Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Le carnet de Ninon - tentation — Chapitre 24
Auteure
Le carnet de Ninon - tentation
Chapitre 24
— Ninon
Le couloir sentait la peau et une bougie chimique, un parfum de cire mêlé à quelque chose de plus organique. Caro n’a pas lâché ma main. Ici, les filles n’avaient plus de jupe. Body, culotte, parfois rien du tout. Un homme en combinaison de squelette, seule sa bite à demi molle sortait du vêtement. Une femme en seules queues de diable en plug anal, les seins à l’air, discutait encore avec quelqu’un, un verre à la main.
— Tu regardes, a dit Caro. Tu ne dois rien si tu veux te joindre à quelqu’un, tu y vas. Si une main vient te chercher, tu me regardes.
La première pièce avait son rideau ouvert exprès. Deux matelas au sol recouverts d’un drap gris, un couple qui bougeait lentement l’un contre l’autre, le dos de l’homme large, parsemé de taches de rousseur jusqu’aux épaules, ses fesses qui se contractaient à chaque poussée, lente, presque étirée. Les jambes de la femme nouées autour de ses reins, les talons croisés juste au-dessus de la raie de ses fesses, ses petits seins qui suivaient le mouvement, les tétons durcis dans l’air frais. Pas de bruit, ou presque. Juste leurs souffles mêlés et le frottement doux de la peau contre la peau.
— Ils se connaissent depuis longtemps, a murmuré Caro. Ça se voit, non ?
— Oui.
La deuxième pièce était différente. Une femme debout, les poignets attachés à une structure métallique fixée au mur, le dos cambré, la peau déjà marbrée de rose sur les fesses, deux lignes parallèles qui viraient au rouge vif à chaque nouveau coup. Un homme derrière elle, les muscles du bras saillants à chaque geste, faisait claquer une fine lanière de cuir contre sa chair. Elle gémissait, la tête penchée, les cheveux trempés de sueur collés à sa nuque, et entre ses cuisses, un filet brillant coulait déjà, preuve que la douleur n’était pas tout ce qu’elle ressentait.
J’ai eu un mouvement de recul. Caro l’a senti.
— Tu vois le petit bracelet rouge, dans sa main gauche ? Si elle le lâche, tout s’arrête immédiatement. Ici, personne ne subit rien qu’il n’ait pas choisi avant d’entrer dans la pièce.
J’ai regardé encore, avec moins de peur, en cherchant dans son visage ce qui ressemblait à de la souffrance et ce qui ressemblait à autre chose. C’était autre chose.
Un peu plus loin, un petit salon, la porte entrebâillée. Un seul couple, elle en porte-jarretelles, lui nu, elle à califourchon sur lui. Dans la cloison, à côté de la porte, une ouverture rectangulaire, un volet intérieur relevé. Du couloir, on pouvait les voir. Eux le savaient. La femme a tourné la tête vers l’ouverture, m’a vue, et n’a pas détourné les yeux. J’ai tenu son regard le temps d’un souffle, fascinée plus qu’embarrassée.
— Ouvert, c’est pour être vu, a dit Caro, très bas. Fermé, la clé est à l’intérieur. On n’entre pas.
Plus loin, une porte sans le moindre jour, opaque, un lit qui tapait doucement contre le mur de l’autre côté. On n’a pas toqué.
La pièce suivante était plus étroite. Un mur percé de trois ouvertures, à hauteur de bouche et de hanche, un banc de l’autre côté qu’on ne voyait pas. Une femme à genoux, un masque de chat sur le visage, prenait en bouche un sexe qui dépassait d’un des trous. Une autre attendait debout, nue, discutant avec elle entre deux mouvements, comme on patiente à la boulangerie. Des préservatifs dans une coupelle fixée au mur, à portée de main.
Un homme, de notre côté, a désigné la place libre du menton, un sourire qui attendait une réponse. Caro a secoué la tête. Il s’est tourné vers moi. J’ai fait pareil, et il a haussé les épaules, sans rancune, avant de se diriger vers le banc d’à côté, où une main gantée de latex noir dépassait déjà, anonyme.
J’ai enregistré le cercle du bois peint, la façon dont la femme posait ses paumes à plat de chaque côté du trou, comme pour un dessin d’après modèle. Je ferais ça plus tard. Pas les visages. Les mains.
Un dernier salon, des accessoires étalés sur une table basse : des menottes doublées de fourrure, un harnais de cuir, un vibromasseur dans un bac qu’une fille essuyait avec un linge. Une autre infirmière — pas celle de Fred — demandait du lubrifiant au garçon du petit bar de l’étage. Il lui a tendu un flacon individuel.
— Ils ne le laissent pas traîner, a expliqué Caro. Seulement les capotes, ça, à volonté.
J’ai hoché la tête. Un détail. Utile, je ne savais pas encore pour quoi.
Une main a frôlé ma hanche, dans le couloir suivant. Pas celle de Caro. Je me suis collée contre elle, et la main est partie sans insister. Un peu plus loin, un homme a dit, en me regardant franchement :
— Mmm bouche magnifique. Si elle veut goûter.
Caro a attendu que ce soit moi qui réponde.
— Non merci, ai-je dit.
Il a levé les mains, vides, sans se vexer. J’ai eu honte du non, et honte d’avoir failli ne pas le dire assez vite. Caro a remis une mèche derrière mon oreille, un geste trop tendre pour cet étage-là, et je l’ai gardé pour plus tard, avec la fenêtre-judas, avec les paumes autour du trou, avec le drap qui pesait sur la hanche de la première femme.
— Tu as ce qu’il te faut ?
— Pour dessiner, oui. Pas pour le reste.
— Le reste attend.
C’est en approchant du bar de l’étage qu’une voix a interpellé Caro, chaleureuse, familière.
— Caro ! Ça alors.
Un homme s’est avancé, la cinquantaine bien portée, chemise ouverte sur un torse qui tenait encore, une alliance à la main. Caro l’a embrassé sur les deux joues, l’a serré contre elle une seconde de plus.
— Julien. Je te présente Ninon.
Il m’a tendu la main, un regard franc, pas insistant.
— Enchanté. Vous êtes la jeune femme qui habite chez ces deux coquins ? Fred m’a parlé de vous, l’autre jour, au téléphone.
J’ai rougi, sans savoir ce que Fred avait bien pu raconter.
— C’est moi, oui.
— On se connaît depuis l’école, a expliqué Caro. Avant Fred, même. Il était témoin à notre mariage.
— Fred n’est pas avec vous ? a demandé Julien.
— On allait justement le retrouver, a répondu Caro, en désignant une alcôve plus large, ouverte sur le couloir.
Fred était allongé sur un grand matelas bas, l’infirmière à califourchon sur lui, sa blouse ouverte jusqu’au nombril, ses seins lourds qui rebondissaient à chaque mouvement de ses hanches, du faux sang étalé entre eux, mêlé à une vraie transpiration qui brillait sous la lumière tamisée. Fred avait les mains sur ses cuisses, remontant parfois jusqu’à ses hanches pour la guider, le souffle court.
— Ça alors, a dit Julien, son sourire s’élargissant. Il ne nous a même pas attendus.
Caro a ri, ce rire grave qu’elle a quand quelque chose l’amuse vraiment.
— On s’invite ?
— Il y a de la place, a dit l’infirmière, pas du tout gênée, continuant de bouger sur Fred.
Julien a laissé tomber sa serviette. Son sexe était déjà à moitié dressé, épais, une veine qui courait jusqu’à la base. Je me suis installée sur un pouf bas, un peu en retrait, les genoux repliés contre moi.
Caro s’est assise à côté de moi un instant, le temps de se déshabiller tout à fait, et Fred, apercevant ma présence, a tendu une main vers le pouf voisin du mien sans vraiment s’adresser à moi, juste pour s’y accouder en attendant son tour. Nos doigts se sont retrouvés à quelques centimètres l’un de l’autre sur le même coussin. Je l’ai senti avant de le voir, cette proximité presque accidentelle. Nos mains n’ont pas bougé l’une vers l’autre tout de suite. Puis le bout de son petit doigt a touché le bout du mien. Une seconde, pas plus. J’ai retiré ma main la première. Il n’a rien dit. On a continué à regarder Caro s’approcher de Julien, sans se toucher davantage, comme si ce tout petit contact avait suffi à dire ce qu’aucun des deux n’osait formuler.
Julien a allongé Caro à côté de Fred et de l’infirmière, sur le même matelas, sa bouche descendant le long de son ventre pendant qu’elle gardait les yeux ouverts, tournés vers moi par intermittence. Fred s’est retiré de l’infirmière un instant, son sexe luisant, et elle s’est penchée aussitôt pour le reprendre en bouche, un bruit humide qui a traversé la pièce. Julien a écarté les cuisses de Caro, sa langue trouvant son sexe déjà trempé, et elle a cambré les reins, un gémissement plus franc, sa main se perdant dans ses cheveux pour le guider. Fred, libéré de la bouche de l’infirmière, s’est tourné vers Caro, a pris sa bouche contre la sienne, leurs langues mêlées pendant que Julien continuait plus bas, et l’infirmière, pas en reste, a grimpé sur le dos de Julien, ses seins pressés contre lui, sa main glissant pour prendre son sexe et le caresser en rythme.
Ma propre main a trouvé le chemin de ma culotte sans que je la commande vraiment, mes doigts pressant doucement, pas pour aller plus loin, juste pour accompagner ce que je ressentais devant ce désordre parfaitement organisé, ces quatre corps qui se répondaient sans la moindre jalousie.
Fred s’est allongé sur le dos, et Caro, délaissant un instant la bouche de Julien, s’est redressée pour venir s’empaler sur lui, lentement, ses hanches ondulant à mesure qu’elle le prenait tout entier, la tête renversée. Julien s’est positionné derrière elle, son sexe glissant contre ses fesses avant de trouver sa place, et Caro a crié, un vrai cri cette fois, prise des deux côtés à la fois, le corps secoué par le double mouvement.
L’infirmière s’est approchée de moi, s’est agenouillée près de mon pouf, sa main sur mon genou.
— Tu veux essayer un peu, ma belle ? C’est encore meilleur dedans que dehors.
— Non merci, ai-je dit, avec un sourire pour ne pas la vexer. Je préfère regarder, ce soir.
Elle a hoché la tête, pas insistante, et est retournée vers les trois autres, sa bouche trouvant celle de Fred pendant que Caro continuait de se faire prendre des deux côtés, ses seins ballottant, sa peau couverte d’une fine pellicule de sueur qui captait la lumière basse.
Le mélange des souffles, des peaux qui claquaient l’une contre l’autre, des gémissements qui montaient en crescendo, formait une musique propre, différente de celle d’en bas, et j’ai senti ma propre respiration suivre ce rythme sans le décider, mes doigts pressant un peu plus fort à mesure que Caro se rapprochait visiblement de sa limite.
Elle a joui la première, un cri plus long que les autres, le corps entier secoué entre Fred et Julien. Julien s’est retiré pour finir sur ses reins, un jet chaud qui a coulé le long de sa colonne vertébrale, pendant que Fred, encore en elle, accélérait jusqu’à se vider à son tour avec un grognement sourd.
Je me suis arrêtée juste avant ma propre limite, la main encore là, le corps tendu, cette même retenue que je connaissais déjà, comme si une part de moi avait besoin de garder quelque chose en réserve.
Caro s’est laissée tomber sur le matelas, essoufflée, un sourire béat sur le visage, et elle a tourné la tête vers mon coin de la pièce.
— Toujours là ?
— Toujours là.
— Tu as aimé regarder ?
— Beaucoup.
Elle a tendu une main vers moi, sans exiger que je la prenne. Je me suis approchée, je me suis assise au bord du matelas, et j’ai posé ma main dans la sienne, pendant que Fred et Julien reprenaient leur souffle à côté, l’infirmière déjà en train de rajuster sa blouse en riant.
On s’est rhabillés dans l’alcôve, sans se presser. L’infirmière a remis sa blouse de travers en riant d’elle-même. Julien a renoué sa serviette comme si de rien n’était, en embrassant Caro sur le front avant de s’éclipser vers le bar. Fred cherchait sa cape, introuvable, jusqu’à ce que Caro la retrouve roulée sous un coussin.
En redescendant vers le sas, une voix a résonné dans les enceintes de l’étage du dessous, assez forte pour couvrir la musique :
— Tous les participants au concours de costumes sont attendus au rez-de-chaussée, concours dans dix minutes !
— On descend regarder ? a demandé Caro, en récupérant sa jupe dans le casier.
— On descend participer, ai-je dit.
Elle s’est tournée vers moi, surprise, un sourcil levé.
— Tu es sûre ?
— C’est un défilé, pas autre chose. Je sais faire ça.
Ce n’était pas tout à fait vrai, je ne l’avais jamais fait, mais après tout ce que j’avais refusé cette nuit-là, j’avais envie, pour une fois, de dire oui à quelque chose qui ne me demandait que de marcher et d’assumer un costume. Ça, je pouvais.
On a remis nos jupes, redescendu l’escalier à la moquette collante, et la boîte du rez-de-chaussée n’avait pas changé de visage : piste, tables, gens habillés, une bouche posée sur une joue au passage. Une estrade improvisée s’était montée près du bar, trois spots de couleur dirigés dessus, et un animateur en costume de Dracula tenait un micro avec un enthousiasme un peu forcé.
Caro s’est inscrite avec moi, amusée, sans la moindre nervosité. Fred est resté en bas de l’estrade, les bras croisés, ce sourire fier qu’il garde pour les choses qui le dépassent un peu.
On nous a appelées par vagues de trois ou quatre. Quand mon tour est venu, j’ai posé un pied devant l’autre sur ce podium improvisé, les hanches qui roulaient un peu, le chapeau pointu bien droit, le laçage du body encore un peu défait sur le côté, consciente de chaque regard posé sur moi et, pour la première fois de la nuit, pas effrayée par eux. J’ai pensé à la fille qui avait sonné à cette porte de l’appartement un mois plus tôt alors qu’elle avait déjà le code. Elle n’aurait jamais su faire ça.
Caro est passée juste après moi, sa robe fendue jusqu’à la hanche, le dos tourné vers le jury un instant pour laisser deviner la phrase tatouée le long de sa colonne. Le public a sifflé. Elle a souri, pas du tout pressée de redescendre.
Le jury a délibéré un moment, trois juges en costume qui chuchotaient entre eux en pointant du doigt différentes concurrentes. Puis le micro a grésillé.
— Deuxième place, pour la sorcière à la robe fendue !
Caro a levé les bras en riant, pas déçue une seconde, et elle est venue se placer à côté de moi sur l’estrade pour la suite.
— Et la première place, la plus jolie sorcière sexy de la soirée…
Un silence d’une seconde, juste assez pour que mon cœur tape plus fort.
— …revient à la petite sorcière au chapeau de travers !
C’était moi.
Je suis restée figée, avant que Caro ne me prenne dans ses bras en riant, sincèrement heureuse, aucune trace de jalousie dans sa voix quand elle a crié bravo plus fort que n’importe qui dans la salle. Fred a applaudi depuis le bas de l’estrade, fier, en répétant je le savais, je le savais comme un idiot heureux. On m’a remis une petite enveloppe, celle d’un week-end dans une loveroom quelque part en Normandie, et je l’ai serrée contre moi comme on serre une preuve qu’on a le droit d’exister, tout à fait, sans avoir à s’excuser de rien.
Dans le taxi du retour, à trois heures du matin, j’étais assise entre eux deux, la tête contre l’épaule de Caro, les jambes en travers de celles de Fred, épuisée d’une fatigue heureuse que je n’avais pas connue depuis des années.
— Trois heures de route jusqu’en Normandie, a dit Fred, en regardant l’adresse sur l’enveloppe. Il va falloir demander à Léo de bien se tenir chez ses grands-parents un week-end de plus.
— Il adore ça, a répondu Caro en riant doucement, les yeux fermés. Il ne remarquera même pas qu’on est partis.
J’ai fermé les yeux à mon tour, et j’ai dit que j’avais les mains en tête, et la fenêtre-judas, et que je les dessinerais demain.
— Dors, a dit Caro.
Devant nos deux portes, celle du fond du couloir et celle d’en face, on s’est arrêtés un instant.
— Bonne nuit.
— Bonne nuit, sorcière, a dit Fred, avec un clin d’œil.
J’ai refermé ma porte.
Le couloir sentait la peau et une bougie chimique, un parfum de cire mêlé à quelque chose de plus organique. Caro n’a pas lâché ma main. Ici, les filles n’avaient plus de jupe. Body, culotte, parfois rien du tout. Un homme en combinaison de squelette, seule sa bite à demi molle sortait du vêtement. Une femme en seules queues de diable en plug anal, les seins à l’air, discutait encore avec quelqu’un, un verre à la main.
— Tu regardes, a dit Caro. Tu ne dois rien si tu veux te joindre à quelqu’un, tu y vas. Si une main vient te chercher, tu me regardes.
La première pièce avait son rideau ouvert exprès. Deux matelas au sol recouverts d’un drap gris, un couple qui bougeait lentement l’un contre l’autre, le dos de l’homme large, parsemé de taches de rousseur jusqu’aux épaules, ses fesses qui se contractaient à chaque poussée, lente, presque étirée. Les jambes de la femme nouées autour de ses reins, les talons croisés juste au-dessus de la raie de ses fesses, ses petits seins qui suivaient le mouvement, les tétons durcis dans l’air frais. Pas de bruit, ou presque. Juste leurs souffles mêlés et le frottement doux de la peau contre la peau.
— Ils se connaissent depuis longtemps, a murmuré Caro. Ça se voit, non ?
— Oui.
La deuxième pièce était différente. Une femme debout, les poignets attachés à une structure métallique fixée au mur, le dos cambré, la peau déjà marbrée de rose sur les fesses, deux lignes parallèles qui viraient au rouge vif à chaque nouveau coup. Un homme derrière elle, les muscles du bras saillants à chaque geste, faisait claquer une fine lanière de cuir contre sa chair. Elle gémissait, la tête penchée, les cheveux trempés de sueur collés à sa nuque, et entre ses cuisses, un filet brillant coulait déjà, preuve que la douleur n’était pas tout ce qu’elle ressentait.
J’ai eu un mouvement de recul. Caro l’a senti.
— Tu vois le petit bracelet rouge, dans sa main gauche ? Si elle le lâche, tout s’arrête immédiatement. Ici, personne ne subit rien qu’il n’ait pas choisi avant d’entrer dans la pièce.
J’ai regardé encore, avec moins de peur, en cherchant dans son visage ce qui ressemblait à de la souffrance et ce qui ressemblait à autre chose. C’était autre chose.
Un peu plus loin, un petit salon, la porte entrebâillée. Un seul couple, elle en porte-jarretelles, lui nu, elle à califourchon sur lui. Dans la cloison, à côté de la porte, une ouverture rectangulaire, un volet intérieur relevé. Du couloir, on pouvait les voir. Eux le savaient. La femme a tourné la tête vers l’ouverture, m’a vue, et n’a pas détourné les yeux. J’ai tenu son regard le temps d’un souffle, fascinée plus qu’embarrassée.
— Ouvert, c’est pour être vu, a dit Caro, très bas. Fermé, la clé est à l’intérieur. On n’entre pas.
Plus loin, une porte sans le moindre jour, opaque, un lit qui tapait doucement contre le mur de l’autre côté. On n’a pas toqué.
La pièce suivante était plus étroite. Un mur percé de trois ouvertures, à hauteur de bouche et de hanche, un banc de l’autre côté qu’on ne voyait pas. Une femme à genoux, un masque de chat sur le visage, prenait en bouche un sexe qui dépassait d’un des trous. Une autre attendait debout, nue, discutant avec elle entre deux mouvements, comme on patiente à la boulangerie. Des préservatifs dans une coupelle fixée au mur, à portée de main.
Un homme, de notre côté, a désigné la place libre du menton, un sourire qui attendait une réponse. Caro a secoué la tête. Il s’est tourné vers moi. J’ai fait pareil, et il a haussé les épaules, sans rancune, avant de se diriger vers le banc d’à côté, où une main gantée de latex noir dépassait déjà, anonyme.
J’ai enregistré le cercle du bois peint, la façon dont la femme posait ses paumes à plat de chaque côté du trou, comme pour un dessin d’après modèle. Je ferais ça plus tard. Pas les visages. Les mains.
Un dernier salon, des accessoires étalés sur une table basse : des menottes doublées de fourrure, un harnais de cuir, un vibromasseur dans un bac qu’une fille essuyait avec un linge. Une autre infirmière — pas celle de Fred — demandait du lubrifiant au garçon du petit bar de l’étage. Il lui a tendu un flacon individuel.
— Ils ne le laissent pas traîner, a expliqué Caro. Seulement les capotes, ça, à volonté.
J’ai hoché la tête. Un détail. Utile, je ne savais pas encore pour quoi.
Une main a frôlé ma hanche, dans le couloir suivant. Pas celle de Caro. Je me suis collée contre elle, et la main est partie sans insister. Un peu plus loin, un homme a dit, en me regardant franchement :
— Mmm bouche magnifique. Si elle veut goûter.
Caro a attendu que ce soit moi qui réponde.
— Non merci, ai-je dit.
Il a levé les mains, vides, sans se vexer. J’ai eu honte du non, et honte d’avoir failli ne pas le dire assez vite. Caro a remis une mèche derrière mon oreille, un geste trop tendre pour cet étage-là, et je l’ai gardé pour plus tard, avec la fenêtre-judas, avec les paumes autour du trou, avec le drap qui pesait sur la hanche de la première femme.
— Tu as ce qu’il te faut ?
— Pour dessiner, oui. Pas pour le reste.
— Le reste attend.
C’est en approchant du bar de l’étage qu’une voix a interpellé Caro, chaleureuse, familière.
— Caro ! Ça alors.
Un homme s’est avancé, la cinquantaine bien portée, chemise ouverte sur un torse qui tenait encore, une alliance à la main. Caro l’a embrassé sur les deux joues, l’a serré contre elle une seconde de plus.
— Julien. Je te présente Ninon.
Il m’a tendu la main, un regard franc, pas insistant.
— Enchanté. Vous êtes la jeune femme qui habite chez ces deux coquins ? Fred m’a parlé de vous, l’autre jour, au téléphone.
J’ai rougi, sans savoir ce que Fred avait bien pu raconter.
— C’est moi, oui.
— On se connaît depuis l’école, a expliqué Caro. Avant Fred, même. Il était témoin à notre mariage.
— Fred n’est pas avec vous ? a demandé Julien.
— On allait justement le retrouver, a répondu Caro, en désignant une alcôve plus large, ouverte sur le couloir.
Fred était allongé sur un grand matelas bas, l’infirmière à califourchon sur lui, sa blouse ouverte jusqu’au nombril, ses seins lourds qui rebondissaient à chaque mouvement de ses hanches, du faux sang étalé entre eux, mêlé à une vraie transpiration qui brillait sous la lumière tamisée. Fred avait les mains sur ses cuisses, remontant parfois jusqu’à ses hanches pour la guider, le souffle court.
— Ça alors, a dit Julien, son sourire s’élargissant. Il ne nous a même pas attendus.
Caro a ri, ce rire grave qu’elle a quand quelque chose l’amuse vraiment.
— On s’invite ?
— Il y a de la place, a dit l’infirmière, pas du tout gênée, continuant de bouger sur Fred.
Julien a laissé tomber sa serviette. Son sexe était déjà à moitié dressé, épais, une veine qui courait jusqu’à la base. Je me suis installée sur un pouf bas, un peu en retrait, les genoux repliés contre moi.
Caro s’est assise à côté de moi un instant, le temps de se déshabiller tout à fait, et Fred, apercevant ma présence, a tendu une main vers le pouf voisin du mien sans vraiment s’adresser à moi, juste pour s’y accouder en attendant son tour. Nos doigts se sont retrouvés à quelques centimètres l’un de l’autre sur le même coussin. Je l’ai senti avant de le voir, cette proximité presque accidentelle. Nos mains n’ont pas bougé l’une vers l’autre tout de suite. Puis le bout de son petit doigt a touché le bout du mien. Une seconde, pas plus. J’ai retiré ma main la première. Il n’a rien dit. On a continué à regarder Caro s’approcher de Julien, sans se toucher davantage, comme si ce tout petit contact avait suffi à dire ce qu’aucun des deux n’osait formuler.
Julien a allongé Caro à côté de Fred et de l’infirmière, sur le même matelas, sa bouche descendant le long de son ventre pendant qu’elle gardait les yeux ouverts, tournés vers moi par intermittence. Fred s’est retiré de l’infirmière un instant, son sexe luisant, et elle s’est penchée aussitôt pour le reprendre en bouche, un bruit humide qui a traversé la pièce. Julien a écarté les cuisses de Caro, sa langue trouvant son sexe déjà trempé, et elle a cambré les reins, un gémissement plus franc, sa main se perdant dans ses cheveux pour le guider. Fred, libéré de la bouche de l’infirmière, s’est tourné vers Caro, a pris sa bouche contre la sienne, leurs langues mêlées pendant que Julien continuait plus bas, et l’infirmière, pas en reste, a grimpé sur le dos de Julien, ses seins pressés contre lui, sa main glissant pour prendre son sexe et le caresser en rythme.
Ma propre main a trouvé le chemin de ma culotte sans que je la commande vraiment, mes doigts pressant doucement, pas pour aller plus loin, juste pour accompagner ce que je ressentais devant ce désordre parfaitement organisé, ces quatre corps qui se répondaient sans la moindre jalousie.
Fred s’est allongé sur le dos, et Caro, délaissant un instant la bouche de Julien, s’est redressée pour venir s’empaler sur lui, lentement, ses hanches ondulant à mesure qu’elle le prenait tout entier, la tête renversée. Julien s’est positionné derrière elle, son sexe glissant contre ses fesses avant de trouver sa place, et Caro a crié, un vrai cri cette fois, prise des deux côtés à la fois, le corps secoué par le double mouvement.
L’infirmière s’est approchée de moi, s’est agenouillée près de mon pouf, sa main sur mon genou.
— Tu veux essayer un peu, ma belle ? C’est encore meilleur dedans que dehors.
— Non merci, ai-je dit, avec un sourire pour ne pas la vexer. Je préfère regarder, ce soir.
Elle a hoché la tête, pas insistante, et est retournée vers les trois autres, sa bouche trouvant celle de Fred pendant que Caro continuait de se faire prendre des deux côtés, ses seins ballottant, sa peau couverte d’une fine pellicule de sueur qui captait la lumière basse.
Le mélange des souffles, des peaux qui claquaient l’une contre l’autre, des gémissements qui montaient en crescendo, formait une musique propre, différente de celle d’en bas, et j’ai senti ma propre respiration suivre ce rythme sans le décider, mes doigts pressant un peu plus fort à mesure que Caro se rapprochait visiblement de sa limite.
Elle a joui la première, un cri plus long que les autres, le corps entier secoué entre Fred et Julien. Julien s’est retiré pour finir sur ses reins, un jet chaud qui a coulé le long de sa colonne vertébrale, pendant que Fred, encore en elle, accélérait jusqu’à se vider à son tour avec un grognement sourd.
Je me suis arrêtée juste avant ma propre limite, la main encore là, le corps tendu, cette même retenue que je connaissais déjà, comme si une part de moi avait besoin de garder quelque chose en réserve.
Caro s’est laissée tomber sur le matelas, essoufflée, un sourire béat sur le visage, et elle a tourné la tête vers mon coin de la pièce.
— Toujours là ?
— Toujours là.
— Tu as aimé regarder ?
— Beaucoup.
Elle a tendu une main vers moi, sans exiger que je la prenne. Je me suis approchée, je me suis assise au bord du matelas, et j’ai posé ma main dans la sienne, pendant que Fred et Julien reprenaient leur souffle à côté, l’infirmière déjà en train de rajuster sa blouse en riant.
On s’est rhabillés dans l’alcôve, sans se presser. L’infirmière a remis sa blouse de travers en riant d’elle-même. Julien a renoué sa serviette comme si de rien n’était, en embrassant Caro sur le front avant de s’éclipser vers le bar. Fred cherchait sa cape, introuvable, jusqu’à ce que Caro la retrouve roulée sous un coussin.
En redescendant vers le sas, une voix a résonné dans les enceintes de l’étage du dessous, assez forte pour couvrir la musique :
— Tous les participants au concours de costumes sont attendus au rez-de-chaussée, concours dans dix minutes !
— On descend regarder ? a demandé Caro, en récupérant sa jupe dans le casier.
— On descend participer, ai-je dit.
Elle s’est tournée vers moi, surprise, un sourcil levé.
— Tu es sûre ?
— C’est un défilé, pas autre chose. Je sais faire ça.
Ce n’était pas tout à fait vrai, je ne l’avais jamais fait, mais après tout ce que j’avais refusé cette nuit-là, j’avais envie, pour une fois, de dire oui à quelque chose qui ne me demandait que de marcher et d’assumer un costume. Ça, je pouvais.
On a remis nos jupes, redescendu l’escalier à la moquette collante, et la boîte du rez-de-chaussée n’avait pas changé de visage : piste, tables, gens habillés, une bouche posée sur une joue au passage. Une estrade improvisée s’était montée près du bar, trois spots de couleur dirigés dessus, et un animateur en costume de Dracula tenait un micro avec un enthousiasme un peu forcé.
Caro s’est inscrite avec moi, amusée, sans la moindre nervosité. Fred est resté en bas de l’estrade, les bras croisés, ce sourire fier qu’il garde pour les choses qui le dépassent un peu.
On nous a appelées par vagues de trois ou quatre. Quand mon tour est venu, j’ai posé un pied devant l’autre sur ce podium improvisé, les hanches qui roulaient un peu, le chapeau pointu bien droit, le laçage du body encore un peu défait sur le côté, consciente de chaque regard posé sur moi et, pour la première fois de la nuit, pas effrayée par eux. J’ai pensé à la fille qui avait sonné à cette porte de l’appartement un mois plus tôt alors qu’elle avait déjà le code. Elle n’aurait jamais su faire ça.
Caro est passée juste après moi, sa robe fendue jusqu’à la hanche, le dos tourné vers le jury un instant pour laisser deviner la phrase tatouée le long de sa colonne. Le public a sifflé. Elle a souri, pas du tout pressée de redescendre.
Le jury a délibéré un moment, trois juges en costume qui chuchotaient entre eux en pointant du doigt différentes concurrentes. Puis le micro a grésillé.
— Deuxième place, pour la sorcière à la robe fendue !
Caro a levé les bras en riant, pas déçue une seconde, et elle est venue se placer à côté de moi sur l’estrade pour la suite.
— Et la première place, la plus jolie sorcière sexy de la soirée…
Un silence d’une seconde, juste assez pour que mon cœur tape plus fort.
— …revient à la petite sorcière au chapeau de travers !
C’était moi.
Je suis restée figée, avant que Caro ne me prenne dans ses bras en riant, sincèrement heureuse, aucune trace de jalousie dans sa voix quand elle a crié bravo plus fort que n’importe qui dans la salle. Fred a applaudi depuis le bas de l’estrade, fier, en répétant je le savais, je le savais comme un idiot heureux. On m’a remis une petite enveloppe, celle d’un week-end dans une loveroom quelque part en Normandie, et je l’ai serrée contre moi comme on serre une preuve qu’on a le droit d’exister, tout à fait, sans avoir à s’excuser de rien.
Dans le taxi du retour, à trois heures du matin, j’étais assise entre eux deux, la tête contre l’épaule de Caro, les jambes en travers de celles de Fred, épuisée d’une fatigue heureuse que je n’avais pas connue depuis des années.
— Trois heures de route jusqu’en Normandie, a dit Fred, en regardant l’adresse sur l’enveloppe. Il va falloir demander à Léo de bien se tenir chez ses grands-parents un week-end de plus.
— Il adore ça, a répondu Caro en riant doucement, les yeux fermés. Il ne remarquera même pas qu’on est partis.
J’ai fermé les yeux à mon tour, et j’ai dit que j’avais les mains en tête, et la fenêtre-judas, et que je les dessinerais demain.
— Dors, a dit Caro.
Devant nos deux portes, celle du fond du couloir et celle d’en face, on s’est arrêtés un instant.
— Bonne nuit.
— Bonne nuit, sorcière, a dit Fred, avec un clin d’œil.
J’ai refermé ma porte.
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