Fiction
Bi
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Le carnet de Ninon - tentation — Chapitre 20
Auteure
Le carnet de Ninon - tentation
Chapitre 20
— Caro
Ninon est arrivée dans la cuisine en chaussettes, les cheveux encore emmêlés du lit, un vieux t-shirt qui devait être à un de ses frères dans une autre vie. Elle a marmonné bonjour, s’est servie un café sans en demander la permission, ce qu’elle n’aurait jamais fait un mois plus tôt.
— Bien dormi ?
— Comme une masse. Je crois que le train m’a achevée.
Elle s’est assise en face de moi, les mains autour de sa tasse, et j’ai attendu, parce que je savais que ça viendrait tout seul si je ne poussais pas.
— Alors, Théo, ai-je dit, au bout d’un moment.
— C’est fait. C’est bizarre, je pensais que ça me ferait plus mal.
— Triste quand même, un peu ?
Elle a réfléchi, sérieusement, comme si la question méritait une vraie réponse et pas un réflexe.
— Triste pour la fille que j’étais avec lui. Pas pour lui. Je crois que ces derniers temps, je jouais un rôle plus que je ne vivais quelque chose.
— Et Louise ?
— On s’est parlé au supermarché. Elle avait l’air soulagée que je ne lui fasse pas une scène. Je crois qu’elle s’attendait à des cris.
— Tu n’as pas eu envie d’en faire ?
— Non. C’est ça, le plus étrange. J’ai eu envie de la remercier, presque. Elle m’a débarrassée d’un truc que je n’osais pas lâcher moi-même.
Je l’ai regardée boire son café, avec cette gravité tranquille qu’elle avait déjà en arrivant chez nous, un mois plus tôt, sauf qu’à l’époque c’était de la timidité, et que maintenant, c’était autre chose. Une place gagnée.
— J’ai un truc pour te changer les idées, ai-je dit.
— Quoi donc ?
— Je t’ai dit, il y a une soirée d’Halloween. Au Manoir.
— C’est une boîte ?
— C’est un club. Un club particulier.
Elle a levé un sourcil, la tasse suspendue à mi-chemin.
— Particulier comment ?
J’ai pris mon temps. C’était le genre de phrase qu’on ne rattrape pas si on la dit trop vite ou trop mal.
— C’est un club libertin, Ninon. Comme celui où on est allés, Fred et moi, le vendredi où tu gardais Léo. Sauf que celui-là a un thème pour Halloween, des costumes, un concours, une vraie soirée d’ambiance plutôt qu’un simple bar avec des alcôves.
Elle n’a rien dit tout de suite. Elle a reposé sa tasse, lentement, et j’ai vu, dans ses yeux, plus de curiosité que de peur, ce qui m’a rassurée davantage que je ne voulais me l’avouer.
— Et tu me proposes de venir.
— Je te propose de venir. Avec nous. Je ne te propose rien d’autre que ça, pour l’instant : venir, regarder, voir si ça te plaît.
— Pourquoi maintenant ?
— Parce que tu portes un masque, ce soir-là. Littéralement. Personne ne te connaît, dans cette salle, à part nous. Tu peux être quelqu’un d’autre pendant quelques heures, quelqu’un qui n’a pas de baby-sitting le lendemain matin, pas de concours à réviser, pas de garçon à qui mentir. C’est plus facile d’essayer un monde nouveau derrière un déguisement que le visage nu.
Elle a souri, un vrai sourire, celui qui plisse les yeux plutôt que la bouche.
— D’accord.
— D’accord, tu réfléchis ?
— D’accord, je viens.
Je n’ai pas montré à quel point ça m’a fait plaisir. J’ai juste hoché la tête, comme si c’était la réponse la plus normale du monde.
— Il nous faut des costumes, alors, sexy, très sexy et horrible. Il y aura un défilé avec l’élection du costume le plus sexy, le plus horrible, etc. Et il y aura des trucs à gagner.
— Quel genre de lot ?
— Un week-end dans une love room par exemple. Une vraie, avec jacuzzi, miroirs au plafond, tout l’attirail. Le genre d’endroit qu’on réserve pour une nuit entre adultes qui n’ont pas d’enfant à récupérer le lendemain.
Elle a ri.
— Tu veux gagner ça.
— Je veux surtout m’amuser à essayer de le gagner. Ce n’est pas pareil.
— Je peux t’aider pour les maquillages, a dit Ninon. J’ai fait un stage, l’été dernier, dans une boîte qui fait des effets spéciaux pour le cinéma. Fausses blessures, cicatrices, tout ça. Je peux nous faire des visages qui tiennent la route, pas des trucs de pharmacie.
Ça m’a surprise, dans le bon sens. Encore une pièce d’elle que je découvrais, alors que je croyais déjà la connaître par ses dessins.
— Alors il ne reste plus que les tenues.
On a fini nos cafés vite, avec cette excitation un peu enfantine des projets qu’on décide sur un coup de tête et qu’on veut mettre en route tout de suite. J’ai attrapé mon sac, elle a enfilé un jean, et on est parties.
Le magasin n’avait rien d’un sex-shop de quartier mal éclairé. Vitrines propres, éclairage soigné, une vendeuse qui nous a laissées tranquilles après nous avoir montré les rayons costumes.
— Pas de nonne, ai-je dit en écartant un cintre. Pas d’infirmière, pas de policière, pas d’étudiante. On a fait le tour de ces classiques cent fois.
— Alors quoi ?
— Je nous vois bien en vampires, sorcières ou zombies. Quelque chose qui a un vrai univers, pas juste un uniforme raccourci.
— Pas zombie, si tu réussis trop bien le maquillage on va faire fuir tout le monde.
On a fouillé les rayons ensemble, en écartant, en gardant, en se moquant de certains modèles trop ridicules pour être portés même une soirée.
Les sorcières étaient au fond, deux cintres collés l’un à l’autre, le même noir, le même chapeau pointu à boucle.
La mienne : une robe moulante, manches longues, décolleté en V jusqu’au sternum. Le ventre n’existait pas. À la place, un losange ouvert, lacé croisé, la peau au milieu. Aux hanches, deux découpes assez hautes pour que les bas commencent à l’air libre, juste un bout de jarretelle. Gants longs. Choker. Le chapeau.
Celle de Ninon : pas une robe. Un body satin, bretelles fines, la poitrine prise sans être couverte, le même laçage sur le ventre, plus serré, plus bas. En dessous, une culotte haute en dentelle noire, presque une guêpière, les attaches qui descendaient sur les cuisses. Un bas résille. Un seul gant filet, jusqu’au biceps. On y ajoute chacune un collier de cuir de soumises, le même chapeau. Et voilà deux sorcières coquines prêtes à envoûter mon homme.
— Essaie celle-là, ai-je dit en la lui tendant.
Elle a pesé le body.
— Il n’y a presque rien.
— C’est le principe. Toi aussi. On compare.
J’ai pris, sur le rayon d’à côté, deux jupes longues, noires, fendues jusqu’à la cuisse. Assez sages pour un hall. Assez honnêtes pour un chauffeur de taxi.
— Ça, par-dessus, jusqu’à la porte du Manoir. Les chapeaux aussi, ça aide. Après, on enlève la jupe.
Elle a hoché la tête. Trop vite. Ou pas assez.
La vendeuse nous a indiqué le fond du magasin, une cabine large, un rideau épais plutôt qu’une porte, assez grande pour deux.
On est entrées ensemble, sans se poser la question de savoir si c’était normal. Ninon a retiré son pull. Moi, ma robe. L’espace s’est rempli de nos deux corps à moitié nus, de nos coudes qui se cognaient, de nos rires étouffés pour ne pas se faire remarquer.
— Aide-moi avec le laçage, a dit Ninon, en me tournant le dos.
Le satin glissait. J’ai croisé les lanières une à une sur son ventre, en passant les mains sous le tissu pour tendre. À chaque œillet sa peau se hérissait. Le nœud, tout en bas, au-dessus de la culotte dentelle. Mes doigts ont frôlé le haut de la guêpière. Pas exprès. Puis un peu exprès. Elle n’a rien dit.
Les bas. Les clips. Le gant filet, que j’ai remonté moi-même jusqu’à son bras. Le choker, derrière sa nuque, une seconde de trop.
— Voilà, ai-je murmuré.
Elle s’est retournée face au miroir. Le body faisait exactement ce que la photo de l’emballage promettait : la poitrine haute, le ventre lacé, la culotte qui mangeait les hanches, les cuisses nues entre la dentelle et le bas. J’ai enfilé la robe. Le V. Le losange. Les hanches ouvertes. Dans la glace, deux sorcières. On n’avait plus grand-chose à voir avec la baby-sitter et la mère de famille d’un mois plus tôt.
— Tu es magnifique, ai-je dit.
— Toi aussi.
Sa voix était trop basse. Elle se regardait comme on regarde une inconnue.
J’ai posé une main sur sa hanche, sur la dentelle, pour un pli qui n’avait pas besoin d’être ajusté. Elle n’a pas reculé. Mes doigts ont glissé d’un centimètre, sous une jarretelle. J’ai remonté la paume le long du laçage, peau entre les lanières. Elle a retenu son souffle. Sa main est restée le long de sa cuisse, incertaine.
— Ninon.
— Oui ?
— Je peux ?
Elle n’a pas demandé quoi. Elle a hoché la tête, à peine. J’ai attendu une seconde, pour lui laisser le temps de changer d’avis. Elle n’a pas changé d’avis. Je me suis penchée.
Ses lèvres étaient chaudes. Sèches d’abord, puis non. Petites. Elle est restée figée, au bord. Les yeux ouverts. Les miens aussi. On s’est regardées de trop près. Je n’ai pas ouvert la bouche tout de suite. Elle non plus. On a juste collé les lèvres, longtemps, comme si le reste pouvait attendre.
Ma main droite dans ses cheveux, l’autre au bas de son dos, sur le satin, pile au-dessus de la culotte. Elle ne savait pas où mettre les siennes. Elles se sont posées contre la découpe de ma robe, au creux de la hanche, puis elles ont hésité, puis elles sont restées.
On a fait durer ça. Pas une minute. Plusieurs. Lentement. Elle s’est pressée un peu, assez pour que je sente la dentelle et, dessous, presque rien. Elle a bougé les hanches d’un mouvement trop petit pour avoir un nom. Ses dents ont effleuré ma lèvre. Sa langue, quand elle est venue, était prudente. Agile ensuite. On n’était pas douées encore. On était patientes. On savait toutes les deux que c’était la première fois que nos bouches faisaient ça, et qu’on n’aurait plus cette première fois ensuite.
J’ai reculé juste assez pour voir son visage.
— Ça va ?
Elle a mis du temps.
— Oui, a-t-elle dit. Un souffle. Pas un mot.
— On peut s’arrêter.
— Non.
Le deuxième baiser a été plus franc, et elle a eu peur au milieu. Je l’ai sentie. Sa langue a répondu, puis s’est retirée, puis est revenue. Sa main a quitté ma hanche, a frôlé le losange lacé de ma robe, s’est arrêtée sur la peau de mon ventre, entre les lanières, comme si les nœuds pouvaient la retenir. Mes seins contre le satin du body. Les siens contre moi, presque rien entre les deux. On se caressait sans oser encore appeler ça des caresses : le pouce au bord d’une bretelle, mes doigts sous une jarretelle, sa paume plate trop longtemps au même endroit.
Elle a ouvert un peu la bouche. J’y suis allée. Lentement. Encore.
C’est à ce moment-là qu’on a entendu le petit toussotement de l’autre côté de la cloison.
Pas le nôtre.
On s’est arrêtées, front contre front. J’ai remarqué, pour la première fois, un petit rideau de velours à hauteur de bassin que je n’avais pas pris la peine de regarder en entrant et celui-ci bougeait comme s’il y avait quelque chose derrière. Le tissu dissimulait un cercle découpé dans le bois.
— C’est quoi, ça, a chuchoté Ninon.
Plus de sourire tout de suite. D’abord les yeux. Le rouge aux joues. La main encore sur mon ventre, qu’elle n’a pas retirée.
— Je crois, ai-je dit, en essayant de garder mon sérieux, que cette cabine a plus d’une fonction que l’essayage.
On a échangé un regard, et le fou rire est monté d’un coup, ce genre de fou rire qui sort tout seul quand la situation est trop absurde pour être autre chose qu’amusante. De l’autre côté, quelqu’un a toussé, gêné, ou impatient, difficile à dire.
— Tu crois qu’il y a vraiment quelqu’un ? a demandé Ninon, la main plaquée sur sa bouche.
— Il n’y a qu’un moyen de savoir.
Je n’avais pas prévu ça en entrant dans ce magasin. Mais l’après-midi avait déjà pris une direction que je n’avais pas prévue non plus, et je n’avais pas l’intention de m’arrêter juste avant le meilleur moment.
J’ai écarté le tissu. De l’autre côté du trou, quelque chose a bougé, hésitant, comme si son propriétaire n’était pas sûr d’avoir bien compris notre fou rire.
— Alors, ai-je dit, assez fort pour qu’on m’entende de l’autre côté, on dirait qu’on a de la visite.
Une voix d’homme a répondu, mal assurée :
— Je... je peux partir, si vous voulez.
— Personne ne t’a demandé de partir, ai-je dit.
Il a mis un moment avant de comprendre que ce n’était pas un refus. Puis le trou s’est rempli.
Un sexe, déjà à moitié dressé, est apparu de l’autre côté de la cloison, timide d’abord, comme s’il attendait encore une confirmation. Ninon a écarquillé les yeux, puis a de nouveau ri, ce rire nerveux et ravi des filles qui découvrent que le monde a plus de recoins qu’elles ne le pensaient.
— Eh bien, ai-je dit, en m’agenouillant devant le trou. On ne va pas le laisser attendre.
J’ai pris le sexe dans ma main. Il a fini de durcir entre mes doigts, chaud, déjà un peu humide au bout. J’ai entendu, de l’autre côté, un souffle qui se coupait.
Ninon a hésité une minute en me regardant avec de grands yeux et s’est agenouillée à côté de moi, sans que j’aie eu besoin de le lui demander. Je lui ai tendu la verge, et elle a passé sa langue sur le gland, d’abord prudente, puis avec plus d’assurance en voyant que je souriais, encourageante.
On s’est relayées, nos deux bouches qui se croisaient sur la même queue, nos langues qui se rencontraient parfois plus que le sexe lui-même, ce qui nous a fait rire encore, la bouche pleine, incapables de nous arrêter tout à fait pour autant. L’homme de l’autre côté gémissait, des sons étouffés, une main qu’on devinait plaquée contre sa propre bouche pour ne pas se faire repérer par la vendeuse.
Je l’ai pris plus profondément, j’ai senti Ninon caresser ce que je ne pouvais pas prendre en bouche, ses doigts autour de la base, en rythme avec mes lèvres. Le souffle de l’homme s’est fait plus court, plus saccadé, un petit gémissement étranglé qui a précédé de peu le reste.
Il a joui sans prévenir, brutalement, entre nos deux visages, sur ma joue d’abord, puis sur les lèvres de Ninon qui n’a pas eu le temps de reculer, un dernier jet qui s’est perdu dans son décolleté déjà entrouvert par le bustier.
On est restées un instant à genoux, hilares, essuyant nos visages du dos de la main, pendant que de l’autre côté, l’homme marmonnait un merci confus avant de refermer précipitamment le petit rideau de velours.
Ninon a fini par exploser de rire, un vrai fou rire, incontrôlable, qui m’a gagnée aussitôt.
— On dit rien à Fred ? ai-je fini par demander, entre deux hoquets.
— Tu rigoles, a répondu Ninon, en essuyant ses yeux humides de larmes de rire. Il va être vert de jalousie si on lui raconte pas tout, absolument tout.
On s’est rhabillées, les costumes soigneusement pliés sur le bras, et on est sorties de la cabine comme deux gamines qui viennent de faire une bêtise réussie, la vendeuse ne se doutant de rien, ou faisant semblant, allez savoir.
Ninon est arrivée dans la cuisine en chaussettes, les cheveux encore emmêlés du lit, un vieux t-shirt qui devait être à un de ses frères dans une autre vie. Elle a marmonné bonjour, s’est servie un café sans en demander la permission, ce qu’elle n’aurait jamais fait un mois plus tôt.
— Bien dormi ?
— Comme une masse. Je crois que le train m’a achevée.
Elle s’est assise en face de moi, les mains autour de sa tasse, et j’ai attendu, parce que je savais que ça viendrait tout seul si je ne poussais pas.
— Alors, Théo, ai-je dit, au bout d’un moment.
— C’est fait. C’est bizarre, je pensais que ça me ferait plus mal.
— Triste quand même, un peu ?
Elle a réfléchi, sérieusement, comme si la question méritait une vraie réponse et pas un réflexe.
— Triste pour la fille que j’étais avec lui. Pas pour lui. Je crois que ces derniers temps, je jouais un rôle plus que je ne vivais quelque chose.
— Et Louise ?
— On s’est parlé au supermarché. Elle avait l’air soulagée que je ne lui fasse pas une scène. Je crois qu’elle s’attendait à des cris.
— Tu n’as pas eu envie d’en faire ?
— Non. C’est ça, le plus étrange. J’ai eu envie de la remercier, presque. Elle m’a débarrassée d’un truc que je n’osais pas lâcher moi-même.
Je l’ai regardée boire son café, avec cette gravité tranquille qu’elle avait déjà en arrivant chez nous, un mois plus tôt, sauf qu’à l’époque c’était de la timidité, et que maintenant, c’était autre chose. Une place gagnée.
— J’ai un truc pour te changer les idées, ai-je dit.
— Quoi donc ?
— Je t’ai dit, il y a une soirée d’Halloween. Au Manoir.
— C’est une boîte ?
— C’est un club. Un club particulier.
Elle a levé un sourcil, la tasse suspendue à mi-chemin.
— Particulier comment ?
J’ai pris mon temps. C’était le genre de phrase qu’on ne rattrape pas si on la dit trop vite ou trop mal.
— C’est un club libertin, Ninon. Comme celui où on est allés, Fred et moi, le vendredi où tu gardais Léo. Sauf que celui-là a un thème pour Halloween, des costumes, un concours, une vraie soirée d’ambiance plutôt qu’un simple bar avec des alcôves.
Elle n’a rien dit tout de suite. Elle a reposé sa tasse, lentement, et j’ai vu, dans ses yeux, plus de curiosité que de peur, ce qui m’a rassurée davantage que je ne voulais me l’avouer.
— Et tu me proposes de venir.
— Je te propose de venir. Avec nous. Je ne te propose rien d’autre que ça, pour l’instant : venir, regarder, voir si ça te plaît.
— Pourquoi maintenant ?
— Parce que tu portes un masque, ce soir-là. Littéralement. Personne ne te connaît, dans cette salle, à part nous. Tu peux être quelqu’un d’autre pendant quelques heures, quelqu’un qui n’a pas de baby-sitting le lendemain matin, pas de concours à réviser, pas de garçon à qui mentir. C’est plus facile d’essayer un monde nouveau derrière un déguisement que le visage nu.
Elle a souri, un vrai sourire, celui qui plisse les yeux plutôt que la bouche.
— D’accord.
— D’accord, tu réfléchis ?
— D’accord, je viens.
Je n’ai pas montré à quel point ça m’a fait plaisir. J’ai juste hoché la tête, comme si c’était la réponse la plus normale du monde.
— Il nous faut des costumes, alors, sexy, très sexy et horrible. Il y aura un défilé avec l’élection du costume le plus sexy, le plus horrible, etc. Et il y aura des trucs à gagner.
— Quel genre de lot ?
— Un week-end dans une love room par exemple. Une vraie, avec jacuzzi, miroirs au plafond, tout l’attirail. Le genre d’endroit qu’on réserve pour une nuit entre adultes qui n’ont pas d’enfant à récupérer le lendemain.
Elle a ri.
— Tu veux gagner ça.
— Je veux surtout m’amuser à essayer de le gagner. Ce n’est pas pareil.
— Je peux t’aider pour les maquillages, a dit Ninon. J’ai fait un stage, l’été dernier, dans une boîte qui fait des effets spéciaux pour le cinéma. Fausses blessures, cicatrices, tout ça. Je peux nous faire des visages qui tiennent la route, pas des trucs de pharmacie.
Ça m’a surprise, dans le bon sens. Encore une pièce d’elle que je découvrais, alors que je croyais déjà la connaître par ses dessins.
— Alors il ne reste plus que les tenues.
On a fini nos cafés vite, avec cette excitation un peu enfantine des projets qu’on décide sur un coup de tête et qu’on veut mettre en route tout de suite. J’ai attrapé mon sac, elle a enfilé un jean, et on est parties.
Le magasin n’avait rien d’un sex-shop de quartier mal éclairé. Vitrines propres, éclairage soigné, une vendeuse qui nous a laissées tranquilles après nous avoir montré les rayons costumes.
— Pas de nonne, ai-je dit en écartant un cintre. Pas d’infirmière, pas de policière, pas d’étudiante. On a fait le tour de ces classiques cent fois.
— Alors quoi ?
— Je nous vois bien en vampires, sorcières ou zombies. Quelque chose qui a un vrai univers, pas juste un uniforme raccourci.
— Pas zombie, si tu réussis trop bien le maquillage on va faire fuir tout le monde.
On a fouillé les rayons ensemble, en écartant, en gardant, en se moquant de certains modèles trop ridicules pour être portés même une soirée.
Les sorcières étaient au fond, deux cintres collés l’un à l’autre, le même noir, le même chapeau pointu à boucle.
La mienne : une robe moulante, manches longues, décolleté en V jusqu’au sternum. Le ventre n’existait pas. À la place, un losange ouvert, lacé croisé, la peau au milieu. Aux hanches, deux découpes assez hautes pour que les bas commencent à l’air libre, juste un bout de jarretelle. Gants longs. Choker. Le chapeau.
Celle de Ninon : pas une robe. Un body satin, bretelles fines, la poitrine prise sans être couverte, le même laçage sur le ventre, plus serré, plus bas. En dessous, une culotte haute en dentelle noire, presque une guêpière, les attaches qui descendaient sur les cuisses. Un bas résille. Un seul gant filet, jusqu’au biceps. On y ajoute chacune un collier de cuir de soumises, le même chapeau. Et voilà deux sorcières coquines prêtes à envoûter mon homme.
— Essaie celle-là, ai-je dit en la lui tendant.
Elle a pesé le body.
— Il n’y a presque rien.
— C’est le principe. Toi aussi. On compare.
J’ai pris, sur le rayon d’à côté, deux jupes longues, noires, fendues jusqu’à la cuisse. Assez sages pour un hall. Assez honnêtes pour un chauffeur de taxi.
— Ça, par-dessus, jusqu’à la porte du Manoir. Les chapeaux aussi, ça aide. Après, on enlève la jupe.
Elle a hoché la tête. Trop vite. Ou pas assez.
La vendeuse nous a indiqué le fond du magasin, une cabine large, un rideau épais plutôt qu’une porte, assez grande pour deux.
On est entrées ensemble, sans se poser la question de savoir si c’était normal. Ninon a retiré son pull. Moi, ma robe. L’espace s’est rempli de nos deux corps à moitié nus, de nos coudes qui se cognaient, de nos rires étouffés pour ne pas se faire remarquer.
— Aide-moi avec le laçage, a dit Ninon, en me tournant le dos.
Le satin glissait. J’ai croisé les lanières une à une sur son ventre, en passant les mains sous le tissu pour tendre. À chaque œillet sa peau se hérissait. Le nœud, tout en bas, au-dessus de la culotte dentelle. Mes doigts ont frôlé le haut de la guêpière. Pas exprès. Puis un peu exprès. Elle n’a rien dit.
Les bas. Les clips. Le gant filet, que j’ai remonté moi-même jusqu’à son bras. Le choker, derrière sa nuque, une seconde de trop.
— Voilà, ai-je murmuré.
Elle s’est retournée face au miroir. Le body faisait exactement ce que la photo de l’emballage promettait : la poitrine haute, le ventre lacé, la culotte qui mangeait les hanches, les cuisses nues entre la dentelle et le bas. J’ai enfilé la robe. Le V. Le losange. Les hanches ouvertes. Dans la glace, deux sorcières. On n’avait plus grand-chose à voir avec la baby-sitter et la mère de famille d’un mois plus tôt.
— Tu es magnifique, ai-je dit.
— Toi aussi.
Sa voix était trop basse. Elle se regardait comme on regarde une inconnue.
J’ai posé une main sur sa hanche, sur la dentelle, pour un pli qui n’avait pas besoin d’être ajusté. Elle n’a pas reculé. Mes doigts ont glissé d’un centimètre, sous une jarretelle. J’ai remonté la paume le long du laçage, peau entre les lanières. Elle a retenu son souffle. Sa main est restée le long de sa cuisse, incertaine.
— Ninon.
— Oui ?
— Je peux ?
Elle n’a pas demandé quoi. Elle a hoché la tête, à peine. J’ai attendu une seconde, pour lui laisser le temps de changer d’avis. Elle n’a pas changé d’avis. Je me suis penchée.
Ses lèvres étaient chaudes. Sèches d’abord, puis non. Petites. Elle est restée figée, au bord. Les yeux ouverts. Les miens aussi. On s’est regardées de trop près. Je n’ai pas ouvert la bouche tout de suite. Elle non plus. On a juste collé les lèvres, longtemps, comme si le reste pouvait attendre.
Ma main droite dans ses cheveux, l’autre au bas de son dos, sur le satin, pile au-dessus de la culotte. Elle ne savait pas où mettre les siennes. Elles se sont posées contre la découpe de ma robe, au creux de la hanche, puis elles ont hésité, puis elles sont restées.
On a fait durer ça. Pas une minute. Plusieurs. Lentement. Elle s’est pressée un peu, assez pour que je sente la dentelle et, dessous, presque rien. Elle a bougé les hanches d’un mouvement trop petit pour avoir un nom. Ses dents ont effleuré ma lèvre. Sa langue, quand elle est venue, était prudente. Agile ensuite. On n’était pas douées encore. On était patientes. On savait toutes les deux que c’était la première fois que nos bouches faisaient ça, et qu’on n’aurait plus cette première fois ensuite.
J’ai reculé juste assez pour voir son visage.
— Ça va ?
Elle a mis du temps.
— Oui, a-t-elle dit. Un souffle. Pas un mot.
— On peut s’arrêter.
— Non.
Le deuxième baiser a été plus franc, et elle a eu peur au milieu. Je l’ai sentie. Sa langue a répondu, puis s’est retirée, puis est revenue. Sa main a quitté ma hanche, a frôlé le losange lacé de ma robe, s’est arrêtée sur la peau de mon ventre, entre les lanières, comme si les nœuds pouvaient la retenir. Mes seins contre le satin du body. Les siens contre moi, presque rien entre les deux. On se caressait sans oser encore appeler ça des caresses : le pouce au bord d’une bretelle, mes doigts sous une jarretelle, sa paume plate trop longtemps au même endroit.
Elle a ouvert un peu la bouche. J’y suis allée. Lentement. Encore.
C’est à ce moment-là qu’on a entendu le petit toussotement de l’autre côté de la cloison.
Pas le nôtre.
On s’est arrêtées, front contre front. J’ai remarqué, pour la première fois, un petit rideau de velours à hauteur de bassin que je n’avais pas pris la peine de regarder en entrant et celui-ci bougeait comme s’il y avait quelque chose derrière. Le tissu dissimulait un cercle découpé dans le bois.
— C’est quoi, ça, a chuchoté Ninon.
Plus de sourire tout de suite. D’abord les yeux. Le rouge aux joues. La main encore sur mon ventre, qu’elle n’a pas retirée.
— Je crois, ai-je dit, en essayant de garder mon sérieux, que cette cabine a plus d’une fonction que l’essayage.
On a échangé un regard, et le fou rire est monté d’un coup, ce genre de fou rire qui sort tout seul quand la situation est trop absurde pour être autre chose qu’amusante. De l’autre côté, quelqu’un a toussé, gêné, ou impatient, difficile à dire.
— Tu crois qu’il y a vraiment quelqu’un ? a demandé Ninon, la main plaquée sur sa bouche.
— Il n’y a qu’un moyen de savoir.
Je n’avais pas prévu ça en entrant dans ce magasin. Mais l’après-midi avait déjà pris une direction que je n’avais pas prévue non plus, et je n’avais pas l’intention de m’arrêter juste avant le meilleur moment.
J’ai écarté le tissu. De l’autre côté du trou, quelque chose a bougé, hésitant, comme si son propriétaire n’était pas sûr d’avoir bien compris notre fou rire.
— Alors, ai-je dit, assez fort pour qu’on m’entende de l’autre côté, on dirait qu’on a de la visite.
Une voix d’homme a répondu, mal assurée :
— Je... je peux partir, si vous voulez.
— Personne ne t’a demandé de partir, ai-je dit.
Il a mis un moment avant de comprendre que ce n’était pas un refus. Puis le trou s’est rempli.
Un sexe, déjà à moitié dressé, est apparu de l’autre côté de la cloison, timide d’abord, comme s’il attendait encore une confirmation. Ninon a écarquillé les yeux, puis a de nouveau ri, ce rire nerveux et ravi des filles qui découvrent que le monde a plus de recoins qu’elles ne le pensaient.
— Eh bien, ai-je dit, en m’agenouillant devant le trou. On ne va pas le laisser attendre.
J’ai pris le sexe dans ma main. Il a fini de durcir entre mes doigts, chaud, déjà un peu humide au bout. J’ai entendu, de l’autre côté, un souffle qui se coupait.
Ninon a hésité une minute en me regardant avec de grands yeux et s’est agenouillée à côté de moi, sans que j’aie eu besoin de le lui demander. Je lui ai tendu la verge, et elle a passé sa langue sur le gland, d’abord prudente, puis avec plus d’assurance en voyant que je souriais, encourageante.
On s’est relayées, nos deux bouches qui se croisaient sur la même queue, nos langues qui se rencontraient parfois plus que le sexe lui-même, ce qui nous a fait rire encore, la bouche pleine, incapables de nous arrêter tout à fait pour autant. L’homme de l’autre côté gémissait, des sons étouffés, une main qu’on devinait plaquée contre sa propre bouche pour ne pas se faire repérer par la vendeuse.
Je l’ai pris plus profondément, j’ai senti Ninon caresser ce que je ne pouvais pas prendre en bouche, ses doigts autour de la base, en rythme avec mes lèvres. Le souffle de l’homme s’est fait plus court, plus saccadé, un petit gémissement étranglé qui a précédé de peu le reste.
Il a joui sans prévenir, brutalement, entre nos deux visages, sur ma joue d’abord, puis sur les lèvres de Ninon qui n’a pas eu le temps de reculer, un dernier jet qui s’est perdu dans son décolleté déjà entrouvert par le bustier.
On est restées un instant à genoux, hilares, essuyant nos visages du dos de la main, pendant que de l’autre côté, l’homme marmonnait un merci confus avant de refermer précipitamment le petit rideau de velours.
Ninon a fini par exploser de rire, un vrai fou rire, incontrôlable, qui m’a gagnée aussitôt.
— On dit rien à Fred ? ai-je fini par demander, entre deux hoquets.
— Tu rigoles, a répondu Ninon, en essuyant ses yeux humides de larmes de rire. Il va être vert de jalousie si on lui raconte pas tout, absolument tout.
On s’est rhabillées, les costumes soigneusement pliés sur le bras, et on est sorties de la cabine comme deux gamines qui viennent de faire une bêtise réussie, la vendeuse ne se doutant de rien, ou faisant semblant, allez savoir.
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