00:00 00:00
ou pour accéder à la lecture audio sans limite de temps
✦ unzeste85 Si jolie XSTORY
Temps de lecture Vues Date de publication Commentaires Partager Liste de lecture
Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Lesbiennes Orientation principale dans ce chapitre

Si jolie — Chapitre 6

74 minutes
9.1k
Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

Auteur

Photo de profil de unzeste85
unzeste85
Histoires publiées
113
Abonnés
116
J'aime cumulés
14.8k

Si jolie

Chapitre 6

La semaine qui suivit passa comme dans un rêve seulement interrompu par un évènement désagréable qui mit Margaux dans une situation pénible et humiliante à laquelle elle n'échappa que grâce à la réaction de Claire.
La soirée du dimanche avait été de nouveau ”la meilleure soirée qu'elle ait jamais vécu ”, et pour cause. Depuis, quand elles étaient seules ou que personne ne pouvait les entendre, elle n'appelait plus Claire que ”ma chérie” et celle-ci lui roucoulait en réponse des ”ma petite chatte”. Elles s'aimaient, c'était devenu une évidence depuis qu'elles se l'étaient avoué au salon de thé même si, par timidité ou par pudeur, elles n'osaient encore en faire état très souvent, préférant les mots doux aux grandes déclarations pour traduire un sentiment qu'elles souhaitaient garder pour elles. Elles préféraient partager cette intimité de sentiments et de pensées qui vous donne l'impression d'être seule au monde avec l'être aimé et de découvrir à chaque instant avec émerveillement qu'une personne dont vous ne soupçonniez même pas l'existence quelques mois plus tôt était devenue par un coup de baguette magique l'être le plus important de votre vie.
Le mercredi, les étudiants de première année devaient effectuer leur premier stage. Il ne s'agissait naturellement pas de participer à l'activité de tel ou tel service mais d'observer cette activité en se faisant le plus discret possible. Une manière de se mettre dans l'ambiance. Pour cette première journée de stage, chaque étudiant avait eu la possibilité d'indiquer ses principaux centres d'intérêt. Étant donné que les étudiants avaient tendance à indiquer tous les mêmes préférences, tout le monde ne pourrait pas forcément obtenir satisfaction. Ceux qui auraient le stage souhaité seraient choisis suivant des critères que personne ne connaissait mais qu'on pouvait imaginer être liés à la performance ou au moins au jugement porté sur tel ou tel.
Claire avait choisi la pédiatrie, ce qui correspondait assez bien à son tempérament. Margaux avait longtemps hésité avant de choisir la gériatrie. Elle avait un excellent contact avec les personnes âgées et, de plus, la médecine de ville à laquelle elle souhaitait se destiner l'amènerait à avoir une clientèle importante de personnes âgées. Il leur arrivait parfois avec Claire de bâtir des châteaux en Espagne en rêvant d'ouvrir un cabinet de groupe dans lequel l'une s'occuperait des enfants tandis que l'autre ferait de même avec les personnes âgées. Pour peu qu'elles choisissent un désert médical pour s'installer, leur avenir professionnel était assuré. Avec un peu de chance, elles pourraient trouver un endroit où elles bénéficieraient de l'aide financière d'une commune pour s'installer. Le raisonnement n'était pas stupide. Le seul point noir était que les déserts médicaux correspondent rarement aux endroits où les conditions de vie sont les meilleures.
En réalité, ce premier ”stage” qu'on aurait plutôt dû qualifier de ”visite” n'avait que peu d'importance dans le cursus des études de médecine. Il en avait néanmoins beaucoup pour les étudiants car c'était le début d'une aventure passionnante qui les mènerait un jour à exercer le plus beau métier du monde. Aussi, lorsque Claire apprit qu'elle passerait la journée dans le service de pédiatrie du centre hospitalier elle ne put cacher sa joie. Margaux fut un peu moins satisfaite. Elle avait espéré aller dans un service de gériatrie mais elle devrait se contenter d'un EHPAD. Elle se fit néanmoins une raison. Après tout, elle aurait sûrement l'occasion d'assister à des visites de médecin et les pathologies des personnes âgées étaient nombreuses et variées. Elle aurait donc l'occasion d'acquérir sinon des connaissances, du moins des impressions qu'elle pourrait partager le soir avec Claire.
Elle pourrait peut-être réaliser une interview d'un médecin sur les pathologies les plus fréquentes qu'il rencontrait.
Lorsque le mercredi, jour du stage, arriva, Claire vint la chercher en voiture et la déposa devant l'EHPAD où elle devait faire son stage avant de se rendre elle-même au centre hospitalier universitaire de Clermont-Ferrand. Margaux pénétra dans l'établissement et se présenta à l'accueil. Une femme d'une quarantaine d'années qui venait visiblement d'arriver finissait de s'installer. Elle regarda Margaux en fronçant les sourcils.
— Les visites aux résidents, c'est seulement à partir de dix heures.
— Ce n'est pas pour une visite. C'est pour un stage.
— Ah mais pour les stages, il faut faire une demande par écrit.
— Non ! Je viens faire un stage aujourd'hui !
— Ah bon ? Je ne suis pas au courant.
— Peut-être que la direction est au courant ?
— Vous avez raison. Je vais téléphoner à la directrice. Attendez un instant.
La femme continua à s'installer tranquillement puis se prépara un petit café avant de s'asseoir derrière le comptoir d'accueil. Elle chaussa ses lunettes puis regarda Margaux.
— Ah oui ! Le stage. Je vais téléphoner.
Elle composa un numéro et attendit. Au bout de dix secondes elle commença à s'agacer.
— Jamais pressée, celle-là ! Allo ? … C'est Bastienne de l'accueil. J'ai une petite jeune fille qui vient pour son stage. … Non ! Pour faire son stage aujourd'hui ! … Ben si ! C'est ce qu'elle dit ! … Entendu !
Elle raccrocha.
— Attendez ici, elle arrive.
Sans plus s'occuper de Margaux, la dénommée Bastienne commença à trier le courrier du matin. Un bon quart d'heure passa sans que personne n'apparaisse. Manifestement, le stage de Margaux n'était pas dans les priorités de la directrice. Finalement, un bruit de pas pressé retentit dans le couloir et une femme corpulente et essoufflée apparut. Elle regarda Bastienne d'un air interrogateur et celle-ci lui indiqua Margaux d'un coup de menton. La directrice se précipita vers cette dernière d'un air désolé.
— Mais mon chou… au fait comment tu t'appelles ?
— Margaux.
— Mais ma petite Margaux, tu te trompes de semaine !
— Je vous demande pardon ?
— C'est lundi prochain que nous t'attendons, ma puce !
— Je vous assure que c'est aujourd'hui que nous avons notre premier stage.
— Mais enfin, je sais tout de même quand a lieu votre stage ! Ça fait plus de dix ans que nous recevons des stagiaires pour une semaine.
— Mais, moi je viens pour un stage d'un jour !
— Ah bon ? Ça a changé alors !
— Je ne crois pas. Les premières années n'ont que des stages d'une journée. C'est mon premier.
— C'est quoi, cette histoire de première année ? Première année de quoi ?
— De médecine !
— Tu n'es pas en troisième ?
— En troisième de quoi ?
— Ben, au collège, en troisième au collège !
— Je suis en médecine !
— Mais, tu as quel âge ?
— Vingt ans !
La directrice devint écarlate.
— Excuse-moi mon chou ! Heu, je veux dire excusez-moi mademoiselle ! Je vous avais prise pour … enfin … vous avez l'air si jeune que …
Margaux, agacée, l'interrompit.
— J'ai l'habitude, rassurez-vous ! Ce qui m'inquiète, par contre, c'est que vous ne semblez pas au courant de ma venue. Pourtant, j'ai un document portant la date et le lieu de mon stage qui indique cet établissement.
Elle tendit le document à la directrice. Celle-ci le lut puis le lui restitua d'un air un peu gêné.
— Je crois qu'il y a eu un léger malentendu.
— Comment ça ? Le service des stages a confondu avec un autre établissement ?
— Non ! Enfin je ne crois pas. J'ai bien eu un coup de téléphone il y a quelques mois. La personne qui m'a téléphoné m'a demandé si j'accepterais de prendre des stagiaires. Je lui ai répondu que j'étais d'accord. Je crois me souvenir que la date prévue était ces jours-ci, mais, dans mon esprit, c'était juste un accord de principe. Comme je n'ai pas souvenir d'avoir reçu une confirmation écrite, j'ai complètement oublié cette histoire de stage. C'est encore la faute de de l'administration ! Ils n'en ratent pas une !
— Tant pis ! On peut peut-être demander au médecin qui fait les visites si je peux l'accompagner. En principe, c'est pour ça que je suis là. Je dois simplement le regarder travailler pour voir quels types de problèmes il doit résoudre, comment il dialogue, enfin, ce genre de choses.
— Le problème, c'est qu'aujourd'hui il n'y a pas de visites. Le médecin ne passe que le mardi et le vendredi. Vous seriez venue hier, il n'y aurait pas eu de problème. Vous ne pouvez pas revenir vendredi ?
— Mais non ! Les autres jours, je suis en cours. Si je n'ai pas de stage aujourd'hui, je n'en ai pas du tout !
— Dans ce cas, je suis désolée, mais je n'ai pas de solution. La seule chose que je peux vous proposer, c'est d'observer le travail de Bastienne. C'est souvent très intéressant. Et cet après-midi, nous avons une comptable. Elle pourra vous expliquer ce qu'elle fait. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, je vais être obligée de vous abandonner. Ma secrétaire est en congé de maladie et je suis surchargée de travail.
La directrice disparut aussi vite qu'elle était apparue et Margaux se retrouva toute seule en compagnie de Bastienne qui hochait la tête d'un air désabusé.
— Souvent très intéressant, mon boulot ! Tu parles ! Trier le courrier, répondre au téléphone, ouvrir la porte aux visiteurs et empêcher les petites vieilles de sortir se balader toutes seules, qu'est-ce que c'est passionnant comme métier ! En tout cas, la directrice, elle a bien botté en touche. On n'est pas près de la revoir.
— Mais alors, moi, je fais quoi ?
— Je n'en sais rien, moi ! Je n'y suis pour rien !
— Excusez-moi. Je sais bien que vous n'y êtes pour rien. Bon ! Est-ce que vous avez le wifi ?
— Oui.
— C'est déjà ça. Vous pourriez me prêter une chaise ?
— Oui, mais c'est tout petit ici.
— Ça ne fait rien. Je vais m'installer dans le hall d'accueil.
— Vous devriez plutôt aller dans la salle à manger. Au moins vous aurez une table.
Margaux alla s'installer dans la salle à manger. Elle avait l'intention de chercher des informations sur les pathologies des personnes âgées. Au moins elle ne perdrait pas tout son temps. Elle était folle de rage autant que de déception. Elle avait espéré passer la journée en gériatrie au CHU et elle se retrouvait dans la salle à manger d'un EHPAD. Elle se demandait si elle ne ferait pas mieux de se rendre à la fac. Elle pourrait au moins travailler à la bibliothèque.
Soudain son portable sonna. C'était Claire.
— Je te téléphone pour savoir comment ça se passe pour toi. Je sais que tu es un peu déçue de ne pas être en gériatrie. C'est quand même sympa ?
— Super ! Comme le service des stages n'est pas capable de faire son boulot correctement, à moins que ce soit la directrice de l'EHPAD… ou les deux, mon stage va se limiter à essayer de me connecter à un wifi qui fonctionne quand il veut, mais qui ne veut pas aujourd'hui, pour espérer glaner sur internet des informations que je n'aurai pas ici faute de médecin. Je suis installée dans la salle à manger et je n'ai pas de prise électrique pour alimenter ma tablette. Je crois que je vais rentrer chez moi dormir jusqu'à demain matin.
Là-dessus elle fit à Claire le récit complet de ses malheurs.
— Et en plus, j'ai été prise pour une collégienne.
À l'autre bout du fil, Claire bouillait littéralement de colère.
— Ils ont osé te faire ça ? Oh mais ça ne va pas se passer comme ça ! Ils vont m'entendre !
— Laisse tomber. On n'y peut pas grand-chose.
— Il n'est pas question que je te laisse te morfondre toute seule à cause d'une bande de bras cassés incapables de faire correctement leur travail. Pour l'instant, prend ton mal en patience. Je te rappelle dès que j'ai du nouveau. Je t'embrasse tendrement ma petite chatte. À tout à l'heure.
Margaux reprit ses essais de connexion. Elle parvint à repérer quelques sites intéressants mais les nombreuses coupures hachaient complètement leur lecture. Vers onze heures elle commençait à se dire qu'à moins d'un miracle elle devrait se résigner à partir. Elle serait bien mieux à la bibliothèque de la fac, mais ce n'était pas à côté et elle était à pied.
Le cours de ses pensées moroses fut soudain interrompu par un bruit de pas décidé et Claire apparut dans l'entrée de la salle.
— Tu peux remballer tes affaires. Je t'emmène !
Claire avait dit cela d'un ton tellement autoritaire que Margaux rangea précipitamment ses affaires. Dès qu'elle eut terminé, Claire s'empara de sa sacoche, la prit par la main et se dirigea d'un pas ferme et la mine sombre vers le hall d'accueil l'obligeant à trottiner derrière elle pour arriver à la suivre. Elles traversèrent le hall sous le regard effaré de Bastienne. Claire toisa cette dernière en toquant du doigt sur la porte vitrée de l'entrée.
— Vous pouvez nous ouvrir, s'il vous plaît ?
Une fois dehors, Claire continua sur le même rythme, tirant toujours Margaux derrière elle, jusqu'à la petite FIAT blanche. Elle actionna la commande d'ouverture et se dirigea vers la portière passager qu'elle ouvrit.
— Installe-toi.
Margaux s'assit penaude et boucla sa ceinture pendant que Claire faisait le tour du véhicule et s'asseyait à son tour après avoir posé la sacoche sur le siège arrière. Elle demanda timidement.
— On va où ?
— Au CHU.
— Tu es fâchée ?
Claire explosa.
— Bien sûr que je suis en colère ! En colère contre le service des stages et contre l'EHPAD dont l'incompétence n'a d'égal que le manque de rigueur. Et en colère contre toi qui te laisses marcher sur les pieds sans réagir. Tu es beaucoup trop timide, ma petite chatte ! Si tu ne te défends pas quand tu es victime d'une injustice, tu vas te faire bouffer ! Ce n'est pas toi qui as fait une erreur, c'est eux ! Au lieu d'essayer de te débrouiller pour trouver un pis-aller, tu aurais dû tempêter, faire un scandale, les obliger , EUX ! à trouver une solution.
— Je sais bien que tu as raison. Je suis trop timide. J'ai toujours peur de déranger.
— Tu es surtout trop gentille et les autres en profitent. C'est tellement plus commode pour eux de te laisser assumer leurs erreurs ! La petite jeune fille n'a pas de stage ? Ça n'est pas grave ! Elle se débrouille ! Eh bien non ! Je ne suis pas d'accord ! Ils ont commis une erreur ? Qu'ils se débrouillent entre eux pour la corriger. Qui est responsable ? Ça n'est pas ton problème, c'est le leur !
— Je suis désolée. Je sais que tu m'en veux.
— Mais non, je ne t'en veux pas ! Ça m'ennuie pour toi que tu sois si vulnérable, c'est tout ! Bon ! Ne t'en fais pas. Je m'en suis occupée.
— Comment tu as fait ?
— J'ai téléphoné au service des stages et je les ai engueulés. Je leur ai fait comprendre que s'ils ne te trouvaient pas tout de suite une solution, il allait y avoir un beau scandale. Ils ont essayé de dire que ce n'était pas de leur faute et que la directrice de l'EHPAD les avait mal compris. Je leur ai répondu que c'était peut-être vrai ou pas mais que de toute façon c'était eux qui en prendraient plein la figure s'ils ne trouvaient pas une solution. Ils ont fini par se dégonfler et en dix minutes ils t'ont trouvé un autre stage.
— En gériatrie ?
— Non, quand même pas. Ce sera en pédiatrie comme moi.
— Super !
— Tout de même ! Essaye d'être moins gentille à l'avenir.
— Tu peux parler, toi !
— Moi, je ne suis pas toujours gentille.
— Avec moi ?
— Avec toi, ça n'est pas la même chose. Tu sais très bien pourquoi.
Margaux s'empara de la main de Claire et lui déposa un baiser sur le dos de la main.
— Tu es merveilleuse. Je t'adore.
— N'essaye pas de m'attendrir. Ça ne marche pas avec moi.
Au ton employé pour le dire et à son sourire attendri, il était évident qu'au contraire, cela marchait très bien.
— En tout cas, tout ça prouve bien que tu as besoin que je m'occupe de toi.
Quand elles arrivèrent au service pédiatrie, elles furent interceptées par la secrétaire.
— La maternité aurait besoin de quelqu'un. Est-ce que l'une de vous deux serait intéressée ?
— Oui mais, nous n'avons aucune compétence ! Nous sommes seulement en première année.
— Je leur ai dit mais il paraît que ça n'a pas d'importance.
Margaux et Claire se regardèrent en hésitant. Margaux réfléchit puis se décida.
— Toi, tu avais choisi la pédiatrie. C'est plus logique que ce soit moi qui aille en maternité. Apparemment c'est juste à côté.
— D'accord !
Margaux se rendit à la maternité et se présenta à une infirmière qui passait dans le couloir, l'air affairé.
— Bonjour madame, je viens du service pédiatrie et ils m'ont dit que vous aviez besoin de quelqu'un.
— C'est cela même. Ça vous intéresserait de participer à un accouchement ?
— Bien sûr mais, je n'y connais rien !
— Ça n'est pas important. Je vous explique : Nous avons une jeune femme qui est sur le point d'accoucher et qui panique complètement. Il faudrait que quelqu'un se dévoue pour s'occuper d'elle pendant qu'elle accouche. Elle a besoin d'un lien affectif.
— N'est-ce pas le rôle de son compagnon ?
— Elle ne sait pas qui est le père. Ses parents l'ont fichue dehors et elle vit dans un squat.
Le premier réflexe de Margaux fut de refuser. Elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'il convenait de faire. Puis elle se dit que si elle n'était pas capable d'aider une jeune femme en détresse, ça n'était pas la peine de prétendre exercer un jour une profession médicale.
— Je veux bien essayer. Je vais faire tout mon possible mais il ne faudra pas m'en vouloir si je ne suis pas à la hauteur.
— Faites au mieux. C'est tout ce qu'on vous demande.
Lorsque Margaux pénétra dans la chambre, elle avait pris une décision. Elle n'était pas Muriel, une psy avec plus de quarante ans d'expérience professionnelle. Elle était une jeune fille sans aucune expérience, animée seulement de la volonté d'aider son prochain. C'était comme ça qu'elle devait se comporter ; pas en jouant au docteur. La jeune femme qui était allongée sur des draps froissés, les mains appuyées sur un ventre énorme, comme pour retenir l'enfant qui donnait de vigoureux coups de pieds affichait un air traqué. Elle jeta à Margaux un regard méfiant. Celle-ci se sentit fondre.
— Ma pauvre chérie ! Tu es trempée. Attends ! Je vais te passer un gant de toilette sur le visage.
Elle courut au lavabo tremper un gant dans de l'eau à peine tiède puis le passa doucement et soigneusement sur le visage de la pauvre fille. Elle tamponna ensuite celui-ci délicatement à l'aide d'une serviette avant de déposer un baiser sur le front brûlant.
— Je m'appelle Margaux. Et toi ?
— Marie.
— Est-ce que tu veux que je te passe aussi un gant de toilette sur le haut du corps ?
— Oui, je veux bien.
Margaux aida la jeune femme à se redresser et lui enleva sa chemise de nuit. Elle découvrit une poitrine aussi gonflée que l'était son ventre. Elle lui rinça soigneusement le dos, la poitrine et le ventre à l'eau tiède puis lui remit sa chemise de nuit sans l'essuyer. Elle s'assit ensuite sur le lit, à côté d‘elle et lui caressa doucement le visage du bout des doigts.
— Tu as le droit de pleurer et de crier autant que tu veux, ma chérie. Aujourd'hui, c'est toi la reine de la maternité. C'est toi qui en baves, ce ne sont pas les autres. Nous, on est là uniquement pour t'aider à passer ce cap difficile le mieux possible. Moi, je ne suis qu'une stagiaire et je suis ici pour te tenir compagnie et calculer le délai entre tes contractions. Par contre, le médecin, la sage-femme et les infirmières sont super compétents. Ils ont fait de longues études et ont de nombreuses années de pratique. Ici, tu es en sécurité. Il ne peut rien t'arriver de mauvais.
L'attente dura deux bonnes heures pendant lesquelles Margaux multiplia câlins et mots doux. Marie semblait indifférente et ne répondait que par mono syllabe à ses sollicitations au point qu'elle finit par se demander si elle servait à quelque chose. Pourtant, lorsqu'on vint chercher Marie pour l'emmener en salle d'accouchement, elle s'accrocha à sa main.
— Reste avec moi !
Il y avait une telle détresse dans la voix de Marie que Margaux faillit éclater en sanglots.
Elle dut dominer son émotion pour répondre d'une voix rassurante et tendre.
— Ne t'en fais pas, ma chérie. Je suis là avec toi.
L'accouchement proprement dit ne fut pas une partie de plaisir. En fait, l'opération dura deux bonnes heures pendant lesquelles Margaux supporta stoïquement de se faire broyer l'avant-bras tout en encourageant tendrement la jeune femme qui essayait tant bien que mal d'effectuer les exercices respiratoires que lui prescrivait l'infirmière. Au bout d'un certain temps, Margaux se surprit à effectuer elle-même instinctivement les mêmes exercices. Au bout de deux heures, lorsque le bébé consentit enfin à naître, il fut emporté par l'infirmière qui le nettoya après avoir annoncé triomphalement que c'était un garçon.
Lorsqu'il se retrouva vagissant contre sa mère, celle-ci se désintéressa totalement de Margaux à qui l'équipe médicale, qui n'avait plus besoin d'elle, demanda de sortir de la salle d'accouchement. La jeune fille se retrouva seule dans le couloir, épuisée, ne sachant où aller et le bras couvert de bleus. Elle retourna finalement en pédiatrie où elle trouva une salle d'attente vide dans laquelle elle put s'asseoir. Elle resta là, prostrée et complètement vidée de toute énergie jusqu'à ce qu'elle sente un bras entourer ses épaules et perçoive l'odeur rassurante de Claire qui la serrait contre elle.
— Il paraît que tu as été formidable, ma petite chatte. A la maternité, tout le monde parle de toi.
Alors, tout doucement, presqu'avec plaisir, Margaux se mit à pleurer, bercée tendrement par Claire qui l'avait prise sur ses genoux.
Claire décida que ce soir-là elles se reposeraient. Margaux avait vécu quelque chose d'éprouvant sur le plan affectif mais d'assez peu instructif sur le plan médical. Quant à elle, les consultations de pédiatrie auxquelles elle avait assisté n'avaient rien à voir avec des cours de fac. Leur caractère essentiellement pratique et leur objet limité lui avaient laissé largement le temps de prendre toutes les notes qu'elle avait jugées utiles. Ce fut donc une soirée semblable à celle d'un dimanche qui se termina, elle aussi, par un gros câlin devant la télé, à ceci près que Margaux finit par s'endormir dans les bras de son amie, laissant celle-ci délicieusement paralysée par l'émotion. Même les petits ronflements de Margaux avaient quelque chose de gracieux.
******
Montluçon n'est pas très éloignée de Clermont-Ferrand.
Lorsqu'on est pressé on prend l'autoroute et on est à Montluçon en une heure et quart. Lorsqu'on l'est moins et qu'on préfère diminuer la consommation (et le bilan carbone), on peut emprunter l'ancienne route mais il faut compter une demi-heure de plus.
Claire préférait utiliser l'ancienne route quand elle allait à Montluçon le samedi. Cela revenait moins cher tant en péages qu'en essence et la traversée de quelques villages rendait le trajet plus vivant.
Le dimanche, par contre, depuis qu'elle connaissait Margaux, elle était pressée de la rejoindre et l'autoroute lui faisait gagner un temps désormais précieux. Comme la jeune fille était une conductrice appliquée et prudente, il n'était pas question qu'elle prenne le moindre risque, ce qui excluait tout excès de vitesse. Sur route normale le trajet de retour lui aurait paru interminable.
Au bout du compte sa voiture lui coûtait plus cher que l'année précédente, d'autant plus que les trajets quotidiens nécessaires pour aller chercher et raccompagner Margaux rajoutaient chaque jour de nombreux kilomètres en trajet urbain. Heureusement, ses parents ne semblaient pas se formaliser de cette augmentation. De toutes façons, comparée à son frère, il lui restait encore une marge conséquente avant de paraître dépensière.
Ce samedi matin, elle avait de bonnes raisons de prendre le chemin des écoliers. D'abord, elle voulait que sa passagère puisse profiter du paysage et du charme des villages traversés. Ensuite, il était encore tôt et elles n'avaient aucun cours ce samedi-là. Elle désirait en profiter pour passer avec Margaux le maximum de temps pour ce week-end complet. C'est pour cela qu'elle était venue la chercher aux aurores. La météo promettait d'être clémente tout le week-end. Elles pourraient se promener en amoureuses dans la ville médiévale et sur les bords du Cher.
Tout en conduisant, elle ne pouvait s'empêcher de jeter de temps en temps un coup d'œil sur sa voisine. Margaux, l'adorable Margaux ! Elle ne pouvait la regarder sans avoir une envie folle de la serrer dans ses bras et de couvrir de baisers son adorable petit minois. Elle se souvenait encore de la première fois qu'elle l'avait aperçue sagement assise dans l'amphi en train d'organiser méthodiquement ses affaires devant elle. Elle était complètement craquante et Claire, attirée comme par un aimant, avait bousculé quelques étudiants pour pouvoir s'approprier la place encore libre située à côté d'elle.
Elle s'était elle-même étonnée de sa réaction. Elle avait jusque-là plutôt tendance à fuir la compagnie des autres filles qui se moquaient d'elle lorsqu'elle était une grande perche dotée d'un appareil dentaire et qui, depuis qu'elle était belle, lui battaient froid. Elle avait pensé au départ que l'émotion provoquée chez elle par les premiers contacts qu'elle avait eus avec Margaux était due au fait que, pour la première fois de sa vie, elle éprouvait de l'amitié, voire de l'affection, pour quelqu'un qui n'était pas de sa famille. Il lui avait néanmoins fallu rapidement admettre que c'était beaucoup plus que ça ; que ce qu'elle ressentait à l'égard de sa passagère était infiniment plus profond que la simple affection. C'était clairement un sentiment beaucoup plus tendre. Elle avait réussi à organiser leur emploi du temps de telle façon qu'elles soient ensemble toute la journée et, depuis lors, elles ne se quittaient que rarement
.
Elle se demandait parfois ce qui se serait passé si Margaux n'avait pas répondu à son amour ou bien si elle n'avait pas été une fille sérieuse sur le plan affectif. Elle en aurait certainement été malheureuse et en aurait peut-être même perdu les pédales. Par bonheur, elle n'avait pas besoin de se torturer l'esprit à cause d'un problème qui ne se posait pas. D'abord, Margaux était l'image même d'une petite fille modèle. Elle était sérieuse, motivée et courageuse et, ce qui ne gâtait rien, extrêmement douée. Ensuite, Claire avait rapidement réalisé que son affection était payée de retour. Au début, c'étaient de simples regards qu'elle surprenait puis étaient venus les petits gestes tendres et les mots doux et enfin, depuis tout récemment, la manière qu'elle avait de s'installer sur ses genoux et de se pelotonner contre elle ne pouvait laisser place au doute et venait confirmer la merveilleuse déclaration d'amour qu'elles s'étaient faite au salon de thé.
Elle n'oublierait jamais le regard de Margaux à ce moment-là.
Elle pensa de nouveau au rêve qui lui avait fait prendre conscience de la vraie nature des sentiments qu'elle éprouvait pour Margaux. Ce rêve avait été l'élément déclencheur des évènements qui les avaient conduites à s'avouer leur amour. Mais c'était tout de même Margaux qui avait appuyé sur le bouton lorsqu'elle avait fini par lui rapporter le conseil de la psy.
—'J'ai le droit de t'aimer''. C'était aussi fort qu'un ‘'OUI'' à la mairie. En tout cas, elle l'avait ressenti ainsi. Cette psy semblait avoir eu une influence déterminante sur Margaux. Ce devait être quelqu'un de très intéressant et de très ouvert.
Tout ceci restait, somme toute, plutôt platonique et, pour l'instant, c'était très bien comme ça. Il n'était pas question de donner la moindre connotation sexuelle à leurs rapports. D'abord, c'était contraire à ses principes et elle s'interdisait la moindre pensée à ce sujet. D'autre part, Margaux était quelqu'un d'extrêmement vulnérable et elle ne prendrait jamais le risque de blesser sa sensibilité. Si le seul fait de découvrir qu'elles s'aimaient l'avait bouleversée à un point tel qu'elle avait dû avoir recours à une psy, on pouvait imaginer aisément comment elle réagirait à des avances de nature sexuelle.
Cette fragilité dont Margaux avait conscience, la conduisait à éviter les conflits, quitte à accepter parfois une injustice plutôt que de se rebeller. Claire repensait encore à ce qui s'était passé à la maternité. Margaux s'était épuisée pendant plusieurs heures pour soutenir une jeune femme sur le point d'accoucher et tout le monde s'accordait à dire qu'elle avait été incroyablement sensible et affectueuse pendant tout ce temps. Pourtant, sans même la remercier, on lui avait fait comprendre qu'on n'avait plus besoin d'elle. Certes, l'important à ce moment-là c'était la mère et son enfant. Il n'en restait pas poins que Margaux en avait été blessée, même si par la suite elle avait prétendu le contraire. Quand Claire l'avait trouvée dans la salle d'attente de pédiatrie, elle était à ramasser à la petite cuillère et ce n'était pas seulement d'épuisement.
En tout cas, pour l'instant tout allait bien pour sa petite compagne. Elle était confortablement assise sur son siège, un large sourire éclairant son joli visage, tantôt silencieuse, tantôt babillant ou encore s'émerveillant à la vue d'un rapace guettant une proie ou d'un chevreuil cherchant sa nourriture. Ce week-end à Montluçon allait lui faire le plus grand bien. Elles allaient pouvoir profiter de ces derniers jours de beau temps pour s'occuper l'une de l'autre en se promenant dans les vieilles rues du centre-ville ou sur les bords du Cher.
Elle espérait avoir plus de succès en lui faisant visiter sa ville natale que lorsqu'elle avait choisi de passer par Riom pour rejoindre Montluçon en contournant le centre-ville et en prenant les boulevards qui remplaçaient les anciens remparts. Elle aimait sa région et souhaitait la lui faire connaitre. Elle avait donc commencé à expliquer que la petite ville était l'ancienne capitale du duché d'Auvergne mais Margaux l'avait interrompue en lui demandant s'il y avait des spécialités en matière de sucreries ou de gâteaux dans le coin. Un peu décontenancée, elle avait enchaîné en parlant du beffroi et de la saint chapelle mais Margaux l'avait interrompue de nouveau pour s'extasier sur un couple de bouledogues que promenait une dame en manteau de fourrure.
— Tu as vu comme ils sont mignons ? J'adore les bouledogues ! Ce sont mes chiens préférés.
Claire n'avait pas insisté. L'histoire locale n'avait pas l'air de beaucoup intéresser Margaux.
— A part les chihuahuas, bien sûr !
Rectification ! : ça n'avait pas l'air de l'intéresser du tout.
En cette fin du mois de novembre, la circulation était fluide. Les achats de Noël n'avaient pas encore réellement commencé et les journées de plus en plus courtes et de plus en plus froides dissuadaient les touristes de choisir cette période de l'année pour visiter la région. Lorsqu'elles arrivèrent à Montluçon, il n'était pas onze heures. Claire se rendit directement au domicile de ses parents et gara la FIAT dans l'allée menant au garage en provoquant l'envolée d'une dizaine de moineaux qui squattaient la dalle de béton. La porte du garage n'était pas fermée mais il était déjà occupé par deux voitures. Margaux remarqua malicieusement :
— Je suppose que la petite, c'est celle de ta mère ?
— Perdu ! Et ce n'est pas non plus celle de mon père. Ils utilisent tous les deux aussi bien l'une des deux voitures que l'autre. La petite, c'est pour le travail et la grosse, c'est pour les loisirs. Papa et Maman ont organisé leur activité de sorte que quand pour l'un des deux c'est un jour de visite, pour l'autre c'est un jour de consultation au cabinet. Celui des deux qui fait ses visites utilise la Clio.
— Nous, on n'a qu'une voiture. C'est Papa qui la conduit.
— Chez nous, c'est plutôt Maman qui conduit la BMW. Elle n'aime pas la manière de conduire de Papa.
— Il conduit mal ?
— Il conduit brutalement et il n'a aucune patience au volant. Maman, c'est tout le contraire. Elle conduit calmement et ne prend jamais le moindre risque.
— J'ai l'impression que tu tiens plutôt d'elle.
— En tout cas, j'essaye de prendre exemple sur elle.
— Il a un caractère difficile, ton papa ?
— Pas du tout ! Il est adorable ! … mais pas au volant.
— Le mien, c'est le contraire. Il conduit bien mais il est super sévère.
Le pavillon qu'occupaient les parents de Claire était une ancienne maison de maître construite en pierres du pays. Elle était faite pour durer plusieurs centaines d'années. Elle était entourée d'un jardin bien entretenu dont la partie arrière était occupée par des jeux et des agrès pour enfants. Claire précisa en souriant.
— Comme tu peux le deviner, ni mon frère ni moi n'utilisons plus cet endroit. Mais mes parents ne veulent pas s'en séparer. Ils disent que ce sera pour leurs petits-enfants. C'est surtout maman. Elle rêve d'être grand-mère. Elle n'attend que ça. Du coup, chaque année ils dépensent une fortune en entretien. Remarque, ils dépensent bien plus pour l'entretien des haies, des arbustes et des parterres de fleurs.
— Ils ont leur cabinet ici ?
— Oui. Il occupe tout le rez-de-chaussée.
Elles pénétrèrent dans l'entrée. Claire commenta à voix basse.
— À droite, c'est la salle d'attente et à gauche les deux cabinets avec chacun sa salle d'auscultation.
— Je suppose qu'au fond à droite, c'est le secrétariat ?
Claire rit doucement.
— La pauvre secrétaire ! Si on la mettait là, elle ne resterait pas longtemps. Non, ce sont des toilettes.
— Il n'y a pas de secrétaire ?
— Non ! Ça leur reviendrait trop cher. En plus, il faudrait prendre la place nécessaire au détriment de la salle d'attente. Ils préfèrent sous-traiter leur planning de rendez-vous à une société spécialisée pour tout ce qui n'est pas urgent. Pour l'administratif, ils s'en chargent eux-mêmes.
A bout du couloir d'entrée il y avait une porte en chêne munie d'un boîtier de sécurité à code secret. Claire tapa un code et ouvrit la porte. Elles se retrouvèrent dans une cage d'escalier au centre de laquelle un ascenseur avait été ajouté. Claire reprit une voix normale pour commenter.
— Au fond à gauche, la petite porte donne sur la chaufferie et celle de droite donne sur le garage. Il y a une grande cave sous la maison mais il faut passer par la chaufferie.
Elle ouvrit la porte de l'ascenseur qui était déjà au rez-de-chaussée.
— On va directement au second. C'est là qu'il y a les chambres.
En sortant au second, elle passa en revue les pièces qui donnaient sur le couloir.
— À gauche, c'est le domaine des parents. Chambre, dressing, salle de bains et WC. À droite, la chambre de mon frère, la mienne, la salle de bains et la chambre d'amis. Tu occuperas la chambre d'amis. Les lits sont faits. Par contre, demain matin, on doit les faire nous-mêmes. C'est la même règle pour tout le monde.
— Tu sais, chez mes parents je fais toujours mon lit. Mais tes parents. Comment font-ils pour entretenir tout ça avec tout le travail qu'ils ont ?
— Il y a une femme de ménage qui passe tous les jours sauf le dimanche pour nettoyer le rez-de-chaussée. Le lundi, le mercredi et le vendredi, elle s'occupe aussi du reste de la maison et du repassage.
Claire accompagna Margaux jusqu'à la chambre d'amis et la laissa ranger ses affaires et se changer tandis qu'elle allait en faire autant dans sa propre chambre. Quand Margaux fut prête, elle se regarda dans la glace fixée à la porte du placard mural où elle avait rangé ses affaires. Elle fit la grimace. Sa robe bleue était jolie et pas trop courte mais, habillée comme ça, elle avait l'air d'une gamine. De toute façon, elle n'avait pas le choix. C'était ça ou un jean et au moins sa tenue ne choquerait personne. Elle se dirigea vers la porte pour sortir dans le couloir puis hésita et retourna s'asseoir sur le rebord du lit. Autant attendre dans la chambre que dans le couloir. Quelques minutes plus tard, Claire frappa à la porte.
— Je peux entrer ?
— Bien sûr !
Claire entra dans la chambre. Elle était comme d'habitude superbe. Elle avait mis une robe fourreau rose à col ras du cou qui s'arrêtait un peu au-dessus des genoux et des escarpins Bordeaux avec un petit talon. Elle avait eu le temps de se faire une grosse natte tenue par une barrette en écaille.
— J'ai préféré frapper parce que tu n'étais peut-être pas…
Elle s'interrompit brusquement pour s'écrier avec enthousiasme :
— Qu'est-ce que tu es jolie comme ça ! cette robe te va à merveille !
Margaux rosit de plaisir.
— Elle ne fait pas trop gamine ?
— Elle est faite pour toi ! Elle te ressemble !
Elle prit Margaux dans ses bras et la serra contre elle.
— Tu me plais ! Tu me plais ! Tu me plais !
Elle lui fit un énorme baiser avant de la relâcher.
— Bon ! On visitera le premier tout à l'heure. Pour l'instant on va faire un peu de tourisme.
— On a le temps ?
— Oui ! On va juste faire un tour en voiture pour que je te montre les bords du Cher, le Château et la ville médiévale. On fera quelques pas sur l'esplanade du château avant de rentrer. On en a pour une heure au plus. A midi et demie on sera rentrées.
Claire s'empara de la main de Margaux et elles sortirent dans le couloir. Une fois dans l'ascenseur, Margaux se serra contre elle et la regarda d'un air extasié.
— Qu'est-ce que tu es belle !
Claire lui passa les bras sous les aisselles et elles restèrent enlacées sans bouger alors que l'ascenseur était déjà arrivé au rez-de-chaussée. Aucune des deux ne voulait briser l'enchantement. Enfin, d'une voix rauque, Claire murmura.
— Je crois qu'il faut qu'on y aille.
Elles se séparèrent avec regret, se reprirent par la main et, sans rien dire, remontèrent dans la petite voiture. Claire activa l'ouverture du portail et elles sortirent du jardin. Au bout de quelques centaines de mètres, Margaux remarqua en souriant.
— Du coup, on a oublié nos manteaux.
Les yeux de Claire pétillèrent joyeusement.
— Je me demande bien ce qui a pu nous distraire !
Et elles éclatèrent toutes les deux de rire.
— En tout cas on n'ira pas se promener sur l'esplanade, sinon on va se les geler.
— Vantarde !
Une nouvelle explosion de rire conclut cette allusion peu distinguée.
Comme il n'était pas question de sortir de la voiture sans manteau, Claire se contenta de parcourir les rues intéressantes de Montluçon en les commentant. Elles commencèrent par longer le Cher en empruntant le quai Rouget de L'Isle.
— L'intérêt de ce quai, c'est qu'il y a des bancs pour s'asseoir en contemplant le Cher.
Elle se gara quelques instants pour que Margaux puisse admirer le paysage. Bien qu'on soit près du centre-ville, l'absence de pont à cet endroit-là et les bords plantés d'arbres des deux côtés de la rivière qui coulait calmement donnait au paysage une qualité esthétique indéniable.
— J'espère que nous aurons souvent l'occasion de venir ici. C'est un endroit que j'aime particulièrement.
— Tes parents ne seraient peut-être pas ravis que tu leur impose régulièrement ma présence, tu ne crois pas?
— Je ne vois pas pourquoi. D'abord, je ne leur impose pas ta présence, je leur demande. Mais je les connais bien et je sais comment leur demander. J'ai l'air grande comme ça mais je suis quand-même la petite dernière.
— Justement, c'est une manière d'imposer ma présence et je serais très mal à l'aise si je m'apercevais qu'ils me reçoivent uniquement parce qu'ils n'ont pas osé refuser.
— Ne t'en fais pas. Si je sens qu'ils n'acceptent ta présence que du bout des lèvres, je n'insisterai pas. Cela dit je suis certaine qu'en te faisant venir d'abord de temps en temps ça ne posera pas de problème, surtout s'ils voient qu'on travaille une partie du temps. Par la suite, on pourra essayer d'augmenter progressivement la fréquence avec laquelle tu viens à Montluçon. En plus, il y a les week-ends où ta tante Alice t'invite à manger avec elle. Alors, les années passant, ils finiront par avoir une telle habitude de ta présence qu'elle leur paraîtra naturelle.
— Tu veux dire que tu voudras toujours de moi ?
— Je vais te dire une bonne chose. Je n'ai pas la capacité de me projeter des décennies à l'avance mais je ne peux imaginer pour moi un avenir dans lequel tu n'es pas.
Claire regarda sa passagère en souriant avec tendresse et conclut.
— Ce n'est pas demain que tu arriveras à te débarrasser de moi.
La voiture repartit et longea la rivière sur quelques centaines de mètres avant de tourner à droite au pont Saint Pierre pour s'engager dans la rue du même nom.
— Ici, c'est le quartier Saint Pierre. Il faut le visiter à pied. Il fait partie de la cité médiévale qui englobe aussi le château des ducs de Bourbon qui domine la ville. Il y a une esplanade à côté du château d'où on a une vue sur la ville. Ce n'est pas l'endroit que je préfère. Par contre, il y a des rues qui font le tour du château et qui valent le coup. On va faire tout le tour en voiture. Il faut prendre le boulevard de Courtais et le boulevard Carnot. On fera un détour par la rue Grande qui fait une partie du tour un peu au-dessus du boulevard de Courtais. L'intérêt de la rue Grande, c'est les restaurants. L'intérêt du boulevard Carnot, c'est le parc Wilson. Le boulevard de Courtais, c'est là qu'il y a tous les magasins.
Elles terminèrent leur périple par l'avenue Max Dormoy.
— Ici, ce n'est peut-être pas ”d'époque ” comme la cité médiévale mais c'est un des endroits de Montluçon que je préfère. Ce sont un peu les champs Elysées de Montluçon. En tout cas, c'est un des endroits les plus animés de la ville avec le boulevard de Courtais.
Comme elles n'étaient pas sorties marcher, il était seulement midi quinze quand elles revinrent au pavillon. Margaux sentit son cœur se serrer. Comment allait-elle être accueillie par les parents de Claire ? Elle avait beau essayer de se raisonner et de se dire qu'elle était pratiquement toujours bien accueillie par les gens qu'elle rencontrait, elle ne pouvait s'empêcher d'avoir à chaque fois la sensation horrible que tous les regards étaient fixés sur elle pour la jauger. Quand elles pénétrèrent dans le pavillon, le rez-de-chaussée était silencieux. La porte d'entrée de la salle d'attente était ouverte et aucun bruit de conversation ne parvenait des deux cabinets de travail.
— Papa et Maman doivent déjà être en haut.
Effectivement, lorsqu'elles franchirent la porte du fond, elles entendirent un bruit de conversation et de vaisselle provenant du premier étage. Comme l'ascenseur n'était pas au rez-de-chaussée, elles empruntèrent l'escalier. En arrivant sur le palier du premier, Claire commenta :
— Au-dessus du garage, on a une salle de jeu. Ensuite, les deux portes à gauche sont celles du salon et de la salle à manger. Toute la partie droite est occupée par les pièces de service, cuisine, buanderie, cellier etc… Mes parents sont dans la cuisine.
Margaux, de plus en plus intimidée essaya de se glisser derrière elle mais Claire lui passa un bras autour des épaules et l'entraîna avec elle.
— Ils ne vont pas te manger, tu sais !
La cuisine était située au fond du couloir, en face de la salle à manger. La mère de Claire était en train d'enfourner un poulet tandis que son époux était en train de préparer des œufs mimosa. Claire claironna d'un ton désinvolte :
— Salut tout le monde !
La maman de Claire vint vers elles en frottant ses mains sur son tablier de cuisine. Plutôt jolie femme, elle n'atteignait pas la taille de sa fille mais devait tout de même frôler le mètre soixante-quinze.
— Bonjour, ma beauté. Je ne te touche pas avec mes mains. Elles sont toutes grasses. Bonjour Margaux.
Elle fronça les sourcils.
— J'espère que vous n'êtes pas sorties habillées comme çà ? C'est un truc à attraper la crève !
— On n'est pas sorties de la voiture, maman.
— Mais, rien qu'en allant à ta voiture et en revenant on a le temps de prendre froid.
Le père de Claire s'approcha à son tour. Fort bel homme, il était un peu plus grand qu'elle. Il l'embrassa en prenant soin de garder ses mains loin d'elle. Il s'approcha ensuite de Margaux et s'exclama d'un ton théâtral :
— Mais quelle est donc cette charmante enfant que tu nous amènes là, Claire ! Serait-ce cet ange blond dont tu nous rebats les oreilles à longueur de week-end ? mais oui ! C'est elle ! Mes hommages, mademoiselle Gwendoline !
Il s'empara de la main droite de Margaux d'une main poisseuse de mayonnaise en simulant un baisemain sous le regard amusé de son épouse et scandalisé de sa fille.
— Papa ! Tu as vu tes mains ? Tu lui en as mis partout.
Elle se précipita sur un torchon mais Margaux, plus rapide, était déjà en train de se lécher soigneusement la main. Elle n'était déjà plus intimidée. Malgré leur taille imposante, les parents de Claire n'étaient pas impressionnants. Ils avaient l'air plutôt gentils. Elle répondit en souriant :
— Je vous remercie de ce charmant accueil. Je me permettrai cependant une petite rectification : Gwendoline n'est que mon nom de théâtre. Oh ! J'oubliais ! Puisque vous m'avez si gentiment permis de goûter à votre cuisine, oserais-je vous conseiller d'ajouter un petit peu de poivre à cette mayonnaise par ailleurs excellente ?
Claire essuya frénétiquement les mains de Margaux avant finalement de la traîner devant l'évier où elle les lui lava soigneusement sous le regard intéressé de son père et un peu ébahi de sa mère. Cette dernière conclut prosaïquement :
— Bon, les filles, si vous alliez mettre le couvert.
Dès le début du repas, le ton fut donné par le papa de Claire. Il fit lui-même le service des hors d'œuvres qui se résumaient en un œuf mimosa déposé sur une feuille de laitue assaisonnée d'une vinaigrette. Il saisit ensuite un énorme moulin à poivre et fit mine de l'utiliser sur l'assiette de Margaux qui poussa un cri horrifié.
— Non !
— Je croyais que tu aimais le poivre ?
— Juste un petit peu.
— Tu veux que j'en rajoute juste un petit peu ?
Margaux répondit d'un air lamentable.
— Je préférerais pas du tout.
Le papa de Claire alla s'asseoir d'un air satisfait et posa le moulin à poivre à côté de lui.
— Tes désirs sont des ordres, ma puce. Si tu changes d'avis, n'hésite pas.
Claire protesta.
— Papa ! Elle s'appelle Margaux !
— Je l'appelle ma puce parce-que c'est une petite puce. Moi, je ne te dis pas comment tu dois l'appeler.
D'un même élan, les deux jeunes filles piquèrent du nez au-dessus de leur assiette tandis que leurs joues se coloraient d'un joli rose. L'air toujours aussi satisfait, leur tourmenteur commenta :
— Très joli comme couleur.
La maman de Claire intervint.
— Jérôme, arrête ! Un peu, ça va mais continuer finirait par ne plus être drôle du tout.
Elle posa une main rassurante sur celle de Margaux.
— Ne t'en fais pas. Il se défoule un peu pendant le week-end. Certains patients que nous recevons en consultation ou que nous visitons, nécessitent d'avoir beaucoup de recul si on veut sauvegarder sa santé mentale.
Ce fut ensuite Claire qui vint au secours de Margaux. Elle regarda son père d'un air sévère.
— Si nous avons rougi, c'est à cause du stress. Il a provoqué chez nous une poussée d'adrénaline.
— Exact, ma chérie ! Reste à savoir pourquoi je vous ai stressées.
— Parce-que tu as porté atteinte à notre image sociale.
— Quèsaco ?
— Je n'en sais rien, moi ! C'est sur internet.
— Alors, si c'est sur internet…
— Dorénavant, chaque fois que tu me feras rougir, je te dirai : Arrête Papa ! Tu portes atteinte à mon image sociale.
— Excellente idée ! Relaya Julie, la maman de Claire. Je ferai la même chose. Et puis, je te dirai la même chose chaque fois que tu m'interrompras quand je parle.
Jérôme Lefront sourit à son épouse.
— Je suis un incompris mais je supporterai stoïquement mon sort.
— Quelle grandeur d'âme mon chéri. J'en suis muette d'admiration.
— Admirative, je veux bien. Muette, je suis plus sceptique.
Les échanges continuèrent sur un mode léger mais avaient lieu principalement entre Claire et sa mère. Margaux se taisait. Elle se contentait d'écouter Claire qui était dans une forme étincelante. Peu à peu elle oublia d'écouter la conversation et se contenta de contempler celle qui occupait ses pensées jour et nuit. Si on lui avait dit qu'un jour elle aimerait autant quelqu'un, surtout une fille, elle ne l'aurait jamais cru. Elle n'aurait de toute façon jamais pu seulement l'imaginer.
Jérôme Lefront se taisait lui aussi. Il avait l'air pensif. Soudain il interrompit son épouse pendant qu'elle parlait.
— Je trouve que Claire vient nous voir de moins en moins longtemps.
Julie Lefront lui répondit triomphante.
— Tu portes atteinte à mon image sociale !
La conversation entre la mère et la fille continua quelques minutes puis Jérôme Lefront revint à la charge :
— Moi, je trouve que Claire vient nous voir de moins en moins longtemps.
Le ton employé était tout à fait sérieux et Claire et sa mère s'arrêtèrent de parler. Julie regarda son époux d'un air interrogateur, se demandant manifestement où il voulait en venir. Claire se posait la même question avec une légère inquiétude. Margaux, qui assistait silencieuse à l'échange, aurait voulu disparaître dans un trou. C'était à cause d'elle que Claire voyait moins ses parents et ceux-ci en étaient conscients. Claire essaya bravement de se justifier.
— Si je pars tôt le dimanche, c'est pour ne pas conduire de nuit. On va bientôt être en hiver et la nuit tombe très tôt.
— Tu ne disais pas la même chose l'an dernier. D'ailleurs, le samedi, ça ne te dérange pas d'arriver la nuit tombée.
La maman de Claire vint à son secours en objectant sur un ton conciliant.
— Le samedi après-midi elle travaille. Elle a besoin du Wi-Fi.
— Mais on l'a le Wi-Fi !
— Mais, papa, Margaux ne l'a pas, elle, le Wi-Fi ! Et on travaille en binôme.
— Margaux, Margaux ! Elle a bon dos Margaux !
Margaux se sentit blêmir et se recroquevilla sur sa chaise. Les choses étaient en train de tourner mal. D'autant plus que Claire avait remarqué combien elle était mal à l'aise et commençait à se mettre en colère, comme chaque fois qu'on touchait à un des cheveux de sa protégée. Être la cause d'une dispute entre Claire et son père dès le premier jour augurait mal de sa relation avec les parents de cette dernière. Elle n'oserait plus revenir si ça tournait mal.
Cependant Jérôme Lefront continua.
— Ce n'est pourtant pas difficile ! Tu n'as qu'à l'amener avec toi quand tu viens à Montluçon.
Il se tourna vers Margaux.
— Qu'en penses-tu ?
Margaux qui s'attendait au pire était complètement déstabilisée. Elle ne savait quoi dire. Elle se contenta de répondre en bafouillant :
— Peut-être que ça pourrait être commode ? Enfin, je crois.
Elle regarda Claire d'un air suppliant pour quémander de l'aide mais celle-ci regardait son père la bouche bée. Elle se reprit néanmoins rapidement et lui répondit d'un ton assuré tout en cachant sa joie.
— Si vous êtes sûrs que nous ne vous dérangerons pas, ça nous permettrait de joindre l'utile à l'agréable. On pourrait se détendre le samedi après-midi et travailler le soir après le dîner. Et puis, le centre aquatique de la Loue vaut largement le stade nautique de Clermont-Ferrand.
Elle avait déjà tout organisé dans sa tête et détailla avec complaisance l'organisation qu'elle allait mettre en place sous le regard béat de Margaux qui voyait se concrétiser son rêve de passer avec elle la quasi-totalité du week-end.
Claire remarqua cependant que si son père paraissait enchanté de l'idée qu'il avait eue, sa mère paraissait moins enthousiaste ; pas hostile, mais circonspecte. Cette attitude doucha un peu son propre enthousiasme et elle la regarda, l'air interrogateur. Julie Lefront se contenta d'un sobre ”pourquoi pas ?” sans autre commentaire. A la fin du repas, cependant, elle se leva la première.
— Je vais préparer le café. Claire, viens avec moi à la cuisine. J'ai à te parler.
Claire se leva à son tour et suivit sa mère dans la cuisine. Elle était inquiète. La réaction mitigée de cette dernière à la proposition de son époux n'était pas très encourageante. Elle était sur le point de l'interroger lorsque celle-ci prit les devants.
— Je voulais te parler de Margaux.
— Il y a un problème ?
— Permets-moi de te dire que tu as passé l'âge de jouer à la poupée !
— Moi, je joue à la poupée ?
— Parfaitement ! Tu décides de tout à sa place, tu vas même jusqu'à lui laver toi-même les mains. Et elle, elle se laisse faire béatement sans protester. Et tu sais pourquoi ? Parce qu'elle est amoureuse de toi tout simplement !
Claire se mit à rougir. Elle avait fait une gaffe dans la cuisine en lavant les mains de Margaux et elle se demandait comment elle allait s'en sortir.
Julie Lefront regarda sa fille avec sévérité et reprit d'un ton incisif.
— Il suffit de la voir quand elle te contemple. Je n'ai jamais vu une telle adoration dans le regard. C'en est poignant. Alors qu'est-ce qui se passera quand tu n'auras plus envie de jouer ? Tu t'en débarrasseras comme tu l'as fait pour tes copains de lycée ? Mais Margaux, ça n'est pas un copain d'une nuit ! C'est une gamine amoureuse et fragile. Si elle ne te quitte pas d'une semelle sept jours sur sept, qu'est-ce qu'elle va s'imaginer ?
Claire blêmit et protesta.
— Tu ne peux pas dire ça ! Margaux n'est pas ma poupée ! ça n'est pas un jeu !
— Alors explique moi ce que c'est si ce n'est pas ça! Et surtout ne me dis pas que tu ne t'es rendue compte de rien !
La jeune fille était complètement déboussolée. Elle n'avait jamais été très forte pour inventer des histoires surtout en face de sa mère. Complètement incapable d'inventer une réponse crédible, elle fondit en larmes en répétant avec désespoir.
— Ce n'est pas un jeu !
— Explique toi !
— Oh, maman, si tu savais !
Émue par les larmes de sa fille, Julie la prit dans ses bras.
— Si je savais quoi, ma chérie ?
— Si tu savais combien je l'aime, maman ! moi aussi je suis amoureuse. Je l'aime à la folie.
Julie regarda sa fille avec effarement.
— Tu es amoureuse d'elle ?
Maintenant qu'elle avait avoué son amour pour Margaux, tout était beaucoup plus simple pour Claire. Elle n'avait plus besoin de mentir. Elle avait juste à dire la vérité et advienne que pourra. Elle n'avait pas honte de son amour. Elle retrouva son calme et sa détermination.
— Oui maman, je l'aime.
— Mais je croyais que… je veux dire… jusqu'à présent, tu t'intéressais plutôt aux garçons, non ?
C'était au tour de Julie Lefront d'être déstabilisée.
— Ça n'a rien à voir ! Les garçons, j'avais surtout envie d'eux sexuellement. Margaux, je l'aime et ça n'a rien de sexuel. Je suis heureuse d'être avec elle et triste dès qu'elle est loin de moi. J'ai besoin de sa présence et ça n'est pas seulement pour travailler. C'est pour ça que le week-end j'arrive tard et que je repars tôt. En semaine, on est ensemble de huit heures du matin à onze heures du soir, mais c'est pour travailler. Le samedi je suis contente de vous voir mais, en même temps, je suis triste de la laisser toute seule et je sais bien qu'elle aussi est triste. Si je pars tôt le dimanche, c'est pour arriver tôt à Clermont-Ferrand. Pas à cause de la nuit mais parce-que c'est notre soirée tendresse, la seule soirée où nous profitons vraiment l'une de l'autre, où nous ne sommes pas un binôme, mais un couple.
Elle continua d'un ton rêveur.
— Le soir, après le repas, pour regarder la télévision nous mettons des coussins par terre, je m'assieds et elle vient se pelotonner sur mes genoux ; pas comme une poupée, mais comme l'amour de ma vie. De temps en temps, on se fait un petit baiser et on est heureuses comme ça. Des fois, elle s'endort alors je baisse le son de la télé et je ne bouge pas pour ne pas la réveiller. Je me contente de la contempler en écoutant ses petits ronflements. Je n'échangerais ces moments-là pour rien au monde.
Elle conclut avec conviction.
— Alors, quand papa a proposé que je l'amène avec moi quand je viens vous voir, si j'en ai été aussi heureuse, ce n'est pas parce-que je pourrai venir avec ma poupée ; c'est parce-que je pourrai être avec les trois personnes que j'aime le plus au monde. Voilà ! Tu sais tout. J'espère que tu ne me condamnes pas car j'en serais très malheureuse mais je ne peux rien changer à mes sentiments. Et ne condamne pas Margaux car elle n'a rien fait d'autre pour me séduire que d'être ce qu'elle est toujours : un petit ange ; mon petit ange !
— Je ne te condamne pas, ma chérie. J'ai été surprise car je n'avais jamais imaginé qu'une telle chose puisse arriver mais je ne te condamne pas. Je suis simplement inquiète pour toi, je devrais dire pour vous. Vous vous êtes engagées sur une voie difficile. Un proverbe dit : ”Pour être heureux vivons cachés ”. Ça va malheureusement être d'actualité pour vous.
Julie Lefront hésita un peu en cherchant ses mots avant de continuer.
— Je t'aime, ma chérie, et je veux ton bonheur. Alors, si ce bonheur, c'est Margaux, je veux bien l'accepter parce que je t'aime. Je suis certaine que ton papa pensera comme moi. D'ailleurs, j'ai l'impression que Margaux a déjà fait sa conquête.
Elle tempéra néanmoins son propos.
— Mais, dans la vie, il n'y a pas que ton papa et ta maman. Il y a aussi tous les autres. Il y en a qui condamnent l'amour entre personnes du même sexe car ils le considèrent comme une perversion. Parmi eux certains sont amenés à exprimer violemment leur opinion. D'autres semblent plus tolérants à condition que cela reste caché. Tout compris, il n'y a peut-être pas plus de vingt pour cent des gens pour vous agresser ou simplement vous exclure, mais vous vous apercevrez très vite que vingt pour cent c'est énorme.
— Je comprends tes inquiétudes, mais nous faisons très attention. Tu crois qu'il faut que je parle à papa ?
— Il faudra bien qu'il soit au courant, ma chérie. S'il s'apercevait un jour que vous filiez le parfait amour sous son nez depuis des mois sans qu'il soit au courant, il en serait blessé. Mais, ne t'en fais pas, je vais lui en parler moi-même. Je sais comment le prendre. Allez ! Tu peux retourner auprès de ta chérie. Dis-leur que j'arrive.
Claire fit un énorme baiser sur la joue de sa mère et retourna dans la salle à manger. Elle était rayonnante. Leur situation à Margaux et à elle était en train d'évoluer à toute vitesse et d'une façon qu'elle espérait sans trop y croire. Si son père réagissait comme sa mère le supposait, elles allaient bientôt pouvoir exprimer ouvertement leur amour devant les seules personnes dont l'opinion lui importait réellement. Elle annonça avec enthousiasme, comme s'il s'agissait d'une grande nouvelle :
— Maman arrive !
Puis, s'approchant de Margaux, elle se pencha vers elle, lui serra légèrement l'épaule de la main droite et lui glissa à l'oreille :
— Tout va bien !
Elle lui fit ensuite sur la joue un petit baiser qu'elle crut discret, ne remarquant pas le sourire à la fois attendri et légèrement ironique de Jérôme Lefront. Quand Julie Lefront apporta le café, Claire avait été chercher tasses, soucoupes, cuiller et sucre et s'était installée à côté de Margaux au lieu de rester en face d'elle. Elle lui tenait discrètement la main. Julie Lefront regarda Margaux d'un air bienveillant.
— Tu prendras du café, ma puce ?
Au ton qu'avait employé Julie Lefront, Margaux comprit qu'elle avait réussi un examen qui lui tenait particulièrement à cœur. Elle gratifia cette dernière d'un sourire rayonnant qui lui fit instantanément retrouver tout le charme naturel qui émanait de son visage.
Comme pour enfoncer le clou, la maîtresse de maison qui était en train de servir le café remarqua.
— En principe, l'étiquette voudrait que nous allions prendre le café au salon mais nous sommes en famille. À propos, Jérôme, si Margaux doit venir passer les week-ends à Montluçon, il faudrait qu'elle ait une chambre un peu plus gaie que la chambre d'amis. Celle-ci n'est pas laide mais je la trouve un peu tristounette. Je suis sûre qu'en changeant juste la tapisserie et le dessus de lit, on pourrait faire quelque chose de bien plus agréable à l'œil.
Claire, que l'idée enthousiasmait, plus pour des raisons affectives qu'esthétiques, en rajouta une couche.
— Il faudrait aussi changer l'abat-jour de la lampe de chevet. Je trouve celui-là horrible. Qu'est-ce que tu en penses, ma puce.
Elle avait failli dire ”ma petite chatte” mais l'expression avait un caractère trop intime pour l'instant.
Margaux était un peu perdue. Les choses allaient beaucoup trop vite pour elle. Elle était d'une famille où une étiquette plutôt stricte régissait, entre autres, les relations entre parents et enfants. On ne demandait pas leur avis aux enfants. On faisait ce qu'on estimait bon pour eux. Elle n'était pas habituée à l'ambiance simple et directe qui régnait au sein de la famille de Claire. Elle balbutia.
— Je ne sais pas. Je n'ai pas besoin… je ne veux pas déranger.
Jérôme Lefront intervint.
— Si Julie propose de changer la décoration, c'est que ça lui fait plaisir et que ça ne nous dérangera pas beaucoup.
Il s'adressa ensuite à son épouse.
— Moi, je trouve que puisque ce sera la chambre de Margaux, enfin, la plupart du temps, elle pourrait peut-être nous indiquer ce qui lui conviendrait le mieux.
— Pourquoi pas ! Réfléchis à ce qui te ferait plaisir, Margaux. On n'est pas obligés de décider tout, tout de suite.
Mais Margaux savait déjà ce qui lui ferait plaisir. Elle murmura en rougissant.
— J'aimerais beaucoup la même chose que ce qu'il y a dans la Chambre de Claire à Clermont-Ferrand, mais je n'y connais rien. C'est sans doute un peu trop luxueux pour une chambre d'amis.
Claire éclata d'un rire joyeux et la serra contre elle.
— Avoue que tu as toujours été jalouse de ma jolie chambre, espèce de coquine !
Margaux sourit sans répondre. En réalité, elle ne l'avouerait jamais mais, ce qu'elle voulait, c'était avoir un peu l'impression de dormir dans la chambre et même dans le lit de Claire. Cela pouvait paraître sans doute malsain à d'autres mais l'amour qu'elle ressentait pour Claire n'avait rien de platonique ; cela ne diminuait en rien sa valeur ni son intensité mais ses désirs inassouvis provoquaient souvent chez elle une frustration qu'elle ne pouvait atténuer que grâce à des rêveries solitaires.
Après le café, Claire décida de profiter du soleil qui diffusait encore un peu de chaleur en ce début d'après-midi pour parcourir de nouveau, mais cette fois à pied, les rues du centre-ville.
— Il vaut mieux profiter cet après-midi de l'animation du samedi. Demain, tout sera fermé et les rues seront désertes. On ira plutôt faire un tour sur les bords du Cher.
— Pensez tout de même à prendre vos manteaux, intervint sa maman, les petites rues de la vieille ville sont glaciales dès qu'elles ne sont plus au soleil.
Munies des précieux manteaux, elles allèrent se garer avenue Max Dormoy dont elles parcoururent une grande partie pour rejoindre le boulevard de Courtais. L'esplanade de l'avenue Dormoy était suffisamment chauffée par le soleil pour que les deux jeunes filles puissent garder leurs manteaux ouverts. C'était aussi le lieu de rassemblement privilégié d'une importante colonie d'oiseaux attirés par les nombreux arbres qui la bordaient. La main dans la main, elles marchaient tranquillement, sans autre préoccupation que de profiter de l'agrément des lieux et du bonheur d'être ensemble.
Elles parcoururent ensuite le boulevard de Courtais dans les deux sens, s'arrêtant devant les vitrines des magasins de bijoux, de décoration, et de vêtements. Elles continuèrent par quelques rues du quartier Saint Pierre mais, très vite, il leur fallut fermer leurs manteaux. Flâner présentant moins d'intérêt, elles se rapatrièrent sur l'avenue Dormoy où elles trouvèrent de nouveau le soleil et un banc pour s'asseoir.
Claire voulut serrer Margaux contre elle mais le regard réprobateur des passants l'en dissuada et elle se contenta de lui tenir la main. Elle remarqua avec amertume un couple assis sur un autre banc en face d'elles. Le garçon serrait contre lui sa compagne en lui murmurant des mots tendres et cela n'avait l'air de gêner personne. Sa mère avait raison et elle était sans doute en dessous de la réalité. Margaux réagit d'une petite voix triste :
— Pourquoi les gens nous regardent comme ça ? Pourtant on ne fait rien de mal.
— Tu vois, ma petite chatte, j'espérais qu'on nous ficherait la paix mais je me trompais. Il n'y a que chez nous qu'on peut être tranquilles.
Elle ironisa d'un ton amer.
— Pour vivre heureuses, vivons cachées.
— Moi, je ne veux pas me cacher, protesta Margaux, et je ne veux pas non plus avoir l'air de m'exhiber. Je suis quelqu'un de normal. Les gens normaux vivent normalement. Ils n'ont besoin ni de se cacher ni de s'exhiber. Je suis une personne normale comme des milliards d'autres personnes et je veux vivre normalement avec la personne que j'aime comme peuvent le faire des milliards d'autres personnes.
— Et pourtant nous nous cachons.
— Oui, mais si je me cache, ça n'est pas parce-que je suis anormale ou parce-que j'ai honte ; c'est parce-que j'ai peur. J'ai peur de me faire agresser par une bande de loubards ou de mégères bien pensantes qui n'aiment pas les gouines. J'ai peur aussi de la violence d'une réflexion méchante ou d'un regard qui me condamne parce-que ma vue dérange. Maintenant, si ça ne te fait rien, j'aimerais rentrer. Ils ont gâché la fête et je commence à avoir froid.
— Je t'aime, ma petite chatte.
— Je sais, mon amour. Moi aussi, je t'aime. C'est mon problème et mon bonheur à la fois.
Elles refermèrent leurs manteaux et rejoignirent la voiture. Ainsi protégées, l'incident fut bien vite oublié. Claire, en particulier, ne pensait qu'à une chose : sa maman avait certainement mis au courant son père et elle n'avait aucune crainte en ce qui concernait la réaction de ce dernier. C'est donc de nouveau euphorique qu'elle les ramena toutes les deux au pavillon qui avait été le témoin de tant de jours heureux pour elle et sa famille et qui le serait encore dans le futur pour elle et pour Margaux.
Elles montèrent directement au second pour se débarrasser de leurs manteaux puis se rejoignirent dans le couloir. Claire, se précipita vers Margaux et la prit dans ses bras. Elle commença à la serrer tendrement contre elle mais Margaux se raidit.
— Attention ! Te parents risquent de nous entendre.
— Ah oui ! J'oubliais !
Laissant Margaux interdite au milieu du couloir, Claire se précipita au premier étage à la recherche de sa mère. Elle la trouva dans la cuisine en train de préparer un gâteau.
— Je te prépare ton gâteau préféré, ma grande. J'espère que Margaux l'aimera.
— Maman ! Tu as pu parler à papa ?
Julie Lefront éclata de rire.
— Figure-toi qu'il m'a littéralement ri au nez. Je me suis sentie bête ! Il m'a dit que je ne lui apprenais rien et qu'il avait tout de suite repéré vos petits niounioutages que vous pensiez discrets et qui ne l'étaient pas du tout. Quand je lui ai demandé ce qu'il en pensait, il m'a répondu qu'étant donné que Margaux et toi êtes deux jeunes filles absolument adorables, il n'y a pas de raisons pour que vous ne vous adoriez pas. Je ne le savais pas aussi libéral bien que ce soit quelqu'un de plutôt tolérant. Il a rajouté qu'il préférait mille fois te savoir en couple avec une jeune fille idéaliste comme Margaux qu'avec un ou une arriviste qui te laisserait tomber sans scrupule à la première occasion. Je crois qu'il faisait allusion à Laura, la compagne de ton frère David. Il ne l'aime pas beaucoup.
— Il est où, papa ?
— Il est au rez-de-chaussée. Il fait de l'administratif.
Claire se précipita au rez-de-chaussée et pénétra en trombe dans le cabinet de son père. Elle se jeta à son cou et lui fit cinq ou six baisers sonores sur les deux joues avant de repartir en trombe.
— Merci, papa ! Je t'aime !
Puis elle courut vers les escaliers qu'elle grimpa quatre à quatre jusqu'au second où elle arriva essoufflée et les joues rouges. Margaux était restée à la même place, se demandant ce qui pouvait bien se passer. Claire, d'une voix enrouée annonça.
— Mes parents sont au courant de tout !
La réaction de Margaux ne fut pas du tout celle attendue. Elle poussa un cri d'effroi ”Oh non !” et se précipita dans la chambre d'amis.
Claire, ne comprenant pas sa réaction, pénétra à son tour dans la chambre et la découvrit pelotonnée sur le lit, le dos contre le mur et tenant son oreiller contre sa poitrine comme un bouclier.
Claire la contempla bouche bée puis elle réalisa ce qui s'était passé et éclata de rire. Déjà inquiète de la réaction de ses parents s'ils les surprenaient dans les bras l'une de l'autre, Margaux avait interprété de travers les paroles de sa compagne. Il est vrai que l'ambiguïté de la phrase ainsi que les joues rouges, les halètements et la voix enrouée de celle qui l'avait prononcée prêtaient à confusion.
— Mais non, ma chérie ! C'est une bonne nouvelle ! Tout va très bien ! Je suis désolée, c'est de ma faute. J'étais si contente de t'annoncer la bonne nouvelle que je me suis mal exprimée. Mes parents sont au courant et ils ne sont pas du tout fâchés.
— Tu es sûre ?
— Absolument sûre. Vois-tu, quand papa a proposé que tu viennes avec moi chaque fois que je viendrais à Montluçon, il savait déjà pour nous deux. Il avait déjà tout deviné. Il faut croire que nous n'étions pas aussi discrètes que nous le pensions.
— Et ta maman ? Elle n'avait pas l'air tellement enthousiaste au début.
— C'est parce qu'elle avait deviné tes sentiments mais pas les miens. Elle avait peur que je te fasse du mal. Nous avons eu une explication de gravure dans la cuisine et j'ai été amenée à lui avouer que je t'aimais moi aussi. Elle a compris que j'étais sincère et elle m'a dit qu'elle était prête à t'aimer elle aussi. C'est pour ça qu'elle a proposé de changer la tapisserie et l'édredon de la chambre d'amis pour toi.
— Pourquoi tu ne me l'as pas dit tout de suite ?
— Parce-que je ne savais pas encore pour mon père. Je viens de l'apprendre. Il l'a dit à ma mère que puisque nous sommes toutes les deux adorables c'est normal que nous soyons amoureuses l'une de l'autre. C'est gentil, non ?
— Ils sont vraiment très gentils tous les deux, tes parents.
— On va descendre au premier voire maman. Elle prépare un gâteau pour ce soir.
Quand elles arrivèrent dans la cuisine, la maman de Claire était en train d'enfourner le gâteau qu'elle avait préparé. Quand elle aperçut les deux jeunes filles, elle leur fit un grand sourire.
— Alors, mes chéries, votre promenade a été agréable ?
Ce fut Claire qui répondit.
— Au début surtout. On s'est garées avenue Dormoy et on l'a remontée jusqu'au boulevard de Courtais. On l'a parcourue dans les deux sens en regardant les vitrines des boutiques. Il y a toujours des choses intéressantes à voir.
Julie Lefront sourit ironiquement.
— Surtout dans les boutiques de fringues, je suppose.
Claire prit un air innocent.
— C'est vrai que je n'ai plus grand-chose à me mettre.
— C'est pour ça que tu as suggéré la semaine dernière qu'on remplace ton meuble penderie par un autre plus grand ? Et en dehors de ça, vous avez vu autre chose ?
— J'ai voulu montrer la vieille ville à Margaux mais on avait froid dans les petites rues. On a préféré se rapatrier avenue Dormoy où il y avait du soleil et on s'est assises sur un banc mais on a préféré finalement rentrer à la maison. Tu avais raison, maman, à propos de la réaction des gens.
— On vous a agressées ?
— Non, quand-même pas ! Mais il y avait des gens qui nous regardaient de travers. J'ai même entendu des réflexions. Pourtant, on était très correctes. On était simplement serrées l'une contre l'autre. Margaux a raison quand elle dit que le regard des autres peut être quelque chose de très violent.
— Mes pauvres chéries ! Il va falloir que vous appreniez à vous blinder et, surtout à être prudentes. Réservez vos témoignages de tendresse pour la maison. A la rigueur, vous pouvez vous tenir par la main ; les gens remarquent moins les mains.
— Tu as l'air très au courant de ces choses-là.
— Tu sais, nous les médecins, nous sommes parfois des confesseurs. Il y a des patients qui viennent consulter pour un rhume ou une douleur plus ou moins imaginaire et qui ressortent au bout d'une vingtaine de minutes après s'être vu prescrire un tube de doliprane qu'ils n'iront pas chercher à la pharmacie mais aussi après avoir raconté leurs malheurs. Ça leur aura fait du bien de pouvoir se confier à quelqu'un et c'est remboursé par la sécurité sociale. Et puis, il y a des fois où nous découvrons des situations dramatiques voire de véritables appels au secours qui nous obligent à choisir entre secret médical et assistance à personne en danger.
Elle enchaina.
— Si vous choisissez la médecine de ville, vous vous rendrez vite compte que votre situation n'a rien de dramatique. Il vous suffit d'être prudentes et discrètes. C'est décevant, agaçant, perturbant, anormal ou tout ce que vous voudrez mais ça n'est pas dramatique. Et puis, la loi évolue dans le bon sens et les esprits suivront. Il suffit d'avoir un peu de patience.
Estimant le sujet épuisé, elle en changea.
— Au fait, je saute du coq à l'âne. Vous n'avez pas profité de votre promenade pour aller prendre quelque chose au nouveau salon de thé ?
— On avait plutôt envie de rentrer.
— Est-ce que vous voulez un thé ?
— Claire se tourna vers Margaux.
— Tu préférerais peut-être un whisky ? ''
Margaux répondit horrifiée.
— Sûrement pas ! Je déteste ça et en plus ça me rend malade.
— Je plaisantais ! On peut aller le prendre dans le salon, maman ?
— Oui mais faites attention à la table. Prenez un rond de liège dans le tiroir pour la théière et des sets pour les tasses.
Margaux était à la fois heureuse et un peu déçue par la réaction de Julie Lefront. Celle-ci n'était pas hostile mais elle donnait l'impression de trouver normal que Claire et elle cachent les sentiments qu'elles éprouvaient l'une envers l'autre. Elles n'avaient pas choisi de tomber amoureuses l'une de l'autre !. Ça leur était tombé dessus sans prévenir. Alors, la seule chose qu'elles demandaient, c'était qu'on leur fiche la paix ; qu'on les ignore.
Quand Jérôme Lefront, ayant fini son travail administratif, remonta au premier rejoindre son épouse, il sourit avec attendrissement en passant devant la porte du salon. Claire et Margaux étaient assises à côté l'une de l'autre sur le grand canapé de cuir. Margaux était pelotonnée contre son amie qui lui avait passé un bras autour des épaules pour la maintenir contre elle. Elles regardaient l'écran d'une tablette. À leurs fou-rires, exclamations et commentaires, on devinait aisément que Claire montrait à Margaux les nombreuses photos de sa jeunesse. Quand il rejoignit son épouse dans la cuisine, il souriait encore.
— Je me suis occupé de l'administratif qui me concernait et de ce qui nous concerne tous les deux. Je t'ai laissé la partie qui te concerne. Tu peux y aller. Je prends la suite. Qu'est-ce qu'il y a à préparer pour ce soir ?
— Pas grand-chose. On va faire une bisque de homard. Il faudra faire réchauffer le reste de poulet et de haricots verts de ce matin. Et puis il y a une tarte aux poires au four.
— Je prépare de la chantilly pour aller avec ?
— Si tu veux, mais propose-la à part. Je ne pense pas que Margaux en voudra et moi non plus.
— Bon ! Tu peux y aller si tu veux. Je me débrouille.
— Pourquoi tu souris comme ça ?
— J'ai vu les petites dans le salon. Elles sont trop mignonnes toutes les deux !
— Je ne te savais pas aussi libéral.
— Je ne sais pas. Je crois que si ça avait été David au lieu de sa sœur, j'aurais été nettement moins enthousiaste. Je crois qu'il y a une différence entre ce à quoi je crois et ce que je ressens réellement. Si c'était David, je l'accepterais parce-que je crois que les homosexuels ont le droit de vivre la vie qu'ils se sont choisie et aussi parce-que c'est mon fils, mais je serais mal à l'aise. Mais, pour Claire, je n'arrive pas à être choqué. Je ne sais pas pourquoi c'est différent. Ça ne devrait pas l'être mais ça l'est. Je suppose que pour toi, ça doit être plutôt l'inverse ?
— Probablement, mais je n'y ai jamais vraiment réfléchi. Je crois que je serais un peu mal à l'aise, moi aussi, si c'était David. Concernant Claire, je reconnais que, contrairement à toi, je ne suis pas franchement à l'aise. D'un autre côté, la petite Margaux est tellement mignonne et toutes deux ont l'air de tellement s'aimer que j'arrive à vaincre la gêne que je ressens. De toute façon je ne ferai rien qui puisse causer le moindre chagrin à Claire.
Le soir, après le repas, ils se réunirent tous les quatre dans le salon. C'était une pièce meublée entièrement avec un mobilier moderne fait de cuir et de bois laqué blanc. Jérôme Lefront mit quelques bûches dans la cheminée et les parents de Claire s'installèrent, chacun dans son fauteuil favori tandis que Claire et Margaux leur faisaient face, assises l'une près de l'autre sur le canapé.
Margaux était littéralement fascinée par les flammes qui dessinaient des formes mouvantes sur les murs et dont elle sentait la chaleur sur ses joues. Elle réalisa que c'était la première fois qu'elle voyait une cheminée où flambait un vrai feu. Elle rêva quelques instants qu'elle était couchée devant l'âtre sur une peau de bête en compagnie de Claire et elle rosit légèrement car dans son rêve, elles n'étaient pas très habillées.
Jérôme et Julie Lefront l'interrogèrent longuement sur sa jeunesse, sur sa vocation et sur les difficultés qu'elle avait eu pour convaincre ses parents de lui permettre d'entreprendre des études de médecine. Ses réponses tantôt enthousiastes, tantôt timides mais toujours précises dessinèrent devant eux l'image d'une jeune fille à la fois fragile et déterminée, soucieuse de corriger l'opinion un peu condescendante de certains et résolue à tous les sacrifices pour pouvoir réaliser son rêve.
Vers dix heures du soir, ils se regardèrent d'un air entendu et se levèrent.
— Bon ! Julie et moi, nous allons nous coucher. Nous avons eu une semaine éprouvante. Essayez de ne pas faire trop de bruit et de ne pas veiller trop tard. Vous aussi vous avez besoin de vous reposer.
Une fois seules, les deux jeunes filles se serrèrent l'une contre l'autre le cœur battant. Elles allaient enfin pouvoir faire ce dont elles avaient étés privées depuis qu'elles étaient à Montluçon. Elles se mirent à échanger des mots d'amour en se caressant mutuellement le visage puis elles ressentirent le besoin d'aller plus loin et Claire prit Margaux dans ses bras. Margaux se blottit contre elle et elles commencèrent à s'embrasser tendrement sur le front, le nez et les joues tout en continuant à se murmurer des mots doux. Peu à peu leurs baisers sur les joues se firent plus tendres et plus proches de la commissure des lèvres jusqu'au moment où celles-ci se rencontrèrent enfin et se soudèrent en un long baiser. Leurs mains se firent moins discrètes et commencèrent à s'égarer sur la poitrine de l'autre puis de plus en plus bas.
Margaux se sentit peu à peu envahie par une sensation délicieuse et émouvante qui se transforma brutalement en un brûlant désir. Elle était prête à s'abandonner complètement, même sur ce canapé, même avec les parents de Claire qui dormaient à l'étage juste au-dessus du salon. Mais Claire recula brusquement la tête et, d'une voix rauque, rompit l'enchantement.
— Je crois qu'il vaut mieux que nous allions nous coucher.
Elles éteignirent les lumières et montèrent rejoindre leur chambre après s'être souhaité tendrement une bonne nuit.
Une bonne nuit ! Il y avait peu de chance pour qu'elle le soit. Margaux se coucha complètement frustrée. Elle se sentait un peu comme un voyageur égaré qui, croyant avoir enfin retrouvé son chemin, découvre qu'il s'agissait d'un mirage. Pourtant, elle avait cru un court instant que Claire ressentait, elle aussi, ce délicieux et impératif besoin qui l'avait terrassée. Mais tout c'était brutalement terminé en un cruel retour à la réalité la laissant déçue et malheureuse.
Dans la chambre d'à côté, un sentiment très différent, mais tout aussi perturbant, assaillait l'esprit de Claire. C'était un sentiment fait à la fois de honte et de peur. Elle avait toujours estimé que l'expression de la sexualité était l'affaire d'un homme avec une femme et qu'elle ne pourrait jamais ressentir autre chose qu'une gêne intense à l'idée d'une relation homosexuelle. Elle avait accepté de céder à l'immense tendresse amoureuse qui l'unissait à Margaux mais avait cru pouvoir en exclure toute forme de sexualité. Pourtant, le simple contact des lèvres de cette dernière sur les siennes et de ses mains sur son corps avaient provoqué chez elle un désir dévastateur auquel elle avait eu le plus grand mal à résister. Ce désir, elle ne l'avait encore jamais ressenti. Même son deuxième petit ami qui avait pourtant su lui donner du plaisir ne lui avait jamais inspiré un tel émoi physique. Lorsqu'ils avaient rompu, il l'avait traitée de ”sale gouine”. En était-elle une ?
Est-ce que son amour devait nécessairement être pollué par des pulsions sexuelles qu'elle réprouvait ?
Sa honte se doublait d'une peur qui l'avait envahie et qui l'habitait encore. Celle de blesser la sensibilité de Margaux. Elle était terrifiée à l'idée d'avoir risqué d'imposer à cette dernière une relation physique que celle-ci n'aurait peut-être pas su refuser mais qui aurait terni leur amour. Heureusement que cette peur, elle-même, lui avait permis de résister à la tentation.
Commentaires Partager Liste de lecture

Ce chapitre vous a plu ? Encouragez l'auteur en un geste.

J'aime
ou laissez un mot
Soyez respectueux
Publier
Chapitre suivant
Chapitre 7
43 minutes
15.2k
221
2
Chapitre suivant

Commentaires ()

Passer les 5 commentaires
Photo de profil de Gubbe
Gubbe
17 janvier 2025 à 11:16
Toujours aussi passionnante histoire. Ce qui m’a touche profondement c’est la description du regard de la societe sur l’homosexuelite. Il y a encore un long chemin a faire
Soyez respectueux
Répondre
Photo de profil de Moutcho
Moutcho
31 décembre 2024 à 06:42
Magnifique histoire d'amour et j'ai vraiment hâte de lire la suite
Un récit émouvant et passionnant et j'espère qu'il y va y avoir impeu de sexe et d'arrêter de se soucier des autres et penser à elle surtout
Merci est hâte d'être le 1e janvier pour la suite
Soyez respectueux
Répondre
Photo de profil de Gaynudiste74
Gaynudiste74
30 décembre 2024 à 22:59
Quel plaisir de suivre cette série hâte de lire les prochains épisodes
Soyez respectueux
Répondre
Photo de profil de Monplaisir71
Monplaisir71
30 décembre 2024 à 14:47
Ces amours naissantes sont délicieusement écrites. Mais bigre que c'est compliqué : entre une qui ne veut pas déranger et l'autre qui ne veut pas blesser, le rapprochement plus intime va être long mais leur amour n'en sera sûrement que plus intense. Va-t-il falloir que Muriel vienne à leur aide ?
Soyez respectueux
Répondre
Photo de profil de Rapido49
Rapido49
30 décembre 2024 à 00:24
Très belle histoire. Vivement le 1er.
Soyez respectueux
Répondre

Histoires similaires

✦ Manekenpiss Paul XSTORY
Paul
Chapitre 3
Par Manekenpiss
54
1
4.4k
Hétéro
✦ Manekenpiss Paul XSTORY
Paul
Chapitre 2
Par Manekenpiss
102
1
4.5k
Hétéro
✦ Exorium Voisines (1) XSTORY
Voisines (1)
Chapitre 10
Par Exorium
245
11
12.8k
Hétéro
✦ unzeste85 Je t’aime tant XSTORY
Je t’aime tant
Chapitre 3
Par unzeste85
87
8
4.4k
Lesbiennes
✦ zooph34 La moniale démoniaque XSTORY
La moniale démoniaque
Chapitre 3
Par zooph34
241
9
8k
Lesbiennes
✦ Jojo33bdx L'inconnu de Montparnasse XSTORY
L'inconnu de Montparnasse
Chapitre 4
Par Jojo33bdx
140
3
5.1k
Hétéro
✦ Jane Does Beau-père XSTORY
Beau-père
Chapitre 1
Par Jane Does
222
9
29k
Hétéro
✦ Mlle_Helened Eric, Julie et moi XSTORY
Eric, Julie et moi
Chapitre 10
Par Mlle_Helened
73
2
3.3k
Trans & QIA+

Restez informé des nouvelles histoires

Recevez les dernières publications directement dans votre boîte mail

Explorez les catégories

Parcourez notre vaste sélection d'histoires érotiques classées par catégories pour trouver exactement ce qui éveille votre désir

Mode sombre
Apparition progressive
Lecteur Audio