Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'éveil dans l'obscurité — Chapitre 17
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
L'éveil dans l'obscurité
Chapitre 17
Chapitre 17
Le réveil se fait sans violence.
Pas de sursaut. Pas de panique. Juste une lente remontée vers la conscience, enveloppée dans la chaleur d'un corps familier. Dan est encore collé contre mon dos, une jambe lourde jetée par-dessus la mienne, un bras enroulé autour de ma taille, la main posée à plat sur mon ventre. Sa respiration est profonde, régulière, tiède contre ma nuque. L'odeur de sa peau — un mélange de savon de la veille, de sueur légère et de quelque chose de purement lui — m'entoure complètement.
Je ne bouge pas tout de suite. Je reste immobile dans le noir, les yeux ouverts sur rien, et je savoure chaque détail. Le poids exact de sa jambe. La texture de ses poils contre ma cuisse. Le léger mouvement de ses doigts qui, même endormis, se contractent parfois contre mon ventre. Pour la première fois depuis l'annonce de son retrait, le matin n'arrive pas comme une menace. Il arrive comme une parenthèse.
Je glisse ma main sur la sienne et caresse lentement ses phalanges. Dan grogne faiblement, un son grave et endormi, puis resserre son bras autour de moi.
— Tu es réveillé… murmure-t-il, la voix encore rauque de sommeil.
— Depuis un moment. Je t'écoutais respirer.
— Depuis un moment. Je t'écoutais respirer.
Il enfouit son visage plus profondément dans mon cou et dépose un baiser lent, paresseux, juste sous mon oreille. Sa main glisse un peu plus bas sur mon ventre, s'attarde, puis remonte pour se poser à plat sur mon cœur.
— Comment tu te sens ? demande-t-il.
— Mieux. Grâce à toi. Hier soir… j'avais besoin de ça.
— Moi aussi.
— Mieux. Grâce à toi. Hier soir… j'avais besoin de ça.
— Moi aussi.
On reste ainsi de longues minutes, sans parler. Dehors, la ville s'éveille progressivement : un moteur au loin, le bruit d'un camion, le chant d'un oiseau que je n'arrive toujours pas à identifier. À l'intérieur, il n'y a que nous, la chaleur de nos corps nus sous le drap, et le silence chargé de tout ce qu'on n'a pas encore dit sur la suite.
Finalement, je me tourne dans ses bras pour lui faire face. Mes doigts trouvent son visage, le redessinent : les sourcils, les pommettes, les lèvres un peu gercées. Je l'embrasse doucement, sans passion urgente, juste avec une tendresse profonde.
— Dan… je peux te demander quelque chose ?
— Tout.
— Mon téléphone. Je voudrais pouvoir passer des appels tout seul. Avec la reconnaissance vocale. Comme ça, si tu n'es pas là… je pourrai t'appeler. Ou appeler qui je veux. Sans dépendre de quelqu'un.
— Tout.
— Mon téléphone. Je voudrais pouvoir passer des appels tout seul. Avec la reconnaissance vocale. Comme ça, si tu n'es pas là… je pourrai t'appeler. Ou appeler qui je veux. Sans dépendre de quelqu'un.
Il reste silencieux une seconde, puis je sens son sourire contre ma bouche.
— Bien sûr. On va faire ça maintenant.
Il se redresse un peu, cherche mon téléphone sur la table de chevet, puis le sien. Je l'entends taper, glisser des doigts sur l'écran.
— Tu as un iPhone, c'est ça ?
— Oui.
— Parfait. Siri est déjà intégré. Mais on va s'assurer que tout est bien réglé pour toi. Je vais activer VoiceOver aussi, comme ça tu pourras naviguer à l'oral si tu veux. Et on va configurer « Dis Siri » pour que tu n'aies même pas besoin de toucher le téléphone.
— Oui.
— Parfait. Siri est déjà intégré. Mais on va s'assurer que tout est bien réglé pour toi. Je vais activer VoiceOver aussi, comme ça tu pourras naviguer à l'oral si tu veux. Et on va configurer « Dis Siri » pour que tu n'aies même pas besoin de toucher le téléphone.
Il travaille quelques minutes en silence. Je l'entends murmurer des commandes, valider des réglages. Puis il pose le téléphone dans ma main.
— Essaie. Dis juste « Dis Siri, appelle Dan ».
Je m'éclaircis la gorge, un peu nerveux.
— Dis Siri… appelle Dan.
La voix féminine synthétique répond immédiatement :
— Appel de Dan Vandel…
Le téléphone de Dan se met à vibrer dans sa main. Il rit doucement et coupe l'appel.
— Ça marche. Tu peux appeler qui tu veux comme ça. Tu dis le nom, ou le numéro. Tu peux aussi envoyer des messages vocaux. Et si tu veux que je télécharge une application en plus, genre une qui lit les messages à voix haute ou qui simplifie encore plus, je peux le faire tout de suite.
— Celle-là suffit pour l'instant. Merci.
— Celle-là suffit pour l'instant. Merci.
Je repose le téléphone sur la table de chevet, puis je me recouche contre lui. Sa main reprend son chemin sur mon dos, caresse lente, apaisante.
— Il faut que j'y aille bientôt, murmure-t-il. J'ai d'autres usagers aujourd'hui. Mais je repasse ce soir. Dès que j'ai fini. Je serai là.
— Tu promets ?
— Je promets. Même s'ils m'envoient à l'autre bout du secteur, je reviens.
— Tu promets ?
— Je promets. Même s'ils m'envoient à l'autre bout du secteur, je reviens.
Il m'embrasse une dernière fois, longuement, tendrement. Ses lèvres s'attardent sur les miennes, puis sur mon front, puis sur la cicatrice presque invisible de ma tempe. Quand il se lève, je sens le matelas se relever. Le bruit de ses vêtements, de sa ceinture, de ses clés (celles qu'il a encore pour son propre appartement).
Il revient une dernière fois près du lit. Sa main trouve la mienne et la serre.
— À ce soir, mon cœur.
— À ce soir.
— À ce soir.
La porte se referme. Le silence redescend. Mais cette fois, il n'est pas tout à fait vide. Il y a la promesse. Et mon téléphone, à portée de main, capable de le joindre d'une simple phrase.
Je reste allongé encore un moment, le drap tiré jusqu'au menton, respirant l'odeur qu'il a laissée sur l'oreiller. Puis je me force à me lever. La canne est à sa place. Je la prends. J'avance jusqu'à la salle de bain, me lave le visage à l'eau froide, me brosse les dents. Chaque geste est ralenti, conscient.
Vers huit heures, des coups résonnent contre la porte.
Trois coups. Nets. Autoritaire.
Mon estomac se noue immédiatement. Ce n'est pas Dan. Trop tôt. Et le rythme n'est pas le sien.
Je m'avance dans l'entrée, la canne à la main.
— Oui ?
Une voix de femme, claire, posée, avec une pointe de fermeté qui ne laisse aucune place à la discussion :
— Monsieur St-Clair ? Je suis Madame Morel. Auxiliaire de vie. On m'a mandaté pour prendre le relais aujourd'hui. Mon collègue Kevin a demandé à être retiré de votre dossier. Il a jugé… que la relation de travail n'était plus possible.
Je serre la canne un peu plus fort.
— Entrez, dis-je d'une voix froide.
La porte s'ouvre. Ses pas sont précis, mesurés. Elle pose un sac. L'odeur d'un parfum discret, un peu trop floral, entre avec elle.
— Bonjour, monsieur St-Clair. Je vais être directe. J'ai lu le compte-rendu de mon collègue. Je sais que vous pouvez être… difficile. Mais je ne suis pas Kevin. Je ne me laisserai pas intimider, et je ne partirai pas au premier mot de travers. Mon rôle est de vous accompagner correctement. Point.
Sa voix n'a aucune agressivité. Juste une autorité calme, presque militaire. Je sens immédiatement que cette femme ne se laissera pas démonter comme le précédent.
— Très bien, réponds-je, aussi froid qu'elle. Mais ne vous attendez pas à ce que je sois agréable.
— Je ne m'y attends pas. Je m'attends juste à ce que vous me laissiez faire mon travail.
— Je ne m'y attends pas. Je m'attends juste à ce que vous me laissiez faire mon travail.
Elle avance dans le salon. Ses pas s'arrêtent.
— Je vais commencer par vérifier votre environnement et préparer le petit-déjeuner. Ensuite nous verrons pour la locomotion. Vous avez un rendez-vous de braille bientôt, je crois ?
— Peut-être.
— Alors on s'y préparera.
— Peut-être.
— Alors on s'y préparera.
Je reste debout, la canne plantée devant moi comme une barrière. Madame Morel ne semble pas impressionnée. Elle ouvre déjà les placards de la cuisine, regarde, note mentalement. Sa présence occupe l'espace d'une façon complètement différente de celle de Dan. Plus rigide. Plus froide. Plus professionnelle jusqu'à l'os.
Et moi, dans le noir de mon appartement, je sens déjà la journée s'annoncer longue, tendue, et parfaitement détestable.
Madame Morel ne perd pas de temps.
À peine a-t-elle posé son sac qu'elle commence à ouvrir les placards, à vérifier le contenu du frigo, à déplacer légèrement une chaise. Ses pas sont secs, précis, sans hésitation. Elle parle en même temps, d'une voix claire qui n'attend pas vraiment de réponse.
— Je vais préparer le petit-déjeuner. Vous prendrez un café, des tartines, un fruit. Ensuite nous ferons une séance de locomotion dans l'appartement. J'ai vu dans le dossier que vous travaillez la canne depuis plusieurs semaines. On ne relâchera pas les acquis.
Je ne réponds pas.
Je reste debout au milieu du salon, la canne plantée devant moi, le visage tourné vers le vide. Comme si elle n'existait pas. Comme si sa voix n'était qu'un bruit de fond sans importance.
Elle insiste.
— Monsieur St-Clair, m'avez-vous entendu ?
Silence.
— Je vous parle.
Toujours rien. Je me contente de respirer calmement, les épaules droites, le menton légèrement relevé. L'arrogance d'avant me revient avec une facilité presque effrayante. Celle qui faisait baisser les yeux aux journalistes et taire les entraîneurs.
Madame Morel s'approche. Je sens son parfum floral un peu trop fort.
— Je ne suis pas mon collègue Kevin. Je ne me laisse pas démonter par le silence ou les provocations. Vous allez manger. Ensuite vous marcherez. C'est non négociable.
Je tourne légèrement la tête dans sa direction, un sourire froid aux lèvres.
— Vous pouvez parler autant que vous voulez. Ça ne changera rien. Je n'ai faim de rien. Et je n'ai aucune intention de marcher avec vous.
Elle reste silencieuse une seconde. Puis je l'entends retourner dans la cuisine. Le bruit des assiettes, du grille-pain, de la cafetière. Elle prépare quand même. Quelques minutes plus tard, elle revient et pose un plateau sur la table basse.
— C'est prêt. Café à droite, tartine à gauche, compote devant. Système d'horloge classique.
Je ne bouge pas.
— Monsieur St-Clair.
— Je suis sourd, soudainement. Ça vous arrange ?
— Je suis sourd, soudainement. Ça vous arrange ?
Sa respiration se fait un peu plus courte. Mais elle ne s'emporte pas. Elle reste maîtrisée.
— Très bien. On passera au repas de midi. En attendant, nous allons travailler la locomotion. Prenez votre canne. Nous allons faire le tour du salon, puis le couloir.
Je m'assois lentement sur le canapé, m'installe confortablement, et croise les bras.
— Non.
— Ce n'est pas une option.
— Si. C'en est une. La mienne.
— Ce n'est pas une option.
— Si. C'en est une. La mienne.
Le silence qui suit est tendu. Madame Morel reste debout. Je sens qu'elle me fixe. Puis sa voix se fait plus dure, plus directe.
— Levez-vous. Maintenant.
Je ne bouge pas.
Elle s'approche. Ses pas sont rapides. Avant que je puisse réagir, ses mains se referment sur mon bras gauche et tirent pour me forcer à me relever. Sa prise est trop forte. Les doigts s'enfoncent dans ma chair, juste au-dessus du coude. La douleur est nette, brutale.
— Allez. Debout. Je ne vais pas passer la journée à négocier avec vous.
Je me dégage d'un coup sec, le cœur soudain en feu.
— Lâchez-moi !
Elle insiste une seconde de trop, serre encore. La douleur irradie. Quelque chose se brise en moi. La colère froide se transforme en rage pure.
Je me dégage complètement, me redresse, et ma voix explose, plus forte, plus tranchante que je ne l'avais entendue depuis des mois.
— Ne me touchez plus jamais ! Vous n'avez aucun droit de me mettre la main dessus !
Je cherche mon téléphone à tâtons sur la table basse, le trouve, l'active d'une voix tremblante de colère, assez forte pour qu'elle entende chaque mot.
— Dis Siri. Cherche le numéro du service d'aide à domicile du secteur nord. Celui de Madame Lefèvre, responsable de secteur.
La voix synthétique répond presque immédiatement :
— Voici le numéro du standard du service d'accompagnement à l'autonomie du secteur nord… Voulez-vous que j'appelle ?
— Oui. Appelle.
— Oui. Appelle.
Madame Morel reste figée. Je sens sa présence, son regard, le choc de ce que je suis en train de faire.
Le standard décroche. Une voix neutre. Je demande à parler à Madame Lefèvre. On me passe. Quelques secondes plus tard, sa voix posée résonne dans le haut-parleur que j'ai volontairement activé.
— Allô ? Madame Lefèvre.
— C'est Milo St-Clair, dis-je d'une voix calme en apparence, mais glaciale, encore chargée de la douleur dans mon bras. Je vous appelle pour être parfaitement clair.
— Monsieur St-Clair… je vous écoute.
— Depuis que vous avez retiré Dan Vandel de mon planning, vous m'envoyez des remplaçants. Hier Kevin. Aujourd'hui Madame Morel. Demain ce sera quelqu'un d'autre, j'imagine. Je veux que vous sachiez une chose : je ne ferai rien avec eux. Absolument rien. Je ne mangerai pas ce qu'ils préparent si je n'en ai pas envie. Je ne marcherai pas. Je ne travaillerai pas le braille. Je ne progresserai pas. Parce que je n'en ressens pas l'envie. Et surtout… je n'ai aucune confiance en eux.
— C'est Milo St-Clair, dis-je d'une voix calme en apparence, mais glaciale, encore chargée de la douleur dans mon bras. Je vous appelle pour être parfaitement clair.
— Monsieur St-Clair… je vous écoute.
— Depuis que vous avez retiré Dan Vandel de mon planning, vous m'envoyez des remplaçants. Hier Kevin. Aujourd'hui Madame Morel. Demain ce sera quelqu'un d'autre, j'imagine. Je veux que vous sachiez une chose : je ne ferai rien avec eux. Absolument rien. Je ne mangerai pas ce qu'ils préparent si je n'en ai pas envie. Je ne marcherai pas. Je ne travaillerai pas le braille. Je ne progresserai pas. Parce que je n'en ressens pas l'envie. Et surtout… je n'ai aucune confiance en eux.
Un silence de l'autre côté de la ligne.
— Monsieur St-Clair, le service a l'obligation de…
— Je n'avais confiance qu'en Dan. Uniquement en lui. Même si notre relation était devenue plus proche que ce que votre règlement autorise, nous avancions. Vraiment. La canne. Le braille. L'autonomie. Tout progressait. Avec les autres, je stagne. Je régresse même. Et ce n'est pas de la provocation. C'est un constat.
— Je n'avais confiance qu'en Dan. Uniquement en lui. Même si notre relation était devenue plus proche que ce que votre règlement autorise, nous avancions. Vraiment. La canne. Le braille. L'autonomie. Tout progressait. Avec les autres, je stagne. Je régresse même. Et ce n'est pas de la provocation. C'est un constat.
Je marque une pause. Ma voix se fait encore plus dure.
— Et aujourd'hui, votre employée, Madame Morel, s'est montrée dangereuse. Elle est brusque. Elle a essayé de me forcer physiquement à me lever. Elle m'a attrapé le bras très fort, elle a serré au point de me faire mal. Elle m'a tiré. Elle a utilisé la force. Sur un non-voyant. Chez moi. Alors oui, je refuse de travailler avec elle. Et avec n'importe qui d'autre que vous m'enverrez. Je resterai assis. Je refuserai. Et je vous rappellerai chaque jour pour vous le répéter si nécessaire.
Madame Lefèvre marque une pause plus longue.
— Je prends note de votre appel, monsieur St-Clair. Et de… cet incident. Nous allons réévaluer la situation très rapidement.
— Faites. Mais ne perdez pas votre temps à m'envoyer d'autres personnes si c'est pour obtenir la même chose. Je n'obéirai pas. Et je ne me laisserai plus mettre la main dessus. Point final.
— Faites. Mais ne perdez pas votre temps à m'envoyer d'autres personnes si c'est pour obtenir la même chose. Je n'obéirai pas. Et je ne me laisserai plus mettre la main dessus. Point final.
Je raccroche sans attendre sa réponse.
Le silence dans l'appartement est presque électrique.
Le silence dans l'appartement est presque électrique.
Madame Morel est toujours là. Je sens la tension qui émane d'elle. Quand elle parle enfin, sa voix est plus contrôlée que jamais, mais je perçois la colère qu'elle réprime.
— Vous venez de mettre en difficulté mon service et mon collègue. Et vous m'accusez de…
— Vous m'avez attrapé le bras trop fort. Vous m'avez fait mal. C'est un fait. Et je n'ai pas l'habitude qu'on me force physiquement.
— Vous m'avez attrapé le bras trop fort. Vous m'avez fait mal. C'est un fait. Et je n'ai pas l'habitude qu'on me force physiquement.
Elle ne répond pas tout de suite. Puis elle retourne dans la cuisine. Les bruits reprennent : l'eau, les assiettes, le froissement de sacs. Elle prépare le déjeuner en silence. Quand elle revient poser un plateau, je ne le touche pas. L'odeur de la nourriture monte. Je l'ignore complètement.
Le temps s'étire. Mon bras gauche pulse encore légèrement là où ses doigts se sont enfoncés. Madame Morel reste quelque part dans l'appartement, probablement en train de noter l'incident. Moi, je reste assis, le visage impassible, la canne posée en travers de mes genoux.
Puis, alors que l'odeur du repas refroidit sur la table basse, des coups secs résonnent contre la porte d'entrée.
Trois coups. Nets. Impérieux.
Je relève légèrement la tête vers le vide.
Quelqu'un est derrière la porte.
Je relève légèrement la tête vers le vide.
Quelqu'un est derrière la porte.
Les coups contre la porte résonnent encore une fois.
Madame Morel réagit la première. Ses pas rapides traversent le salon. J'entends la poignée tourner, la porte s'ouvrir.
— Oui ? demande-t-elle d'une voix tendue.
Une autre voix répond. Plus calme. Plus grave. Une voix que je reconnais immédiatement et qui me fait se lever d'un coup le sang dans les veines.
— Madame Morel ? Je suis Madame Ruiz. Responsable de suivi. J'ai été informée d'un incident ce matin. Je dois entrer.
Le silence qui suit est bref. Puis des pas supplémentaires pénètrent dans l'appartement. L'odeur discrète de Madame Ruiz se mêle au parfum trop floral de Madame Morel.
— Que se passe-t-il exactement ? demande Madame Ruiz.
Madame Morel tente immédiatement d'arrondir les angles.
— Un malentendu. Monsieur St-Clair refuse toute coopération depuis mon arrivée. Il a refusé de manger, de marcher, de travailler. Quand j'ai essayé de l'encourager à se lever pour la séance de locomotion, il a mal interprété…
— Mal interprété ? interrompt Madame Ruiz. Montrez-moi.
— Mal interprété ? interrompt Madame Ruiz. Montrez-moi.
Je sens leurs regards se tourner vers moi. Je reste assis, le bras gauche légèrement en avant, la manche relevée sans que j'y prenne garde. La marque est là. Je la sens pulser. Chaude. Sensible.
Madame Ruiz s'approche. Ses pas s'arrêtent près de moi.
— Monsieur St-Clair… votre bras.
— Elle m'a attrapé, dis-je d'une voix froide. Très fort. Elle a tiré. Elle a serré. Elle a voulu me forcer.
— Elle m'a attrapé, dis-je d'une voix froide. Très fort. Elle a tiré. Elle a serré. Elle a voulu me forcer.
Madame Morel proteste immédiatement.
— Ce n'était pas…
— Assez, coupe Madame Ruiz. Laissez-nous.
— Assez, coupe Madame Ruiz. Laissez-nous.
Il y a un échange de voix basses près de l'entrée. Puis la porte se referme. Madame Morel est partie. Seule Madame Ruiz reste.
Elle s'approche encore. Je sens qu'elle s'accroupit légèrement pour être à ma hauteur.
— Monsieur St-Clair… je…
Dès que j'entends mon nom dans sa bouche, la colère qui couvait depuis des jours explose.
— Vous. C'est de votre faute. Vous avez tout raconté. Vous aviez dit que vous ne diriez rien. Vous aviez dit que vous feriez abstraction. Et vous avez tout balancé. Vous avez fait retirer Dan. Vous avez tout détruit.
Ma voix tremble. Pas de faiblesse. De rage pure.
— Nous avancions. Pour la première fois depuis l'accident, j'avançais. Avec lui. Et vous avez décidé que ce n'était pas acceptable. Alors maintenant j'ai des inconnus qui me mettent la main dessus chez moi. Bravo.
Madame Ruiz reste silencieuse un long moment. Quand elle parle enfin, sa voix a perdu de son assurance habituelle.
— Je me suis trompée. J'ai cru bien faire en signalant ce que j'avais observé. Je pensais protéger le cadre… et peut-être vous. Mais j'ai vu les rapports depuis. Kevin. Aujourd'hui Madame Morel. Et ce bras. J'ai réévalué. Complètement. J'aurais dû me taire. Ou trouver une autre solution. Je suis désolée. Vraiment.
Je ris. Un rire amer, sans joie.
— Désolée. Ça change quoi ?
— Pour l'instant… je vais faire partir Madame Morel définitivement de votre dossier. Et je vous demande franchement : pouvez-vous vous débrouiller seul pour le reste de la journée ? Le temps que nous trouvions une solution réelle.
— Allez vous faire voir, dis-je distinctement. Laissez-moi. Sortez. Maintenant.
— Pour l'instant… je vais faire partir Madame Morel définitivement de votre dossier. Et je vous demande franchement : pouvez-vous vous débrouiller seul pour le reste de la journée ? Le temps que nous trouvions une solution réelle.
— Allez vous faire voir, dis-je distinctement. Laissez-moi. Sortez. Maintenant.
Elle marque un temps. Puis je l'entends se redresser.
— Très bien. Je comprends. Je reviendrai… ou quelqu'un d'autre. Mais plus elle. Et je vais remonter l'incident.
Ses pas s'éloignent. La porte s'ouvre. Se referme. Le silence redescend enfin.
Je reste seul.
Je reste seul.
La faim que j'avais ignorée toute la matinée revient d'un coup, violente. L'odeur du repas froid est encore là. Je tends la main, trouve le plateau, touche la fourchette. Je mange quelques bouchées. Le goût est fade, tiède, presque désagréable. Mais mon estomac se calme un peu. Je bois l'eau du verre. Puis je repousse le plateau.
J'attends.
Les minutes s'étirent. Puis les heures. Dan a promis de revenir ce soir. Mais « ce soir » est encore loin. Trop loin. L'appartement est trop silencieux. Trop vide. Mon bras pulse. La colère redescend lentement, laissant place à une agitation impossible à contenir.
Je ne peux plus rester là.
Je me lève. Je prends la canne. Je cherche mon téléphone, le glisse dans ma poche. Je mets une veste. Puis j'ouvre la porte.
L'air du couloir. Puis celui de la rue.
Je me lève. Je prends la canne. Je cherche mon téléphone, le glisse dans ma poche. Je mets une veste. Puis j'ouvre la porte.
L'air du couloir. Puis celui de la rue.
Je n'ai pas de but précis. Juste besoin de bouger. De sentir autre chose que les murs de mon appartement. La canne tape le trottoir. Le soleil est encore chaud sur mon visage. Les bruits de la ville m'entourent : moteurs, conversations, talons, vélos.
Au début, ça va. Je connais un peu le chemin jusqu'au square. Je suis les façades, les bordures, les changements de texture sous la pointe de la canne. Mais très vite, la densité des gens augmente. Un homme me frôle trop près. Une femme avec un sac me heurte l'épaule. Je dois m'arrêter pour retrouver mon équilibre.
Je tourne à un coin de rue. Puis un autre. Les repères que je croyais connaître se brouillent. Le bruit d'un chantier résonne trop fort à ma gauche. Un scooter passe trop près. Le vent de son passage me fait vaciller.
Je ralentis. La canne cherche. Mais le sol a changé. Plus de trottoir large. Une zone piétonne irrégulière. Des terrasses. Des chaises. Je me cogne contre une table. Quelqu'un s'excuse d'une voix pressée. Je m'excuse aussi, la voix sèche.
Je continue. Trop vite. La panique commence à monter. Je ne reconnais plus les sons. L'odeur de pain chaud d'une boulangerie que je ne situais pas là. Le bruit d'une fontaine. Est-ce que j'ai déjà entendu cette fontaine ?
Un groupe de jeunes passe en riant. L'un d'eux me bouscule sans faire attention. Je perds l'équilibre. La canne glisse. Je tombe. Un genou contre le sol. La paume de ma main ouverte sur le gravier. La douleur est vive. Quelqu'un s'arrête.
— Ça va, monsieur ?
— Oui. Laissez-moi.
— Oui. Laissez-moi.
Je me relève seul. Ma main gauche saigne un peu. Mon genou pulse. Je retrouve la canne. Je reprends.
Mais je suis perdu. Complètement.
Mais je suis perdu. Complètement.
Je marche encore. Sans direction. Chaque pas est un effort. Les gens continuent de passer sans ralentir. Un vélo me frôle. Un enfant court et heurte ma canne. Je m'arrête net, le souffle court, le cœur battant trop fort.
Finalement, ma canne rencontre un obstacle bas. Un banc. Je m'y laisse tomber lourdement. Les jambes tremblent. Les mains aussi. Je suis en nage. L'endroit sent le métal chaud et la poussière. Autour, le bruit de la ville continue, indifférent.
Je reste assis là. Longtemps. Incapable de bouger. Incapable de penser clairement. L'idée d'appeler Dan traverse mon esprit plusieurs fois. Mais mes doigts ne se dirigent pas vers la poche. Le stress est trop fort. La honte aussi. La peur d'avouer que je me suis perdu comme un gamin.
Le temps passe. Je n'ai aucune idée de combien.
Puis mon téléphone se met à vibrer dans ma poche.
Puis mon téléphone se met à vibrer dans ma poche.
Le son me fait sursauter. Je le sors à tâtons. Mes doigts tremblent tellement que j'ai du mal à accepter l'appel.
— Allô… ?
La voix de Dan arrive, tendue, inquiète.
— Milo ? C'est moi. Tu ne répondais pas. Où est-ce que tu es ?
Je reste silencieux une seconde. Le bruit de la ville autour de moi. Le banc froid sous mes cuisses. La douleur dans mon genou et dans ma main.
— Je… je n'en sais rien, réponds-je d'une voix basse, presque cassée.
Le silence qui suit de l'autre côté de la ligne est lourd.
Et moi, assis seul sur ce banc, perdu quelque part dans la ville, j'attends qu'il dise quelque chose.
Fin du chapitre 17.
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