— Ninon
Le crayon s’est arrêté tout seul.
Je n’avais plus rien à dessiner. La page était pleine, et Caro me regardait toujours. Elle ne m’avait pas quittée des yeux depuis la phrase que j’avais écrite en marge. Fred, lui, ne m’avait pas encore vue. Il avait le visage enfoui dans son cou, la main sur sa hanche, la bouche occupée.
J’ai posé le bloc sur le fauteuil. J’ai posé le crayon dessus, bien droit, comme on range un outil dont on n’a plus besoin.
Puis je suis restée assise, les mains vides. C’était pire que de tenir le crayon. Mes mains ne savaient plus où aller. Elles se sont posées sur mes cuisses, à plat, par-dessus le jean, et la chaleur de mon propre corps a traversé le tissu.
Caro a souri. Un tout petit sourire, sans moquerie, et elle a serré la mâchoire de Fred entre ses doigts pour qu’il relève la tête. Il m’a regardée à son tour. Il n’a pas eu l’air surpris. Il a eu l’air de quelqu’un qui reçoit une chose qu’il avait cessé d’espérer.
— Tu peux partir, a dit Caro.
Sa voix était basse, un peu rauque. Elle n’avait rien de théâtral.
— Vraiment. Rien ne change. Tu prends ta chambre, tu dors, et demain on prend le café comme d’habitude.
— Je sais, ai-je dit.
— Alors tu peux aussi rester, a dit Fred.
Je n’ai pas répondu. J’ai fermé les yeux une seconde. J’ai pensé à la règle, la seule qui soit écrite sur une peau. Sauf le mensonge. Alors j’ai dit ce que j’avais dans la tête, avec la voix que j’avais.
— Je reste.
Le mot est sorti tout petit. Mais personne n’a eu besoin de le répéter.
Caro s’est tournée vers Fred. Elle l’a embrassé de nouveau, plus doucement, comme pour lui dire de continuer, de ne pas s’arrêter pour moi. Il a repris. Sa main est remontée sur son sein, la bouche est descendue dans son cou. Ils ne me regardaient plus, mais ce n’était plus la même chose que tout à l’heure. Ils savaient que j’étais là. Ils le faisaient avec moi, à quelques mètres, comme on joue devant quelqu’un qu’on invite à écouter.
Ma main droite a bougé la première.
Je crois qu’elle avait déjà décidé pendant que je disais oui. Elle est remontée le long de ma cuisse, lentement, jusqu’à l’aine, jusqu’à la couture du jean que j’avais tant senti sous mes doigts. Je l’ai appuyée. Une fois. Doucement. Une onde a traversé mon ventre, si nette que j’ai retenu mon souffle.
— Ouvre, a dit Caro, sans détourner la tête de Fred. Le bouton. Tu es à l’étroit.
Ce n’était pas un ordre. C’était une phrase qu’on dit à quelqu’un qu’on voit souffrir.
J’ai défait le bouton. Le bruit de la fermeture éclair a rempli le salon, presque indécent dans ce silence. J’ai soulevé les hanches pour faire glisser le jean jusqu’aux genoux. La culotte de coton blanc, celle du quotidien, celle des Herbiers, était déjà sombre au milieu, et je n’ai pas cherché à le cacher. Le canapé n’était pas le leur, c’était le fauteuil. Le tissu rêche de l’accoudoir frottait contre l’arrière de mes cuisses nues. Il y avait la lampe, le rond doré, le verre de vin sur l’accoudoir de Fred. Tout était resté à sa place. Seule moi, je n’y étais plus.
J’ai glissé la main sous le coton.
J’étais trempée. Je le savais, mais le sentir avec mes doigts, là, devant eux, m’a fait fermer les yeux. Mes doigts ont trouvé le bouton, le petit bouton, celui qui existe tout de suite, et j’ai appuyé en cercles lents, comme quand j’étais petite fille et que je me cachais sous le drap. Sauf que cette fois, personne ne dormait à côté de moi. Il y avait un homme et une femme qui s’aimaient à trois mètres, et le bruit de leurs bouches me faisait mouiller davantage.
J’ai rouvert les yeux.
Caro était sur le dos, maintenant, la tête renversée sur l’accoudoir, les jambes ouvertes. Fred était entre ses cuisses, la tête baissée. Je voyais ses épaules bouger, la ligne de son dos, le lent mouvement de sa nuque. Caro avait une main dans ses cheveux. L’autre serrait le coussin. Elle me regardait, elle, entre deux souffles. Ses yeux étaient très ouverts, très noirs.
— Regarde-moi, a-t-elle dit.
Je la regardais.
— Regarde-moi, pas lui. C’est moi qui te vois.
Le mot m’a traversé. Voir. J’avais tellement vu, tellement dessiné, sans jamais être vue. J’ai laissé la main aller plus vite. Mes cuisses se sont écartées toutes seules. Le jean gênait, j’ai fini de le faire glisser jusqu’aux chevilles avec le pied. Je me suis assise plus au bord du fauteuil. Je n’avais plus honte. Je n’avais plus que cette faim, cette chose ancienne que j’avais retenue trop longtemps sous un t-shirt trop large.
J’ai remonté mon t-shirt de l’autre main. J’ai pris mon sein dans ma paume, celui en forme de pomme, lourd, qui tient sans rien. Le bout était dur, presque douloureux. Je l’ai pincé, et un petit cri m’est échappé. Un vrai cri, pas un souffle étouffé contre le drap. Il a traversé la pièce.
Fred a levé la tête. Ses lèvres brillaient. Il m’a regardée, moi, la main enfoncée dans ma culotte, le sein dans l’autre paume, la bouche ouverte. Il n’a rien dit. Il a juste eu ce regard que j’avais tant cherché, celui de la seconde de trop, sauf que cette fois, il ne détournait pas les yeux.
— Continue, a-t-il murmuré. On regarde.
Et je me suis donnée à eux, comme ça, sans être touchée.
J’ai écarté le coton du côté avec deux doigts et j’ai enfoncé les autres en moi. Un, puis deux. Mon souffle s’est déchiré. J’ai cambré le dos contre le fauteuil, la nuque sur le dossier, et ma paume a écrasé mon bouton à chaque mouvement du poignet. Le bruit était humide, obscène, tellement fort dans le salon que Caro a eu un rire bref, rauque, ravi. Elle avait retrouvé la bouche de Fred, elle se cambrait sous lui, ses talons enfoncés dans le canapé. Ils gémissaient avec moi. Nos trois souffles se mêlaient, se répondaient, montaient ensemble sans que personne les dirige.
J’ai pensé au carnet. À la page pleine. À la fille agenouillée avec les trois objets sur un seul corps. À la boîte au fond du tiroir. Elle était là, en moi, dans mes doigts. Je n’avais pas besoin de la toucher pour la sentir.
— Ninon, a dit Caro.
J’ai rouvert les yeux. Elle était là, tout près de l’orgasme, les cheveux collés sur le front, les seins secoués par la respiration.
— Ne te retiens pas. Pas ce soir. Pas devant nous.
Pas de mensonge. Alors j’ai lâché.
Ça m’a prise par le ventre, très bas, et ça a monté d’un seul coup, si fort que mes genoux se sont refermés sur mon poignet. J’ai crié. Pas un bruit de gorge. Un vrai cri, long, qui s’est brisé en sanglots à la fin. Mes hanches se sont soulevées du fauteuil, ma main s’est crispée, les doigts enfoncés au plus profond. Chaque vague était plus large que la précédente. Je me suis entendue dire un mot, un seul, sans savoir lequel. Le prénom de Caro, peut-être. Ou celui de Fred.
Quand ça s’est calmé, j’étais pliée en deux, le front sur mes genoux nus, les doigts encore collés contre moi, tremblante de la tête aux pieds. Le salon avait un bruit de mer. C’était le sang dans mes oreilles.
Il y a eu un silence. Puis j’ai entendu Caro, presque tendre, à bout de souffle.
— Je te l’avais dit. Tu n’as pas à avoir honte.
J’ai relevé la tête. Elle jouissait à son tour, Fred au fond d’elle, le visage tourné vers moi, la bouche ouverte, les yeux pleins de quelque chose que je n’avais jamais vu à personne. Ce n’était pas seulement du plaisir. C’était de la gratitude.
Puis Fred a grondé une injure et le reste s’est perdu dans leurs corps.
Je suis restée comme ça, à moitié nue, le t-shirt roulé sous les seins, la culotte de travers, les cuisses collantes. Je n’ai pas cherché à me couvrir. Je ne savais plus quoi couvrir.
Au bout d’un long moment, Caro s’est redressée. Elle a repoussé ses cheveux de son visage. Elle a tendu la main vers moi, la paume ouverte, sans un mot, à travers l’espace vide entre le canapé et le fauteuil.
Je n’ai pas eu à réfléchir. J’ai regardé cette main. J’ai regardé la mienne, encore humide, encore tremblante.
Ce n’était pas le moment, pas encore. Elle le savait, et moi aussi. Elle a laissé sa main tendue, un instant de plus, puis l’a reposée sur le dos de son mari, tranquillement, comme on laisse une porte entrouverte.
— On verra, a-t-elle dit.
Elle a souri.
— On a le temps et je te le répète, tu ne nous dois rien.
J’ai ramassé mon jean. J’ai pris mon bloc, mon crayon, le dessin. Je n’ai pas dit bonsoir. Je suis passée devant eux pieds nus, le t-shirt de travers, la culotte encore mouillée, et personne ne m’a retenue.
Dans le couloir, j’ai croisé la lune de Léo, ce rond pâle sur le mur. J’ai poussé sa porte à deux centimètres. J’ai regardé mes mains à la lumière de la veilleuse, comme on regarde des mains qui viennent de faire quelque chose.
Dans ma chambre, j’ai sorti l’autre carnet de sous le matelas. Je l’ai ouvert à la dernière page, celle des deux femmes, des deux bouches, de la troisième silhouette qui regardait, en retrait, les jambes repliées.
Celle qui regardait n’avait plus de raison d’être là. J’ai pris ma gomme, et j’ai commencé à l’effacer.
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