Le carnet de Ninon - tentation — Chapitre 22
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Les répliques de Caro, toujours à mi-chemin entre la plaisanterie et la provocation, font mouche à chaque échange. Et l'humour de la scène du déguisement, avec ce comte qui tente de garder son sérieux au milieu des sorcières, fait sourire du début à la fin.
Le carnet de Ninon - tentation
Chapitre 22
J’avais toqué. Je n’en avais pas besoin. La porte de la chambre était ouverte, comme toujours. Je toquais pour les prévenir que l’homme ridicule allait entrer.
Le pack tenait dans une pochette plastique. Comte. Taille unique. La cape s’arrêtait au milieu du dos. Le médaillon était creux. Les crocs, je les gardais dans la paume : une fois en bouche, je ne pourrais plus parler, et j’avais encore des choses à dire, ou à ne pas dire.
— Je peux entrer, ou vous êtes encore en train de devenir quelqu’un d’autre ?
— Entre, a dit Caro. On a besoin d’un avis.
D’abord elles m’ont vu.
Le rire est venu des deux côtés en même temps. Pas méchant. La cape. La chemise de bureau ouverte d’un bouton de trop. Le plastique doré contre le sternum. Caro a mis la main devant sa bouche pour ne pas ficher en l’air le rouge. Ninon n’a pas pris cette précaution. Elle a ri pour de bon, les yeux plissés, et c’était la première fois de la soirée que je la voyais sans le masque qu’elle se met toute seule.
Ensuite je les ai vues.
Le body de Ninon ne faisait pas semblant. Satin noir, bretelles, laçage croisé sur le ventre, la peau entre les lanières. Culotte dentelle haute, jarretelles, bas. Un gant filet jusqu’au biceps. Le collier. Le visage que Caro lui avait fait : trop sombre, trop net, plus Les Herbiers du tout.
Caro, à côté, dans la robe. Manches longues, décolleté en V, le losange lacé à la place du ventre, les hanches ouvertes. La rose au cou, nue. Pas de tour de cou. Elle avait choisi de laisser la fleur. Les deux chapeaux attendaient sur le lit, pointus, absurdes, parfaits.
Les jupes longues étaient pliées à côté.
J’ai posé les crocs sur la commode.
— Vous n’allez pas sortir comme ça.
— Si, a dit Caro. Avec les jupes par-dessus jusqu’à la porte. Après, on les enlève.
J’ai hoché la tête. Trop vite. Ma gorge a bougé toute seule.
— Tu es ridicule, a ajouté Caro, sans cesser de sourire. C’est parfait. Personne ne regardera le mari.
— Tout le monde regardera le mari. Juste pas pour la cape.
Elles ont enfilé les jupes. Ninon a cherché la fente avec les doigts, maladroite. Caro s’est occupée des chaussures, des chapeaux, du rouge à retoucher. Moi je restais au milieu de la pièce, la cape qui tirait sur un seul côté, inutile.
Caro a parlé la première, le ton de la cuisine, celui des anecdotes qu’elle pose sur la table pour voir ce qu’elles font au visage d’en face.
— Au fait, on ne t’a pas raconté notre essayage dans une magnifique cabine, hier.
J’étais penché sur une chaussure. Je me suis arrêté.
— Votre essayage ? Une cabine ?
Ninon a dit, trop nette :
— Il y avait un trou dans la cloison. Un petit rideau. Et à un moment un sexe est apparu.
Caro n’a pas traîné.
— On a ri. Ensuite on ne riait plus tout à fait. Je l’ai pris en bouche. Ninon aussi.
Le mot a mis une seconde à arriver quelque part. Pas au cerveau. Plus bas. Puis au cerveau, en retard, avec les images que je n’avais pas demandées : le bois, le trou, leurs deux bouches, un homme que je ne verrais jamais.
— Vous avez… sucé… un mec ?
— Oui, a dit Caro. Il a joui. Sur nous. Un peu sur elle.
Ninon n’a pas corrigé. Elle est devenue rouge sous le fard, assez pour que je le voie malgré le sombre. Elle a tenu mon regard. Ce n’était pas de la fierté. Ce n’était pas de la honte non plus. C’était le compte rendu.
— Vous n’avez rien dit en rentrant.
— On te le dit maintenant. Tu préférais l’apprendre au club ?
J’ai passé la main dans mes cheveux. Le médaillon a tapé le bouton.
— C’était qui.
— Personne. Un homme derrière un panneau de bois. On ne l’a pas vu.
— Et toi, ai-je dit à Ninon.
— Moi j’ai suivi. Ce n’est pas une excuse. C’est ce qui s’est passé.
J’ai eu un petit rire, le mien, quand je me trouve trop honnête.
— Je suis jaloux. Il va falloir que je fasse des trous dans les murs.
— Ce sera avec plaisir, a répondu Ninon. Avec un clin d’œil.
Caro s’est approchée, m’a embrassé vite, pour goûter la phrase plus que pour me consoler.
— Tu viens avec deux sorcières. Tu auras de quoi te consoler.
Je suis resté là. Ridicule. La cape. Les crocs sur la commode. Le trou dans une cloison que je n’avais pas vue, et leurs bouches dessus, et moi qui pliais déjà les jupes dans ma tête pour avoir les mains occupées.
Ninon s’est avancée.
Elle n’a pas demandé. Elle n’a pas attendu que je penche la tête. Elle a posé une main à plat sur la chemise, au-dessus du médaillon, le plastique froid entre nous, et elle m’a embrassé.
Sa bouche n’était pas celle de Caro. Plus petite. Le rouge qu’elle n’avait pas encore tout à fait fixé. Un goût de surprise, le sien, le mien. Je n’ai pas bougé tout de suite. Ensuite ma main a trouvé sa taille, au-dessus de la jupe, pile où le body s’arrêtait, la dentelle sous les doigts, et j’ai répondu. Pas longtemps. Assez.
Elle a reculé la première.
— Voilà, a-t-elle dit. Pour la cabine. Et pour le reste. Je vais aussi m’occuper de ton maquillage.
J’ai hoché la tête. Je n’avais plus l’air ridicule, ou je m’en foutais.
Caro nous regardait depuis la glace, une boucle du chapeau entre les doigts. Elle n’a rien dit. Elle avait déjà tout prévu. Sauf peut-être ça.
Dans le taxi, le chauffeur a vu deux jupes fendues ouvertes sur des bas noirs, deux chapeaux et un homme en cape. Halloween. On a le droit. Ninon avait la cuisse contre la mienne, sous le tissu long. Caro regardait la vitre, la main sur le genou de Ninon, par-dessus la jupe, sans appuyer. Moi je sentais encore sa bouche. Je pensais au trou. Je pensais que la jalousie n’était pas une interdiction. C’était un moteur. Caro le savait depuis plus longtemps que moi.
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