Inspiré du réel
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Parfum de l'interdit — Chapitre 20 · Dénonciation anonyme
Auteur
Parfum de l'interdit
Chapitre 20 · Dénonciation anonyme
POV AMIRA
Ce matin-là, un dimanche, je sus que quelque chose n'allait pas avant même que Karim n'arrive au bureau.
Je ne savais pas comment je le savais. Une de ces intuitions féminines qu'on ne peut pas expliquer rationnellement — une tension dans l'air, peut-être, ou simplement le fait que Karim n'avait pas répondu à mon message du matin, lui qui répondait toujours dans les dix minutes.
Je travaillais sur les comptes rendus de la semaine précédente lorsque la porte de l'antichambre s'ouvrit à neuf heures passées. Karim entra, et je sus immédiatement.
Son visage était le masque que je ne lui voyais jamais au bureau — le visage du Directeur Général, fermé, impénétrable. Mais sous le masque, quelque chose d'autre. Quelque chose de fracturé.
— Madame Khelifi, dit-il à Nadira sans me regarder. Annulez toutes mes réunions de la matinée. Je ne veux pas être dérangé.
— Bien, Monsieur le Directeur.
Il disparut dans son bureau. La porte se ferma.
Nadira et moi échangeâmes un regard. Le sien était illisible. Le mien devait trahir mon inquiétude.
Mon téléphone vibra. Un message de Karim.
"Reste après tout le monde ce soir. On doit parler."
POV KARIM
Nadia m'avait appelé la veille au soir, à vingt-trois heures.
J'étais dans l'appartement secret avec Amira quand le téléphone avait sonné. J'avais vu le nom de ma femme s'afficher et j'avais su, à sa façon de sonner — insistante, répétée, trois fois en cinq minutes — que ce n'était pas un appel ordinaire.
Je m'étais excusé auprès d'Amira, avais pris l'appel dans l'autre pièce.
— Nadia ?
— Karim. Il faut qu'on parle.
Sa voix était étrange — plate, contrôlée, de cette façon particulière qu'ont les personnes intelligentes quand elles essaient de ne pas laisser paraître leurs émotions.
— Bien sûr. Quelque chose ne va pas ? Les filles ?
— Les filles vont bien. C'est toi dont je veux parler.
Un silence.
— J'ai reçu un appel anonyme ce matin. Une voix qui me disait que mon mari avait une liaison avec sa stagiaire à Hassi Messaoud. J'ai raccroché. Puis j'ai reçu d'autres appels. Trois. Toujours anonymes. J'ai refusé d'écouter.
Ma bouche devint sèche.
— Nadia, ces appels, c'est probablement...
— Laisse-moi finir. Ce soir, j'ai reçu des photos.
Le silence qui suivit dura exactement trois secondes.
— Des photos ?
— Sur mon téléphone. Par message. D'un numéro que je ne connais pas. Des photos floues, prises de loin, mais reconnaissables. Toi. Et une jeune femme. Dans ce qui ressemble à un restaurant.
Oran. L'hôtel El Ayoune. Le restaurant du soir.
— Karim, dis-moi que ce n'est rien. Dis-moi que c'est une erreur, une manipulation, que tu ne connais pas cette femme.
Et moi, j'avais dit :
— Je ne peux pas te dire ça.
POV NADIA
(Perspective extérieure, Alger, la nuit précédente)
La phrase avait tenu en quelques mots. Je ne peux pas te dire ça.
Pas de déni. Pas d'indignation. Pas cette colère immédiate des hommes injustement accusés.
Juste ces sept mots qui confirmaient en une fraction de seconde vingt-trois ans de confiance absolue.
J'étais assise dans le salon de notre maison d'Hydra, les photos sur mon téléphone, et j'avais l'impression que le plancher se dérobait sous moi de façon très lente et très certaine.
— Karim. Cette femme. C'est ta stagiaire ?
Un silence.
— Oui.
— Amira Bensaid.
— Oui.
J'avais répété ce prénom. Amira Bensaid. La jeune femme que j'avais rencontrée dans ce bureau, professionnelle, distante, qui ne m'avait pas regardée une seconde de trop.
Elle était là. Devant moi. Et j'ai serré la main de la femme qui couche avec mon mari.
— Depuis combien de temps ?
— Nadia...
— Réponds-moi. Depuis combien de temps ?
— Quelques mois.
Quelques mois.
Je n'avais pas crié. Je n'avais pas pleuré non plus, pas encore. Je tenais, parce que les larmes viendraient plus tard et que d'abord, j'avais besoin de comprendre.
— Tu l'aimes ?
La question la plus dangereuse. Celle dont la réponse changerait tout.
Silence.
— Je ne sais pas.
Je ne sais pas. Ce n'était pas non. Un non aurait été une erreur, une faiblesse, quelque chose de réparable. Je ne sais pas était une porte ouverte vers l'abîme.
— Rentre, avais-je dit finalement. Cette semaine. On doit se parler en face.
J'avais raccroché, posé mon téléphone sur la table basse, et fixé les photos une dernière fois.
Puis j'avais pleuré. Longtemps. Seule dans ce salon où nous avions construit vingt-trois ans de vie commune.
POV KARIM
Je retournai dans la chambre. Amira était assise sur le bord du lit, les bras croisés sur la poitrine, et elle me regarda entrer avec ces yeux qui lisaient tout.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
Je m'assis en face d'elle, les coudes sur les genoux, et je lui dis.
Elle écouta sans m'interrompre. Son visage se ferma progressivement, comme si elle tirait les volets de l'intérieur un par un.
Lorsque je me tus, le silence entre nous fut d'une qualité différente de tous les silences que nous avions partagés.
— Des photos, dit-elle finalement.
— Oui. Floues, prises de loin. Probablement à Oran, au restaurant.
— Qui les a envoyées ?
— Je ne sais pas encore.
Elle hocha lentement la tête, et je la regardai réfléchir — cette façon qu'elle avait de traiter les informations difficiles, de ne pas réagir immédiatement mais de laisser la réalité s'installer avant de parler.
— Mohsin, dis-je. C'est probablement lui. Il nous a suivis à Oran, ou il a payé quelqu'un pour le faire. Il a les moyens et les motivations.
Elle me regarda.
— Ou Nadira.
POV AMIRA
Karim fronça les sourcils.
— Pourquoi Nadira ?
— Je ne sais pas. C'est juste... une impression.
— Elle a couvert lors de la visite de Nadia. Elle n'a rien dit.
— Je sais. Mais ça ne veut pas dire qu'elle garderait le silence indéfiniment. Et elle a des raisons.
— Lesquelles ?
Je cherchai comment formuler ça.
— Nadira a sa propre histoire avec toi. Ou plutôt, avec le fait que tu ne l'as jamais regardée. Tu lui as accordé une promotion parce qu'elle était compétente, sans jamais lui laisser penser que ses autres... efforts comptaient. Ce genre de rejet... ça laisse des traces.
— Tu penses qu'elle se vengerait ?
— Je pense que les femmes blessées font parfois des choses difficiles à expliquer rationnellement. Et Nadira est intelligente — trop intelligente pour s'exposer en le faisant depuis son propre numéro. Un envoi anonyme, des appels depuis une cabine ou un téléphone prépayé...
Karim réfléchit.
— Ça reste une supposition.
— Oui. Ça reste une supposition. Je peux me tromper. Mais mon instinct me dit que ce n'est pas Mohsin.
— Pourquoi ?
— Parce que Mohsin, quand il veut faire du mal, il le fait directement. Il aime voir la réaction. Les appels anonymes, les photos discrètes envoyées à la femme... c'est plus subtil. Plus patient. C'est le style de quelqu'un qui prépare.
Je m'entendis parler et réalisai que je décrivais peut-être les deux à la fois — Mohsin et Nadira, chacun avec ses propres raisons, peut-être même en collaboration sans le savoir.
Mais ça n'avait finalement aucune importance. Les photos existaient. Nadia les avait vues.
Le reste était des cendres.
POV KARIM
Amira ne pleura pas ce soir-là. Elle ne cria pas, ne se lamenta pas.
Elle était assise en face de moi, droite, les mains croisées sur ses genoux, et elle traitait l'information avec une maturité qui me serrait le cœur — parce qu'une femme de vingt-trois ans ne devrait pas avoir à être aussi stoïque.
— Qu'est-ce que tu vas faire ? demanda-t-elle.
— Rentrer à Alger cette semaine. Nadia a demandé à me parler en face. Elle a raison.
— Et tu lui diras quoi ?
Je n'avais pas de réponse préparée.
— La vérité. Une partie de la vérité.
— Laquelle ?
— Que j'ai eu une liaison. Que j'en suis responsable. Que...
Je m'arrêtai.
— Que tu l'aimes ? compléta-t-elle doucement.
— Je ne lui dirai pas ça.
— Parce que c'est faux, ou parce que c'est trop cruel ?
La question tomba entre nous, nette et précise.
— Parce que c'est trop cruel.
Amira hocha la tête, et quelque chose dans ce hochement de tête contenait une sagesse que je n'aurais pas attendue de quelqu'un de son âge.
— Va lui parler, dit-elle. Elle mérite la vérité.
— Et toi ?
— Moi, j'attends. C'est tout ce que je sais faire.
Je voulus la prendre dans mes bras. Elle m'en empêcha doucement.
— Pas ce soir. Ce soir, va juste... traiter tout ça. Et moi aussi j'ai besoin d'être seule.
POV AMIRA
Je rentrai chez moi à pied sous un ciel sans étoiles.
Les rues de Hassi Messaoud étaient désertes à cette heure, seulement éclairées par les réverbères et le rougeoiement lointain des torchères des puits de pétrole.
Je marchais vite, les mains dans les poches, sans vraiment regarder où j'allais.
Des photos. Quelqu'un nous a photographiés.
La réalité de cela s'installa progressivement, par couches — d'abord l'aspect pratique, les conséquences immédiates, puis la profondeur. Quelqu'un avait décidé de détruire ce que nous avions construit. Quelqu'un avait pris la peine de surveiller, de documenter, d'envoyer.
Et Nadia savait maintenant.
La femme que j'avais rencontrée. Celle dont j'avais serré la main en souriant professionnellement pendant que j'aimais son mari.
Qui êtes-vous, Amira Bensaid ? Vraiment ?
Je n'avais pas de réponse satisfaisante.
Je montai les escaliers de mon immeuble lentement, entrai silencieusement dans l'appartement endormi, me glissai dans ma chambre.
Et là, dans le noir, seule, je pleurai.
Pas de rage. Pas de dramatisme.
Juste la douleur calme et profonde de quelqu'un qui avait toujours su que ça finirait ainsi et qui réalisait que savoir à l'avance ne protégeait pas du choc.
Le lendemain au bureau, Nadira était présente. Elle travaillait avec son efficacité habituelle, son visage parfaitement neutre.
Je l'observai de sous mes cils.
Est-ce que c'est toi ?
Je ne savais pas. Je ne saurais peut-être jamais. Mais quelque chose dans sa façon de ne pas me regarder — pas l'évitement naturel de quelqu'un qui vaquait à ses occupations, mais l'évitement délibéré de quelqu'un qui se retenait — me troublait.
Karim traversa l'antichambre à dix heures, s'arrêtant à mon bureau pour me déposer un dossier.
— Le rapport mensuel pour signature, dit-il avec la voix du patron.
— Merci, répondis-je avec la voix de la stagiaire.
Nos doigts se frôlèrent sur le dossier. Une fraction de seconde. Imperceptible pour quiconque ne savait pas regarder.
Je sentis son regard peser sur moi une seconde de trop.
Puis il s'en alla.
Nous n'avons jamais su qui avait envoyé les photos. Karim avait ses soupçons ; moi les miens. Mais à force de ne pas les confronter, les soupçons étaient devenus aussi vieux que la douleur elle-même.
Ce matin-là, un dimanche, je sus que quelque chose n'allait pas avant même que Karim n'arrive au bureau.
Je ne savais pas comment je le savais. Une de ces intuitions féminines qu'on ne peut pas expliquer rationnellement — une tension dans l'air, peut-être, ou simplement le fait que Karim n'avait pas répondu à mon message du matin, lui qui répondait toujours dans les dix minutes.
Je travaillais sur les comptes rendus de la semaine précédente lorsque la porte de l'antichambre s'ouvrit à neuf heures passées. Karim entra, et je sus immédiatement.
Son visage était le masque que je ne lui voyais jamais au bureau — le visage du Directeur Général, fermé, impénétrable. Mais sous le masque, quelque chose d'autre. Quelque chose de fracturé.
— Madame Khelifi, dit-il à Nadira sans me regarder. Annulez toutes mes réunions de la matinée. Je ne veux pas être dérangé.
— Bien, Monsieur le Directeur.
Il disparut dans son bureau. La porte se ferma.
Nadira et moi échangeâmes un regard. Le sien était illisible. Le mien devait trahir mon inquiétude.
Mon téléphone vibra. Un message de Karim.
"Reste après tout le monde ce soir. On doit parler."
POV KARIM
Nadia m'avait appelé la veille au soir, à vingt-trois heures.
J'étais dans l'appartement secret avec Amira quand le téléphone avait sonné. J'avais vu le nom de ma femme s'afficher et j'avais su, à sa façon de sonner — insistante, répétée, trois fois en cinq minutes — que ce n'était pas un appel ordinaire.
Je m'étais excusé auprès d'Amira, avais pris l'appel dans l'autre pièce.
— Nadia ?
— Karim. Il faut qu'on parle.
Sa voix était étrange — plate, contrôlée, de cette façon particulière qu'ont les personnes intelligentes quand elles essaient de ne pas laisser paraître leurs émotions.
— Bien sûr. Quelque chose ne va pas ? Les filles ?
— Les filles vont bien. C'est toi dont je veux parler.
Un silence.
— J'ai reçu un appel anonyme ce matin. Une voix qui me disait que mon mari avait une liaison avec sa stagiaire à Hassi Messaoud. J'ai raccroché. Puis j'ai reçu d'autres appels. Trois. Toujours anonymes. J'ai refusé d'écouter.
Ma bouche devint sèche.
— Nadia, ces appels, c'est probablement...
— Laisse-moi finir. Ce soir, j'ai reçu des photos.
Le silence qui suivit dura exactement trois secondes.
— Des photos ?
— Sur mon téléphone. Par message. D'un numéro que je ne connais pas. Des photos floues, prises de loin, mais reconnaissables. Toi. Et une jeune femme. Dans ce qui ressemble à un restaurant.
Oran. L'hôtel El Ayoune. Le restaurant du soir.
— Karim, dis-moi que ce n'est rien. Dis-moi que c'est une erreur, une manipulation, que tu ne connais pas cette femme.
Et moi, j'avais dit :
— Je ne peux pas te dire ça.
POV NADIA
(Perspective extérieure, Alger, la nuit précédente)
La phrase avait tenu en quelques mots. Je ne peux pas te dire ça.
Pas de déni. Pas d'indignation. Pas cette colère immédiate des hommes injustement accusés.
Juste ces sept mots qui confirmaient en une fraction de seconde vingt-trois ans de confiance absolue.
J'étais assise dans le salon de notre maison d'Hydra, les photos sur mon téléphone, et j'avais l'impression que le plancher se dérobait sous moi de façon très lente et très certaine.
— Karim. Cette femme. C'est ta stagiaire ?
Un silence.
— Oui.
— Amira Bensaid.
— Oui.
J'avais répété ce prénom. Amira Bensaid. La jeune femme que j'avais rencontrée dans ce bureau, professionnelle, distante, qui ne m'avait pas regardée une seconde de trop.
Elle était là. Devant moi. Et j'ai serré la main de la femme qui couche avec mon mari.
— Depuis combien de temps ?
— Nadia...
— Réponds-moi. Depuis combien de temps ?
— Quelques mois.
Quelques mois.
Je n'avais pas crié. Je n'avais pas pleuré non plus, pas encore. Je tenais, parce que les larmes viendraient plus tard et que d'abord, j'avais besoin de comprendre.
— Tu l'aimes ?
La question la plus dangereuse. Celle dont la réponse changerait tout.
Silence.
— Je ne sais pas.
Je ne sais pas. Ce n'était pas non. Un non aurait été une erreur, une faiblesse, quelque chose de réparable. Je ne sais pas était une porte ouverte vers l'abîme.
— Rentre, avais-je dit finalement. Cette semaine. On doit se parler en face.
J'avais raccroché, posé mon téléphone sur la table basse, et fixé les photos une dernière fois.
Puis j'avais pleuré. Longtemps. Seule dans ce salon où nous avions construit vingt-trois ans de vie commune.
POV KARIM
Je retournai dans la chambre. Amira était assise sur le bord du lit, les bras croisés sur la poitrine, et elle me regarda entrer avec ces yeux qui lisaient tout.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
Je m'assis en face d'elle, les coudes sur les genoux, et je lui dis.
Elle écouta sans m'interrompre. Son visage se ferma progressivement, comme si elle tirait les volets de l'intérieur un par un.
Lorsque je me tus, le silence entre nous fut d'une qualité différente de tous les silences que nous avions partagés.
— Des photos, dit-elle finalement.
— Oui. Floues, prises de loin. Probablement à Oran, au restaurant.
— Qui les a envoyées ?
— Je ne sais pas encore.
Elle hocha lentement la tête, et je la regardai réfléchir — cette façon qu'elle avait de traiter les informations difficiles, de ne pas réagir immédiatement mais de laisser la réalité s'installer avant de parler.
— Mohsin, dis-je. C'est probablement lui. Il nous a suivis à Oran, ou il a payé quelqu'un pour le faire. Il a les moyens et les motivations.
Elle me regarda.
— Ou Nadira.
POV AMIRA
Karim fronça les sourcils.
— Pourquoi Nadira ?
— Je ne sais pas. C'est juste... une impression.
— Elle a couvert lors de la visite de Nadia. Elle n'a rien dit.
— Je sais. Mais ça ne veut pas dire qu'elle garderait le silence indéfiniment. Et elle a des raisons.
— Lesquelles ?
Je cherchai comment formuler ça.
— Nadira a sa propre histoire avec toi. Ou plutôt, avec le fait que tu ne l'as jamais regardée. Tu lui as accordé une promotion parce qu'elle était compétente, sans jamais lui laisser penser que ses autres... efforts comptaient. Ce genre de rejet... ça laisse des traces.
— Tu penses qu'elle se vengerait ?
— Je pense que les femmes blessées font parfois des choses difficiles à expliquer rationnellement. Et Nadira est intelligente — trop intelligente pour s'exposer en le faisant depuis son propre numéro. Un envoi anonyme, des appels depuis une cabine ou un téléphone prépayé...
Karim réfléchit.
— Ça reste une supposition.
— Oui. Ça reste une supposition. Je peux me tromper. Mais mon instinct me dit que ce n'est pas Mohsin.
— Pourquoi ?
— Parce que Mohsin, quand il veut faire du mal, il le fait directement. Il aime voir la réaction. Les appels anonymes, les photos discrètes envoyées à la femme... c'est plus subtil. Plus patient. C'est le style de quelqu'un qui prépare.
Je m'entendis parler et réalisai que je décrivais peut-être les deux à la fois — Mohsin et Nadira, chacun avec ses propres raisons, peut-être même en collaboration sans le savoir.
Mais ça n'avait finalement aucune importance. Les photos existaient. Nadia les avait vues.
Le reste était des cendres.
POV KARIM
Amira ne pleura pas ce soir-là. Elle ne cria pas, ne se lamenta pas.
Elle était assise en face de moi, droite, les mains croisées sur ses genoux, et elle traitait l'information avec une maturité qui me serrait le cœur — parce qu'une femme de vingt-trois ans ne devrait pas avoir à être aussi stoïque.
— Qu'est-ce que tu vas faire ? demanda-t-elle.
— Rentrer à Alger cette semaine. Nadia a demandé à me parler en face. Elle a raison.
— Et tu lui diras quoi ?
Je n'avais pas de réponse préparée.
— La vérité. Une partie de la vérité.
— Laquelle ?
— Que j'ai eu une liaison. Que j'en suis responsable. Que...
Je m'arrêtai.
— Que tu l'aimes ? compléta-t-elle doucement.
— Je ne lui dirai pas ça.
— Parce que c'est faux, ou parce que c'est trop cruel ?
La question tomba entre nous, nette et précise.
— Parce que c'est trop cruel.
Amira hocha la tête, et quelque chose dans ce hochement de tête contenait une sagesse que je n'aurais pas attendue de quelqu'un de son âge.
— Va lui parler, dit-elle. Elle mérite la vérité.
— Et toi ?
— Moi, j'attends. C'est tout ce que je sais faire.
Je voulus la prendre dans mes bras. Elle m'en empêcha doucement.
— Pas ce soir. Ce soir, va juste... traiter tout ça. Et moi aussi j'ai besoin d'être seule.
POV AMIRA
Je rentrai chez moi à pied sous un ciel sans étoiles.
Les rues de Hassi Messaoud étaient désertes à cette heure, seulement éclairées par les réverbères et le rougeoiement lointain des torchères des puits de pétrole.
Je marchais vite, les mains dans les poches, sans vraiment regarder où j'allais.
Des photos. Quelqu'un nous a photographiés.
La réalité de cela s'installa progressivement, par couches — d'abord l'aspect pratique, les conséquences immédiates, puis la profondeur. Quelqu'un avait décidé de détruire ce que nous avions construit. Quelqu'un avait pris la peine de surveiller, de documenter, d'envoyer.
Et Nadia savait maintenant.
La femme que j'avais rencontrée. Celle dont j'avais serré la main en souriant professionnellement pendant que j'aimais son mari.
Qui êtes-vous, Amira Bensaid ? Vraiment ?
Je n'avais pas de réponse satisfaisante.
Je montai les escaliers de mon immeuble lentement, entrai silencieusement dans l'appartement endormi, me glissai dans ma chambre.
Et là, dans le noir, seule, je pleurai.
Pas de rage. Pas de dramatisme.
Juste la douleur calme et profonde de quelqu'un qui avait toujours su que ça finirait ainsi et qui réalisait que savoir à l'avance ne protégeait pas du choc.
Le lendemain au bureau, Nadira était présente. Elle travaillait avec son efficacité habituelle, son visage parfaitement neutre.
Je l'observai de sous mes cils.
Est-ce que c'est toi ?
Je ne savais pas. Je ne saurais peut-être jamais. Mais quelque chose dans sa façon de ne pas me regarder — pas l'évitement naturel de quelqu'un qui vaquait à ses occupations, mais l'évitement délibéré de quelqu'un qui se retenait — me troublait.
Karim traversa l'antichambre à dix heures, s'arrêtant à mon bureau pour me déposer un dossier.
— Le rapport mensuel pour signature, dit-il avec la voix du patron.
— Merci, répondis-je avec la voix de la stagiaire.
Nos doigts se frôlèrent sur le dossier. Une fraction de seconde. Imperceptible pour quiconque ne savait pas regarder.
Je sentis son regard peser sur moi une seconde de trop.
Puis il s'en alla.
Nous n'avons jamais su qui avait envoyé les photos. Karim avait ses soupçons ; moi les miens. Mais à force de ne pas les confronter, les soupçons étaient devenus aussi vieux que la douleur elle-même.
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