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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

L'éveil dans l'obscurité — Chapitre 24

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L'éveil dans l'obscurité

Chapitre 24

Chapitre 24
Huit mois.
Huit mois depuis la finale de Vilnius. Huit mois depuis le craquement, depuis l'effondrement sur le court, depuis la médaille passée autour de mon cou alors que mon bras droit ne répondait plus.
L'opération a eu lieu trois semaines après le retour en France. Le chirurgien a été clair dès le départ : la micro-déchirure s'était transformée en lésion plus large. Il a réparé ce qu'il pouvait. Ensuite sont venus les mois de rééducation. Quatre fois par semaine. Des heures à forcer contre la douleur, à récupérer des degrés de mobilité, à accepter que certains gestes ne reviendraient jamais.
Dan a été là à chaque séance. Il s'asseyait sur la chaise près du tapis de kiné, silencieux, présent. Quand la douleur me faisait serrer les dents, sa main trouvait la mienne. Quand je rentrais épuisé, il me guidait sous la douche, lavait mon dos avec une lenteur infinie, puis me massait l'épaule opérée avec les gestes exacts que le kiné lui avait montrés.
Ce matin-là, le verdict final tombe dans le cabinet du chirurgien.
La pièce sent le désinfectant et le papier. Dan est assis à ma droite, mon genou contre le sien. Le médecin parle d'une voix posée, professionnelle, presque douce.
— La réparation tient. La mobilité est correcte pour la vie quotidienne. Mais le stress mécanique d'un service, d'un smash, d'un match de haut niveau… ce n'est plus possible. Le risque de rupture complète est trop élevé. Je suis désolé, Milo. Votre carrière de joueur est terminée.
Le silence qui suit est immense.
Je sens le sol se dérober sous mes pieds, même assis. Une vague froide me traverse la poitrine. Tout ce pour quoi je me suis battu depuis l'accident — chaque séance, chaque chute, chaque nuit où Dan me tenait pendant que je pleurais de frustration — tout ça s'arrête ici. Dans un cabinet trop clair, avec des mots cliniques.
Dan ne dit rien tout de suite. Il pose simplement sa main sur la mienne et l'enlace. Ses doigts sont chauds. Solides. Je m'y accroche comme à une bouée.
Dans la voiture, je reste muet. Dan conduit. Sa main droite reste posée sur ma cuisse tout le trajet. De temps en temps, son pouce dessine de petits cercles. Je ne pleure pas. Pas encore. La tristesse est trop grande, trop dense. Elle m'étouffe de l'intérieur.
Chez nous, il me guide jusqu'au canapé. Il s'assoit à côté de moi, tout contre. Son bras passe autour de mes épaules — du côté gauche, toujours. Je pose la tête contre son torse. L'odeur de sa peau, familière, m'enveloppe.
— Je ne jouerai plus, soufflé-je enfin.
— Je sais.
— Tout ce qu'on a construit… le retour, les titres, la finale…
— On l'a construit. Personne ne pourra l'effacer. Pas même cette blessure.
Sa main caresse mes cheveux. Lentement. Inlassablement. Les larmes finissent par venir. Silencieuses d'abord, puis plus fortes. Il me serre contre lui et me laisse tout déverser. Il ne cherche pas à me consoler avec des phrases creuses. Il est juste là. Solide. Chaud. Présent.
Les semaines suivantes sont grises.
Je me lève. Je marche. Je fais les exercices de maintien que le kiné m'a laissés. Mais le court me manque comme un membre fantôme. Certains soirs, je m'assois sur le bord du lit avec ma vieille raquette dans les mains et je la fais tourner entre mes doigts. Dan s'approche alors par-derrière, pose son menton sur mon épaule valide et reste ainsi, sans rien dire, jusqu'à ce que je repose la raquette.
Un soir, alors que nous sommes allongés dans le noir, je parle pour la première fois de l'idée qui tourne dans ma tête depuis des jours.
— Je veux raconter. Tout. L'accident. La cécité. Toi. Le retour. Vilnius. La finale. La fin.
Dan se redresse légèrement sur un coude.
— Une autobiographie ?
— Oui. Mais je ne pourrai pas l'écrire moi-même. Pas correctement. Il me faudrait quelqu'un. Un écrivain. Quelqu'un qui sache transformer ma voix en pages.
Il reste silencieux un moment, puis :
— On va trouver. Ensemble.
Nous trouvons. Une journaliste sportive, spécialisée dans les récits de résilience, accepte de travailler avec moi. Pendant quatre mois, elle vient deux fois par semaine. Je parle. Elle enregistre. Elle pose des questions. Dan est presque toujours dans la pièce voisine, assez près pour que je sente sa présence, assez loin pour me laisser l'espace de dire les choses les plus dures.
Le livre sort neuf mois après le début de l'écriture. En version classique et en braille. Le titre est simple : Le bruit de la balle.
Les premières semaines, les interviews se succèdent. Je parle de l'épaule, de la décision d'arrêter, de ce que le tennis m'a donné et de ce qu'il m'a pris. Je parle aussi de Dan, cette fois plus ouvertement. Pas de détails intimes. Juste la vérité : sans lui, il n'y aurait pas eu de retour. Sans lui, il n'y aurait pas eu de livre.
Un an après la sortie du livre — presque vingt mois après Vilnius — la vie a retrouvé une forme de calme.
Nous habitons toujours le même appartement. Dan a repris quelques missions d'accompagnement, mais la majorité de son temps reste avec moi. Les matins sont lents. Le café. Le bruit de la rue. Sa main qui trouve la mienne sur la table.
Ce jour-là, en fin d'après-midi, la sonnette retentit.
Dan va ouvrir. J'entends une voix d'homme, posée, respectueuse. Quelques échanges. Puis des pas dans le salon.
— Milo, dit Dan doucement. Il y a quelqu'un pour toi.
L'homme s'approche. Je tends la main. Il la serre avec une fermeté chaleureuse.
— Je m'appelle Éric Vasseur. Je suis membre du comité exécutif de l'IBTA — l'International Blind Tennis Association, l'organisme mondial qui régit le tennis pour aveugles et malvoyants. Je suis aussi en lien avec l'IBSA, l'International Blind Sports Federation, qui supervise l'ensemble des sports pour déficients visuels au niveau paralympique mondial. J'ai fait le voyage exprès.
Il s'assoit en face de moi. Dan reste à mes côtés, son genou contre le mien.
Éric parle d'abord de mon parcours. De la finale de Vilnius. Du livre. De l'impact qu'il a eu dans le milieu. Puis il pose sa requête, clairement.
— Nous aimerions que tu rejoignes les instances dirigeantes. L'IBTA a besoin de voix qui connaissent vraiment le terrain. La commission technique. Peut-être plus tard un rôle plus large au sein de l'IBSA. Tu as vécu l'élite et la chute. Tu sais ce qui doit changer. L'accessibilité des tournois. L'évolution du matériel. La place des athlètes dans les décisions. Ta voix porterait.
Je reste silencieux longtemps.
La fatigue de la blessure, le deuil de la carrière, le sentiment d'avoir tourné la page… tout remonte. Je secoue la tête, d'abord.
— Je ne suis plus un joueur. Je ne sais pas si j'ai encore quelque chose à apporter.
Éric ne se démonte pas. Sa voix reste calme, mais elle se charge d'une conviction tranquille.
— Ce n'est pas ta force physique qu'on te demande, Milo. C'est ta vision. Ton intégrité. Ta voix d'ancien champion qui a connu le sommet et la souffrance du terrain. Les règlements, on peut les écrire sans toi. Mais les faire juste… pour ça, on a besoin de quelqu'un qui a ressenti chaque balle sonore dans le noir.
Le silence s'installe à nouveau. Dan pose sa main sur mon genou. Un simple contact. Un rappel : quoi que je décide, il sera là.
J'inspire profondément. L'odeur de notre appartement, le bruit lointain de la ville, la chaleur de la main de Dan… tout me ramène au présent.
— Laissez-moi y réfléchir, dis-je enfin.
Éric acquiesce. Il dépose un dossier sur la table basse.
— Prends le temps qu'il te faut. On t'attendra.
Quand la porte se referme, Dan revient s'asseoir tout contre moi. Ses bras m'entourent avec précaution, en évitant l'épaule.
— Tu n'es pas obligé, murmure-t-il.
— Je sais.
— Mais si tu le fais… ce sera encore une façon de rester sur le court. Différemment.
Je pose ma tête contre son épaule. La tristesse est toujours là, comme une cicatrice plus profonde que celle de mon bras. Mais à côté d'elle, quelque chose d'autre commence à bouger. Une porte. Une possibilité.
— Reste près de moi ce soir, demandé-je.
— Toujours, répond-il.
Et dans le silence de notre salon, alors que la nuit tombe doucement sur la ville, je sens que l'histoire n'est peut-être pas tout à fait finie. Elle change juste de forme. Comme moi.
Cinq ans.
Cinq ans depuis que j'ai dit oui à Éric Vasseur dans notre ancien salon français. Cinq ans depuis que j'ai accepté de rejoindre l'IBTA, puis, progressivement, l'IBSA. Aujourd'hui, je siège au comité exécutif de l'International Blind Sports Federation. Nous vivons à Bonn, en Allemagne. C'est plus pratique. Le siège de l'IBSA se trouve ici, et les allers-retours sont devenus plus simples. Notre appartement donne sur le Rhin. L'odeur de l'eau et des tilleuls a remplacé celle de notre ancienne rue parisienne, mais le reste est resté le même : le bruit de la canne sur le parquet, la présence de Dan, et cette certitude tranquille que nous construisons quelque chose ensemble.
Je voyage moins qu'avant, mais ma voix porte. Les règlements évoluent. Les tournois deviennent plus accessibles. Les balles sonores s'améliorent. Et chaque fois que je prends la parole dans une réunion, je sens encore, quelque part derrière moi, la présence invisible de Dan.
Ce soir-là, pourtant, il n'y a ni réunion ni dossier.
Nous sommes chez nous, à Bonn. L'appartement a un peu changé en cinq ans. Plus de livres en braille. Plus de photos en relief que Dan m'a fait découvrir une à une. Mais l'odeur est la même. Celle de notre vie.
Dan est dans la cuisine. Je l'entends ouvrir le four, poser des assiettes. Il croit que c'est un dîner normal. Un vendredi comme les autres. Je l'ai laissé le croire.
Depuis trois semaines, j'organise tout en secret. Avec l'aide de Claire, la journaliste qui a écrit mon autobiographie. Nous sommes devenus proches au fil des mois de travail sur le livre, et elle a accepté de m'aider pour cette soirée. Ce soir, la table est dressée autrement. Des bougies que je ne verrai jamais, mais dont je sens déjà la cire chaude. Un plateau avec deux verres. Et, dans la poche intérieure de ma veste, une petite boîte en velours que je n'ai touchée qu'une seule fois depuis que je l'ai fait graver.
Quand Dan revient dans le salon, je suis déjà debout près de la table.
— Assieds-toi, dis-je simplement.
Il obéit, un peu surpris par mon ton. Je m'approche. Je m'agenouille devant lui. Pas à genoux comme dans les films. Juste assez bas pour que mon visage soit à la hauteur du sien. Ma main gauche cherche la sienne. Je la trouve. Je la serre.
— Il y a cinq ans, tu m'as tenu debout quand je ne pouvais plus servir. Tu m'as tenu debout quand on m'a dit que je ne jouerais plus jamais. Tu m'as tenu debout chaque fois que la nuit était trop noire. Aujourd'hui, je n'ai plus besoin que tu me tiennes pour marcher. Mais j'ai encore besoin que tu restes. Pour toujours.
Ma voix tremble. Je sens ses doigts se crisper dans les miens.
— Je ne peux pas te voir, Dan. Mais je te connais mieux que quiconque. Je connais le bruit de ta respiration quand tu es inquiet. Le goût de ta peau quand tu rentres sous la pluie. La façon dont ta main trouve toujours la mienne dans le noir. Alors ce soir, je te demande… reste. Officiellement. Pour le reste de ma vie.
J'ouvre la boîte. Le petit clic du couvercle résonne dans le silence. Je prends l'alliance entre mes doigts — une alliance simple, en or, gravée en braille à l'intérieur : Toujours.
— Épouse-moi.
Le silence qui suit est si dense que j'entends mon propre cœur. Puis le souffle de Dan se brise. Un son rauque, presque un sanglot, lui échappe. Sa main libre se pose sur ma joue. Ses doigts tremblent.
— Oui, arrive-t-il enfin à dire. Oui. Putain, oui.
Il se penche. Son front trouve le mien. Ses lèvres cherchent les miennes dans le noir. Le baiser est salé de larmes — les siennes, les miennes. Je glisse l'alliance à son doigt. Elle passe sans résistance. Il fait de même avec celle que je lui tends pour moi. Deux anneaux. Deux promesses.
On reste ainsi longtemps, front contre front, à respirer le même air. Puis Dan se relève et m'attire contre lui. Ses bras m'entourent avec une force qui n'a rien de fragile.
— Je t'aime, murmure-t-il contre mes cheveux. Tellement que ça fait mal.
— Moi aussi.
Le dîner est oublié. Les bougies continuent de brûler quelque part. On se dirige vers la chambre sans allumer la lumière. On n'en a pas besoin.
Dans le noir qui m'est familier, ses mains deviennent mon seul repère. Il me déshabille lentement, pièce par pièce. Chaque bouton. Chaque glissière. Ses doigts s'attardent sur ma peau comme s'il redécouvrait un territoire qu'il connaît pourtant par cœur. Quand mon t-shirt tombe, il dépose un baiser sur la cicatrice de mon épaule. Un baiser si doux que je frissonne.
Je le déshabille à mon tour. Mes paumes glissent le long de son torse, sentent les muscles, la chaleur, le léger tremblement qui le parcourt. Quand j'arrive à sa ceinture, il inspire plus fort. Je m'agenouille. J'ouvre le bouton. Le zip. Je fais glisser le tissu le long de ses hanches. Sa queue est déjà dure, chaude, lourde dans ma main. Je l'embrasse d'abord, lentement, le long de la verge, jusqu'au gland. Puis je l'ouvre et je le prends.
Dan laisse échapper un gémissement bas. Ses doigts s'enfoncent dans mes cheveux. Je le suce avec une lenteur délibérée, savoureuse. Ma langue tourne, appuie, explore. Je prends plus profond. Le bruit humide de ma bouche sur lui remplit la chambre. Sa hanche bouge malgré lui. Je le sens pulse sur ma langue.
Il me relève avant d'aller trop loin. Ses lèvres retrouvent les miennes, affamées. On bascule sur le lit. Peau contre peau. Sa queue frotte contre la mienne. La chaleur est immédiate, électrique. Ses mains parcourent mon dos, mes fesses, remontent. Les miennes font de même. On s'embrasse comme si on avait encore cinq ans de silence à rattraper.
Dan se place au-dessus de moi. Ses genoux encadrent mes hanches. Il se penche. Ses lèvres descendent le long de mon cou, de mon sternum, de mon ventre. Quand sa bouche m'englobe, je cambre le dos. La chaleur est brûlante, parfaite. Il me prend profondément, sans précipitation, comme s'il voulait goûter chaque seconde. Une main masse mes couilles. L'autre s'appuie sur mon ventre. Je m'enfonce les doigts dans les draps.
Quand il se redresse, je l'entends cracher dans sa main. Ses doigts se préparent. Je sens chaque mouvement. Chaque petit son qu'il laisse échapper. Puis il se positionne. Le gland de ma bite trouve son entrée. Il s'abaisse d'un seul mouvement lent, continu, jusqu'à m'avoir entièrement avalé.
On reste immobiles. Front contre front. Respirations brûlantes.
— Je t'aime, souffle-t-il.
— Je t'aime.
Il commence à bouger. Lentement d'abord. De longs va-et-vient qui me font sentir chaque relief, chaque contraction. Ses mains s'appuient sur mon torse. Les miennes remontent le long de ses cuisses, s'accrochent à ses hanches, puis glissent vers l'avant pour trouver ses tétons. Dès que je les pince, Dan gémit plus fort. Son rythme s'approfondit.
On change de position sans se séparer. Je le retourne sur le dos. Je soulève ses jambes, les pose sur mes épaules, et je m'enfonce plus profondément. Il crie mon nom. Ses ongles griffent mes avant-bras. Je le prends avec des coups de hanches réguliers, profonds, pendant que mes mains retrouvent ses tétons et les malmènent. Chaque gémissement qu'il me donne me rapproche un peu plus.
Ensuite je le mets sur le côté. Je me colle dans son dos, soulève sa jambe, et le prends sous un angle encore plus intime. Une de mes mains repasse sur sa queue et la caresse en même temps. Il tourne la tête. Je capture sa bouche. On s'embrasse salement pendant que je le baise.
Le plaisir monte comme une marée lente et inévitable. Je le préviens d'une voix rauque.
— Je vais jouir…
— En moi. S'il te plaît.
Quelques coups encore, très profonds, et j'explose. Ma bite pulse violemment. Des jets épais de sperme le remplissent. Dan se serre autour de moi, prolongeant chaque spasme, et jouit à son tour dans ma main. Sa semence chaude éclabousse les draps et mon poignet.
On reste collés, tremblants, le souffle cassé, la peau moite. Je suis encore en lui. Je ne veux pas sortir. Ses muscles continuent de vibrer autour de ma queue qui se ramollit lentement.
Longtemps après, je me retire avec une douceur extrême. Le mélange de nos fluides glisse. Dan frissonne. Je le prends dans mes bras. On s'embrasse lentement, salés de sueur et de sperme.
— Époux, murmuré-je contre sa bouche, en testant le mot.
Il sourit. Je le sens.
— Époux, répète-t-il. Pour toujours.
On reste enlacés dans le noir. Les alliances frottent légèrement l'une contre l'autre quand nos mains se rejoignent. Dehors, le Rhin continue de couler sous les fenêtres de Bonn. Dedans, quelque chose de nouveau et d'ancien à la fois s'est scellé.
Un engagement. Une promesse. Un amour qui a traversé la cécité, la douleur, la gloire et le silence… et qui, ce soir, a enfin trouvé son nom définitif.
Epilogue
Dix ans.
Dix ans depuis la nuit où j'ai glissé l'alliance au doigt de Dan dans notre appartement de Bonn. Dix ans depuis que le Rhin coule sous nos fenêtres et que nos vies se sont entrelacées pour de bon. Et ce matin, pour la première fois, on m'a appelé « Monsieur le Président » dans les couloirs du siège de l'IBSA.
Président de l'International Blind Sports Federation.
Le titre sonne encore étrange. Je le porte avec fierté, et avec le poids de tout ce qu'il a fallu traverser pour y arriver. L'accident. Le noir. La rage. Les premiers pas avec la canne. Le retour sur le court. Vilnius. L'épaule qui a craqué. La finale gagnée de la main gauche. L'effondrement. L'opération. Le deuil. Le livre. Les années à me battre pour que les choses changent. Et maintenant… ça.
Ce soir, pourtant, il n'y a rien de tout ça.
Nous sommes rentrés tôt. Dan a préparé un thé. L'odeur de bergamote remplit le salon. Je suis assis dans le fauteuil près de la fenêtre. Dehors, le Rhin continue son chemin lent. Dan s'approche. Je sens le poids de son corps quand il s'assoit tout contre moi. Sa main trouve la mienne. L'alliance froide de la sienne frotte contre la mienne. Ce petit bruit que je connais par cœur. Mon ancre.
— Tu es silencieux, murmure-t-il.
— Je pense.
— À quoi ?
— À nous. À tout ce qu'on a traversé.
Je tourne le visage vers lui. Même après toutes ces années, je ne le vois pas. Mais je le connais mieux que ma propre peau. Le relief de sa joue sous ma paume. La façon dont son souffle change quand il attend. La chaleur de sa présence qui a remplacé, depuis si longtemps, la lumière que j'ai perdue.
Je parle. Pas comme dans les réunions. Pas avec des mots choisis. Juste avec ce que j'ai dans la poitrine.
— Tu te souviens du début ? Quand je ne voulais plus rien. Plus marcher. Plus vivre. Tu es resté. Même quand je te repoussais. Même quand j'étais odieux. Tu n'as jamais essayé de me « réparer ». Tu as juste… été là. Et un jour, j'ai compris que le noir n'était plus tout à fait noir, parce que tu respirais à côté de moi.
Ma voix se serre. Dan ne dit rien. Sa main serre la mienne plus fort.
— Tu es devenu mon repère. Plus stable que n'importe quelle vue. Quand j'avais peur de retomber, c'est ta main que je cherchais. Quand j'ai dû apprendre à servir de la main gauche, c'est ta voix que j'entendais derrière la ligne. Quand on m'a dit que je ne jouerais plus jamais, c'est contre toi que je me suis effondré. Et tu m'as porté. Sans jamais me faire sentir que j'étais un fardeau.
Les larmes montent. Je ne les retiens pas.
— Tu sais ce que tu as fait, Dan ? Tu m'as appris que l'amour, ce n'est pas enlever la douleur. C'est rester dans la douleur avec l'autre. Tu es devenu le prolongement de moi. Mes yeux. Mon équilibre. Ma force. Pas parce que tu devais. Parce que tu as choisi. Chaque jour. Encore et encore.
Je sens son front se poser contre ma tempe. Son souffle est chaud. Irrégulier.
— Il y a des matins où l'épaule me rappelle encore que c'est fini. Des soirs où le silence est trop lourd. Et puis il y a toi. Toujours. Dans les tempêtes. Dans les jours ordinaires. Quand les projecteurs se sont éteints et qu'il ne restait plus que nous deux dans cet appartement. Tu n'as jamais demandé de médaille. Tu n'as jamais demandé de reconnaissance. Tu as juste donné. Tout.
Ma voix se brise complètement.
— Alors ce soir, je veux que tu saches… la plus belle chose qui me soit arrivée, ce n'est pas le titre de champion. Ce n'est pas ce fauteuil de président. C'est d'avoir appris à aimer dans le noir. Et d'y avoir trouvé une joie tellement plus pure que tout ce que je voyais avant. Parce que cette joie-là… elle a ton visage. Même si je ne le vois pas.
Les larmes coulent librement maintenant. Dan m'attire contre lui. Sa main caresse mes cheveux avec une lenteur infinie. Ses lèvres se posent sur mon front, puis sur mes paupières fermées.
— Tu m'as dit tout ça avec le cœur, murmure-t-il. Je le sens.
— Parce que c'est tout ce que j'ai.
On reste ainsi longtemps. Le Rhin coule. Le thé refroidit. Les alliances frottent l'une contre l'autre. Dehors, Bonn continue sa vie. Dedans, deux hommes qui se sont trouvés quand tout s'était effondré, et qui ont choisi, encore et encore, de rester.
Je pose ma tête contre son épaule. L'odeur de sa peau est la même qu'au premier jour. Le noir autour de moi est le même. Mais il n'est plus une prison.
C'est un abri.
Un abri que nous avons construit ensemble, jour après jour, silence après silence, promesse après promesse.
Et si je devais dire une seule chose, ce serait celle-ci :
Même dans le noir le plus absolu, l'amour peut devenir une lumière.
Pas une lumière qu'on voit.
Une lumière qu'on sent.
Une lumière qui reste.
Dan resserre son étreinte. Je souris contre sa peau.
— Je t'aime, dis-je simplement.
— Moi aussi, mon cœur. Pour toujours.
Et dans le silence de notre salon de Bonn, alors que la nuit tombe doucement sur le Rhin, je sais que c'est vrai.
Pour toujours.
Car c'est ainsi que s'écrit, au plus profond de l'ombre, L'éveil dans l'obscurité.
Fin.
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