Le carnet de Ninon - tentation — Chapitre 3
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Les images frappent juste : une porte entrouverte qui laisse passer un fil d'or dans le couloir, une nuit parisienne qui devient « presque liquide ». On aime aussi la voix de Ninon, lucide et un peu ironique, qui se regarde sans complaisance. Le contraste entre la nuit « un bloc » de Vendée et la nuit vivante de la capitale donne envie de tourner la page.
Le carnet de Ninon - tentation
Chapitre 3
Plus tard, dans ma chambre, j’ai sorti le carnet. Pas pour écrire. Pas encore. Juste pour dessiner les deux mains de Fred posées à plat sur la table pendant le dîner, et l’épaule nue de Caro sous son T-shirt trop large, cette manière qu’elle avait de s’asseoir comme si son corps ne lui coûtait jamais rien.
Je n’ai pas légendé le dessin. Je n’en avais pas besoin. Je savais très bien ce que j’étais en train de faire, et je me suis dit que ce serait la seule et unique fois.
J’ai refermé le carnet. Je l’ai glissé sous le carton à dessin, face contre le bois, comme on range une chose qu’on n’assume pas tout à fait.
C’est une fois la lumière éteinte, allongée sur le dos, en culotte et dans le sweat de Théo, que j’ai commencé à cerner les rires.
Le couple s’amusait. Ils étaient dans leur chambre. Quelques éclats, puis plus bas, comme si on se vannait encore après avoir éteint. Depuis mon arrivée, mille pensées contradictoires avaient occupé mon esprit. Qui sont ces gens. Pourquoi sont-ils si gentils avec une inconnue. Qu’est-ce qu’ils attendent, au juste, d’une fille qui range ses stylos au millimètre.
Je me suis levée et je suis restée sur le seuil.
Au bout du couloir, leur porte n’était pas tout à fait fermée. Un fil d’or coupait l’obscurité du parquet. Les rires s’étaient adoucis, remplacés par un murmure continu, un rythme que je ne pouvais plus faire semblant de ne pas reconnaître. Chez moi, aux Herbiers, la nuit est un bloc. Le vent dans les volets, parfois. Les parents dorment la porte fermée à clé. Le lit ne grince pas. Les corps n’existent plus dès que la lumière s’éteint. Ici, la nuit était vivante. Presque liquide.
Ils faisaient l’amour.
Le mot s’est posé tout seul. Pas un choc. Une évidence un peu honteuse, comme quand on ouvre une porte sur une pièce qu’on savait occupée. J’aurais dû rentrer. Fermer. Mettre un oreiller sur ma tête. Je suis restée.
Mon téléphone a vibré dans ma main. L’écran m’a brûlé les yeux.
Un message de Théo : « Je viens de rentrer du foot. Je me couche. À demain mon cœur. »
J’ai relu deux fois. Mon cœur. La même signature depuis la première, quand on révisait la SVT sur la table du jardin, chez ses parents. Théo. Sa veste de survêtement, ses baskets sèches dans le coffre de la Clio, sa semaine calée sur le chantier et les matchs du dimanche. Une vie tracée au cordeau. Rassurante comme une départementale qu’on connaît par cœur.
J’ai commencé à taper : « Ils sont sympas. Ils ont un grand appartement. Je pense que ça va aller. »
J’ai effacé.
Qu’est-ce que je pouvais lui raconter. Qu’à table, Caro m’avait versé un tout petit peu de vin en disant qu’il fallait varier les plaisirs. Que Fred me regardait avec une politesse si nette qu’elle en devenait gênante. Que, derrière une porte entrouverte, ce couple ne se cachait pas, ne chuchotait pas, n’avait pas l’air de porter la moindre honte. Pour Théo, un couple, c’était un pavillon, une haie de thuyas, un crédit, le dimanche chez les beaux-parents. Si je lui racontais cette nuit, il me dirait d’appeler maman. Il dirait que ces gens sont bizarres. Des Parisiens pas nets. Qu’il faut que je trouve une coloc avec des filles de chez nous.
J’ai réécrit : « Bonne nuit. Repose-toi bien. »
Un bruit plus clair est venu du couloir. Un froissement. Un souffle court. Puis le rire de Caro, étouffé, grave, le rire d’une femme qui sait exactement ce qu’elle fait. J’ai reculé d’un pas. J’ai refermé ma porte. Pas à clé. Juste assez pour ne plus voir le fil d’or. Les sons passaient quand même. Moins nets. Suffisants.
Je me suis allongée. J’ai posé le téléphone à côté de l’oreiller, écran contre le drap.
Je me suis revue deux semaines plus tôt, sur la banquette arrière de la voiture de Théo, près du lac de la Tricherie. La buée. La fermeture éclair de sa veste. Sa main un peu gauche sous mon T-shirt, et cette phrase qu’il répétait comme pour se rassurer : On est bien, hein. J’avais dit oui. Puis je m’étais penchée. J’avais ouvert son pantalon parce que c’était ce qu’on savait faire, lui et moi, quand on n’allait pas plus loin. Il avait mis une main dans mes cheveux sans oser appuyer. Ça avait duré ce que ça dure dans une Clio, le siège qui avance trop, le genou coincé. Ça avait duré ce que ça dure dans une Clio, le siège qui avance trop, le genou coincé. Quand ça avait commencé à venir, j’avais reculé. Il avait fini dans un mouchoir, en disant pardon. J’avais relevé la tête. J’avais dit que c’était rien. Parce qu’on était bien. Parce que c’était simple. Parce qu’on n’allait jamais jusqu’au bout de ce qu’on aurait pu se dire.
Mais ce soir, dans ce lit d’une personne, face à un plafond sans fissure, la simplicité de Théo me paraissait soudain étroite. Ce n’était pas que je ne l’aimais plus. C’est que son amour avait la taille d’un vêtement dont les épaules ne passent plus.
De l’autre côté du couloir, le rythme a changé. Plus bas. Plus serré. J’ai senti ma bouche s’ouvrir sans bruit. Une chaleur m’est montée dans le ventre, nette, presque déplacée, comme si le corps avait décidé avant moi.
J’ai glissé la main sous le sweat trop large. Le coton sentait encore sa lessive, la Soupline à la lavande de sa mère. J’ai ramené le col contre mon nez, une seconde, comme on cherche de l’air. Ça n’a pas suffi. Dans l’appartement, plus forte déjà, il y avait l’odeur de Caro. Propre. Un peu chère. Celle de l’accueil, du « enfin », de la porte laissée entrouverte.
Ma main est descendue. Lentement. Par-dessus la culotte d’abord, parce que c’était encore une façon de rester sage, de se dire que ce n’était pas tout à fait ça. Le tissu était déjà chaud. J’ai pressé. Juste assez pour que ça existe. Je ne l’ai pas enlevé. Je n’ai pas accéléré. J’ai suivi ce que j’entendais, de très loin, comme on dessine sans lever le crayon.
Ce n’était pas une scène. Ce n’était pas un film. C’était une fille de vingt-quatre ans, dans un lit qui n’était pas le sien, qui écoutait deux adultes s’aimer et qui n’osait pas aller plus loin que le plat de sa propre paume.
Quand le silence est revenu, lourd, repu, j’ai retiré ma main. Je l’ai posée à plat sur le drap, à côté de moi, comme les mains de Fred sur la table.
Je me suis dit : ce n’est pas mes affaires.
Je me suis dit que le dessin, sous le carton, resterait la seule et unique fois.
Je me suis dit ça en restant éveillée, longtemps, les yeux ouverts dans le blanc du plafond, la paume encore chaude, et le cœur trop vite pour une fille qui n’avait presque rien fait.
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