Inspiré du réel
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Parfum de l'interdit — Chapitre 7 · Le directeur aux yeux tristes
Auteur
Parfum de l'interdit
Chapitre 7 · Le directeur aux yeux tristes
POV AMIRA
Le dimanche matin, à sept heures trente précises, je franchis pour la première fois les portes de OilWell Services, cette filiale de services pétroliers dont le siège régional Sud dominait le paysage industriel de Hassi Messaoud. Le bâtiment était imposant — quatre étages de verre fumé et de béton, climatisé comme un palace, avec un hall d'entrée rutilant où trônait le logo de l'entreprise en lettres dorées.
J'étais nerveuse, ce qui était ridicule. Ce n'était qu'un stage de six mois, une formalité obligatoire pour valider mon diplôme de gestion d'entreprise que j'avais obtenu deux ans auparavant. Mais après des mois à végéter comme standardiste chez PetroServ Italy, après les trahisons, les hommes, les nuits à Alger, et l'obsession terrifiante de Mohsin, j'avais besoin de changement. J'avais besoin de me concentrer sur quelque chose de concret, de professionnel, quelque chose qui n'impliquait ni mon corps ni mon cœur brisé.
Nous étions six stagiaires ce matin-là, tous regroupés dans la salle de formation au rez-de-chaussée. Trois garçons et trois filles, tous fraîchement diplômés, tous avec cet air mélangé d'excitation et d'appréhension propre aux nouveaux arrivants. Le responsable de la formation, un certain Monsieur Louizi — la cinquantaine bedonnante, costume froissé et sourire professionnel — nous fit un discours d'accueil ponctué de clichés sur « l'excellence », « l'engagement » et « l'avenir radieux qui nous attendait ».
Je l'écoutais d'une oreille distraite, mon regard dérivant vers la fenêtre qui donnait sur le parking où des 4x4 flambants neufs se garaient les uns après les autres. Des cadres en costume, des ingénieurs et des techniciens descendaient, se dirigeant vers l'entrée avec cette assurance que donnent le pouvoir et l'argent.
— Mademoiselle Bensaid, vous m'écoutez ?
Je sursautai, me rendant compte que Monsieur Louizi me regardait avec un mélange d'agacement et de curiosité.
— Pardon, oui. Vous disiez ?
— Je disais que vous serez affectée au département Ressources Humaines. Madame Touati vous prendra en charge.
— Très bien. Merci.
— Je disais que vous serez affectée au département Ressources Humaines. Madame Touati vous prendra en charge.
— Très bien. Merci.
Il continua son discours, répartissant les autres stagiaires entre les différents départements — comptabilité, logistique, maintenance. Je cessai d'écouter, me demandant si j'avais fait le bon choix en acceptant ce stage. Peut-être aurais-je dû rester chez PetroServ Italy, continuer mes rendez-vous de midi avec Antonio malgré Mohsin, continuer à fuir mes démons dans les bras d'inconnus à Alger.
Mais non. Il fallait que je change quelque chose. Que je tente, au moins, de reconstruire une vie qui ne tournait pas uniquement autour du sexe et de la survie émotionnelle.
À neuf heures, nous fûmes conduits dans nos départements respectifs. Les Ressources Humaines occupaient un open space au premier étage, une grande pièce divisée en boxes individuels où une dizaine d'employés tapaient sur leurs claviers dans le ronronnement de la climatisation. Madame Touati, une femme d'une quarantaine d'années aux cheveux gris coupés court, m'accueillit avec un sourire cordial mais distant.
— Bienvenue, Amira. Asseyez-vous là, je vais vous expliquer vos missions.
Elle commençait à m'exposer les tâches rébarbatives qui m'attendaient — classement de dossiers, saisie de données, mise à jour de tableaux Excel — lorsqu'une agitation se fit sentir dans l'open space.
Les gens se redressaient dans leurs boxes, arrangeant leurs vêtements, fermant les fenêtres de leurs navigateurs internet pour afficher des documents de travail. Une tension palpable remplaça l'ambiance décontractée de quelques secondes auparavant.
— C'est Monsieur le Directeur Général, murmura Madame Touati. Il fait toujours sa tournée matinale avant de monter à son bureau.
Je me retournai, curieuse de voir cet homme qui inspirait visiblement un tel respect — ou une telle peur.
Et je le vis.
POV KARIM
Depuis vingt ans que je travaillais dans le secteur pétrolier, dont les cinq dernières années comme Directeur Général de la filiale Sud de OilWell Services, j'avais développé certaines routines. L'une d'elles était cette tournée matinale que j'effectuais chaque dimanche avant de m'enfermer dans mon bureau du premier étage.
Cela me permettait de prendre le pouls de l'entreprise, de voir qui était présent, qui avait l'air motivé, qui semblait avoir passé un mauvais week-end. C'était aussi une façon de montrer aux employés que je n'étais pas un directeur fantôme enfermé dans sa tour d'ivoire, mais quelqu'un de présent, d'accessible.
Ce dimanche-là ne faisait pas exception. Je descendis du premier étage, saluant les employés que je croisais, échangeant quelques mots avec certains sur leurs projets en cours. J'arrivai au département RH où Madame Touati me fit son rapport hebdomadaire sur les recrutements, les formations, les congés.
— Ah, et nous avons six nouveaux stagiaires qui commencent aujourd'hui, ajouta-t-elle. Je vous les présente ?
— Bien sûr.
— Bien sûr.
Elle me conduisit vers un petit groupe de jeunes gens rassemblés près de la machine à café. Ils se redressèrent tous à mon approche, affichant ce mélange d'enthousiasme forcé et de nervosité propre aux nouveaux arrivants.
Je les saluai chaleureusement, leur souhaitant la bienvenue, posant les questions habituelles sur leurs études, leurs spécialisations, leurs aspirations. Les réponses étaient prévisibles — « apprendre », « gagner de l'expérience », « peut-être être embauché à la fin du stage ».
Puis mon regard tomba sur elle.
Elle se tenait légèrement en retrait. J'en suis sûr, ce n'est pas de la timidité, quelque chose de plus délibéré. Quelqu'un qui observe avant de participer. J'avais recruté assez de gens pour faire la différence.
Mais c'était ses yeux qui m'arrêtèrent. Quelque chose de cassé là-dedans, mal recouvert par le professionnalisme du tailleur et du chignon. Ce genre de tristesse qu'on ne fabrique pas — qu'on porte parce qu'on n'a pas encore trouvé où la poser.
Je connaissais cette tristesse-là. Je l'avais vue dans un miroir souvent assez pour la reconnaître ailleurs.
— Et vous ? demandai-je en m'adressant directement à elle. Quel est votre nom ?
— Amira Bensaid, Monsieur le Directeur.
— Amira Bensaid, Monsieur le Directeur.
Sa voix était claire, assurée, contrastant avec la vulnérabilité que je percevais dans son regard.
— Qu'attendez-vous de ce stage, Mademoiselle Bensaid ?
Elle hésita une fraction de seconde, comme si elle jaugeait la sincérité de ma question.
— J'attends de comprendre comment une entreprise de cette taille fonctionne réellement, pas seulement en théorie. J'aimerais voir comment les décisions stratégiques se traduisent en actions concrètes, comment les différents départements communiquent entre eux, et idéalement, contribuer à améliorer certains processus si j'en ai l'opportunité.
Sa réponse me surprit. Ce n'était pas la platitude habituelle. C'était précis, réfléchi, intelligent.
— Vous avez déjà une expérience professionnelle ?
— J'ai travaillé comme standardiste chez PetroServ Italy pendant deux ans. Mais je cherche à évoluer vers des fonctions plus... stratégiques.
— J'ai travaillé comme standardiste chez PetroServ Italy pendant deux ans. Mais je cherche à évoluer vers des fonctions plus... stratégiques.
Je hochai la tête, intrigué malgré moi. Il y avait quelque chose chez cette jeune femme — un mélange de compétence apparente et de fragilité cachée — qui éveillait ma curiosité.
Et peut-être, sans que je veuille me l'avouer, autre chose aussi. Quelque chose que je m'empressai d'étouffer.
POV AMIRA
Le Directeur Général était exactement le genre d'homme que je m'attendais à trouver à ce poste — la quarantaine bien portée, grand, des cheveux poivre et sel coupés court, une barbe impeccablement taillée, et des yeux marron foncé qui semblaient voir à travers les façades.
Il portait un costume gris anthracite parfaitement coupé, une chemise blanche et une cravate bordeaux. Une montre coûteuse brillait à son poignet. Tout en lui respirait l'autorité naturelle, le contrôle, la réussite.
Mais il y avait aussi quelque chose d'autre. Une lassitude dans son regard, malgré son sourire professionnel. Comme s'il portait, lui aussi, un poids invisible.
Des yeux tristes, pensai-je. Le directeur a des yeux tristes.
Après m'avoir posé ses questions, il hocha la tête et continua sa tournée, disparaissant dans un autre département. Je me détendis légèrement, ne réalisant qu'à cet instant que j'avais retenu mon souffle.
— Il vous a remarquée, murmura une voix à côté de moi.
Je me retournai. C'était une des autres stagiaires, une fille nommée Samia si je me souvenais bien.
— Quoi ?
— Monsieur Benfilali. Il vous a remarquée. Il ne pose jamais autant de questions aux stagiaires habituellement.
— Il était juste poli.
— Peut-être. Ou peut-être que vous l'avez impressionné.
— Monsieur Benfilali. Il vous a remarquée. Il ne pose jamais autant de questions aux stagiaires habituellement.
— Il était juste poli.
— Peut-être. Ou peut-être que vous l'avez impressionné.
Je haussai les épaules, peu intéressée par ce genre de spéculation. Mais une partie de moi, une toute petite partie que je refusais d'examiner de trop près, se sentait... flattée.
POV KARIM
De retour dans mon bureau au premier étage — une grande pièce lumineuse avec une vue sur les installations pétrolières — je ne pus m'empêcher de repenser à la jeune stagiaire. Amira Bensaid.
De retour dans mon bureau, je relus le même paragraphe de rapport trois fois sans le voir.
Amira Bensaid. La façon dont elle avait répondu à ma question – précise, sans détour, sans les formules habituelles. Et sous ça, cette tristesse que j'avais vue avant d'entendre un seul mot d'elle.
Vingt ans dans ce secteur m'avaient appris à lire les gens rapidement. Ce que je lisais là, je n'aurais pas su le nommer exactement. Mais quand Nadira entra avec le café et les dossiers du matin, je l'entendis dire avant d'avoir décidé de le dire :
— Il y a une nouvelle stagiaire aux RH. Amira Bensaid. Faites-la transférer ici, à la Direction Générale.
Nadira haussa un sourcil parfaitement épilé. Elle était une belle femme dans la petite trentaine, toujours impeccablement habillée et maquillée, avec une efficacité redoutable dans son travail. Elle avait aussi, je le savais, une réputation sulfureuse — des rumeurs de liaisons avec des supérieurs à Alger qui lui avaient valu sa mutation au Sud.
Elle avait tenté, très subtilement, de me séduire lorsqu'elle était arrivée. Mais j'avais vingt ans de mariage, deux filles que j'adorais, et une intégrité que je refusais de compromettre, peu importe l'éloignement ou la solitude.
— Une stagiaire à la DG ? demanda-t-elle, surprise. C'est inhabituel.
— Elle a du potentiel. Je veux qu'elle apprenne comment fonctionne vraiment l'entreprise, et elle ne l'apprendra pas en classant des dossiers aux RH.
— Très bien. Je m'en occupe.
— Elle a du potentiel. Je veux qu'elle apprenne comment fonctionne vraiment l'entreprise, et elle ne l'apprendra pas en classant des dossiers aux RH.
— Très bien. Je m'en occupe.
Elle me lança un regard curieux, presque amusé, mais ne dit rien de plus. Elle connaissait assez bien pour savoir quand ne pas poser de questions.
POV AMIRA
L'appel vint deux heures plus tard. Monsieur Louizi me convoqua dans son bureau, l'air légèrement contrarié.
— Il y a eu un changement, Mademoiselle Bensaid. Monsieur le Directeur Général a demandé que vous soyez transférée à la Direction Générale pour travailler avec son assistante, Madame Nadira Khelifi.
Je le regardai, surprise.
— À la Direction Générale ? Mais pourquoi ?
— Je ne pose pas de questions quand le DG prend une décision. Rassemblez vos affaires et montez au premier étage. Bureau 101.
— Je ne pose pas de questions quand le DG prend une décision. Rassemblez vos affaires et montez au premier étage. Bureau 101.
Dix minutes plus tard, je me tenais devant la porte du bureau 101, mon sac à la main, le cœur battant bizarrement vite. Je frappai trois coups.
— Entrez !
Je poussai la porte et découvris un espace de travail spacieux et impeccablement organisé. Un grand bureau en bois sombre occupait le centre, couvert de dossiers soigneusement empilés, d'un ordinateur dernier cri et d'une lampe design. Derrière le bureau se tenait une femme que je reconnus immédiatement comme l'assistante du DG.
Nadira Khelifi était... époustouflante. Grande, mince, avec des courbes généreuses mises en valeur par une robe moulante bleu marine. Ses cheveux noirs tombaient en vagues parfaites sur ses épaules, son maquillage était impeccable, et elle dégageait une sensualité presque agressive.
— Amira Bensaid ? demanda-t-elle avec un sourire qui n'atteignait pas tout à fait ses yeux.
— Oui, Madame.
— Appelle-moi Nadira. On va travailler ensemble, autant être à l'aise. Assieds-toi, je vais t'expliquer comment ça fonctionne ici.
— Oui, Madame.
— Appelle-moi Nadira. On va travailler ensemble, autant être à l'aise. Assieds-toi, je vais t'expliquer comment ça fonctionne ici.
Je m'assis sur la chaise qu'elle désignait, face à son bureau. Pendant l'heure suivante, elle m'expliqua mes nouvelles fonctions — gérer l'agenda du DG, filtrer ses appels, préparer ses dossiers de réunion, rédiger certains comptes rendus.
— Le patron est exigeant mais juste, dit-elle. Si tu fais ton travail correctement, il le reconnaîtra. Mais ne fais pas d'erreurs stupides. Il a horreur de l'incompétence.
— Compris.
— Une dernière chose. Ne tombe pas amoureuse de lui.
— Compris.
— Une dernière chose. Ne tombe pas amoureuse de lui.
Je la regardai, surprise.
— Quoi ?
Elle rit, un son cristallin mais sans chaleur.
— Toutes les filles qui travaillent ici tombent amoureuses du patron à un moment ou un autre. Il est beau, puissant, intelligent, et contrairement à la plupart des hommes à sa position, il est fidèle à sa femme. Ce qui le rend encore plus irrésistible, apparemment.
— Je ne suis pas intéressée, dis-je froidement.
— Bien. Parce que lui non plus. Il est marié, très amoureux de sa femme malgré la distance, et n'a jamais regardé aucune employée de cette façon. Alors ne te fais pas d'illusions.
— Je n'en ai pas.
— Je ne suis pas intéressée, dis-je froidement.
— Bien. Parce que lui non plus. Il est marié, très amoureux de sa femme malgré la distance, et n'a jamais regardé aucune employée de cette façon. Alors ne te fais pas d'illusions.
— Je n'en ai pas.
Mais même en disant cela, je me demandai pourquoi elle prenait la peine de me mettre en garde. Était-ce une simple précaution ? Ou y avait-il quelque chose de plus — une jalousie, peut-être, du fait que le DG m'avait personnellement transférée à son bureau ?
Je décidai de ne pas y penser. J'avais suffisamment de complications dans ma vie sans ajouter des intrigues de bureau.
POV KARIM
Les jours suivants me prouvèrent que mon instinct concernant Amira Bensaid avait été juste. Elle était non seulement compétente, mais exceptionnelle. Elle anticipait mes besoins avant même que je les exprime, organisait mes dossiers avec une logique implacable, et rédigeait des comptes rendus d'une clarté remarquable.
Elle avait clairement déjà travaillé dans un environnement professionnel exigeant. Sa prétendue « expérience de standardiste » n'expliquait pas ce niveau de compétence.
Mais ce qui me frappait le plus, c'était sa tristesse persistante. Elle souriait quand il le fallait, était polie et professionnelle, mais dans les moments où elle pensait que personne ne regardait, son visage se fermait, ses yeux prenaient cette teinte mélancolique qui me troublait inexplicablement.
Un matin, en arrivant au bureau à six heures trente — j'aimais commencer tôt, avant l'agitation de la journée — je la trouvai déjà là.
Elle était assise à son bureau dans l'antichambre de mon bureau, fixant son écran d'ordinateur, mais ses yeux étaient rouges et gonflés. Elle avait pleuré.
Lorsqu'elle m'entendit entrer, elle se redressa précipitamment, essuyant discrètement ses yeux.
— Monsieur le Directeur. Bonjour. Je ne vous attendais pas si tôt.
— Amira... Qu'est-ce qui ne va pas ?
— Rien, Monsieur. Je vais bien.
— Vous avez pleuré.
— Amira... Qu'est-ce qui ne va pas ?
— Rien, Monsieur. Je vais bien.
— Vous avez pleuré.
Elle détourna les yeux, embarrassée.
— C'est personnel. Je suis désolée. Ça n'affectera pas mon travail.
Je savais que j'aurais dû la laisser tranquille. Que sa vie personnelle ne me regardait pas. Que m'impliquer serait une erreur.
Mais quelque chose en moi — cette maudite compassion qui avait toujours été ma faiblesse — refusait de la laisser souffrir seule.
— Venez dans mon bureau, dis-je doucement.
— Monsieur, ce n'est vraiment pas...
— S'il vous plaît. Venez.
— Monsieur, ce n'est vraiment pas...
— S'il vous plaît. Venez.
Elle hésita, puis se leva et me suivit dans mon bureau. Je fermai la porte derrière nous et lui désignai le fauteuil près de mon bureau.
— Asseyez-vous. Voulez-vous un café ?
— Non, merci.
— Non, merci.
Je m'assis en face d'elle, pas derrière mon bureau — je voulais minimiser la distance hiérarchique.
— Amira, je ne vais pas vous forcer à me parler. Mais si quelque chose vous préoccupe, si vous avez besoin d'aide...
— Pourquoi ?
— Pourquoi ?
Je la regardai, surpris par sa question directe.
— Pourquoi quoi ?
— Pourquoi vous intéressez-vous à moi ? Je ne suis qu'une stagiaire. Vous avez des centaines d'employés. Pourquoi me remarquez-vous ?
— Pourquoi vous intéressez-vous à moi ? Je ne suis qu'une stagiaire. Vous avez des centaines d'employés. Pourquoi me remarquez-vous ?
C'était une excellente question. Une question à laquelle je n'avais pas de réponse satisfaisante.
— Je ne sais pas, admis-je honnêtement. Peut-être parce que je vois quelque chose de familier dans vos yeux. Une tristesse que je reconnais.
Elle me regarda longuement, et pour la première fois, je vis ses défenses commencer à craquer.
— Vous êtes triste aussi ? demanda-t-elle doucement.
La question me désarçonna par sa perspicacité.
— Parfois. Oui.
— Pourquoi ? Vous avez tout. Le pouvoir, l'argent, le respect.
— J'ai une famille à Alger que je ne vois que deux semaines par mois si j'ai de la chance. J'ai un travail exigeant qui me consume. Et parfois, dans le silence de ma chambre à la base de vie, je me demande si c'est vraiment ça, la vie que je voulais.
— Pourquoi ? Vous avez tout. Le pouvoir, l'argent, le respect.
— J'ai une famille à Alger que je ne vois que deux semaines par mois si j'ai de la chance. J'ai un travail exigeant qui me consume. Et parfois, dans le silence de ma chambre à la base de vie, je me demande si c'est vraiment ça, la vie que je voulais.
Les mots sortirent avant que je puisse les arrêter. Je ne parlais jamais ainsi. Pas à mes employés. Pas à mes amis. À peine à ma femme.
Mais il y avait quelque chose chez Amira — cette vulnérabilité partagée, peut-être — qui déliait ma langue.
— Je comprends, dit-elle simplement. Cette sensation de vide malgré les apparences.
— Qu'est-ce qui vous rend triste, Amira ?
— Qu'est-ce qui vous rend triste, Amira ?
Elle rit amèrement.
— Tout. Les hommes. Les trahisons. Les mensonges. Le fait que je ne crois plus en rien.
— Vous êtes bien jeune pour être si cynique.
— La vie vous vieillit vite quand elle vous trahit suffisamment de fois.
— Vous êtes bien jeune pour être si cynique.
— La vie vous vieillit vite quand elle vous trahit suffisamment de fois.
Nous restâmes silencieux un moment, le poids de nos aveux flottant entre nous.
Puis elle se leva.
— Je devrais retourner travailler. Merci de... d'avoir écouté.
— Amira.
— Amira.
Elle se retourna.
— Si vous avez besoin de parler. N'importe quand. Ma porte est toujours ouverte.
Elle sourit, un vrai sourire cette fois, qui illumina brièvement son visage.
— Merci, Monsieur le Directeur.
— Appelez-moi Karim. Quand nous sommes seuls.
— Appelez-moi Karim. Quand nous sommes seuls.
Elle hocha la tête et sortit.
Lorsque la porte se referma, je restai assis, fixant l'espace qu'elle avait occupé, me demandant ce qui venait de se passer.
Il y avait des dossiers sur mon bureau que je n'ouvris pas. Des appels que je ne passai pas. Une réunion dans quarante minutes pour laquelle je n'avais pas relu les notes.
J'avais dit à une stagiaire que j'étais triste. Que je me demandais si c'était vraiment la vie que je voulais. Des choses que je ne disais pas à Nadira, que je ne disais à personne.
Je ne me demandai pas pourquoi. Cette question-là, je la remettais à plus tard.
POV AMIRA
Quelque chose avait changé après cette conversation. Karim — je l'appelais désormais Karim quand nous étions seuls — me regardait différemment. Pas de façon inappropriée. Pas comme Antonio me regardait, avec ce désir évident. Non, Karim me regardait comme si... comme s'il me voyait vraiment.
Pas mon corps. Pas mon masque. Moi.
Et c'était terrifiant et réconfortant à la fois.
Les semaines passèrent. Je m'installai dans ma routine — arriver tôt, partir tard, anticiper les besoins de Karim, gérer son agenda infernal. Nadira me formait avec une efficacité glaciale, me corrigeant quand je commettais des erreurs, me complimentant rarement.
Je sentais qu'elle me surveillait, cherchant des signes de... quoi ? D'attirance pour Karim ? De tentative de séduction ?
Si elle avait su à quel point je n'étais pas intéressée par une relation avec qui que ce soit, encore moins mon patron, elle se serait détendue.
Mais il y avait cette tension. Cette attention que Karim me portait. Ces moments où nos regards se croisaient et restaient accrochés une seconde de trop. Ces conversations qui dérivaient du professionnel au personnel.
— Vous avez passé un bon week-end ? me demandait-il le dimanche matin.
— Tranquille. Et vous ?
— J'ai appelé ma femme et mes filles. Elles me manquent.
— Vous devez être un bon père.
— J'essaie. Mais l'absence... c'est difficile.
— Je comprends.
— Tranquille. Et vous ?
— J'ai appelé ma femme et mes filles. Elles me manquent.
— Vous devez être un bon père.
— J'essaie. Mais l'absence... c'est difficile.
— Je comprends.
Et je comprenais vraiment. Parce que moi aussi, je connaissais l'absence. Pas celle de personnes aimées, mais celle de la capacité d'aimer.
Un soir, alors que nous travaillions tard sur un dossier urgent — il était presque vingt-trois heures — Karim se leva soudainement de son bureau.
— Ça suffit. Nous avons besoin d'une pause.
Il sortit une bouteille de whisky d'un tiroir fermé à clé et deux verres.
— Vous buvez ?
— Parfois.
— Parfois.
Il versa généreusement et me tendit un verre. Nous bûmes en silence pendant quelques minutes, la tension de la journée se dissipant lentement.
— Puis-je vous poser une question personnelle ? demanda-t-il finalement.
— Ça dépend de la question.
— L'homme qui vous a fait pleurer. Qui vous a rendue si triste. Vous l'aimez encore ?
— Ça dépend de la question.
— L'homme qui vous a fait pleurer. Qui vous a rendue si triste. Vous l'aimez encore ?
La question me prit par surprise. Je bus une gorgée de whisky, laissant l'alcool brûler ma gorge.
— Il y a eu plusieurs hommes, admis-je. Tous m'ont trahie d'une façon ou d'une autre.
— Et maintenant ?
— Maintenant, je ne cherche plus l'amour. Juste... l'oubli.
— L'oubli dans quoi ?
— Et maintenant ?
— Maintenant, je ne cherche plus l'amour. Juste... l'oubli.
— L'oubli dans quoi ?
Je le regardai, me demandant jusqu'où je pouvais aller, combien je pouvais révéler.
— Dans les bras d'inconnus. Dans l'alcool. Dans le travail, maintenant.
Il ne sembla pas choqué. Juste... triste.
— Ce n'est pas une vie, Amira.
— C'est la seule que je peux gérer pour l'instant.
— Vous méritez mieux.
— Peut-être. Mais mériter et obtenir sont deux choses différentes.
— C'est la seule que je peux gérer pour l'instant.
— Vous méritez mieux.
— Peut-être. Mais mériter et obtenir sont deux choses différentes.
Nous finîmes nos verres en silence. Puis je me levai.
— Je devrais rentrer. Il est tard.
— Je vous raccompagne.
— Ce n'est pas nécessaire.
— J'insiste. Ce n'est pas sûr pour une femme seule à cette heure.
— Je vous raccompagne.
— Ce n'est pas nécessaire.
— J'insiste. Ce n'est pas sûr pour une femme seule à cette heure.
Il n'avait pas tort. Surtout avec Mohsin qui me surveillait encore.
Nous descendîmes ensemble vers le parking. Sa voiture, un 4x4 Toyota Land Cruiser blanc neige, était garée près de l'entrée. Il m'ouvrit la portière — un geste courtois, presque démodé.
Pendant le trajet jusqu'à mon immeuble, nous ne parlâmes pas. Mais le silence n'était pas inconfortable. C'était... chargé. De non-dits, de tension retenue, de quelque chose qui commençait à naître entre nous et que ni l'un ni l'autre ne voulait nommer.
Lorsqu'il s'arrêta devant mon immeuble, je me tournai vers lui.
— Merci. Pour tout. Pour m'avoir transférée. Pour m'avoir écoutée. Pour... pour me voir.
Ses yeux plongèrent dans les miens, et je vis quelque chose y briller — quelque chose qui ressemblait dangereusement à du désir.
Mais il se contenta de dire :
— Bonne nuit, Amira. À demain.
— Bonne nuit, Karim.
— Bonne nuit, Karim.
Je descendis de la voiture et montai rapidement chez moi, sans regarder en arrière.
Ce n'est qu'une fois dans la sécurité de ma chambre que je me permis d'examiner ce que je ressentais.
Et ce que je découvris me terrifia.
Ce n'était pas du désir — j'avais appris à reconnaître le désir, à le gérer, à le prendre et le poser. Ce n'était pas ça. C'était autre chose, quelque chose que je n'avais pas de mot pour nommer parce que je m'étais appliquée depuis des mois à ne jamais en avoir besoin.
Il m'avait vue.
Ce n'est pas mon corps qu'il a vu.
Ce n'est pas mon masque professionnel, non plus.
C'est quelque chose d'autre, quelque chose que j'avais cru invisible.
Ce n'est pas mon masque professionnel, non plus.
C'est quelque chose d'autre, quelque chose que j'avais cru invisible.
Et moi, j'avais vu ses yeux tristes.
On n'est pas en danger quand on voit le désir de l'autre. On est en danger quand on voit sa tristesse. Parce que la tristesse, ça crée une dette qu'on ne sait pas comment ne pas rembourser.
Je montai chez moi sans regarder en arrière. Et je passai un long moment à regarder le plafond avant que le sommeil ne vienne.
Le directeur aux yeux tristes voyait la femme aux yeux brisés.
Et dans ce regard partagé, quelque chose d'interdit commençait à fleurir.
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