Inspiré du réel
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Parfum de l'interdit — Chapitre 28 · Reste le parfum
Auteur
Parfum de l'interdit
Chapitre 28 · Reste le parfum
POV KARIM
C'était un vendredi de décembre.
Arwa et Samar étaient avec nous depuis le jeudi soir — les week-ends alternés que Nadia et moi avions établis, et qui s'étaient progressivement stabilisés en quelque chose de fonctionnel, parfois même de chaleureux.
Samar avait commencé à lire Le Comte de Monte-Cristo. Elle en était au tome deux et avait développé des opinions très arrêtées sur Edmond Dantès.
— Il aurait dû pardonner plus tôt, annonça-t-elle le vendredi matin au petit-déjeuner.
— C'est un point de vue, dit Amira en lui passant le pain.
— La vengeance ça prend trop d'énergie. Maman dit que l'énergie dépensée à être en colère est mieux dépensée ailleurs.
— C'est un point de vue, dit Amira en lui passant le pain.
— La vengeance ça prend trop d'énergie. Maman dit que l'énergie dépensée à être en colère est mieux dépensée ailleurs.
Un silence.
— Ta maman est sage, dit Amira.
— Ouais. Elle dit des trucs chiants mais ils sont souvent vrais.
— Ouais. Elle dit des trucs chiants mais ils sont souvent vrais.
Arwa, qui buvait son café — elle avait quinze ans et demi et avait décidé que le café était acceptable — leva les yeux vers Amira.
— Tu fais quoi aujourd'hui ?
— On pensait aller se promener. Les hauteurs d'Alger. La basilique Notre-Dame d'Afrique, la corniche.
— On peut venir ?
— On pensait aller se promener. Les hauteurs d'Alger. La basilique Notre-Dame d'Afrique, la corniche.
— On peut venir ?
La question d'Arwa me prit au dépourvu. Pas par son contenu mais par sa façon — directe, adressée à Amira, sans passer par moi.
Amira ne montra pas sa surprise.
— Bien sûr. Si vous voulez.
— Je veux bien, dit Samar sans lever les yeux de son livre.
— Je veux bien, dit Samar sans lever les yeux de son livre.
POV AMIRA
Nous montâmes vers les hauteurs d'Alger en début d'après-midi.
La ville en contrebas s'étendait dans toute sa complexité — les immeubles blancs qui descendaient vers la baie, la mer au loin d'un bleu intense malgré décembre, le ciel clair que l'hiver algérois offrait parfois comme une récompense.
Samar courait légèrement devant, comme elle le faisait toujours, incapable de marcher au pas. Arwa marchait à côté de moi — pas à côté de son père, à côté de moi.
— Tu as grandi ici ? demanda-t-elle.
— Non. À Hassi Messaoud. Dans le Sud.
— C'est comment là-bas ?
— Chaud. Très chaud. Beau aussi, d'une façon particulière. Pas comme Alger. Plus austère. Mais le désert a quelque chose que les villes n'ont pas.
— Quoi ?
— L'impression que vous êtes seule à exister. Que le monde s'arrête là où votre regard s'arrête.
— Non. À Hassi Messaoud. Dans le Sud.
— C'est comment là-bas ?
— Chaud. Très chaud. Beau aussi, d'une façon particulière. Pas comme Alger. Plus austère. Mais le désert a quelque chose que les villes n'ont pas.
— Quoi ?
— L'impression que vous êtes seule à exister. Que le monde s'arrête là où votre regard s'arrête.
Arwa réfléchit à ça.
— C'est effrayant ou beau ?
— Les deux en même temps, souvent.
— Comme la plupart des choses importantes.
— Les deux en même temps, souvent.
— Comme la plupart des choses importantes.
Je la regardai du coin de l'œil. Quinze ans et demi, et cette façon de synthétiser qui venait clairement de son père.
— Oui. Comme la plupart des choses importantes.
Devant nous, Karim rattrapait Samar qui avait failli glisser sur un pavé humide. Le bruit du père et de sa fille — le grondement faussement sévère, le rire de l'enfant — résonna dans la ruelle.
Arwa s'arrêta et les regarda un moment.
— Il est plus heureux maintenant, dit-elle doucement. Que quand il venait à la maison avant.
La phrase me figea.
— Arwa...
— C'est pas un reproche. C'est juste... une observation. Ma mère est plus heureuse aussi. Maintenant qu'elle est avec tonton Rachid.
— Je sais.
— Donc tout le monde est plus heureux. C'est juste que le chemin pour y arriver était vraiment de merde.
— C'est pas un reproche. C'est juste... une observation. Ma mère est plus heureuse aussi. Maintenant qu'elle est avec tonton Rachid.
— Je sais.
— Donc tout le monde est plus heureux. C'est juste que le chemin pour y arriver était vraiment de merde.
Je ne pus m'empêcher de rire.
— Oui. Le chemin était vraiment de merde.
Elle sourit — le sourire plein d'Arwa que je n'avais vu qu'à de rares occasions. Puis elle repartit vers son père et sa sœur.
POV KARIM
Nous passâmes l'après-midi à déambuler — la basilique Notre-Dame d'Afrique avec sa vue sur la baie, la corniche de Bouzaréah où le vent de décembre balayait les vêtements, un café chaud pris dans une boulangerie que Samar avait repérée depuis cent mètres parce qu'elle sentait le bon pain.
À un moment, alors que Samar expliquait à Amira les détails d'un film qu'elle avait vu et qu'Arwa regardait la mer depuis le parapet, je m'arrêtai juste pour regarder.
Mes deux filles. Cette femme.
Cette vie reconstruite, avec toutes ses irrégularités et ses cicatrices et ses beautés imprévues.
On a survécu, pensai-je. Vraiment survécu.
Amira leva les yeux vers moi depuis sa conversation avec Samar. Un regard bref, complice, chargé de tout ce que nous ne dirions pas devant les enfants.
Je sais, disait ce regard. Moi aussi je le pense.
POV AMIRA
Les filles s'endormirent vers vingt-deux heures — Samar dans sa chambre avec Le Comte de Monte-Cristo ouvert sur la poitrine, Arwa dans la sienne avec ses écouteurs.
Karim et moi restâmes dans le salon encore un moment, puis il me prit par la main.
— Viens. J'ai quelque chose à te montrer.
— Quoi ?
— Viens.
— Quoi ?
— Viens.
Il ouvrit la porte du balcon.
Le froid de décembre entra, sec et propre. Le ciel au-dessus d'Alger était étrangement clair cette nuit — la pollution repoussée par le vent, les étoiles visibles malgré la lumière de la ville.
— Regarde, dit-il.
La baie s'étendait sous nous, les lumières du port, la ligne sombre de la mer, et tout au fond, vers le sud, là où Alger commençait à se dissoudre dans la nuit, un horizon.
Le sud. Hassi Messaoud. Le désert. D'où nous venions.
Je me retournai vers lui.
— Karim.
— Oui.
— J'ai pensé à quelque chose aujourd'hui. Quand Arwa m'a dit que tu étais plus heureux maintenant.
— Qu'est-ce que tu as pensé ?
— Que ça valait le prix. Tout ce qu'on a traversé. Mohsin et le procès et les photos et Nadia et les filles et Hassi Messaoud et les mensonges et la culpabilité. Ça valait le prix.
— Oui.
— Tu le penses aussi ?
— Depuis longtemps.
— Oui.
— J'ai pensé à quelque chose aujourd'hui. Quand Arwa m'a dit que tu étais plus heureux maintenant.
— Qu'est-ce que tu as pensé ?
— Que ça valait le prix. Tout ce qu'on a traversé. Mohsin et le procès et les photos et Nadia et les filles et Hassi Messaoud et les mensonges et la culpabilité. Ça valait le prix.
— Oui.
— Tu le penses aussi ?
— Depuis longtemps.
Il s'approcha, ses mains sur mes hanches, me tournant vers la vue sur la ville.
— Tu es habillée comment ce soir ? demanda-t-il contre mon oreille, sa voix passant à quelque chose de plus bas.
— Une robe. Pourquoi ?
— Et en dessous ?
— Une robe. Pourquoi ?
— Et en dessous ?
Je souris dans le froid de décembre.
— Rien.
Sa respiration changea.
— Amira...
— Je savais qu'on finirait sur ce balcon. J'ai anticipé.
— Je savais qu'on finirait sur ce balcon. J'ai anticipé.
POV KARIM
Elle se pencha légèrement en avant, ses mains saisissant le garde-corps du balcon, la ville d'Alger au-delà dans toute son étendue nocturne.
— Prends-moi ici, murmura-t-elle. Debout. Avec la vue.
Je soulevai sa robe, découvrant sa peau froide dans l'air de décembre. Mes mains la réchauffèrent — ses hanches, ses cuisses, cette peau que je connaissais par cœur.
— Les filles dorment, murmurai-je.
— Les filles dorment.
— Les filles dorment.
Je me positionnai, et la pénétrai lentement, nos deux silhouettes debout contre la nuit algéroise, la ville à nos pieds.
Elle retint son souffle, puis le libéra dans une longue expiration qui formait une buée visible dans l'air froid.
— On a survécu, murmurai-je contre sa nuque.
— Oui.
— Tout ce que ça a coûté. On a survécu.
— On a fait plus que survivre.
— Oui.
— Tout ce que ça a coûté. On a survécu.
— On a fait plus que survivre.
Je bougeai en elle, lentement d'abord, les mains posées sur ses hanches, regardant par-dessus son épaule la baie d'Alger, les lumières du port, la ligne sombre de la Méditerranée.
De là où nous venions au désert. À cette ville. À ce balcon. À cette nuit.
POV AMIRA
Le froid sur ma peau et sa chaleur en moi créaient une sensation paradoxale et parfaite.
J'étais debout contre la ville. Ses mains sur mes hanches. Sa chaleur dans mon dos, dans mon corps.
Quelque part derrière nous, à travers les murs de l'appartement, nos deux filles dormaient. Dans un appartement d'Hydra, Nadia dormait peut-être aussi, avec son propre bonheur reconstruit. À des centaines de kilomètres au sud, le désert continuait d'exister sans nous — ses dunes, ses torchères, ses routes droites.
D'où nous venons.
— Karim.
— Hmm.
— Regarde vers le sud.
— Hmm.
— Regarde vers le sud.
Il leva les yeux au-delà des toits d'Alger, vers l'horizon invisible.
— Hassi Messaoud, murmura-t-il.
— Tout ce qu'on y a laissé.
— Et tout ce qu'on en a pris.
— Tout ce qu'on y a laissé.
— Et tout ce qu'on en a pris.
Il accéléra légèrement, et je m'accrochai plus fort au garde-corps, la ville tremblante sous mes yeux brouillés de sensation.
— Amira.
— Oui.
— Je t'aime.
— Je sais. Moi aussi.
— Non — je veux dire vraiment. Pas pour cette nuit. Pas pour ce moment. Je t'aime d'une façon permanente. Qui ne dépend pas de l'état des choses.
— Oui.
— Je t'aime.
— Je sais. Moi aussi.
— Non — je veux dire vraiment. Pas pour cette nuit. Pas pour ce moment. Je t'aime d'une façon permanente. Qui ne dépend pas de l'état des choses.
Sa voix dans mon dos, sa chaleur en moi, ses mots dans l'air froid — tout se rejoignit dans quelque chose de plus grand que le plaisir seul.
— Karim... je vais jouir...
— Jouis pour moi. Ici. Avec Alger.
— Jouis pour moi. Ici. Avec Alger.
POV KARIM
Elle jouit debout contre la nuit, silencieusement — les filles dormaient — mais avec tout son corps, ses mains blanches sur le garde-corps froid, sa tête qui bascula légèrement en arrière.
Je la suivis quelques secondes après, me déversant en elle dans un grognement étouffé contre sa nuque.
Nous restâmes immobiles longtemps après, nos corps encore joints, regardant la ville.
La baie d'Alger brillait sous nous. La Méditerranée au loin. Et quelque part au-dessus de nos têtes, les étoiles visibles grâce au vent qui avait repoussé les nuages.
Puis Amira se retourna dans mes bras, me faisant face, et nous nous tînmes ainsi — enlacés sur ce balcon de décembre, nos souffles mêlés en buée dans l'air froid.
— On regarde vers le sud ? murmura-t-elle.
Je la fis pivoter doucement, et nous regardâmes tous les deux dans cette direction — vers le désert invisible, vers Hassi Messaoud et ses torchères, vers l'endroit où tout avait commencé.
D'où nous venons.
Ce que nous sommes devenus.
POV AMIRA
Nous rentrâmes dans l'appartement silencieux, refermant la porte du balcon sur le froid de décembre.
Karim vérifia les chambres des filles — Samar endormie avec son livre, Arwa avec ses écouteurs. Tout allait bien.
Nous nous couchâmes dans notre chambre, nos corps encore tièdes de ce que nous venions de faire, et je posai ma tête contre son épaule avec le geste automatique de quelqu'un qui retrouve sa place.
— Karim.
— Oui.
— Le parfum du premier jour. Tu t'en souviens ?
— Quel parfum ?
— Quand tu m'as raccompagnée la première fois, devant mon immeuble à Hassi Messaoud. Il y avait l'odeur du désert dans l'air. Et ton eau de toilette. Et quelque chose d'autre que je n'ai pas su nommer.
— L'interdit.
— Oui. L'interdit. Est-ce qu'il reste quelque chose de ça ?
— Oui.
— Le parfum du premier jour. Tu t'en souviens ?
— Quel parfum ?
— Quand tu m'as raccompagnée la première fois, devant mon immeuble à Hassi Messaoud. Il y avait l'odeur du désert dans l'air. Et ton eau de toilette. Et quelque chose d'autre que je n'ai pas su nommer.
— L'interdit.
— Oui. L'interdit. Est-ce qu'il reste quelque chose de ça ?
Il réfléchit.
— Quelque chose s'est transformé. Mais rien ne s'est effacé.
— Non. Rien ne s'efface vraiment.
— Non. Rien ne s'efface vraiment.
Je fermai les yeux sur cette pensée.
Le parfum de l'interdit ne s'efface jamais vraiment.
Il mûrit. Se transforme. Perd son acuité brûlante pour gagner quelque chose de plus profond, de plus stable, de plus réel.
Il devient le parfum de la vérité conquise.
De deux vies qui ont choisi de se fondre malgré le prix. De deux personnes qui se sont trouvées dans le mauvais contexte et ont décidé que le contexte pouvait changer.
Dans quelques mois, peut-être, il y aurait un troisième cœur dans cet appartement. Plus petit. Nouveau. Ignorant de tout ce qui avait précédé.
Et nous lui apprendrions le monde depuis ce balcon sur Alger, avec la mer au loin et le désert quelque part au sud.
Bonne nuit, pensai-je en glissant vers le sommeil.
Bonne nuit, Hassi Messaoud. Bonne nuit, appartement secret. Bonne nuit, route de Ouargla et ciel étoilé du désert. Bonne nuit, tout ce que nous avons été.
Bonjour, tout ce que nous sommes.
POV KARIM — DERNIÈRE PAGE
Elle s'endormit avant moi. Comme souvent.
Je restai éveillé encore quelques minutes, à écouter sa respiration, à sentir le poids de sa tête sur mon épaule.
Ma société. Mes filles. Cette femme.
Cette vie improbable, construite sur les décombres d'une autre.
Le parfum de l'interdit ne s'efface jamais vraiment. Il mûrit, se transforme, devient quelque chose de plus fort encore : le parfum de la vérité conquise.
Je fermai les yeux.
Alger respirait dehors.
Et nous dormîmes.
FIN
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