou, une main posée sur sa poitrine. Sa respiration devient régulière. La mienne aussi. Pour la première fois depuis plusieurs jours, je dors vraiment. Sans cauchemar. Sans sursaut.
Le matin arrive trop tôt.
Dan se lève avant moi. Je l'entends se doucher, s'habiller, préparer du café. Quand il revient près du lit, il sent le savon et le dentifrice. Il s'assoit sur le bord du matelas et pose une main sur ma joue.
— Il faut que j'y aille. Le rendez-vous est à huit heures.
Je me redresse. Je cherche son visage, le trouve, l'embrasse longuement.
— Appelle-moi dès que c'est fini.
— Promis. Et ne stresse pas. Tout va bien se passer.
Il part. La porte se referme. Le silence redescend.
J'attends.
Une heure. Puis une heure et demie. Puis deux.
Mon téléphone reste muet.
Vers dix heures et demie, il sonne enfin.
Le nom de Dan s'affiche (la voix de synthèse me le dit). Je décroche immédiatement.
— Dan ?
Sa voix est différente. Raide. Trop calme.
— Milo… écoute-moi bien.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
Un silence. Trop long.
— Ruiz a tout raconté. Tout. Les regards. La proximité. Le fait qu'on jouait un rôle. Elle a fait un rapport complet hier soir. Lefèvre l'a lu hier soir avant de m'envoyer le message.
Mon sang se glace.
— Non…
— Ils m'ont retiré de ton planning. Immédiatement. Je suis réaffecté d'office à d'autres usagers. Parfois à l'autre bout du secteur. À partir de maintenant, je ne suis plus ton auxiliaire.
La pièce semble basculer.
— Ils ne peuvent pas… On avait un accord avec Ruiz. Elle avait dit…
— Elle a changé d'avis. Ou elle a menti. Peu importe. C'est fait. Officiel. Signé.
Je me lève d'un coup. La canne tombe. Je marche sans but dans le salon, le téléphone collé à l'oreille.
— Je refuse. Tu m'entends ? Je refuse. Ils n'ont pas le droit. Tu reviens. Tout de suite.
— Milo…
— Non. Tu ne vas pas me laisser comme ça. Pas après tout ça. Je vais appeler. Je vais gueuler. Je vais…
— Il y a déjà quelqu'un chez toi.
Je m'arrête net.
— Quoi ?
— Ils ont envoyé un remplaçant. Il doit être arrivé il y a quelques minutes. Un certain Kevin. Je ne connais pas le nom. Mais il est là. Pour prendre le relais dès aujourd'hui.
Dans le fond de l'appartement, j'entends effectivement un bruit. Une clé dans la serrure. Des pas dans l'entrée. Une voix d'homme qui appelle poliment :
— Monsieur St-Clair ? Je suis l'auxiliaire de remplacement. On m'a demandé de…
Je serre le téléphone si fort que mes jointures blanchissent.
— Dan… je refuse. Tu m'entends ? Je refuse ce qui arrive. Tu ne vas pas disparaître de mon planning comme ça. On va se battre. Ensemble.
De l'autre côté de la ligne, la voix de Dan est basse, brisée, presque résignée.
— Je sais. Mais pour l'instant… il est là. Et moi, je ne peux plus venir.
Les pas du remplaçant se rapprochent dans le salon.
Et moi, je reste debout au milieu de la pièce, le téléphone collé à l'oreille, en train de refuser de toutes mes forces une réalité qui est déjà en train d'entrer chez moi.
Quand Dan raccroche, je reste immobile, le téléphone encore collé à l'oreille.
Le bip de fin d'appel résonne trop fort. Je le jette sur le canapé. Ma respiration est courte, saccadée. La colère monte si vite qu'elle me brûle la gorge.
Dans l'entrée, l'homme continue de parler.
— Monsieur St-Clair ? Je m'appelle Kevin. On m'a mandaté pour prendre le relais de monsieur Vandel aujourd'hui. Je vais…
— Ferme-la.
Ma voix sort plus froide, plus tranchante que je ne l'avais entendue depuis des semaines. Celle d'avant. Celle de Milo St-Clair, le joueur arrogant qui envoyait tout le monde sur les roses.
Le silence qui suit est presque satisfaisant.
— Pardon ? dit-il, déstabilisé.
— J'ai dit ferme-la. Je n'ai demandé personne. Je n'ai besoin de personne. Surtout pas de vous.
Je l'entends poser un sac. Ses pas hésitent.
— Monsieur, je comprends que le changement soit brusque, mais mon rôle est de…
— Votre rôle, c'est de vous casser. Maintenant.
Il ne part pas. Bien sûr. Ils ne partent jamais tout de suite.
— Je ne peux pas laisser un usager sans accompagnement, répond-il d'une voix trop posée, trop professionnelle. On m'a confié votre dossier. Je connais les objectifs : locomotion, autonomie quotidienne, suivi du braille…
Je ris. Un rire sec, méprisant.
— Vous connaissez mon dossier ? Vous n'y connaissez rien. Vous n'êtes qu'un remplaçant de seconde zone qu'on envoie parce que le précédent a déplu à des bureaucrates. Alors écoutez-moi bien : vous ne me touchez pas. Vous ne me guidez pas. Vous ne me parlez pas comme si j'étais un gamin. Et vous ne touchez à rien chez moi.
Kevin reste silencieux une seconde. Puis il tente quand même.
— Je vais commencer par vérifier que vous avez bien pris votre petit-déjeuner. Ensuite on pourra faire une courte séance de déplacement dans l'appartement…
— Je n'ai pas faim. Et je ne ferai aucune séance avec vous.
Je tourne le dos à sa voix et avance à tâtons jusqu'au canapé. Je m'y affale, les bras croisés, le menton haut. Exactement comme avant. Comme quand j'étais encore le type intouchable qui faisait trembler les gens.
Kevin insiste. Il prépare quand même quelque chose dans la cuisine. Je l'entends ouvrir le frigo, sortir des aliments, allumer une plaque. L'odeur du café arrive. Puis celle du pain grillé.
— J'ai préparé un plateau, dit-il en revenant. Café, tartine, un peu de fruit. Je vais le placer selon le système d'horloge que monsieur Vandel utilisait…
— Je n'en veux pas.
— Monsieur St-Clair, vous devez manger.
— Et vous, vous devez apprendre à fermer votre gueule. Posez votre plateau et dégagez de mon salon.
Il pose le plateau quand même. Je l'entends. Puis il s'éloigne un peu. Je ne touche à rien. Le café refroidit. Le pain devient rassis. Tant pis.
La matinée s'étire dans un silence hostile.
Kevin tente de reprendre le programme de Dan. Il me propose de marcher avec la canne dans le couloir. Je refuse. Il me demande de repérer les meubles. Je reste assis. Il essaie de me parler du rendez-vous de braille de la veille. Je l'interromps.
— Vous n'étiez pas là. Vous n'avez rien à en dire.
Vers onze heures, il s'approche trop près. Sa main frôle mon épaule pour « m'indiquer » la direction de la salle de bain.
Je me dégage d'un geste sec.
— Ne me touchez pas. Jamais. Dan savait où s'arrêter. Vous, vous ne savez même pas où vous êtes.
Kevin recule. Je sens sa frustration monter. Il respire plus fort. Mais il reste professionnel. Trop professionnel. Ça m'énerve encore plus.
— Monsieur, je suis là pour vous aider à maintenir vos acquis. Si vous refusez tout, on va régresser.
— Alors on régressera. Et ce sera de votre faute. Et de la faute de ceux qui vous ont envoyé.
Je me lève. Je prends la canne. Je marche volontairement trop vite vers la chambre, en cognant volontairement le chambranle une fois, juste pour le faire réagir. Il s'approche.
— Attention, le montant est…
— Je sais où est le montant. Je l'ai cogné cent fois avant que vous existiez.
Je claque presque la porte de la chambre derrière moi. Je m'assois sur le lit, la mâchoire serrée, les poings crispés. La colère est si forte qu'elle me donne la nausée. Dan n'est plus là. À la place, il y a cet inconnu qui parle trop, qui essaie trop, qui ne comprend rien.
L'après-midi est encore pire.
Kevin tente de me faire préparer un goûter. Je renverse volontairement le verre d'eau qu'il a placé. Il nettoie sans un mot. Il me propose de revoir les points de braille que j'avais touchés la veille. Je pousse la feuille hors de ma portée.
— Je n'ai pas envie.
— Monsieur St-Clair, l'apprentissage demande de la régularité.
— Et moi je demande qu'on me foute la paix. Vous avez du mal à comprendre les ordres simples ?
Sa voix se tend un peu pour la première fois.
— Je ne suis pas votre domestique. Je suis votre auxiliaire de remplacement. Et je dois faire mon travail.
— Alors faites-le ailleurs. Parce qu'ici, vous êtes inutile.
Il insiste encore. Il me suit quand je vais aux toilettes, reste trop près de la porte. Il commente mes déplacements. Il essaie de corriger la façon dont je tiens la canne. Chaque intervention me rend plus froid, plus insultant.
— Vous tenez votre canne trop bas, dit-il à un moment.
— Et vous, vous parlez trop haut. Changez de disque.
Vers seize heures, il tente une dernière fois de reprendre le programme de locomotion dans le salon. Il déplace légèrement un fauteuil pour créer un obstacle. Je le sens.
— Contournez-le comme monsieur Vandel vous l'a appris.
Je m'arrête net.
— Ne prononcez plus son nom. Vous n'avez pas le droit.
— Je…
— Je vous ai dit de ne plus le prononcer. Dan n'est pas un exemple dans un manuel. C'est… autre chose. Et vous, vous n'arriverez jamais à faire ce qu'il faisait. Vous n'avez ni la patience, ni le respect, ni la moindre idée de qui je suis.
Kevin reste silencieux. Pour la première fois de la journée, je sens qu'il est vraiment déstabilisé. Il range ses affaires plus tôt que prévu. Il annonce qu'il va préparer un compte-rendu et qu'il reviendra demain.
— Ne revenez pas, dis-je. Ou revenez. Mais ne vous attendez à rien de ma part.
Quand la porte se referme enfin derrière lui, vers dix-sept heures trente, l'appartement retombe dans un silence total.
Je reste debout au milieu du salon, la canne à la main, tremblant de colère et d'épuisement. J'ai passé la journée à être odieux. À tout refuser. À rejouer le Milo d'avant. Celui qui insultait, qui méprisait, qui renvoyait les gens.
Et maintenant que je suis seul, la colère retombe un peu, laissant place à quelque chose de beaucoup plus douloureux.
Le téléphone reste muet.
Dan avait promis de revenir ce soir. Après sa journée. Après les autres usagers. Après ce secteur où on l'a envoyé.
J'attends.
Et pour la première fois depuis longtemps, j'ai peur qu'il ne vienne pas.
Le silence après le départ de Kevin est plus lourd que tous les autres.
Je reste debout au milieu du salon, la canne serrée trop fort dans ma main droite. La colère n'est pas retombée. Elle pulse encore derrière mes tempes, dans ma mâchoire, dans le creux de mon estomac. Dan avait promis de revenir ce soir. Après sa journée. Après les autres. Mais le téléphone reste muet. Aucun message. Aucun appel.
Je décide de faire quelque chose. N'importe quoi. Juste pour ne pas rester planté là à attendre.
Je vais dans la cuisine.
La canne tape le carrelage avec un rythme trop sec, trop nerveux. Je la pose contre le plan de travail. Mes mains tâtonnent. Le frigo. La poignée froide. J'ouvre. L'air froid me frappe le visage. Je cherche à tâtons. Une barquette de viande. Des légumes. Une barquette de riz déjà cuit. Je sors tout, un par un, et pose sur le plan de travail. Le bruit du plastique, du carton, du métal résonne trop fort.
Je dois cuisiner. Comme Dan me l'avait appris. Lentement. Méthodiquement. Mais mes doigts tremblent.
Je prends le couteau. La lame est froide, lisse. Je cherche la planche à découper. Je la trouve. Je pose un oignon dessus. Je dois l'éplucher. Mes ongles grattent la peau sèche. L'odeur piquante monte immédiatement. Je coupe. Trop vite. Trop fort. La lame glisse.
La douleur est nette, nette et chaude.
— Putain !
Je lâche le couteau. Il tombe avec un bruit métallique. Ma main gauche pulse. Je sens le sang couler, chaud, collant, le long de mon index et de ma paume. L'odeur métallique se mélange à celle de l'oignon. Je cherche un torchon à tâtons, le trouve, l'appuie contre la coupure. Ça brûle. Ça pulse. La colère monte d'un cran supplémentaire.
— Parfait. Juste parfait.
Je reste penché sur le plan de travail, le torchon serré contre ma main, en train de respirer trop fort. Le sang imbibe le tissu. Je n'ai même pas envie de vérifier la profondeur. Tant pis.
Je reprends. Avec l'autre main. Maladroitement. Je coupe l'oignon en morceaux irréguliers. Puis une carotte. La lame racle le bois de la planche. Des petits bouts tombent par terre. Je les ignore. Je cherche la poêle. Je la trouve. Je la pose sur la plaque. J'ouvre le gaz. Le clic-clic du briquet intégré. La flamme s'allume. Je le sens à la chaleur qui monte.
Je verse un peu d'huile. Trop. Elle crépite trop fort. Je jette les oignons dedans. L'odeur change immédiatement. Ça commence à griller. Trop vite. Je n'ai pas baissé le feu. Je le sens trop tard. L'odeur devient âcre, brûlée. De la fumée monte. Elle me pique le nez, la gorge.
— Non… non, non, non…
Je cherche le bouton pour baisser. Je le tourne trop loin. La flamme s'éteint. Puis je la rallume. Trop forte encore. Les oignons sont déjà noirs sur les bords. Je les pousse avec une spatule. Des morceaux collent. Ça sent le brûlé partout dans la cuisine maintenant.
Je sors la viande de sa barquette. Je la jette dans la poêle sans vraiment contrôler. Le bruit de la chair qui saisit est trop violent. L'huile gicle. Une goutte chaude atteint mon poignet. Je sursaute. Le torchon tombe. Le sang de ma coupure se mélange à l'huile sur le plan de travail.
Je suis en train de tout rater.
La colère devient quelque chose de physique. Mes épaules sont nouées. Ma mâchoire fait mal. Je continue quand même. Par pure obstination. Je retourne la viande. Elle colle. Elle crame d'un côté. L'odeur est mauvaise maintenant. Amère. Je secoue la poêle. Trop fort. Un morceau tombe par terre. Je l'ignore.
Le riz. Je dois le réchauffer. Je cherche une casserole. Je la remplis d'eau à tâtons. Trop d'eau. Je la mets sur le feu. J'attends. L'eau met trop de temps. Ou pas assez. Je ne sais plus. Je verse le riz dedans trop tôt. Ça devient une bouillie immédiatement. Je jure encore.
Ma main coupée pulse de plus en plus fort. Le torchon est saturé. Le sang continue de perler. Je sens des gouttes tomber sur le carrelage. L'odeur de brûlé, de sang et d'oignon mélangés me donne la nausée.
Je baisse tous les feux. Ou j'essaie. Une plaque reste trop chaude. Quelque chose continue de grésiller. Je n'arrive plus à savoir quoi. Mes mains tremblent tellement que je renverse le sel. Les grains s'éparpillent partout. Je les sens sous mes doigts quand je cherche un autre torchon.
Je m'arrête enfin.
Les deux mains posées à plat sur le plan de travail froid. La gauche fait mal. La droite est collante d'huile et de sang. L'air de la cuisine est irrespirable. Ça sent le cramé. Le repas est raté. Complètement. La viande est noire. Les légumes sont carbonisés. Le riz est une pâte. Rien n'est mangeable.
Je suis en train de trembler.
Pas seulement de colère. De quelque chose de plus large. De plus fragile. Dan n'est pas là. Kevin est parti. Et moi, je n'arrive même plus à faire cuire des oignons sans tout détruire.
Je reste penché au-dessus du désastre, la respiration courte, le cœur trop rapide, quand des coups secs résonnent contre la porte d'entrée.
Trois coups. Net. Impérieux.
Je relève la tête vers le vide.
Quelqu'un est derrière la porte.
Les coups contre la porte résonnent encore une fois.
Trois coups secs. Puis une voix. La seule voix que je voulais entendre.
— Milo ? C'est moi. Je n'ai plus les clés. Ils me les ont retirées ce matin avec le reste.
Je n'attends pas. Je marche trop vite vers l'entrée, la canne oubliée quelque part derrière moi. Mes mains tâtonnent le long du mur, trouvent la poignée, l'ouvrent d'un coup.
L'air du couloir entre. Et lui.
Je n'ai même pas besoin de tendre les bras. Je le cherche à tâtons, trouve son manteau encore froid du dehors, son visage, sa bouche. Je l'embrasse avec une urgence presque douloureuse. Mes lèvres tremblent contre les siennes. Je goûte le stress de sa journée, le vent dehors, et quelque chose de plus amer.
— Ça ne va pas du tout, soufflé-je contre sa bouche. Ça ne va vraiment pas. Je ne veux plus de quelqu'un d'autre ici. Plus jamais. Tu m'entends ? Plus jamais.
Dan referme la porte derrière lui d'un coup de pied et m'attire complètement contre son corps. Ses bras m'entourent, solides, chauds. Une main se pose sur ma nuque, l'autre au milieu de mon dos.
— Je sais, murmure-t-il. Je sais.
Il m'embrasse plus lentement cette fois, comme pour calmer la tempête sous ma peau. Puis il se fige légèrement. Je sens ses narines se contracter.
— Qu'est-ce que…
Il se détache un peu et avance vers la cuisine. Je le suis. L'odeur de brûlé est encore partout. L'huile rance, l'oignon carbonisé, la viande noire, le sang séché sur le plan de travail.
Dan s'arrête sur le seuil.
— Putain, Milo…
— J'ai essayé. Tout seul. J'ai tout raté. Je me suis coupé. J'ai tout cramé. Je…
Ma voix se brise. La colère de la journée, la frustration, la peur, tout remonte d'un coup. Dan revient vers moi immédiatement. Ses mains prennent mon visage.
— Montre-moi ta main.
Je tends la gauche. Il l'examine du bout des doigts, avec une précision douce. La coupure n'est plus qu'une ligne fine maintenant, mais elle pulse encore.
— Ce n'est pas profond. On va laver ça.
Il me guide jusqu'à l'évier. Fait couler l'eau froide. Nettoie la plaie avec une lenteur presque cérémonieuse. Puis il cherche une compresse et un sparadrap dans le tiroir qu'il connaît par cœur. Chaque geste est calme. Posé. Exactement ce dont j'avais besoin.
Ensuite, il regarde le chaos sur le plan de travail.
— Assieds-toi. Je m'en occupe.
— Non, je peux…
— Assieds-toi, Milo. S'il te plaît.
Je m'installe sur une chaise. J'écoute. Le bruit de la poubelle qu'on ouvre. La viande carbonisée qui tombe dedans. Les oignons noirs. Le riz devenu pâte. L'eau qui coule. L'éponge qui frotte le plan de travail. Le grincement de la plaque qu'on nettoie. Dan ne dit presque rien. Il travaille méthodiquement, comme il fait toujours quand il veut remettre de l'ordre.
Au bout d'un moment, l'odeur de brûlé commence à s'estomper. Il ouvre la fenêtre. L'air frais entre. Puis il revient vers moi.
— Voilà. C'est propre. Et ce soir, on ne mange pas ici.
— Où alors ?
— Je t'emmène au restaurant. Celui près du square. Tu sais, avec les tables en bois et l'odeur de pain qui sort dès qu'on ouvre la porte. On va s'asseoir, tu n'auras rien à gérer, et on mangera quelque chose qui n'est pas carbonisé.
Je laisse échapper un petit rire épuisé.
— D'accord.
Il m'aide à me changer. Me passe un t-shirt propre, un pantalon. Ses doigts boutonnent ma chemise avec une lenteur qui n'a plus rien de professionnel. Quand il est à genoux pour m'aider avec mes chaussures, je pose une main dans ses cheveux. Il s'arrête un instant, le front contre mon genou, et reste là.
Le restaurant est calme. Dan choisit une table un peu à l'écart. Il me lit le menu à voix basse, décrit chaque plat avec des détails sensoriels : la texture, l'odeur, la façon dont ça va croquer ou fondre. Je choisis quelque chose de simple. Du poisson, des légumes. Lui aussi. On mange lentement. Sa jambe reste collée à la mienne sous la table. De temps en temps, ses doigts cherchent les miens.
On ne parle presque pas de Kevin. Ni de Lefèvre. Ni du planning. Juste de la nourriture. Du bruit des couverts. De la chaleur de la pièce. Pour la première fois de la journée, ma mâchoire se desserrer.
Le retour se fait à pied. La nuit est douce. Ma main reste sur son bras. Pas en guide. Juste en contact.
Dès que la porte de l'appartement se referme, quelque chose change.
Dan allume seulement une petite lampe dans le salon, assez pour lui, inutile pour moi. Puis il se tourne vers moi.
— Viens.
Il me guide jusqu'à la chambre. Cette fois, il ne dit rien. Il me fait asseoir sur le bord du lit et s'agenouille pour retirer mes chaussures, mon pantalon, mon t-shirt. Ses gestes sont lents. Presque révérencieux. Quand je suis nu, il se déshabille à son tour. Je l'entends. Puis son corps chaud revient contre le mien.
— Allonge-toi sur le ventre, murmure-t-il.
J'obéis. Les draps sont frais contre ma peau. Dan s'installe à califourchon sur le haut de mes cuisses. Je sens le poids de son corps, la chaleur de son sexe contre le bas de mon dos. Ses mains se posent sur mes épaules.
Il commence à masser.
Ses paumes sont fermes, chaudes, expertes. Il appuie d'abord sur les nœuds de tension le long de ma nuque, puis descend le long de ma colonne, vertèbre après vertèbre. Ses pouces s'enfoncent dans les muscles de mon dos, dénouent, relâchent. Je gémis malgré moi. La journée entière — la colère, la peur, le sang, le brûlé — commence à quitter mon corps sous ses mains.
Il descend plus bas. Le creux des reins. Les hanches. Puis il se décale et masse longuement mes fesses, la paume à plat, les doigts qui s'enfoncent un peu. La caresse devient plus lente, plus sensuelle. Je sens son sexe durcir contre ma cuisse. Le mien répond immédiatement, pressé contre le matelas.
Dan se penche. Ses lèvres se posent entre mes omoplates. Puis plus bas. Sa langue dessine une ligne chaude le long de ma colonne. Ses mains glissent sous moi, trouvent ma bite déjà dure, et la caressent lentement pendant qu'il continue de m'embrasser le dos.
— Retourne-toi, souffle-t-il.
Je me retourne. L'air de la pièce caresse mon torse, mon sexe exposé. Dan est au-dessus de moi maintenant. Nu. Chaud. Ses mains reprennent le massage, mais cette fois sur ma poitrine, mon ventre, l'intérieur de mes cuisses. Chaque pression est lente, appuyée, presque dévote. Quand ses doigts frôlent mes couilles, puis remontent le long de ma bite, je cambre le dos.
Il s'installe entre mes jambes. Ses mains glissent de mes genoux jusqu'à mes hanches, puis remontent. Il masse longuement l'intérieur de mes cuisses, les pouces qui s'approchent de plus en plus de mon sexe sans vraiment le toucher. La frustration est délicieuse. Puis enfin ses doigts s'enroulent autour de ma queue et commencent un va-et-vient lent, gras de pré-sperme.
En même temps, il se penche et prend un de mes tétons entre ses lèvres. Il le suce, le mordille, pendant que sa main continue de me caresser. Je glisse mes propres mains sur son torse, trouve ses tétons hypersensibles, et les pince. Dan gémit plus fort contre ma peau, un son rauque qui me traverse.
Le massage est devenu autre chose. Ses hanches bougent lentement contre les miennes. Nos bites se frottent. Ses mains ne quittent plus mon corps. Les miennes non plus. On s'embrasse entre deux souffles. L'odeur de notre excitation emplit la chambre. Le bruit de peau contre peau, de mains sur chair, de gémissements contenus.
Dan se redresse un peu, crache dans sa main, et s'enduit. Puis il guide ma bite contre son trou. Il s'abaisse lentement, en me regardant (je le sens à la façon dont son souffle se pose sur mon visage). La chaleur l'avale centimètre par centimètre. Quand il est complètement enfoncé, il s'immobilise, le front contre le mien.
— Regarde-moi, murmure-t-il. Même si tu ne peux pas.
Je pose les mains sur son visage, sur ses tétons, sur ses hanches. Il commence à bouger. Lentement d'abord. Profondément. Chaque descente m'envoie une vague de plaisir. Ses gémissements deviennent plus aigus chaque fois que mes doigts retrouvent ses tétons et les pincent. Je le sens se resserrer autour de moi.
Le rythme s'intensifie peu à peu. Pas sauvage. Juste intense. Présent. Ses mains s'appuient sur mon torse. Les miennes sur ses cuisses. On ne se quitte plus. Le bruit de nos corps, l'odeur, la chaleur, le goût de sa bouche quand il se penche pour m'embrasser… Dans le noir, tout est décuplé.
Quand l'orgasme arrive, il est long, profond, presque douloureux de plaisir. Je jouis en lui en gémissant son nom. Il me suit quelques secondes plus tard, sa semence chaude éclaboussant mon ventre pendant qu'il continue de bouger pour prolonger nos deux jouissances.
Il s'effondre sur moi. On reste collés, moites, le souffle court, les mains encore en train de se caresser mollement.
Longtemps après, Dan se retire doucement, nous nettoie avec un linge humide, puis se rallonge contre moi. Peau contre peau. Son bras autour de ma taille. Son visage dans mon cou.
— Je suis là ce soir, murmure-t-il. Et demain… on verra. Mais ce soir, je suis là.
Je ferme les yeux. Pour la première fois depuis ce matin, mon corps se détend vraiment.
Et je m'endors contre lui, enfin.
Fin du chapitre 16.
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