Le carnet de Ninon - tentation — Chapitre 15
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L'avis peut contenir des indices sur l'intrigue.
On se laisse embarquer par la voix de Ninon, qui se moque de ses propres hésitations avec un humour discret. Les petits gestes du quotidien, comme le café trop fort de Caro ou les pâtes partagées dans un silence qui pèse, donnent beaucoup de relief à la scène. Et le carnet glissé sous l'oreiller revient comme un fil rouge qu'on a envie de suivre.
Le carnet de Ninon - tentation
Chapitre 15
Le lundi a commencé comme tous les autres lundis.
Léo a renversé son bol. Fred a essuyé. Caro a mis le café trop fort, comme toujours, et elle a juré tout bas contre la machine, comme toujours. Moi, j’ai beurré une tartine que je n’avais pas vraiment faim de manger. Personne n’a parlé du canapé. Personne n’a parlé du crayon. Personne n’a parlé de ce que j’avais vu, ni de ce que j’avais écrit en marge.
C’était presque plus troublant que s’ils m’avaient interrogée dès le réveil.
J’avais dormi d’un sommeil court, le bloc refermé sous mon oreiller, pas sous le matelas cette fois. La phrase tenait encore sous mes paupières : pas de mensonge. pas ce soir. Le soir était fini. Le lundi, lui, ne savait pas encore ce qu’il allait faire de nous.
Caro m’a demandé si je prenais le métro avec Léo jusqu’à l’école, parce que Fred avait une réunion tôt. J’ai dit oui. Elle m’a souri exactement comme le premier matin, celui où je ne savais pas encore où ranger mes chaussures. Rien dans son visage ne disait : tu étais là, tu as regardé, tu n’es pas partie.
Dans l’ascenseur, Léo a collé sa main contre la mienne et il a dit Nino. J’ai compté les étages pour ne pas penser au reste.
Toute la journée, au Louvre, j’ai été une mauvaise élève. Les présentations de tableaux défilaient. Les dos aussi. Chaque nu de dos me renvoyait au canapé. Chaque main peinte sur une hanche me renvoyait à la main de Fred. J’ai copié trois phrases dans mon classeur sur Le Bain turc sans les comprendre. À midi, Théo m’a envoyé un cœur. Un seul. J’ai laissé l’écran s’éteindre.
Le soir, Léo s’est endormi à la première histoire. Il n’avait pas fait de cauchemar. J’ai refermé sa porte à deux centimètres, et je suis restée un moment dans le couloir, face à leur chambre et à la mienne, sans savoir laquelle des deux portes était la plus dangereuse.
Ils étaient dans la cuisine.
Pas habillés pour sortir. Pas parfumés. Fred en t-shirt. Caro les cheveux encore humides, un gilet trop grand, les pieds nus. Une casserole sur le feu. L’odeur d’ail. La vie simple, celle qu’on montre aux voisins.
— Tu manges avec nous ? a demandé Caro.
— Oui.
J’aurais pu dire non. Aller dans ma chambre. Faire semblant d’avoir un devoir. Ça aurait été un mensonge, et la phrase dans son dos m’aurait suivie jusqu’au lit.
On a mangé. Des pâtes. Léo n’était plus là pour occuper les silences, alors les silences se sont assis avec nous. Fred a parlé d’un dossier. Caro a parlé de la lessive, d’un bouton à recoudre sur le manteau de Léo. Puis plus rien. Le bruit des fourchettes.
J’ai senti qu’ils se regardaient au-dessus de moi. Pas pour se mettre d’accord. Pour savoir qui commencerait.
Ça a été Caro.
Elle a posé sa fourchette. Elle n’a pas pris un ton solennel. Elle a pris celui de la météo, le même que le matin où elle m’avait demandé si j’avais trouvé une robe dans son dressing.
— Hier soir. On ne t’a pas demandé si tu voulais rester. On t’a dit que tu pouvais partir. Tu es restée. On aimerait savoir si tu le savais, en restant.
J’ai senti le sang me monter aux oreilles. Le jean, sous la table, collait à mes genoux.
— Si je savais quoi.
— Que tu n’étais plus seulement en train de dessiner, a dit Fred. Que tu nous regardais pour de bon.
Il n’avait pas l’air d’un juge. Il avait l’air d’un homme qui pose une question qu’il a déjà posée, ailleurs, à d’autres, et qui en attend encore la réponse exacte.
— Oui, ai-je dit. Je le savais.
— Et est-ce que tu as aimé nous regarder faire l’amour ? a demandé Caro.
La question est tombée toute simple. Pas un piège. Une porte, encore une.
J’ai pensé à la mine cassée. À ma main gauche dans ma culotte. Au regard de Caro, ouvert, posé sur moi pendant que Fred l’embrassait. J’ai pensé à Théo, et au mot “inséparables” sous une photo que je n’avais pas demandée.
— Oui.
Le mot était trop petit pour tout ce qu’il portait. Je l’ai laissé quand même.
Caro a hoché la tête, une seule fois, comme on valide une chose qu’on avait déjà vue venir.
— Alors on te doit quelques explications, a-t-elle dit. Les vrais. Pas celles qu’on laisse entendre en passant, sans les poser sur la table.
Elle a croisé les mains sur la nappe. Le gilet a glissé sur une épaule. Le lotus n’était pas visible, mais je savais qu’il était là.
— Nous sommes ce que l’on appelle des libertins. Depuis longtemps. On se voit avec d’autres. Ensemble, parfois. Chacun de notre côté, parfois. Ce n’est pas une trahison. C’est une règle qu’on s’est donnée, c’est notre mode de vie intime.
Fred n’a pas bougé. Il regardait son verre d’eau, puis moi.
— Moi, a-t-il dit, j’aime regarder. Caro avec d’autres. C’est Caro qui choisit ses partenaires. Soit je regarde, soit elle revient me raconter en détail et je vois quand même. On appelle ça du candaulisme, si tu veux un mot. Le mot n’est pas important. Ce qui compte, c’est que ça me plaît. Que ça nous plaise. Évidemment il n’y a pas que ça.
J’ai répété le mot dans ma tête. Candaulisme. Ça sonnait comme une œuvre ou une légende sous un tableau qu’on n’ose pas trop longtemps regarder.
— Depuis combien de temps ?
Caro a souri, un sourire honnête et franc.
— Douze ans qu’on est ensemble. Dix qu’on a ouvert cette porte. Au début, c’était rare. Une soirée par an, on se croyait très audacieux. Ça mettait du piquant dans notre couple. Puis ça a trouvé son rythme. Pas tous les week-ends. Assez souvent pour que ce ne soit plus un accident.
— Et la jalousie ?
Fred a répondu avant elle.
— Elle existe. On ne l’a pas tué. On l’a apprivoisée. Il y a des soirs où je la sens, là, derrière les côtes, quand elle rit trop près de quelqu’un que je ne connais pas. Il y a des soirs où c’est elle qui la sent, quand une femme me regarde trop longtemps. On en parle. C’est la seule chose qu’on ne laisse pas pourrir.
— Tout est permis sauf le mensonge, ai-je dit.
Ils se sont regardés. Cette fois, ce n’était plus pour savoir qui commencerait.
— Tu as compris le sens de mon tatouage, a dit Caro.
— Fred me l’a dit. Hier. Pendant que je te dessinais.
— Alors tu connais déjà notre règle, a-t-elle repris. Le reste, ce sont des détails. Les rencontres à deux, à trois, à plus. Les soirs où on ne touche personne. Les soirs où on rentre tôt parce que Léo a un rhume. Les soirs où l’un de nous sort seul, et où l’autre le sait avant même que la porte se referme.
J’ai posé mes mains sur la table, pour qu’elles cessent de chercher mon jean.
— Et le plaisir, dans tout ça. C’est le même ? Ou c’est un autre, plus fort ?
Caro a mis un moment.
— C’est le nôtre, a-t-elle dit. Agrandi. Parfois plus vif, parfois plus lent. Ce n’est pas mieux que ce qu’on fait tous les deux, seuls. C’est à côté. Une pièce de plus dans la maison. On n’est pas obligé d’y entrer tous les soirs.
Fred a ajouté, plus bas :
— Te regarder, hier, ça faisait partie de cette pièce-là. On ne t’avait pas invitée pour ça. On t’avait demandé de dessiner. Ensuite, on a continué. On savait que tu en avais peut-être envie. On a choisi de ne pas s’arrêter.
— Vous vous êtes demandé, ce matin, si j’allais faire comme si de rien n’était.
— Oui, a dit Caro. On s’est demandé. On a décidé de ne rien précipiter, de ne pas te faire peur. Le quotidien d’abord, le petit-déjeuner, Léo, le métro. Ensuite seulement, si tu étais encore là ce soir, c’est tout te raconter.
Le frigo a lancé son ronron. Dehors, un scooter. La vie de l’immeuble, qui ne savait rien.
— Ça t’intéresserait, de découvrir ce monde ? a demandé Caro.
La question n’était pas une main tendue vers ma culotte. C’était une question simple. On pouvait y répondre non. Elle l’avait dit autrement, déjà, la veille : tu peux partir. Rien ne change.
— Je ne sais pas encore ce que c’est, ce monde. J’en ai entendu parler bien sûr. J’ai aimé vous dessiner dans mon carnet, vous regarder mais de là à participer.
— On n’attend pas une décision ce soir. On te demande ce que tu en penses. Pas ce que tu vas faire.
Fred a repris, plus prudent.
— Et ton copain Théo ?
Le prénom, posé au milieu des pâtes, a fait un trou.
— Il est loin. Il m’a demandé quand je rentrais. Je pense qu’il me trompe avec ma meilleure amie. Je lui en ai voulu… beaucoup. Ensuite je me suis dit que j’étais mal placée pour en vouloir à qui que ce soit.
— Tu lui as dit, pour nous ? a demandé Caro.
— Non.
— Tu n’es pas obligée. Ce n’est pas notre place de te dire de le quitter, ni de le garder. C’est la tienne. On te le demande seulement parce que, si un jour tu veux voir plus loin que le canapé, il faudra que tu saches pour qui tu le fais. Pas pour nous. Pas pour lui. Pas pour la chambre ici ni pour Léo. Mais uniquement pour toi.
La chambre. Léo. Les deux mots qu’il ne fallait pas mélanger au reste. Fred les avait posés avec soin, comme on pose un verre trop plein.
— Si je dis non, ai-je demandé, demain matin on prend le café pareil.
— Oui, a dit Fred avec un grand sourire.
— Léo m’appellera toujours Nino.
— Oui.
— Et vous refermez tout. Devant moi.
Caro a hoché la tête.
— Si tu dis non, on referme devant toi ce qu’on a ouvert. On ne te punit pas avec le silence, et on ne te nourrit pas non plus avec des détails dont tu n’aurais plus rien à faire. On reste un couple qui t’héberge. Un enfant qui t’aime. Une cuisine qui t’accueille quand tu as faim.
J’ai regardé mon assiette. Il restait trois pâtes. J’ai pensé au Louvre, aux trois vertèbres de trop de l’Odalisque, à ce dos trop long qu’Ingres avait inventé parce que le vrai ne lui suffisait pas.
— Je ne dis pas non.
Personne n’a souri trop fort. Personne n’a tendu une main.
— Qu’est-ce que tu en penses, alors ? a demandé Caro.
J’ai cherché une phrase d’historienne. Il n’y en avait pas. Il n’y avait que celle-ci, un peu gauche, un peu des Herbiers.
— Je pense qu’hier je n’étais pas en train de copier un tableau. Je pense que je savais très bien où je mettais les yeux. Je pense que ça m’a plu, et que ça me fait peur, et que les deux choses tiennent dans la même poche. Et je pense que j’ai envie de continuer à dessiner.
Fred a hoché la tête. Caro aussi.
— C’est déjà beaucoup, a-t-elle dit. On s’arrête là pour ce soir.
Elle s’est levée. Elle a pris les assiettes. Fred a ouvert le lave-vaisselle. Des gestes d’après dîner, ordinaires, presque tendres dans leur banalité. Je suis restée assise une minute de plus, les mains à plat, le cœur un peu trop haut dans la gorge.
En passant derrière moi pour rejoindre l’évier, Caro a posé deux doigts sur mon épaule. Pas une caresse. Un point. Comme on pose un doigt sur une carte, à l’endroit où on se trouve vraiment.
— Tu n’es pas en retard sur nous, a-t-elle dit tout bas. Tu es pile à l’heure de ta propre question.
Dans ma chambre, plus tard, j’ai sorti le carnet de sous l’oreiller. Je n’ai rien ajouté aux corps. En bas de la page du dimanche, sous pas de mensonge. pas ce soir, j’ai écrit, toujours sans majuscule :
lundi. ils ont dit les mots. libertins. candaulisme. Théo. j’ai dit oui j’ai aimé. je n’ai pas dit oui au reste.
Puis, plus petit encore, presque dans la reliure :
la pièce de plus existe. la porte n’est pas fermée.
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