Inspiré du réel
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Parfum de l'interdit — Chapitre 26 · Le fantôme de Nadia
Auteur
Parfum de l'interdit
Chapitre 26 · Le fantôme de Nadia
POV AMIRA
Le message arriva un lundi matin, alors que j'étais dans un café du centre d'Alger à travailler sur mon mémoire de master.
"Bonsoir, Amira. Je suis Nadia. Je sais que c'est une demande étrange. Mais j'aimerais qu'on se parle toutes les deux, si tu es d'accord. Sans Karim. Juste pour parler. Réponds-moi si tu veux bien, sinon je comprends."
Je fixai le message si longtemps que mon café refroidit.
Nadia.
Sa femme. Son ex-femme, techniquement — la procédure de divorce était en cours depuis deux mois. Mais ils n'étaient pas encore divorcés.
La femme dont j'avais brisé le mariage.
La femme que j'avais rencontrée une fois, dans ce bureau de Hassi Messaoud, où je lui avais serré la main en souriant professionnellement.
Je tapai et effaçai ma réponse quatre fois avant d'en envoyer une.
"D'accord. Dis-moi où et quand."
Je n'en parlai pas à Karim.
Je voulus le faire plusieurs fois — le soir même, puis le lendemain matin, puis le surlendemain. Mais chaque fois que j'ouvrais la bouche, je me ravisais. Parce que si je lui en parlais, il voudrait être là. Ou il voudrait que je ne le fasse pas. Et d'une façon ou d'une autre, sa présence — même à distance — contaminerait quelque chose qui devait rester entre Nadia et moi.
Nous nous retrouvâmes le mercredi matin dans un café de Didouche Mourad — un endroit neutre, public, fréquenté par des étudiants et des professionnels, où deux femmes qui se parlaient passeraient complètement inaperçues.
Je la reconnus de loin. Elle était déjà là, assise en face de la porte, les mains autour d'un café. Elle portait un manteau bleu marine, les cheveux attachés, des lunettes rectangulaires.
Elle me vit entrer et quelque chose traversa son visage — pas de l'hostilité, pas du chagrin non plus. Quelque chose de plus difficile à nommer. De la résolution, peut-être.
Je m'approchai.
— Nadia.
— Amira. Asseyez-vous, je vous en prie.
POV NADIA
Je l'avais vue une fois.
Une seule fois, dans ce bureau de Hassi Messaoud où j'étais venue faire la surprise à mon mari. Je l'avais trouvée assise à son poste, professionnelle, correcte, ne levant les yeux que brièvement.
Je n'avais rien vu. Parce que je n'avais pas cherché. Parce que Karim était l'homme le plus loyal que je connaisse.
Maintenant, assise en face d'elle dans ce café, je la regardai vraiment pour la première fois.
Elle était jeune. Je savais qu'elle avait vingt-trois ans — Karim me l'avait dit lors de notre confrontation — mais le savoir était différent de voir. Cette peau sans marque du temps, ces yeux qui portaient pourtant quelque chose de plus vieux que son âge.
Elle n'était pas ce que j'avais imaginé dans mes nuits les plus sombres. Ni vulgaire ni calculatrice ni triomphante.
Elle avait l'air de quelqu'un qui portait quelque chose de lourd et qui essayait de ne pas le montrer.
— Merci d'être venue, dis-je.
— Merci de m'avoir écrit.
Un silence. Nous commandâmes toutes les deux — elle un café, moi un thé vert que je ne boirais probablement pas.
— Je ne sais pas exactement par où commencer, admis-je.
— Moi non plus.
— Alors je vais être directe. Je ne suis pas venue pour vous faire du mal. Je ne suis pas non plus venue pour vous demander pardon de ma part ou au nom de Karim.
— Pourquoi alors ?
— Parce que j'ai besoin de vous voir comme une personne réelle. Pas comme une idée, pas comme un symbole de ce que j'ai perdu. Mais comme quelqu'un de réel.
Amira prit son café, le tint entre ses deux mains.
— Je suis une personne réelle.
— Je sais. C'est pour ça que je suis là.
POV AMIRA
Je la regardai et je compris quelque chose que je n'avais pas prévu.
Nadia n'était pas brisée. Elle avait été blessée — profondément, irrémédiablement d'une certaine façon — mais elle n'était pas brisée. Il y avait dans ses yeux quelque chose que je reconnus parce que je l'avais vu dans le miroir à certaines heures : la détermination tranquille de quelqu'un qui a décidé de reconstruire.
— Comment vont vos filles ? demandai-je.
Elle parut surprise par la question.
— Elles vont. C'est difficile pour Arwa. Samar s'adapte plus vite.
— J'ai rencontré Arwa vendredi. Et Samar.
— Je sais. Karim me l'a dit.
— Comment vous l'avez pris ?
— Mal d'abord. Puis mieux. Parce que mes filles vont grandir avec leur père dans leur vie, et leur père est avec vous, et si vous êtes quelqu'un de bien pour elles, c'est mieux pour tout le monde.
— Je ne sais pas encore si je suis quelqu'un de bien pour elles. Je commence juste à les connaître.
— Arwa m'a dit que vous n'aviez pas essayé trop fort.
— C'était délibéré.
— Je sais. C'est pour ça qu'elle me l'a dit.
Silence.
— Nadia. Est-ce que vous me haïssez ?
La question sortit plus directement que je ne l'avais prévue.
POV NADIA
Est-ce que vous me haïssez ?
La question méritait une réponse honnête. Je pris le temps.
— J'ai eu envie de vous haïr, dis-je finalement. C'est plus simple. Ça donne quelqu'un à qui adresser la douleur. Mais non. Je ne vous hais pas.
— Pourquoi ?
— Parce que vous n'étiez pas la seule responsable. Parce que Karim a fait des choix. Parce que notre mariage avait des failles que ni lui ni moi ne voulions voir. Et parce que vous haïr ne m'aurait rendu ni Karim ni les vingt ans que j'avais.
— Vous en voulez à Karim ?
— Oui. Moins qu'avant. La colère se fatigue. Et Karim et moi avons nos filles en commun pour le reste de nos vies. La colère permanente n'est pas viable.
— C'est très mature.
— Non. C'est de la survie. La maturité, c'est quand on choisit. La survie, c'est quand on n'a pas d'autre option.
Je regardai cette jeune femme de vingt-trois ans en face de moi et je me demandai ce qu'elle avait traversé — pas seulement ces derniers mois, mais avant. Ce qu'elle portait dans ces yeux trop vieux pour son âge.
— Puis-je vous poser une question directe ?
— Oui, dit-elle.
— Est-ce que vous l'aimez vraiment ? Pas l'excitation de l'interdit, pas le désir. Mais l'amour qui reste quand l'urgence est passée.
POV AMIRA
La question me toucha dans un endroit précis.
Est-ce que vous l'aimez vraiment ?
Je n'hésitai pas.
— Oui. Plus maintenant que depuis le début. Parce que maintenant je le connais hors de l'ombre. Je connais ses habitudes du matin, son impatience quand il lit les rapports lents, sa façon de s'endormir avec un livre encore ouvert. Je connais ses peurs pour ses filles et ses remords pour vous. Je l'aime d'autant plus que je sais ce qu'il a coûté d'être là.
Nadia me regarda longuement.
— Il avait des remords sincères, dit-elle doucement. Je ne lui ai pas tout pardonné. Mais je sais qu'il en avait.
— Oui.
— Et vous ? Vous avez des remords ?
— Oui. Pour vous. Pas pour avoir aimé Karim — je ne peux pas regretter ça. Mais pour la façon dont ça s'est produit. Pour ce que vous avez dû traverser.
Nadia prit son thé vert et le but lentement.
— Je me suis remise avec quelqu'un, dit-elle après un moment.
Je ne m'attendais pas à ça.
— Récemment ?
— Deux mois après la séparation. Un collègue de l'université. C'est encore récent, encore fragile. Mais il est là. Et il est... gentil. Gentil différemment.
— Je suis contente pour vous.
— Merci. Je ne dis pas ça pour vous blesser. Je le dis parce que vous m'avez demandé si je vous haïssais, et la réponse complète est que ma vie continue. Que j'ai du chagrin et de la reconstruction en même temps.
— C'est ce que ça ressemble de l'extérieur aussi.
— Bon.
POV NADIA
Nous parlâmes encore une heure.
Pas de tout — certaines choses n'avaient pas leur place dans cette conversation, et nous le savions toutes les deux. Mais de l'essentiel. Des filles. De comment les choses se passeraient pour elles à mesure que les deux nouvelles vies de leur père et de leur mère prendraient forme.
Amira me demanda si j'avais besoin de quelque chose — formulé gauchement, mais sincèrement.
Je lui dis non.
— Si un jour Arwa ou Samar vous posent des questions sur moi, dit-elle, vous pouvez leur dire la vérité. La vôtre. Pas celle de Karim, la vôtre.
— Ma vérité à moi n'est pas très flatteuse pour vous.
— Je sais. Mais elle est honnête. Et elles méritent l'honnêteté de leur mère.
Je la regardai — cette femme de vingt-trois ans qui avait changé le cours de ma vie sans vraiment l'avoir cherché.
Elle n'est pas une mauvaise personne.
C'était à la fois la vérité la plus facile et la plus difficile à accepter.
— Prenez soin de Karim, dis-je finalement. Il se punit encore. Ça lui ressemble.
— Je sais.
— Quelqu'un devrait lui dire que c'est suffisant comme ça.
— Je le lui dis souvent.
— Bien.
Nous nous levâmes ensemble. Dans la rue, devant le café, nous nous regardâmes un dernier moment.
— Bonne chance, Amira.
— Bonne chance à vous, Nadia.
Nous ne nous embrassâmes pas. Ce n'était pas encore ça, peut-être jamais ça. Mais nous nous regardâmes sans se fuir. Et c'était suffisant.
POV AMIRA
Je marchai longtemps après, dans les rues d'Alger, avant de rentrer.
Le ciel était couvert, cette lumière grise particulière à la ville en automne, et les gens passaient autour de moi dans le bruit ordinaire de l'après-midi.
Elle m'a donné sa bénédiction à sa façon. Pas de pardon explicite, pas d'absolution. Mais quelque chose de plus précieux peut-être — la reconnaissance que j'existais, que j'avais une réalité, que la vie continuait pour tout le monde.
Je rentrai à l'appartement à dix-neuf heures. Karim était là, en train de lire sur le canapé. Il leva les yeux, et immédiatement quelque chose dans son regard changea.
— Où tu étais ?
— Je t'expliquerai. Donne-moi une minute.
J'allai dans la salle de bain, lavai mon visage, me regardai dans le miroir.
La femme qui me regardait en retour n'était pas la même que quelques mois auparavant. Pas radicalement différente. Mais quelque chose s'était déplacé.
Je sortis dans le salon.
— J'ai rencontré Nadia.
POV KARIM
Le salon se figea.
— Tu as... quoi ?
— Elle m'a contactée. Elle m'a demandé qu'on se parle toutes les deux. J'ai accepté.
— Pourquoi tu ne m'as pas dit...
— Parce que si tu le savais, tu aurais voulu être là ou m'en empêcher. Et les deux auraient été une erreur.
Je posai mon livre. Je n'arrivais pas à déterminer si j'étais en colère, inquiet, ou simplement sous le choc.
— Comment c'était ?
Elle s'assit à côté de moi sur le canapé, tournée vers moi.
— Difficile. Et nécessaire. Et... libérateur, d'une certaine façon.
— Elle t'a dit des choses blessantes ?
— Non. Elle a été honnête. C'est différent.
— Qu'est-ce qu'elle voulait ?
— Voir une personne réelle. Pas une idée. Elle m'a dit qu'elle s'était remise avec quelqu'un.
— Je sais.
— Tu savais ?
— Les filles m'en ont parlé. Je ne t'en ai pas dit parce que je ne savais pas comment ça te toucherait.
— Ça ne me touche pas de la façon que tu crois. C'est bien pour elle. Et ça veut dire qu'elle n'est pas en train de se consumer dans la douleur à cause de nous.
Je la regardai.
— Tu vas vraiment bien ?
— Oui. Mieux que bien. Elle m'a dit de te dire que ça suffisait maintenant. Que tu arrêtes de te punir.
Quelque chose se dénoua dans ma poitrine.
— Elle a dit ça ?
— Oui.
— Elle est...
— Remarquable ? Oui. Probablement plus que tu ne le méritais, honnêtement.
— Je sais.
Amira sourit — un sourire plein, sans réserve.
— Mais tu m'as quand même.
— Oui.
— Viens.
POV AMIRA
Je le pris par la main et l'emmenai vers la chambre.
Ce n'était pas une urgence. Pas du désespoir ou de l'exorcisme. C'était quelque chose de plus tranquille et de plus fort à la fois — le désir de quelqu'un qui s'est senti libéré d'un poids et qui voulait célébrer ça dans le seul langage qui soit vraiment à nous deux.
Je le déshabillai lentement, sans hâte, savourant chaque moment. Et je le poussai doucement sur le lit.
— Ce soir, c'est moi qui mène.
— D'accord.
— Tu me fais confiance ?
— Entièrement.
Je montai sur lui, et je le guidai en moi avec une lenteur délibérée, savourant la progression de la sensation, le moment exact où nous devenions pleinement joints.
Puis je restai immobile un instant.
— Amira...
— Attends. Laisse-moi rester là.
Il obéit, ses mains posées légèrement sur mes cuisses — pas pour me guider, juste pour le contact.
— Elle m'a donné sa bénédiction à sa façon, murmurai-je.
— Qu'est-ce que ça te fait ?
— L'impression d'exister vraiment. Pas juste pour nous. Mais dans le monde. Comme si ce qu'on est avait enfin droit à une place réelle.
Ses mains se resserrèrent légèrement sur mes cuisses.
— Tu as toujours eu droit à une place réelle.
— Je sais. Mais maintenant je le sens aussi.
Je commençai à bouger.
POV KARIM
Elle bougea sur moi avec la confiance de quelqu'un qui se sait chez elle — pas la fougue de nos nuits de danger, pas la tendresse contenue de nos nuits prudentes. Quelque chose d'autre. Une plénitude tranquille, un désir sans anxiété.
Je la regardai — ses yeux mi-clos, son dos cambré légèrement, ses cheveux qui lui tombaient devant les épaules. Dans la lumière de la chambre, Alger visible par la fenêtre entrouverte, elle était la plus belle chose que j'avais vue.
— Tu sais ce que tu es ? murmurai-je.
— Quoi ?
— Libre.
Elle ouvrit les yeux complètement et me regarda.
— Oui.
— Vraiment libre. Plus de secret. Plus d'ombre. Plus rien au-dessus de nous.
— Non. Plus rien.
Elle pencha la tête en arrière et accéléra légèrement, et je laissai ma propre tête basculer, les yeux fermés sur le plafond blanc de notre appartement.
Notre appartement. Notre vie. Notre commencement.
POV AMIRA
Nous jouîmes ensemble dans le calme de cette nuit ordinaire à Alger, sans urgence ni bruit excessif, avec la certitude de quelqu'un qui sait qu'il y aura d'autres nuits.
Après, allongée contre lui, j'écoutai les bruits de la ville par la fenêtre — les voitures lointaines, un chien quelque part, la vie ordinaire d'un soir algérois.
— Karim.
— Oui.
— Tu te souviens de ce que tu m'as dit une fois ? Que je méritais quelqu'un qui m'aimerait au grand jour ?
— Oui.
— Tu es cet homme maintenant.
Il garda le silence un moment.
— Je le suis.
— Tu aurais pu ne jamais l'être. Ça aurait pu rester dans l'ombre.
— Je sais.
— Qu'est-ce qui a changé ?
— Toi. Tu as refusé d'être seulement un secret. Même quand tu acceptais les contraintes de notre situation, tu n'as jamais renoncé à exister complètement. Et ça m'a forcé à choisir.
— C'est une belle façon de le dire.
— C'est la vérité.
Je posai ma main sur sa poitrine, sentant son cœur battre sous ma paume.
Ce cœur. Cet homme. Cette vie.
Rien de parfait. Tout de possible.
— Bonne nuit, Karim.
— Bonne nuit, habibti.
La ville d'Alger respirait dehors, et nous dormîmes.
Le message arriva un lundi matin, alors que j'étais dans un café du centre d'Alger à travailler sur mon mémoire de master.
"Bonsoir, Amira. Je suis Nadia. Je sais que c'est une demande étrange. Mais j'aimerais qu'on se parle toutes les deux, si tu es d'accord. Sans Karim. Juste pour parler. Réponds-moi si tu veux bien, sinon je comprends."
Je fixai le message si longtemps que mon café refroidit.
Nadia.
Sa femme. Son ex-femme, techniquement — la procédure de divorce était en cours depuis deux mois. Mais ils n'étaient pas encore divorcés.
La femme dont j'avais brisé le mariage.
La femme que j'avais rencontrée une fois, dans ce bureau de Hassi Messaoud, où je lui avais serré la main en souriant professionnellement.
Je tapai et effaçai ma réponse quatre fois avant d'en envoyer une.
"D'accord. Dis-moi où et quand."
Je n'en parlai pas à Karim.
Je voulus le faire plusieurs fois — le soir même, puis le lendemain matin, puis le surlendemain. Mais chaque fois que j'ouvrais la bouche, je me ravisais. Parce que si je lui en parlais, il voudrait être là. Ou il voudrait que je ne le fasse pas. Et d'une façon ou d'une autre, sa présence — même à distance — contaminerait quelque chose qui devait rester entre Nadia et moi.
Nous nous retrouvâmes le mercredi matin dans un café de Didouche Mourad — un endroit neutre, public, fréquenté par des étudiants et des professionnels, où deux femmes qui se parlaient passeraient complètement inaperçues.
Je la reconnus de loin. Elle était déjà là, assise en face de la porte, les mains autour d'un café. Elle portait un manteau bleu marine, les cheveux attachés, des lunettes rectangulaires.
Elle me vit entrer et quelque chose traversa son visage — pas de l'hostilité, pas du chagrin non plus. Quelque chose de plus difficile à nommer. De la résolution, peut-être.
Je m'approchai.
— Nadia.
— Amira. Asseyez-vous, je vous en prie.
POV NADIA
Je l'avais vue une fois.
Une seule fois, dans ce bureau de Hassi Messaoud où j'étais venue faire la surprise à mon mari. Je l'avais trouvée assise à son poste, professionnelle, correcte, ne levant les yeux que brièvement.
Je n'avais rien vu. Parce que je n'avais pas cherché. Parce que Karim était l'homme le plus loyal que je connaisse.
Maintenant, assise en face d'elle dans ce café, je la regardai vraiment pour la première fois.
Elle était jeune. Je savais qu'elle avait vingt-trois ans — Karim me l'avait dit lors de notre confrontation — mais le savoir était différent de voir. Cette peau sans marque du temps, ces yeux qui portaient pourtant quelque chose de plus vieux que son âge.
Elle n'était pas ce que j'avais imaginé dans mes nuits les plus sombres. Ni vulgaire ni calculatrice ni triomphante.
Elle avait l'air de quelqu'un qui portait quelque chose de lourd et qui essayait de ne pas le montrer.
— Merci d'être venue, dis-je.
— Merci de m'avoir écrit.
Un silence. Nous commandâmes toutes les deux — elle un café, moi un thé vert que je ne boirais probablement pas.
— Je ne sais pas exactement par où commencer, admis-je.
— Moi non plus.
— Alors je vais être directe. Je ne suis pas venue pour vous faire du mal. Je ne suis pas non plus venue pour vous demander pardon de ma part ou au nom de Karim.
— Pourquoi alors ?
— Parce que j'ai besoin de vous voir comme une personne réelle. Pas comme une idée, pas comme un symbole de ce que j'ai perdu. Mais comme quelqu'un de réel.
Amira prit son café, le tint entre ses deux mains.
— Je suis une personne réelle.
— Je sais. C'est pour ça que je suis là.
POV AMIRA
Je la regardai et je compris quelque chose que je n'avais pas prévu.
Nadia n'était pas brisée. Elle avait été blessée — profondément, irrémédiablement d'une certaine façon — mais elle n'était pas brisée. Il y avait dans ses yeux quelque chose que je reconnus parce que je l'avais vu dans le miroir à certaines heures : la détermination tranquille de quelqu'un qui a décidé de reconstruire.
— Comment vont vos filles ? demandai-je.
Elle parut surprise par la question.
— Elles vont. C'est difficile pour Arwa. Samar s'adapte plus vite.
— J'ai rencontré Arwa vendredi. Et Samar.
— Je sais. Karim me l'a dit.
— Comment vous l'avez pris ?
— Mal d'abord. Puis mieux. Parce que mes filles vont grandir avec leur père dans leur vie, et leur père est avec vous, et si vous êtes quelqu'un de bien pour elles, c'est mieux pour tout le monde.
— Je ne sais pas encore si je suis quelqu'un de bien pour elles. Je commence juste à les connaître.
— Arwa m'a dit que vous n'aviez pas essayé trop fort.
— C'était délibéré.
— Je sais. C'est pour ça qu'elle me l'a dit.
Silence.
— Nadia. Est-ce que vous me haïssez ?
La question sortit plus directement que je ne l'avais prévue.
POV NADIA
Est-ce que vous me haïssez ?
La question méritait une réponse honnête. Je pris le temps.
— J'ai eu envie de vous haïr, dis-je finalement. C'est plus simple. Ça donne quelqu'un à qui adresser la douleur. Mais non. Je ne vous hais pas.
— Pourquoi ?
— Parce que vous n'étiez pas la seule responsable. Parce que Karim a fait des choix. Parce que notre mariage avait des failles que ni lui ni moi ne voulions voir. Et parce que vous haïr ne m'aurait rendu ni Karim ni les vingt ans que j'avais.
— Vous en voulez à Karim ?
— Oui. Moins qu'avant. La colère se fatigue. Et Karim et moi avons nos filles en commun pour le reste de nos vies. La colère permanente n'est pas viable.
— C'est très mature.
— Non. C'est de la survie. La maturité, c'est quand on choisit. La survie, c'est quand on n'a pas d'autre option.
Je regardai cette jeune femme de vingt-trois ans en face de moi et je me demandai ce qu'elle avait traversé — pas seulement ces derniers mois, mais avant. Ce qu'elle portait dans ces yeux trop vieux pour son âge.
— Puis-je vous poser une question directe ?
— Oui, dit-elle.
— Est-ce que vous l'aimez vraiment ? Pas l'excitation de l'interdit, pas le désir. Mais l'amour qui reste quand l'urgence est passée.
POV AMIRA
La question me toucha dans un endroit précis.
Est-ce que vous l'aimez vraiment ?
Je n'hésitai pas.
— Oui. Plus maintenant que depuis le début. Parce que maintenant je le connais hors de l'ombre. Je connais ses habitudes du matin, son impatience quand il lit les rapports lents, sa façon de s'endormir avec un livre encore ouvert. Je connais ses peurs pour ses filles et ses remords pour vous. Je l'aime d'autant plus que je sais ce qu'il a coûté d'être là.
Nadia me regarda longuement.
— Il avait des remords sincères, dit-elle doucement. Je ne lui ai pas tout pardonné. Mais je sais qu'il en avait.
— Oui.
— Et vous ? Vous avez des remords ?
— Oui. Pour vous. Pas pour avoir aimé Karim — je ne peux pas regretter ça. Mais pour la façon dont ça s'est produit. Pour ce que vous avez dû traverser.
Nadia prit son thé vert et le but lentement.
— Je me suis remise avec quelqu'un, dit-elle après un moment.
Je ne m'attendais pas à ça.
— Récemment ?
— Deux mois après la séparation. Un collègue de l'université. C'est encore récent, encore fragile. Mais il est là. Et il est... gentil. Gentil différemment.
— Je suis contente pour vous.
— Merci. Je ne dis pas ça pour vous blesser. Je le dis parce que vous m'avez demandé si je vous haïssais, et la réponse complète est que ma vie continue. Que j'ai du chagrin et de la reconstruction en même temps.
— C'est ce que ça ressemble de l'extérieur aussi.
— Bon.
POV NADIA
Nous parlâmes encore une heure.
Pas de tout — certaines choses n'avaient pas leur place dans cette conversation, et nous le savions toutes les deux. Mais de l'essentiel. Des filles. De comment les choses se passeraient pour elles à mesure que les deux nouvelles vies de leur père et de leur mère prendraient forme.
Amira me demanda si j'avais besoin de quelque chose — formulé gauchement, mais sincèrement.
Je lui dis non.
— Si un jour Arwa ou Samar vous posent des questions sur moi, dit-elle, vous pouvez leur dire la vérité. La vôtre. Pas celle de Karim, la vôtre.
— Ma vérité à moi n'est pas très flatteuse pour vous.
— Je sais. Mais elle est honnête. Et elles méritent l'honnêteté de leur mère.
Je la regardai — cette femme de vingt-trois ans qui avait changé le cours de ma vie sans vraiment l'avoir cherché.
Elle n'est pas une mauvaise personne.
C'était à la fois la vérité la plus facile et la plus difficile à accepter.
— Prenez soin de Karim, dis-je finalement. Il se punit encore. Ça lui ressemble.
— Je sais.
— Quelqu'un devrait lui dire que c'est suffisant comme ça.
— Je le lui dis souvent.
— Bien.
Nous nous levâmes ensemble. Dans la rue, devant le café, nous nous regardâmes un dernier moment.
— Bonne chance, Amira.
— Bonne chance à vous, Nadia.
Nous ne nous embrassâmes pas. Ce n'était pas encore ça, peut-être jamais ça. Mais nous nous regardâmes sans se fuir. Et c'était suffisant.
POV AMIRA
Je marchai longtemps après, dans les rues d'Alger, avant de rentrer.
Le ciel était couvert, cette lumière grise particulière à la ville en automne, et les gens passaient autour de moi dans le bruit ordinaire de l'après-midi.
Elle m'a donné sa bénédiction à sa façon. Pas de pardon explicite, pas d'absolution. Mais quelque chose de plus précieux peut-être — la reconnaissance que j'existais, que j'avais une réalité, que la vie continuait pour tout le monde.
Je rentrai à l'appartement à dix-neuf heures. Karim était là, en train de lire sur le canapé. Il leva les yeux, et immédiatement quelque chose dans son regard changea.
— Où tu étais ?
— Je t'expliquerai. Donne-moi une minute.
J'allai dans la salle de bain, lavai mon visage, me regardai dans le miroir.
La femme qui me regardait en retour n'était pas la même que quelques mois auparavant. Pas radicalement différente. Mais quelque chose s'était déplacé.
Je sortis dans le salon.
— J'ai rencontré Nadia.
POV KARIM
Le salon se figea.
— Tu as... quoi ?
— Elle m'a contactée. Elle m'a demandé qu'on se parle toutes les deux. J'ai accepté.
— Pourquoi tu ne m'as pas dit...
— Parce que si tu le savais, tu aurais voulu être là ou m'en empêcher. Et les deux auraient été une erreur.
Je posai mon livre. Je n'arrivais pas à déterminer si j'étais en colère, inquiet, ou simplement sous le choc.
— Comment c'était ?
Elle s'assit à côté de moi sur le canapé, tournée vers moi.
— Difficile. Et nécessaire. Et... libérateur, d'une certaine façon.
— Elle t'a dit des choses blessantes ?
— Non. Elle a été honnête. C'est différent.
— Qu'est-ce qu'elle voulait ?
— Voir une personne réelle. Pas une idée. Elle m'a dit qu'elle s'était remise avec quelqu'un.
— Je sais.
— Tu savais ?
— Les filles m'en ont parlé. Je ne t'en ai pas dit parce que je ne savais pas comment ça te toucherait.
— Ça ne me touche pas de la façon que tu crois. C'est bien pour elle. Et ça veut dire qu'elle n'est pas en train de se consumer dans la douleur à cause de nous.
Je la regardai.
— Tu vas vraiment bien ?
— Oui. Mieux que bien. Elle m'a dit de te dire que ça suffisait maintenant. Que tu arrêtes de te punir.
Quelque chose se dénoua dans ma poitrine.
— Elle a dit ça ?
— Oui.
— Elle est...
— Remarquable ? Oui. Probablement plus que tu ne le méritais, honnêtement.
— Je sais.
Amira sourit — un sourire plein, sans réserve.
— Mais tu m'as quand même.
— Oui.
— Viens.
POV AMIRA
Je le pris par la main et l'emmenai vers la chambre.
Ce n'était pas une urgence. Pas du désespoir ou de l'exorcisme. C'était quelque chose de plus tranquille et de plus fort à la fois — le désir de quelqu'un qui s'est senti libéré d'un poids et qui voulait célébrer ça dans le seul langage qui soit vraiment à nous deux.
Je le déshabillai lentement, sans hâte, savourant chaque moment. Et je le poussai doucement sur le lit.
— Ce soir, c'est moi qui mène.
— D'accord.
— Tu me fais confiance ?
— Entièrement.
Je montai sur lui, et je le guidai en moi avec une lenteur délibérée, savourant la progression de la sensation, le moment exact où nous devenions pleinement joints.
Puis je restai immobile un instant.
— Amira...
— Attends. Laisse-moi rester là.
Il obéit, ses mains posées légèrement sur mes cuisses — pas pour me guider, juste pour le contact.
— Elle m'a donné sa bénédiction à sa façon, murmurai-je.
— Qu'est-ce que ça te fait ?
— L'impression d'exister vraiment. Pas juste pour nous. Mais dans le monde. Comme si ce qu'on est avait enfin droit à une place réelle.
Ses mains se resserrèrent légèrement sur mes cuisses.
— Tu as toujours eu droit à une place réelle.
— Je sais. Mais maintenant je le sens aussi.
Je commençai à bouger.
POV KARIM
Elle bougea sur moi avec la confiance de quelqu'un qui se sait chez elle — pas la fougue de nos nuits de danger, pas la tendresse contenue de nos nuits prudentes. Quelque chose d'autre. Une plénitude tranquille, un désir sans anxiété.
Je la regardai — ses yeux mi-clos, son dos cambré légèrement, ses cheveux qui lui tombaient devant les épaules. Dans la lumière de la chambre, Alger visible par la fenêtre entrouverte, elle était la plus belle chose que j'avais vue.
— Tu sais ce que tu es ? murmurai-je.
— Quoi ?
— Libre.
Elle ouvrit les yeux complètement et me regarda.
— Oui.
— Vraiment libre. Plus de secret. Plus d'ombre. Plus rien au-dessus de nous.
— Non. Plus rien.
Elle pencha la tête en arrière et accéléra légèrement, et je laissai ma propre tête basculer, les yeux fermés sur le plafond blanc de notre appartement.
Notre appartement. Notre vie. Notre commencement.
POV AMIRA
Nous jouîmes ensemble dans le calme de cette nuit ordinaire à Alger, sans urgence ni bruit excessif, avec la certitude de quelqu'un qui sait qu'il y aura d'autres nuits.
Après, allongée contre lui, j'écoutai les bruits de la ville par la fenêtre — les voitures lointaines, un chien quelque part, la vie ordinaire d'un soir algérois.
— Karim.
— Oui.
— Tu te souviens de ce que tu m'as dit une fois ? Que je méritais quelqu'un qui m'aimerait au grand jour ?
— Oui.
— Tu es cet homme maintenant.
Il garda le silence un moment.
— Je le suis.
— Tu aurais pu ne jamais l'être. Ça aurait pu rester dans l'ombre.
— Je sais.
— Qu'est-ce qui a changé ?
— Toi. Tu as refusé d'être seulement un secret. Même quand tu acceptais les contraintes de notre situation, tu n'as jamais renoncé à exister complètement. Et ça m'a forcé à choisir.
— C'est une belle façon de le dire.
— C'est la vérité.
Je posai ma main sur sa poitrine, sentant son cœur battre sous ma paume.
Ce cœur. Cet homme. Cette vie.
Rien de parfait. Tout de possible.
— Bonne nuit, Karim.
— Bonne nuit, habibti.
La ville d'Alger respirait dehors, et nous dormîmes.
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