Le carnet de Ninon - tentation — Chapitre 18
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L'avis peut contenir des indices sur l'intrigue.
La voix de Ninon sonne juste du début à la fin, avec des images qui restent : un « nous » qui dure une seconde de trop dans la poitrine, un désir qu'on referme comme un tiroir sans l'avoir vidé. Les silences entre les personnages en disent souvent plus que les dialogues. On sent le poids du quotidien sans qu'il soit appuyé, et on tourne les pages sans s'en rendre compte.
Le carnet de Ninon - tentation
Chapitre 18
Le train de retour ne ressemblait pas à celui de l’aller.
À l’aller, j’avais regardé la Loire sans la voir, avec un magazine people et une peur propre, celle d’une fille qui ne sait pas ce qui l’attend. Cette fois, je savais. Et c’était pire.
J’avais fait mon sac trop vite, le matin même, en évitant le regard de Caro dans le couloir. Elle m’avait juste dit, en me tendant un thermos de café pour le trajet : « Profite bien. Reviens-nous. » Le nous avait duré une seconde de trop dans ma poitrine.
Fred n’était pas là. Il était parti au sport avant que je descende. Je m’étais surprise à en être déçue, et je m’en étais voulu aussitôt.
Nantes, le hall, les mêmes gens qui courent sans en avoir l’air. Théo m’attendait sur le quai, en survêtement, les mains dans les poches, ce sourire un peu gauche qu’il a toujours eu, celui qui ne demande jamais rien de trop. Il m’a prise dans ses bras. Il sentait le shampoing bon marché et l’habitacle de la Clio. Une odeur d’avant, familière comme un vêtement qu’on a trop porté.
— T’as changé de coiffure, a-t-il dit.
Je n’avais pas changé de coiffure. J’ai dit oui quand même.
La maison de mes parents n’avait pas bougé d’un centimètre. La fissure du plafond, toujours là, exactement à l’endroit où je la laissais tourner mes pensées, petite. Ma mère m’a serrée fort, a dit que j’avais maigri, m’a resservie deux fois. Mon père a demandé comment ça se passait, “chez les Parisiens”, avec ce ton qui n’était pas tout à fait une question et pas tout à fait un jugement. J’ai dit que c’était bien. Que les gens étaient adorables. Ce n’était pas un mensonge, et pourtant je l’ai dit avec la même gêne que si ça en avait été un.
Le soir, Théo est venu me chercher pour “faire un tour”, ce qui voulait dire depuis toujours la même chose : sa voiture, un chemin dans le bocage, un endroit où on se gare parce que personne d’autre n’a l’idée de s’y garer.
On s’est embrassés d’abord comme avant. Sa bouche, ses mains un peu pressées sur mes hanches par-dessus le pull. J’ai fermé les yeux et j’ai essayé d’y être vraiment, à cet instant, dans cette voiture, avec ce garçon que j’aimais depuis quatre ans. Ça n’a pas pris.
Il a glissé le siège vers l’arrière, m’a attirée sur ses genoux, a remonté mon pull d’un geste un peu brusque. Sa bouche sur mon cou, trop appuyée, sans lire ce que mon corps voulait dire. Il a défait sa ceinture, a baissé son jean jusqu’aux cuisses, et il m’a fait signe de venir, comme on appelle quelqu’un pour l’aider à porter quelque chose.
Je me suis assise sur lui, la jupe relevée, la culotte poussée de côté. Il était déjà dur, pressé, et il a poussé en moi presque tout de suite, sans savoir si j’étais prête, sans se demander si je l’étais. Je ne l’étais pas vraiment. J’ai serré les dents, j’ai attendu que ça vienne, ce mouillé qui met du temps à monter quand on n’y pense pas assez fort.
Il a bougé les hanches, vite, le souffle court contre mon épaule, une main sur mon sein par-dessus le soutien-gorge, l’autre agrippée à ma taille pour me faire aller plus vite. Ce n’était pas mauvais. Ce n’était rien du tout. C’était un geste qu’on refait parce qu’on l’a toujours fait, sans se demander s’il fonctionne encore.
J’ai pensé au lavabo de la brasserie. Au bruit humide, au clapot, aux mains qui savent exactement où appuyer parce que l’autre corps leur répond, encore et encore, dans une conversation que je n’avais jamais eue avec personne. J’ai pensé à la voix de Fred qui disait continue, on regarde, à celle de Caro qui disait ne te retiens pas. Ici, dans cette Clio qui sentait le désodorisant sapin, personne ne me demandait rien. Personne ne regardait rien. Théo avait les yeux fermés, la tête renversée contre l’appuie-tête, en train de chercher sa propre fin dans mon corps sans jamais chercher la mienne.
Il a fini vite. Un soupir, une crispation, ce petit temps mort après où il reste immobile, comme s’il attendait des applaudissements. Il a dit, essoufflé :
— C’était bien ?
— Oui, ai-je menti.
Le mot est sorti tout seul, avec la même facilité qu’un an plus tôt, quand je pensais encore que mentir un peu, c’était aimer beaucoup. Sauf que cette fois, j’ai entendu le mensonge résonner dans ma tête. J’étais devenue quelqu’un qui reconnaît ses propres mensonges au moment où elle les prononce, et ça ne les rendait pas moins faciles à dire.
Je suis restée assise sur lui, sa respiration qui ralentissait, et j’ai senti entre mes cuisses cette frustration sourde, ce désir resté entier, comme un tiroir qu’on referme sans l’avoir vidé. Je ne me suis pas touchée. Pas là, pas devant lui. J’ai juste attendu que ça passe, en sachant que ça ne passerait pas vraiment avant la nuit, seule dans mon ancienne chambre.
Il m’a raccompagnée. Il a dit à demain, avec ce naturel des gens qui n’ont rien senti de particulier. Je suis rentrée, j’ai dit bonsoir à mes parents déjà couchés, et je me suis enfermée dans ma chambre d’enfant, avec ses posters jaunis et son plafond bas.
Je n’ai pas sorti mon carnet. Il était resté à Paris, sous le matelas, côté mur. Ici, je n’avais que mes doigts et des souvenirs.
Je me suis touchée en pensant à Fred qui me regardait, à Caro qui goûtait ma mouille sur ses propres doigts, à la main d’Audrey qui écartait la mèche collée de son visage. Ça n’a pas pris longtemps. J’ai joui vite, en silence, le poing dans la bouche pour ne pas réveiller la maison, et après, allongée dans le noir, j’ai eu honte pour deux raisons différentes : d’avoir menti à Théo dans la voiture, et de ne pas avoir eu honte du tout de ce à quoi je venais de penser pour finir.
Le lendemain, j’ai croisé Louise au supermarché du bourg.
Je ne la cherchais pas. J’étais venue chercher du pain pour ma mère. Elle poussait un chariot avec sa mère à elle, riait à quelque chose, et en me voyant, son visage a fait un truc étrange, une seconde de trop avant le sourire, comme un acteur qui rattrape sa réplique.
— Ninon ! Ça fait un bail. Alors, Paris ?
— Ça va. Et toi ?
— Oh, tu sais, rien de neuf. Le taf, les soirées, les copains.
Elle a dit les copains avec une insistance qui n’était pas naturelle. Sa mère s’est éloignée vers le rayon des surgelés. On s’est retrouvées seules, entre les packs d’eau et les céréales, et j’ai vu, dans ses yeux, qu’elle savait que je savais, pour la photo. Elle a hésité, puis elle a dit, plus bas, avec cette manière qu’ont les gens de vider un sac qu’ils portent depuis trop longtemps :
— Écoute, Ninon. Je suis pas fière. Mais je préfère que tu l’entendes de moi plutôt que par quelqu’un d’autre au village.
— Entendre quoi.
— Avec Théo. Je sais que tu as vu une photo de nous deux à une soirée. C’était pas rien qu’une danse.
Le mot est tombé entre nous, sur le carrelage du magasin, à côté d’un carton de promotions sur les yaourts.
— Depuis quand, ai-je demandé, d’une voix que je n’ai pas reconnue, tellement elle était calme.
— Trois semaines. Peut-être un peu plus. Depuis que t’es à Paris, en gros.
Je m’attendais à ce que ça me brise quelque chose. Je me suis même arrêtée une seconde, dans l’allée, pour vérifier, comme on vérifie une dent qu’on croit cassée avec la langue. Il n’y avait rien à vérifier. Il n’y avait qu’un vide propre, presque agréable, celui d’une pièce qu’on referme enfin après l’avoir laissée entrouverte trop longtemps.
— D’accord, ai-je dit.
— C’est tout ? T’es pas... enfin, tu vas pas me foutre une droite ou un truc ?
— Non.
Elle a eu l’air presque déçue que je ne fasse pas de scène. J’ai pris mon pain. Je suis rentrée à pied, dans le vent du bocage, et j’ai senti, à chaque pas, quelque chose qui se desserrait dans ma poitrine, comme une ceinture qu’on peut enfin retirer après l’avoir gardée serrée toute une soirée.
Le soir, j’ai appelé Théo. Pas de crise, pas de cris. Je lui ai juste dit que je savais, pour Louise, et que ça ne servait à rien de mentir davantage. Il a bafouillé, a essayé de minimiser, a fini par dire, dans un souffle, que c’était pas prémédité, que la distance avait pesé, que j’étais “différente depuis Paris” — comme si c’était une explication et pas seulement un constat.
Il avait raison, sur ce dernier point au moins.
— On arrête là, ai-je dit.
— Tu es sûre ?
— Je suis sûre.
C’était la première fois, depuis des semaines, que j’étais sûre de quelque chose sans avoir à me le répéter deux fois pour y croire.
J’ai raccroché. Je n’ai pas pleuré. J’ai pensé au carnet sous le matelas, à Paris, aux pages qu’il restait à remplir, et j’ai compté les jours qu’il me restait avant de reprendre le train. Quatre. C’était trop long. Pour la première fois depuis mon arrivée aux Herbiers, deux jours plus tôt dans ma tête et une éternité dans mon corps, je n’avais plus qu’une envie : rentrer retrouver Fred, Caro et le petit Léo.
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