Le carnet de Ninon - tentation — Chapitre 23
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Le club se dévoile à travers des détails qui font sourire : des chauves-souris en papier au-dessus des bouteilles, un diable en velours qui sirote sa coupe, une pancarte qui demande gentiment le lubrifiant au bar. Vous entendrez la voix de Ninon, observatrice et un peu tremblante, qui compare la salle à une salle d'attente. On la suit pas à pas, entre curiosité et peur.
Le carnet de Ninon - tentation
Chapitre 23
Caro n’a pas enlevé sa jupe. Moi non plus. Fred a gardé la cape sur le bras, ridicule, et il a payé. Participation de la soirée, consommations dedans. Il a posé notre bouteille avec les autres, sur le comptoir : Halloween, auberge espagnole pour le champagne, le reste inclus. J’ai trouvé ce détail presque rassurant, cette logistique banale au milieu de tout le reste, comme une preuve que des gens normaux organisaient des choses normales, même ici.
L’étage d’en bas était une boîte, rien de plus, et ça m’a étonnée d’être étonnée. Bar long, piste, tables basses collées aux banquettes, chandeliers en plastique, chauves-souris en papier au-dessus des bouteilles. La plupart des gens étaient habillés. Robes, chemises, un diable en velours qui buvait une coupe, une morte-vivante trop fardée qui riait avec une amie, un tailleur ouvert d’un bouton de trop. On discutait. On se frôlait pour passer. Parfois une bouche se posait sur une autre, pas longtemps, et on reprenait le verre comme si de rien n’était.
Je m’attendais à autre chose. Je ne savais pas à quoi exactement, mais pas à ça : des gens qui parlaient boulot, qui riaient fort, qui commandaient un deuxième verre avant d’avoir fini le premier. J’ai mis un moment à comprendre que c’était précisément ça, le principe. Une salle d’attente, presque. Un endroit où le désir existait déjà, partout, sans qu’on ait besoin de le montrer tout de suite.
On s’est tenus au bar d’abord. Caro a commandé. J’ai posé les mains à plat sur le bois, pour avoir quelque chose à faire d’elles. Le verre était froid. Le reste ne l’était pas, mais ce n’était pas encore du sexe. C’était une salle, comme une autre, avec des genoux qui se frôlaient sous les tables, une main posée sur une taille, retirée aussitôt si l’autre ne la gardait pas, retenue si elle la gardait.
Les regards venaient toujours dans le même ordre. Caro, moi, Fred, puis encore moi. Une femme a dit bravo les sorcières, sans s’arrêter. Un homme s’est penché, un sourire propre, presque gentil.
— Vous dansez, ou elle est libre ?
— Elle est avec nous, a fini par dire Caro.
— On a l’air fermés, a remarqué Fred, avec un petit sourire.
— Tant mieux.
Je ne répondais à personne. Je m’accrochais. Au verre. Au coude de Caro. Au pan de la cape de Fred, absurde et familier. Autour de nous, les jupes restaient en place. Les chemises aussi. Un couple s’embrassait sur une banquette, la main de l’homme sur le genou de la femme, sous le tissu, pas plus loin, comme une règle tacite que tout le monde semblait connaître sauf moi. Une femme a glissé un doigt dans le décolleté de son amie, on a ri à leur table, on a continué à parler d’un restaurant comme si de rien n’était.
J’enregistrais tout, sans crayon cette fois, et ça me manquait, étrangement, de ne pas pouvoir fixer ces images quelque part. La lumière rouge sur une clavicule. La façon dont une jupe bouge quand on se penche pour attraper un verre. Je me suis dit que j’en ferais une page, plus tard. Pas ici. Ici, il fallait juste regarder, et essayer de comprendre ce que mon propre corps en pensait.
Caro s’est penchée à mon oreille, par-dessus la basse.
— En bas, on reste habillés. On parle. On se frôle. Si tu veux voir le reste, c’est l’escalier.
L’escalier était étroit, la moquette usée, la rampe un peu collante sous mes doigts. En haut, un sas. Une fille devant nous a fait tomber sa robe d’un coup d’épaules, l’a pliée avec un naturel qui m’a sidérée, l’a posée dans un casier. Elle est entrée en body, sans un regard en arrière, comme on passe d’une pièce à une autre dans sa propre maison.
Caro a fait glisser sa jupe. Je l’ai imitée, les doigts moins sûrs que les siens. L’air m’a prise aux cuisses, plus frais que je ne l’aurais cru. Fred a ramassé les deux jupes, les a pliées, les a mises dans le sac, ses mains occupées à quelque chose d’utile pendant que je sentais mon cœur battre trop fort.
— Tu peux encore dire non, a-t-il dit.
— Je sais.
De l’autre côté du rideau, ce n’était plus la boîte. Lumière basse, un couloir, des portes. L’air avait changé d’un coup : plus chaud, plus proche, une odeur de peau, de parfum trop fort, et autre chose en dessous, sucré, un peu chimique, que j’ai mis une seconde à reconnaître. Au mur, une corbeille de préservatifs, à foison, dorés et transparents, comme un bol de bonbons un soir de Toussaint. Une pancarte manuscrite, presque touchante dans sa politesse : lubrifiant au bar de l’étage, demander.
On n’a pas fait trois pas que le couloir s’est rempli.
Une femme nous a croisés la première, nue, à part des oreilles de chat restées de l’étage d’en bas et un collier de perles qui lui battait entre les seins. Elle a souri à Caro, un sourire de connaissance, pas à moi. Derrière elle, un homme en cape, comme Fred, sauf que sous la cape il n’y avait rien : le ventre, le sexe à demi levé, des bottes. Il a tenu le tissu ouvert en passant, sans insolence, comme on montre une carte à l’entrée. J’ai regardé, puis j’ai regardé ailleurs, puis j’ai regardé encore, parce que détourner les yeux faisait plus novice que les garder.
Caro marchait devant, sans se presser. Fred était à ma gauche. Ma hanche frôlait la sienne à chaque pas étroit.
— Les portes ouvertes, on peut regarder, a dit Caro, assez bas pour que ce soit pour moi. Fermées, on n’entre pas. Si quelqu’un te touche et que tu ne veux pas, tu dis non. Ici ça s’entend.
Plus loin, un couple contre le mur. Elle, dos au papier peint, jupe de chaperon rouge relevée sur les hanches, bas tenus par rien, ou par la seule volonté de rester. Lui, chemise de pirate ouverte, chapeau de travers, en elle, un rythme court, presque distrait. Elle riait entre deux souffles. Une troisième personne, un homme nu avec un masque de loup, tenait le chapeau pour qu’il ne tombe pas, et c’était si inutile, si précis, que j’ai failli rire aussi. Je ne l’ai pas fait. Ma bouche était sèche.
J’enregistrais. Le grain de la lumière sur une omoplate. La façon dont un string de diable, rouge, ridicule, ne cachait rien du tout sur les fesses d’un garçon qui discutait, verre à la main, avec une morte-vivante dont la blouse pendait ouverte sur un ventre maquillé de faux sang. Ils parlaient d’un bar de Belleville. Elle avait la main sur sa hanche, le pouce sous l’élastique. Personne ne semblait pressé d’en finir avec la conversation.
Une fille est sortie d’une cabine étroite, la porte à claire-voie, en réajustant une coiffe. Derrière elle, dans l’ombre, un bassin, une bouche, je n’ai pas vu lequel des deux. Caro a suivi mon regard.
— Plus tard, si tu veux. Pas maintenant.
On a dû se ranger pour laisser passer trois personnes. Une femme en porte-jarretelles, seins nus, talons à la main pour ne pas les abîmer sur la moquette. Un homme à genoux, qui la suivait, la bouche à hauteur de sa cuisse, sans la toucher encore, comme s’il attendait un signal. Et derrière eux une autre femme, entièrement nue, un boa de plumes autour du cou, qui riait de les voir faire la file. Le boa m’a frôlé le bras. Chaud, déjà, d’avoir été porté. J’ai eu un recul que je n’ai pas pu cacher. Fred a posé la main dans mon dos, pas bas, entre les omoplates, le temps qu’ils passent.
— Ça va, a-t-il dit.
Dans un salon sans porte, des corps en tas sur un grand matelas, difficiles à compter. Une jambe, un dos, une bouche sur un sein, une main qui tenait un préservatif encore dans son carré doré, comme on tient une pièce avant de la poser. Quelqu’un gémissait, pas fort, un son presque poli. Une femme en bas résille et rien d’autre s’est redressée, nous a vus, a souri à Caro.
— Vous venez ?
— On visite, a dit Caro. Merci.
Un homme masqué, juste un loup de velours et des cornes en plastique, s’est arrêté devant moi. Nu. Il a regardé ma bouche, puis Caro, puis Fred, dans cet ordre-là que je commençais à connaître.
— Elle goûte ?
— Non, ai-je dit.
Caro m’a effleuré le poignet.
— Bien.
Fred a ralenti. Sa cape lui battait les mollets. Sous le gilet de vampire, il était habillé encore, chemise, pantalon, et ça le faisait paraître plus vêtu que tout le couloir. Plusieurs regards s’arrêtaient sur lui à cause de ça, ou à cause de la cape, ou à cause de Caro à côté, dont le porte-jarretelles et le haut trop court disaient déjà qu’elle connaissait la maison.
C’est à ce moment-là qu’elle est arrivée. Une infirmière, ou ce qu’il en restait. Blouse blanche trop courte, soutien-gorge noir, des bas filés avec un accroc qui n’avait rien d’un accident, du faux sang au coin de la bouche. Jolie, d’une beauté nette, sans détour. Elle a regardé Fred. Pas moi.
— Le vampire, il mord, ou il se laisse soigner ?
— Reste avec elle si tu veux. Moi je fais visiter. Ninon regarde. On ne participe pas, pour le moment.
Caro tenait déjà ma main.
— On te retrouvera.
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