Le carnet de Ninon - tentation — Chapitre 13
Auteure
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L'avis peut contenir des indices sur l'intrigue.
On aime le regard de Ninon : elle parle d'Ingres comme on parle d'un corps, avec une précision qui en dit long sur elle. Les répliques de Caro, toujours un pas en avance, font monter l'envie sans un mot de trop. Et la plume s'arrête sur les détails justes, un crayon qui casse, un coussin laissé entre deux corps, pour laisser le lecteur deviner ce qui se joue.
Le carnet de Ninon - tentation
Chapitre 13
Le dimanche soir, Léo s’est endormi à la deuxième histoire. Il n’a même pas essayé de négocier la troisième. J’ai laissé la veilleuse, la porte entrouverte, et je suis revenue au salon avec mon bloc à dessin, le grand, celui des académies. Pas l’autre. L’autre était sous mon matelas, côté mur, et je ne l’avais pas rouvert depuis vendredi. J’avais pris cette habitude de me joindre à eux après le dîner plus que de rester enfermé dans ma chambre. Parfois on regardait une émission que chacun critiquait sans retenue, parfois juste un livre ou un magazine et moi mon carnet à dessin comme dans un vrai foyer.
Caro était sur le canapé, les jambes repliées sous elle, la tablette contre les genoux. Fred lisait dans le fauteuil, un verre de vin posé sur l’accoudoir. La lampe faisait un rond doré. C’était la scène la plus ordinaire du monde, celle d’un couple un dimanche soir.
— Viens voir, a dit Caro. J’ai besoin d’un avis d’experte.
Je me suis assise à côté d’elle, un coussin entre nous. Elle a tourné la tablette.
— Je cherche un tableau pour le mur de la chambre. Il est nu depuis qu’on a emménagé. Fred dit que je n’arriverai jamais à choisir.
— Je dis que tu arriveras à en choisir dix, a corrigé Fred sans lever les yeux de son livre.
Elle a fait défiler. Le premier, je l’ai reconnu tout de suite : La Baigneuse de Valpinçon, d’Ingres. Une femme nue, assise de dos sur un drap, la tête enturbannée, le dos lisse, presque sans muscles, comme dessiné à la règle. Puis La Grande Odalisque, allongée sur le flanc, le regard par-dessus l’épaule. Le troisième était plus moderne, un nu de dos aussi, plus sombre, la hanche haute, la peau presque grise dans l’ombre.
— Ils sont au Louvre, les deux premiers, ai-je dit. Dans l’aile Denon. J’y passe presque tous les jours.
— Et qu’est-ce que tu en penses, vraiment ?
— L’Odalisque a trois vertèbres de trop. Ingres l’a fait exprès. Il voulait un corps trop long, pas un corps vrai. La Baigneuse, c’est l’inverse : elle a l’air d’un dos qu’on pourrait toucher, alors que c’est le plus froid des deux.
Caro m’a regardée avec une attention qui m’a fait perdre le fil. En parlant, je m’étais rendu compte que le dos de la Baigneuse ressemblait un peu à celui que j’avais dessiné dans le carnet du dessous. Celui qui portait un lotus.
— Tu dessines des corps nus ? a-t-elle demandé.
— Des académies. Des plâtres, au début. Après, à la fac, des modèles vivants, pour le cours du jeudi.
— De vraies personnes, ou des statues ?
— Les deux.
C’était une demi-vérité, et je l’ai sentie dans ma gorge en la disant. Il y avait les statues du Louvre. Il y avait aussi une salle de bain, une porte mal tirée, un matin.
Caro a posé la tablette sur la table basse. Elle a croisé les mains sur son genou. Elle avait ce sourire qu’elle a quand elle prend une décision qu’elle a déjà prise.
— Alors dessine-moi.
J’ai cru mal entendre.
— Comment ça ?
— Là, tout de suite. Je pose. Tu as ton bloc. C’est ce que tu fais, non ? Je serai un vrai modèle, pas un plâtre. Ça te gêne ?
Fred avait levé les yeux de son livre. Il ne disait rien. Il attendait, lui aussi, comme un homme qui regarde un pont que sa femme est en train de traverser.
Ça me gênait. Ça me gênait à un point que je n’aurais pas su mesurer. Mais la question de Caro avait laissé une porte ouverte, et je m’étais toujours arrêtée devant les portes ouvertes.
— Non, ai-je dit.
— Tu me dis quand tu veux arrêter. On arrête quand tu veux, a dit Caro, doucement, avec une gravité que je ne lui connaissais pas. Vraiment. À n’importe quel moment. Si tu refuses, il n’y a aucun problème, personne ne t’en voudra dans cette maison.
— Non, d’accord. J’ai envie.
Elle s’est levée. Elle ne m’a pas demandé de me tourner. Elle a dénoué son gilet, l’a posé sur le dossier du canapé, puis a fait glisser sa robe d’intérieur, d’un seul geste, sans hâte. Elle m’a tourné le dos pour le reste. Ce que je voyais alors, c’était ce que j’avais tant dessiné de loin : la rose à la nuque, le lotus sur l’épaule, et la phrase, lettre après lettre, le long de la colonne, jusqu’au cœur en bas des reins.
Elle s’est allongée sur le flanc, sur le canapé, la tête sur son bras replié, la hanche haute, le dos vers moi. Une Odalisque. La petite tache décolorée de l’accoudoir se trouvait juste sous sa cuisse. Je me suis surprise à sourire.
— Comme ça ? a-t-elle demandé.
— Un peu plus vers l’épaule. Oui. Là.
J’ai pris un crayon. Mes doigts tremblaient, mes joues devaient être cramoisies, mais le crayon, lui, savait ce qu’il faisait. J’ai mesuré les proportions avec le pouce, comme au cours. La ligne du dos. L’arc de la hanche. Le creux de la taille. Avec le crayon entre les doigts, je n’étais plus la baby-sitter, ni la fille des Herbiers. J’étais quelqu’un qui regarde.
Un léger bruit m’a fait tourner la tête. Fred avait posé son livre et s’était levé. Il est venu vers moi.
— Je peux regarder ?
— Oui.
Il n’a pas pris le pouf. Il s’est assis à côté de moi, sur le bord du canapé, si près que sa cuisse est venue toucher la mienne. Il ne l’a pas fait exprès, ou il a très bien fait semblant. Sa chaleur a traversé mon jean. Je n’ai pas bougé. Je n’ai pas osé.
Il a regardé mon dessin, puis le dos de Caro, puis mon dessin.
— Wow... c’est super bien, tu as les proportions.
— C’est le métier.
— Non, c’est l’œil. Tu as un vrai style.
Je crois que c’est le plus beau compliment que j’aie reçu de lui.
Je suis arrivée à la colonne. Le crayon a ralenti. J’ai dessiné la phrase comme je l’avais toujours dessinée, en motifs, sans oser la lire. Des lettres que je ne connaissais pas, tracées en boucles nerveuses.
— Ce n’est pas de l’ornement, a dit Fred, très bas, près de mon oreille. C’est de l’écriture.
— Je sais que ce n’est pas du français.
— C’est du russe. Sa grand-mère paternelle était de Saint-Pétersbourg. Elle a dit une chose, une seule, avant de mourir, et Caro l’a fait tatouer la veille de notre mariage.
— Vous l’avez choisie ensemble ?
— On l’a écrite ensemble. Elle m’a fait apprendre les lettres. Je les connais par cœur, avec les doigts.
Il a levé la main. Il a tracé l’air au-dessus du dos de Caro, à quelques centimètres de la peau, sans la toucher, en suivant les lettres l’une après l’autre. Le geste était lent, presque religieux. J’ai reconnu le geste de mes dessins.
— Tout est permis sauf le mensonge, a-t-il dit.
Le crayon s’est arrêté.
Caro n’avait pas bougé. Elle a dit, sans se retourner :
— C’est notre seule règle.
J’ai pensé à la sortie du premier jeudi pour Caro, à la brune sur le téléphone de Fred et à ses sorties solo. Je les ai revus se parler à voix basse sur ce même canapé, elle qui le branlait. J’ai pensé à la voix de Théo, qui riait faux. J’ai pensé à mon carnet, sous le matelas, qui ne mentait pas, lui non plus. Une chaleur m’est montée aux joues, et je n’ai pas su si c’était de la honte ou du soulagement.
— Continue, a dit Fred.
J’ai continué.
— Elle tient bien la pose, a-t-il remarqué au bout d’un moment, d’un ton presque léger. Je suis jaloux du canapé.
— Tu peux prendre l’autre coussin et venir me rejoindre, a dit Caro.
— C’est sûr qu’avec moi sur le tableau ce serait mieux, non ? a-t-il ajouté en se tournant vers moi. Il te faut deux modèles différents pour que ce soit un vrai exercice.
Il avait dit ça pour rire. Il m’a regardée comme on regarde quelqu’un dont on attend le sourire, et j’ai souri, parce que c’était la seule réponse qui ne m’engageait pas.
— Si vous voulez, ai-je dit.
Ce n’était pas une blague pour moi. Il l’a compris à mon ton, et il s’est levé quand même.
Il a retiré sa chemise, puis le reste, sans cérémonie. Je n’ai pas regardé tout de suite. J’ai regardé mon bloc. Puis j’ai levé les yeux, parce que c’était le devoir de l’artiste, et parce que j’avais envie de voir.
Il avait le corps d’un homme de quarante ans qui aime encore son corps. Les épaules larges, le ventre plat, une ligne de poils sombres qui descendait. Il ne cachait rien. Il n’exhibait rien non plus.
— Je te donne quelle pose ? ai-je demandé, d’une voix trop nette.
— À toi de décider. C’est toi l’artiste.
Alors je me suis levée. J’ai posé le bloc sur le fauteuil. J’ai dit à Caro de se tourner un peu vers le dossier, de me faire face, de replier la jambe du dessous. J’ai dit à Fred de s’allonger derrière elle, sur le flanc, le torse contre son dos, le bras passé autour de sa taille. Je leur ai demandé de rapprocher leurs têtes. Je n’ai touché personne. Ma voix faisait tout.
— Ta main, là. Non, plus bas, sur la hanche. Voilà. Sa tête sur ton épaule.
Ils sont restés immobiles, enlacés, en cuillère, lui derrière, elle devant. La lumière tombait sur ses cheveux à elle, sur la clavicule à lui. Le canapé était devenu un tableau.
Je me suis rassise. J’ai repris mon crayon. Je n’ai pas osé regarder trop longtemps entre les cuisses de Fred. Mais il avait beau garder le visage neutre, son corps ne mentait pas. J’ai souri toute seule, et j’ai dessiné aussi ça, discrètement, à l’endroit où ça se voyait, avec le même trait que le reste.
Dix minutes ont passé. Peut-être vingt. Le crayon glissait bien. J’avais cessé de compter.
Puis Fred a posé les lèvres sur l’épaule de Caro. Un geste léger, presque une caresse pour tenir la pose. Caro a tourné la tête vers lui. Leurs bouches se sont trouvées.
J’ai attendu qu’ils reprennent la pose. Ils ne l’ont pas reprise.
Le baiser a changé de nature. Il est devenu long, mouillé, sérieux. La main de Fred a quitté la hanche pour monter sur le sein de Caro. Elle a cambré le dos. Sa jambe est venue se poser par-dessus celle de son mari. J’ai entendu le petit bruit de la peau contre la peau, très faible, et le souffle de Caro qui prenait un autre rythme. Son sexe s’est ouvert, légèrement luisant.
Ils m’avaient oubliée. Ou ils faisaient comme si.
Je n’ai pas bougé. Je n’ai pas toussé, ni dit un mot. J’avais chaud, très chaud, et mes cuisses se serraient l’une contre l’autre sans que je l’aie décidé. J’ai fait ce que je savais faire : j’ai dessiné.
La main de Fred sur le sein, les doigts qui se refermaient, le pouce qui appuyait. Les cheveux de Caro dans son cou. Leurs deux bouches, cette fois avec des visages, les vrais, pas des silhouettes. La main de Caro qui descendait entre eux, qui trouvait ce qu’elle cherchait, qui le prenait. Le sexe de Fred entre ses doigts, dur, tendu, exactement comme dans mes mains sur mon dessin, sauf que cette fois j’avais le modèle sous les yeux. Le geste lent de Caro. Le creux de son poignet. Le ventre de Fred qui se contracte.
Mon crayon appuyait trop fort. La mine a cassé. J’en ai pris un autre sans quitter la scène des yeux.
Mon souffle était devenu bruyant. J’ai serré les dents. Ma main gauche, celle qui ne tenait pas le crayon, avait quitté le bloc sans que je m’en aperçoive. Elle reposait sur ma cuisse, tout près, trop près de l’endroit où tout battait. J’ai senti la couture du jean sous mes doigts. Il aurait suffi d’un geste. C’est tout juste si je n’ai pas cédé.
J’ai fermé le poing. J’ai remis la main sur le papier.
Et à cet instant, entre deux baisers, Caro a ouvert les yeux.
Elle ne s’est pas arrêtée. Elle n’a pas ralenti. Sa main continuait, la bouche de Fred sur sa nuque, son corps tendu contre le sien. Mais son regard a traversé la pièce et s’est posé sur moi, droit, sans surprise, comme si elle savait depuis longtemps que je serais là.
Elle m’a regardée regarder.
Je n’ai pas détourné les yeux. Le crayon est resté suspendu, puis a repris. Je n’ai pas cherché à me cacher derrière lui. J’ai fini le dessin devant elle, sous son regard, la page pleine de leurs deux corps, de leurs deux visages, de leurs mains, de tout ce que j’avais dessiné pendant des jours sans jamais l’avoir vu.
En marge, très petit, sans majuscule, j’ai écrit : pas de mensonge. pas ce soir.
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