Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Une chute de vélo — Chapitre 66 · Jeux de mains
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Une chute de vélo
Chapitre 66 · Jeux de mains
Bruno dépendait tranquillement un reliquat de linge à l'étage et avait à ce moment-là une vue directe sur la rue sans véritablement porter une grande attention aux rares passages. Toutefois, il repéra le cycliste en soutane noire dès son arrivée à son attitude étrange qui semblait être celle d'une personne vérifiant le bon positionnement de la chaîne de son vélo. Il était cependant trahi par toute l'attention qu'il portait essentiellement sur son environnement et notamment cette maison. Alerté par ce comportement suspect, Bruno descendit au rez-de-chaussée et se cacha silencieusement derrière la porte d'entrée. Ainsi positionné, il ne rata rien de l'insistance du curé pour entrer ni même de sa curiosité avant qu'Elsa ne le surprenne. Il devina rapidement qu'elle serait contrainte de le laisser entrer.
Il se dissimula derrière les lourds rideaux de velours qui doublaient la porte d'entrée et qui faisaient également office de volets intérieurs en tentant d'empêcher le froid de l'hiver de passer sous la porte d'entrée. Il était tout juste en place que la clé s'introduisait dans la serrure. De sa cachette et le cœur battant, il écouta très attentivement la discussion, enfin plutôt l'interrogatoire d'Elsa, avec pour seule envie celle de mettre ce malpoli dehors. Il se réfréna pourtant, car s'il faisait cela, il dévoilerait fatalement sa présence, sa guérison et causerait alors beaucoup plus de torts à Elsa. Cela ternirait la réputation personnelle et professionnelle de sa princesse, elle pourrait perdre son travail, se fâcher avec lui, le rejeter, lui, la cause de tous ses malheurs soudains. Ainsi, le prêtre jubilerait que les Larmes du Diable aient provoqué un autre drame personnel et détruit une autre famille.
Il profita d'être hors de la vue des occupants de la cuisine et que la conversation se tende un peu pour changer de cachette. En effet, il craignait que ses pieds ne révèlent sa présence et qu'il soit découvert lorsque le curé partirait. Il se glissa dans la salle de bain, enjamba la baignoire et referma silencieusement le rideau de la douche. Il était ainsi totalement masqué et ne serait découvert que si la curiosité poussait le visiteur à vouloir prendre un bain, ce qui était fort peu probable. Quand il entendit le curé entrer et refermer la porte, il se pensa repéré. Mais contre toute attente, au lieu d'utiliser les toilettes pour faire ce qu'il avait annoncé, il l'entendit relever le couvercle du panier à linge sale. Tandis qu'il fouillait fébrilement son contenu, l'intrus marmonnait des paroles à voix très basse.
— Il est ici, il se cache, j'en suis certain, je dois le prouver. Aidez-moi, Maitre, guidez ma main.
Bruno ne respirait presque plus, mais se félicita d'avoir fait la lessive la veille, d'avoir plié et rangé tout le linge déjà sec dans la matinée. Si le curé cherchait des vêtements masculins, il ne trouverait rien d'autre que ceux qu'Elsa avait portés la veille et la parure de lit qu'il avait changée le matin même, mais rien de lui.
— Ah ! En voici une, murmura faiblement l'indiscret visiteur, et bien parfumée en plus. Regardez, Maître, cette si fine dentelle que cette pécheresse porte en permanence sous sa robe ou ses pantalons d'homme. Cette couleur rouge est bien le signe qu'elle cherche à aguicher les hommes qui la croisent.
Bruno entendit quelques froissements de tissus précipités et fut horrifié en devinant l'activité que lui laissa deviner le rythme bien plus régulier qui s'ensuivit, ainsi que la respiration plus forte et plus saccadée du visiteur. Il n'eut plus le moindre doute quant à la nature des travaux manuels auxquels le prêtre s'adonnait lorsque quelques geignements mal étouffés parvinrent à ses oreilles. Cela ne prit que très peu de temps pour que trois brèves expirations mettent un terme rapide aux frottements en tous genres et qu'un long soupir de plénitude marque l'aboutissement de son action impulsive.
— Voyez, Maître, ce que cette créature me pousse à faire…
Quelques secondes plus tard, le souffle encore un peu rapide, le curé tira la chaine des toilettes et, son forfait ainsi dissimulé aux yeux d'Elsa, quitta les lieux. Dans l'esprit de Bruno résonnaient encore ses soupirs semblables à des petites toux dissimulées pour ne pas perturber un orateur ou ne pas se faire remarquer en public. Ce prêtre s'était accordé une branlette et qui plus est, avec la culotte qu'il avait offerte à Elsa la semaine de leur rencontre. Si la crainte de dévoiler sa présence et sa situation ne l'avait pas contraint à rester caché, il aurait expulsé ce grossier personnage sans prendre de gants. Bruno était bien placé pour comprendre les envies précises qu'un homme pouvait avoir et ressentir en présence d'une femme comme Elsa. Toutefois, il désapprouvait totalement le fait d'utiliser un de ses sous-vêtements dans le but d'assouvir ses pulsions sexuelles, à plus forte raison pour un homme d'Église.
Sa très longue attente avant de connaitre le plaisir charnel avec une femme l'avait rendu timide et maladroit, mais Elsa l'avait transformé et lui avait redonné la confiance en lui qui lui avait si cruellement fait défaut durant tant d'années. Depuis son agression et surtout sa guérison, cette confiance, devenue assurance, l'avait considérablement changé. Quelques mois plus tôt, il n'aurait pas eu le courage de garder la tête droite et aurait baissé le regard face à une quelconque source d'autorité, fusse-t-elle religieuse ou civile. Aujourd'hui, il se sentait prêt à défier la Terre entière pour protéger sa princesse qui par deux fois, l'avait sauvé des griffes du néant.
Le curé sorti, Bruno respira plus normalement, à la fois soulagé de ne pas avoir été découvert, mais perturbé par ce qu'il avait deviné des coupables activités de l'ecclésiastique depuis son côté du rideau plastifié. Il profita de l'esclandre à l'étage pour sortir, franchir le mur de la propriété et se dissimuler chez les voisins entre la maison et un énorme buisson d'hortensias. Il ne vit pas Elsa attendre le départ du curé avant de rentrer chez elle. Ignorant que son visiteur était déjà loin, il resta dans sa cachette un long moment avant de franchir un petit muret de pierres sèches et de s'éloigner discrètement de la maison. La forêt n'était qu'à cinq cents mètres, mais ils lui semblèrent des kilomètres tant la crainte d'être repéré était grande. Une fois enfoncé dans l'orée du bois, il se retourna et s'assit sur une souche pour réfléchir.
Que devait-il faire ? Retourner se cacher auprès d'Elsa et courir le risque de lui causer du tort ? Tout révéler au public et se retrouver séparé d'elle ? Partir et ainsi la protéger, mais en être tout autant séparé ? Et pour aller où ? Il devait lui demander conseil et surtout ne pas l'inquiéter par une trop longue absence. Il se redressa et marcha résolument vers la route. Il ne franchit que quelques mètres entre les arbres avant de se cacher brusquement. Une silhouette masculine en longue robe noire sur un vélo venait de passer devant lui. Bruno, invisible derrière les fougères, observa le cycliste. Celui-ci bifurqua sur la route à gauche, dans la rue qu'il avait si douloureusement arpentée au bras d'Elsa avant sa guérison. Bruno resta dans la forêt et se déplaça afin d'avoir l'entrée de la maison d'Elsa en vue directe. Le curé roulait très doucement, observant ostensiblement la maison. Il attendit patiemment, et moins d'un quart d'heure plus tard, le même cycliste en soutane repassa dans l'autre sens par le même chemin. Il ne pouvait plus y avoir le moindre doute, Elsa était surveillée.
En quelques instants, sa décision était prise, il ne voulait pas, il ne pouvait pas causer le moindre préjudice à la femme de sa vie, pas après tout ce qu'elle avait fait pour lui. Bien caché entre les taillis et les fougères, il attendit et nota encore trois autres passages du cycliste en robe noire jusqu'à ce que la nuit plonge les lieux dans l'obscurité. Le très faible éclairage public lui servirait pour se dissimuler. Il sortit de sa cachette une poignée de secondes après un nouveau passage du curé à vélo, se coula silencieusement dans la pénombre, sachant qu'il ne serait pas vu de cet espion pour regagner rapidement la maison. Il poussa la porte d'entrée qui n'était pas verrouillée et fit tourner la clé dans la serrure. Le bruit attira Elsa qui bondit dans les bras de l'arrivant.
— Je savais que tu allais revenir !
— Chut !
— Qu'y a-t-il ?
— Le curé. Il tourne autour de la maison avec son vélo. Il t'espionne !
— Il t'a vu entrer ?
— Non. Il vient de passer, j'en ai profité pour rentrer avant qu'il ne revienne.
— Je vais fermer les volets, ainsi il ne verra plus rien.
La vue masquée de l'extérieur, le couple s'installa dans la cuisine. Tandis que Bruno se restaurait, il raconta comment, assis sur le rebord de la baignoire, dissimulé par le rideau de douche, il avait entendu le curé fouiller le linge sale. Elsa vérifia le panier et constata que sa culotte de la veille n'y était plus.
— Tu crois qu'il l'a gardée ?
— J'en suis presque certain.
— Je vais aller la lui réclamer !
— N'en fais rien Elsa, je t'en achèterai d'autres.
— Mais que va-t-on faire ? On ne peut pas le laisser continuer !
— J'y ai réfléchi dans la forêt, je dois partir. Tu avais raison, s'il me découvre ici, tu auras les pires ennuis.
— Je n'ai pas envie que tu partes, mon grand loup.
— Ce n'est pas de la noblesse d'âme, mais tu sais ce qui nous arriverait si je restais avec toi ?
— Oui, mais bien sûr que oui : le sexe, fort, furieux, passionné, une avalanche sexuelle. Je te caresserai comme jamais tu n'as été caressé, je te donnerai du plaisir à hurler, soir et matin, partout et à tout-va, sans cesse, jusqu'à ce que tu me demandes grâce.
Bruno déglutit et regarda Elsa différemment.
— Eh bien ! C'est un programme qui demande réflexion.
— Tu sais très bien ce que je veux dire…
— Oui, ma princesse. Je n'ai pas non plus envie d'être séparé de toi, mais il le faut. Je ne veux pas qu'il te fasse du mal.
— Que vas-tu faire, mon grand loup ? Et moi, que vais-je devenir sans toi ?
— Ce ne sera que temporaire, nous trouverons une solution, mais je suis ravi de t'entendre dire que je ne suis pas encore parti et que je te manque déjà.
— Je sais ce que tu vas me dire, Bruno, je t'ai rabâché que je ne voulais pas être en couple, et voilà que je ne peux plus me passer de toi.
— J'apprécie ce compliment à sa juste valeur. Moi non plus, je ne veux plus me passer de toi, et depuis le premier soir.
— Que va-t-on faire ?
— Tu devrais cacher mes fringues, des fois qu'il revienne… Il ne doit pas y avoir mes effets masculins ici, tu es censée habiter seule…
— Il ne reviendra pas, je ne le laisserai plus rentrer ici. Tu te rends compte qu'un curé m'a volé une culotte ! Ma préférée, celle que tu m'avais offerte en plus… Une banale, je m'en fiche, mais pas celle-là !
— En fait, je crois bien qu'il s'est… expliqua Bruno, gêné de la révélation qu'il s'apprêtait à faire. Enfin, je n'ai fait que l'entendre, mais je suis persuadé qu'il s'en est servi pour…
— Qu'il s'est quoi ? Termine ta phrase !
— Quand il a farfouillé dans le panier à linge, je l'ai entendu parler tout seul, comme s'il parlait à Dieu. Et ta culotte, il l'a surement reniflée, car il a parlé d'un truc bien parfumé.
— Oh ! Le saligaud !
— Et ensuite, j'ai entendu des bruits, comme des frottements de vêtements, sa respiration s'est accélérée, comme s'il faisait des gestes saccadés. Il a grogné, repris son souffle et il a de nouveau parlé, comme si Dieu pouvait l'entendre. Il disait que tu lui avais fait faire quelque chose…
— Un curé fétichiste qui se branle avec ma culotte ! Il est sûrement trop porté sur le culte !
— Je n'ai pas le cœur à plaisanter, Elsa.
— Qu'allons-nous faire, Bruno ?
— Elsa, je dois partir, et je n'en ai aucune envie.
— Alors reste, je te cacherai.
— Tu le fais déjà, cependant, c'est devenu trop dangereux pour toi, il finira par découvrir la vérité. Il surveillera tes déplacements et le reste aussi. Tu l'as entendu parler de ses fidèles paroissiens ? S'ils pensent comme lui, tu seras surveillée par toute une armée d'espions. Je ne pourrai pas rester enfermé ici indéfiniment et puis, si tu fais les courses pour deux, ils le sauront. Ce type est un fanatique de la pire espèce…
— Et si j'appelais la police ?
— S'ils sont aussi efficaces que pour trouver mes agresseurs…
— Mais oui ! Tu as raison ! Je vais appeler Jérémy.
— Non, je ne veux pas qu'il se fasse encore passer pour un policier, s'il est découvert, lui aussi aura des ennuis.
— Je peux au moins l'appeler, il aura peut-être une idée ?
— Si tu veux…
— Viens, on va se coucher, j'ai envie de t'avoir contre moi, on y réfléchira ensemble demain.
Le lendemain, après une nuit de câlins et d'étreintes qu'ils tentèrent de faire le plus discrets possible, comme si leurs soupirs de plaisir pouvaient être entendus depuis l'extérieur, Elsa téléphona à son frère. Elle lui expliqua la situation sans rien lui cacher. Il répondit qu'il devait y réfléchir et promit de la rappeler dans la soirée. La journée d'Elsa passa vite, elle ne pensa à Bruno que lorsqu'elle était au volant entre deux clients, se replongea dans son métier dès son arrivée pour terminer au plus vite. Celle de Bruno, au contraire, fut longue et pénible. Caché, il n'osait pas faire la moindre activité qui aurait pu donner un signe de sa présence, ne passait devant aucune fenêtre, sursautait au moindre bruit ou passage dans la rue. Plusieurs fois dans l'après-midi, la sonnerie du téléphone retentit, mais il ne décrocha pas, redoutant une tentative du curé pour le démasquer. Le soulagement arriva le soir lorsque la porte s'ouvrit sur Elsa. Il attendit toutefois qu'elle ait fermé tous les volets pour enfin la prendre dans ses bras et l'embrasser passionnément.
— Je suis heureuse de voir à quel point je t'ai manqué.
— Cette attente sans rien pouvoir faire, la crainte d'être découvert… C'est terrible.
— Jérémy ne t'a pas appelé ?
— Le téléphone a bien sonné, mais je n'ai pas osé répondre, ça aurait pu être une ruse du curé.
— Oui, tu as bien fait, je n'avais pas pensé à ça. On va appeler mon frère, il m'a dit avoir une idée quand je lui ai téléphoné à midi, mais il voulait t'en parler avant.
Elsa contacta son frère qui leur exposa son idée. Pour laisser le champ libre et officialiser la présence de Bruno auprès d'Elsa, il suggéra de lui fabriquer un frère très ressemblant, voire jumeau. Il devrait juste changer de prénom en public. Ainsi, plus de problème de guérison miraculeuse. Ils pourraient même dire que le blessé n'était pas le petit ami d'Elsa. Après une courte réflexion, Elsa refusa. Elle craignait que le curé fureteur ne fasse parler d'une manière ou d'une autre ses associés à la clinique et que le pot aux roses soit découvert. Le lendemain, après une nuit de réflexion, Jérémy rappela sa sœur et lui exposa une autre idée, plus subtile, mais plus risquée aussi.
C'est ainsi que quelques jours plus tard, Jérémy arriva en voiture chez sa sœur. Elle lui avait préparé une des deux chambres de libres en attendant sa venue. Bruno, qui était resté caché jour et nuit, l'attendait impatiemment. La réaction de Jérémy lorsqu'il constata la guérison de Bruno troubla profondément Elsa. Comment des personnes qui n'auraient pas la même confiance en elle que son frère allaient prendre cette information ? Lui-même n'en revenait pas. Il était stupéfait par cet événement et en même temps ravi et soulagé que son ami d'enfance ne garde aucune séquelle de son agression. Ensemble, ils échafaudèrent plusieurs hypothèses pour rendre sa liberté à Bruno, mais aucune ne convenait. Qu'il reste ou qu'il parte, il devrait expliquer sa guérison aux personnes qui avaient été informées de son agression et de ses conséquences. Pire que tout, les médecins, et le professeur Dupraz en particulier, voudraient avoir des précisions et personne ne croirait au mode de guérison. Le récit du passage du curé inquiéta Jérémy. Il fit de ce personnage la première personne à décourager de surveiller sa sœur.
— Je vais donc aller le voir, déclara subitement Jérémy.
— Mais que vas-tu lui dire ? demanda Elsa.
— La vérité : je suis venu passer quelques jours chez toi. S'il te surveille, il a pu apercevoir Bruno dans la maison. Je lui dirai que c'est moi qu'il a vu.
— Mais s'il me pose des questions ? Que vais-je lui répondre ?
— C'est très simple : je suis écrivain. Je suis venu ici pour plusieurs raisons. Premièrement, rendre visite à ma sœur adorée que je n'ai pas vue depuis longtemps. Deuxièmement, en profiter pour m'imprégner de la région, car j'écris un roman qui se passe dans une zone montagneuse et je voulais la voir pour mieux la décrire. Je travaille souvent la nuit, en décalé, quand l'inspiration me vient. La journée, je parcours la campagne de la région à la recherche de paysages intéressants. Cela expliquera que personne ne m'ait vu dans le secteur récemment.
— Je ne vois pas comment tu vas contrer le curé avec ça, affirma Bruno.
— Normal, ça, c'est juste le décor, plaisanta Jérémy. Le plan global est plus subtil.
— Allez ! Explique ! supplia Elsa.
— Simple : tu m'as parlé de cet endroit maléfique et je vais demander des informations au curé pour l'utiliser dans mon roman.
— Il refusera de t'en parler.
— D'après ce que tu m'as dit, sœurette, c'est certain, c'est même là-dessus que je table. Je vais le pousser à la faute, s'il ne veut pas m'en parler, je lui dirai que j'irai moi-même visiter cet endroit. S'il m'en parle, je serai si enthousiaste que je voudrai aussi le voir.
— Et que feras-tu ?
— J'improviserai, Bruno. Je veux savoir pourquoi il est si attaché à ce que personne ne fréquente cet endroit. Je pense que s'il a découvert, comme vous, qu'il s'agit d'une source miraculeuse, soit il veut la garder pour lui tout seul, soit il prépare quelque chose de plus vaste.
— Je le crois complètement illuminé, Jérémy.
— Possible Bruno, mais les illuminés sont parfois très obtus et nous devons protéger Elsa. Tu ne crois pas ?
— Je suis prêt à tout faire pour elle.
— Ne fais rien de répréhensible tout de même. Tous les deux, parlez-moi de cet endroit, je dois en savoir le maximum avant d'aller rencontrer cet énergumène.
La discussion les entraina assez tard dans la soirée et le surlendemain, Jérémy se promena en ville, un petit cahier en main. Il y écrivait occasionnellement quelques mots ou dessinait un croquis représentant grossièrement une maison qu'il jugeait pittoresque. Ses pas le guidèrent progressivement vers le centre du bourg. La grande place carrée qui l'occupait était bordée de platanes soigneusement entretenus et visiblement taillés chaque saison. Au centre de cette place pavée, une fontaine représentant trois pics montagneux trônait, majestueuse, imposante. De chacun des sommets s'écoulait un filet d'eau qui alimentait un genre de lac en son centre. De ce réservoir s'écoulait une quantité d'eau bien plus importante que le débit des sources réunies. Jérémy s'appliqua à reproduire sur son cahier cette fontaine et l'église qui occupait son arrière-plan.
C'était loin d'être une cathédrale, mais elle dégageait cependant quelque chose qu'il ne sut définir. Son style architectural, ni roman, ni gothique, ne permettait pas de la classer dans une catégorie, ni même de dater son époque, comme si elle avait été construite sur plusieurs siècles et avec des techniques différentes. Jérémy s'approcha et observa longuement la façade et ses ornements.
Les lourdes et larges portes de bois verni étaient, elles aussi, recouvertes de bas-reliefs et de divers ornements qui devaient avoir un rapport entre eux ou avec quelque chose, cependant Jérémy n'eut guère le temps de les analyser. Une ouverture plus conventionnelle s'ouvrit alors, laissant apparaitre une silhouette vêtue d'une soutane noire.
— Bonjour, mon fils, je peux faire quelque chose pour vous ?
— Bonjour, mon père, répondit poliment Jérémy. J'observais votre église et la richesse de ses décorations.
— Vous êtes de la paroisse ? Je ne crois pas vous avoir déjà vu.
— Non, c'est exact. Je ne suis dans la région que depuis peu de temps.
— Très bien, et que faites-vous ?
— Je suis écrivain, je travaille sur un roman qui se passe dans cette belle contrée, et je suis venu la découvrir.
— Hum… Quel genre de roman ?
— Oh, juste une histoire d'amour sans prétentions, mais avec un peu de tragique quand même.
— J'espère que ce livre pourra être lu par tous les publics.
— Pour être tout à fait franc avec vous, mon père, je n'en suis qu'à son ébauche.
— Souhaitons que cela ne devienne pas débauche, rétorqua le curé, en jetant un regard froid et dur sur le visiteur.
— Je pense que cette histoire recevra votre approbation : il s'agit d'un jeune garçon de ferme que ses parents veulent marier à une fille d'une autre exploitation agricole pour agrandir leur domaine. Mais lui ne veut pas de ce mariage arrangé, la fille non plus d'ailleurs, car elle est éprise d'un apprenti charpentier qui est passé construire un bâtiment de stockage chez ses parents. Et elle n'ose pas leur avouer qu'elle attend un enfant de ce jeune homme.
— Et comment cela se termine-t-il ?
— Je ne sais pas encore. Une fin à la Roméo et Juliette serait trop classique et je ne souhaite pas que cela se finisse trop bien. Si je trouve une bonne idée, je pourrai même écrire une suite. Toutefois, je ne veux pas choquer mes lecteurs.
— Les personnages seront-ils croyants ou seront-ils mécréants ?
— Je n'ai pas réfléchi à ce point-là, avoua le faux écrivain. Toutes mes réflexions actuelles me conduisent dans des impasses, alors aujourd'hui, j'ai décidé de laisser mes observations de la campagne environnante pour venir en ville me changer les idées.
— Donc, vous visitez notre région. Depuis longtemps ?
— Plusieurs jours. Mes sorties sont assez irrégulières, parfois tôt le matin ou plus tard dans la journée. Il est important pour moi de pouvoir noter les changements de lumière par exemple, ou bien d'observer la brume sur la campagne depuis les hauteurs par exemple. Et c'est variable, car je dois m'adapter à mes phases d'écriture. Quand l'inspiration est lancée, je peux rester des jours entiers sans sortir de chez moi, à noircir des pages et des pages de mes mots.
— Vous visitez juste la campagne, ou la forêt aussi ? demanda le curé soupçonneux.
— Principalement la campagne dans laquelle se passe mon roman. Je projette d'aller sur quelques endroits en altitude et je ne suis pas contre une balade en forêt non plus. Avez-vous des endroits à me suggérer ? Des sites superbes ou particuliers ?
— Pas particulièrement, je suis le curé, pas l'office du tourisme.
— Vous avez raison, je vous prie d'accepter mes excuses, je me suis laissé emporter par la discussion. Je vais suivre votre suggestion, ils pourront très sûrement me renseigner, car je cherche un cours d'eau qui aura une importance particulière dans l'intrigue. Je ne vais pas abuser davantage de votre temps. Je vous remercie pour votre accueil et je vous souhaite une bonne journée.
Sur ces derniers mots, Jérémy tourna le dos au prêtre et s'éloigna d'un pas décidé vers l'autre côté de la place. Lorsqu'il contourna la fontaine centrale, il vit le curé sur son vélo passer sur sa droite, sur la rue qui ceinturait cette esplanade, puis descendre de sa machine au niveau de l'angle vers lequel Jérémy se dirigeait. Sa bicyclette à la main, le curé vint droit sur lui.
— Je suis désolé, mon fils. Je vous ai réservé un bien mauvais accueil. Si la marche à pied ne vous fait pas peur, vous pouvez aller du côté de Cazau. Cela monte un peu, mais vous pourrez y visiter l'église de Sainte-Calixte qui vous offrira une très belle vue sur la vallée. Il y a un ruisseau qui coule pas très loin, cependant je ne sais pas s'il correspondra à ce que vous cherchez. Vous pourrez même grimper jusqu'au pic du Lion, d'où la vue porte encore plus loin et dans plusieurs directions. Sur l'autre versant, il y a même un lac un peu plus bas.
— Merci pour ces informations, mon père, répondit Jérémy tout en les inscrivant fébrilement sur son cahier. Le lac peut être une bonne idée.
— Dans ce cas, si vous poussez un peu plus loin que Cazau, il y en a un autre plus accessible et plus grand, à Génos. Ce lac est dominé par une tour carrée, la tour du Moulor et l'église de Sainte-Marie-Madeleine de Lourdevielle.
— C'est noté, je vous remercie pour ces informations. Je demanderai le chemin à ma sœur, elle me l'indiquera si elle connait, sinon je prendrai une carte routière.
— Ah ? Votre sœur est de la région ?
— Depuis peu. Environ trois ans, elle travaille au cabinet vétérinaire, peut-être la connaissez-vous ?
— Je pense la connaitre effectivement, je suis surpris que vous ayez besoin de mes renseignements. Elle ne vous a pas parlé des endroits remarquables du secteur ?
— Si quelques-uns, répondit Jérémy évasivement. Mais elle n'est pas ici depuis longtemps et elle travaille beaucoup, elle n'a que peu d'occasions de faire des balades de découvertes.
— Peut-on savoir quels endroits elle vous a conseillés ?
— Essentiellement des fermes, ce qui cadre parfaitement avec mon roman. Je m'inspire de la disposition des bâtiments que j'arrange selon mes besoins, c'est ça la magie des écrits imaginaires. Les historiens, eux, n'ont pas cette liberté que j'ai moi.
— Pour les lacs et les rivières ? Qu'a-t-elle indiqué ? interrogea le prêtre.
— Elle m'a parlé d'un endroit particulier en forêt, avec une source spéciale.
— J'en étais sûr, elle n'a pas su tenir sa langue ! fulmina l'ecclésiastique.
— Oh si ! Je n'ai rien pu savoir d'autre, hormis que je ne devais pas y aller, ni même en parler.
— Et pourquoi ?
— Cet endroit serait dangereux d'après elle.
— Ah ! Bien, bien. Elle a raison. Je vous déconseille fortement de vous y rendre.
— Vous aussi ? Mais qu'y a-t-il donc de si dangereux là-bas ?
Le curé ne répondit pas immédiatement, ce qui conforta Jérémy dans son impression qu'il avait touché le point sensible. A présent, le prêtre savait que Jérémy savait.
— Cet endroit n'a engendré que des malheurs, soupira le curé.
— D'après ma sœur et votre attitude, vous semblez très au fait de son histoire. Accepteriez-vous de m'y conduire et de m'y indiquer les dangers afin que je ne finisse pas écrasé en bas d'une falaise ?
— Non ! Je ne vous accompagnerai pas là-bas !
— Je suis un peu comme mes lecteurs, un peu de mystère et je suis intrigué… Et plus ce mystère s'épaissit, plus je suis curieux.
— La curiosité est souvent un vilain défaut.
— Je ne vous le fais pas dire, mon père, la politesse et les bonnes manières sont également en perte de vitesse. Mais en ce qui concerne l'emplacement de cette rivière…
— En quoi vous intéresse-t-il autant ?
— Pour être tout à fait franc avec vous, ma sœur m'a parlé de votre mise en garde afin que je n'aille pas dans ce lieu qu'elle a refusé de situer. Cette légende m'a inspiré, pourriez-vous m'en donner quelques détails afin que mon roman ait une fin inattendue pour mes lecteurs ? J'imagine bien les jeunes amants s'avançant serrés l'un contre l'autre dans l'eau avec la ferme intention de disparaitre ensemble et qu'ils soient sauvés in extremis par une intervention quelconque. Tiens ! Vous, par exemple, qui viendriez les convaincre d'attendre que vous ayez raisonné leurs parents respectifs. Qu'en dites-vous ?
— Non ! Il ne faut pas parler de cet endroit ! Je refuse !
— D'après ce que je sais, c'est vous qui en parlez le plus dans le secteur. Comme Elsa refusait de m'en dire davantage, je me suis renseigné. Tous ceux à qui j'ai parlé m'ont transmis votre mise en garde et n'ont pas voulu me donner la moindre information…
Le curé pâlit considérablement, il ignorait que Jérémy bluffait, et avec une assurance telle qu'il était impossible de deviner la supercherie. Il réalisa alors qu'à force de vouloir éloigner les curieux des Larmes du Diable, il n'avait fait qu'attiser leur curiosité et nourrit l'envie de les connaitre. Les deux hommes se regardèrent dans le blanc des yeux, comme s'ils étaient en plein bras de fer. Dans cet affrontement silencieux, aucun ne semblait vouloir céder, ne montrait la moindre faille dans sa détermination. A l'un comme à l'autre, le temps leur parut s'étendre, les secondes devenant des minutes, qui devinrent à leur tour des heures.
— Bien, conclut Jérémy. Vous m'avez mis en garde, votre responsabilité est désormais dégagée. Puisque vous, qui paraissez connaitre le mieux cet endroit, ne souhaitez pas m'en parler, j'irai me rendre compte moi-même. Bien le bonjour.
Jérémy contourna le cycliste qui ne bougea pas plus qu'une des gargouilles ornant son église, créatures pétrifiées par un dieu pour protéger le monde d'elles ou gardiennes surveillant leurs temples, selon le point de vue. Il passa par plusieurs commerces et la poste afin de s'assurer de ne pas avoir le cycliste en soutane sur ses talons. Puis, il appliqua la seconde phase du plan élaboré avec sa sœur et Bruno et se dirigea droit sur l'église.
Il se dissimula derrière les lourds rideaux de velours qui doublaient la porte d'entrée et qui faisaient également office de volets intérieurs en tentant d'empêcher le froid de l'hiver de passer sous la porte d'entrée. Il était tout juste en place que la clé s'introduisait dans la serrure. De sa cachette et le cœur battant, il écouta très attentivement la discussion, enfin plutôt l'interrogatoire d'Elsa, avec pour seule envie celle de mettre ce malpoli dehors. Il se réfréna pourtant, car s'il faisait cela, il dévoilerait fatalement sa présence, sa guérison et causerait alors beaucoup plus de torts à Elsa. Cela ternirait la réputation personnelle et professionnelle de sa princesse, elle pourrait perdre son travail, se fâcher avec lui, le rejeter, lui, la cause de tous ses malheurs soudains. Ainsi, le prêtre jubilerait que les Larmes du Diable aient provoqué un autre drame personnel et détruit une autre famille.
Il profita d'être hors de la vue des occupants de la cuisine et que la conversation se tende un peu pour changer de cachette. En effet, il craignait que ses pieds ne révèlent sa présence et qu'il soit découvert lorsque le curé partirait. Il se glissa dans la salle de bain, enjamba la baignoire et referma silencieusement le rideau de la douche. Il était ainsi totalement masqué et ne serait découvert que si la curiosité poussait le visiteur à vouloir prendre un bain, ce qui était fort peu probable. Quand il entendit le curé entrer et refermer la porte, il se pensa repéré. Mais contre toute attente, au lieu d'utiliser les toilettes pour faire ce qu'il avait annoncé, il l'entendit relever le couvercle du panier à linge sale. Tandis qu'il fouillait fébrilement son contenu, l'intrus marmonnait des paroles à voix très basse.
— Il est ici, il se cache, j'en suis certain, je dois le prouver. Aidez-moi, Maitre, guidez ma main.
Bruno ne respirait presque plus, mais se félicita d'avoir fait la lessive la veille, d'avoir plié et rangé tout le linge déjà sec dans la matinée. Si le curé cherchait des vêtements masculins, il ne trouverait rien d'autre que ceux qu'Elsa avait portés la veille et la parure de lit qu'il avait changée le matin même, mais rien de lui.
— Ah ! En voici une, murmura faiblement l'indiscret visiteur, et bien parfumée en plus. Regardez, Maître, cette si fine dentelle que cette pécheresse porte en permanence sous sa robe ou ses pantalons d'homme. Cette couleur rouge est bien le signe qu'elle cherche à aguicher les hommes qui la croisent.
Bruno entendit quelques froissements de tissus précipités et fut horrifié en devinant l'activité que lui laissa deviner le rythme bien plus régulier qui s'ensuivit, ainsi que la respiration plus forte et plus saccadée du visiteur. Il n'eut plus le moindre doute quant à la nature des travaux manuels auxquels le prêtre s'adonnait lorsque quelques geignements mal étouffés parvinrent à ses oreilles. Cela ne prit que très peu de temps pour que trois brèves expirations mettent un terme rapide aux frottements en tous genres et qu'un long soupir de plénitude marque l'aboutissement de son action impulsive.
— Voyez, Maître, ce que cette créature me pousse à faire…
Quelques secondes plus tard, le souffle encore un peu rapide, le curé tira la chaine des toilettes et, son forfait ainsi dissimulé aux yeux d'Elsa, quitta les lieux. Dans l'esprit de Bruno résonnaient encore ses soupirs semblables à des petites toux dissimulées pour ne pas perturber un orateur ou ne pas se faire remarquer en public. Ce prêtre s'était accordé une branlette et qui plus est, avec la culotte qu'il avait offerte à Elsa la semaine de leur rencontre. Si la crainte de dévoiler sa présence et sa situation ne l'avait pas contraint à rester caché, il aurait expulsé ce grossier personnage sans prendre de gants. Bruno était bien placé pour comprendre les envies précises qu'un homme pouvait avoir et ressentir en présence d'une femme comme Elsa. Toutefois, il désapprouvait totalement le fait d'utiliser un de ses sous-vêtements dans le but d'assouvir ses pulsions sexuelles, à plus forte raison pour un homme d'Église.
Sa très longue attente avant de connaitre le plaisir charnel avec une femme l'avait rendu timide et maladroit, mais Elsa l'avait transformé et lui avait redonné la confiance en lui qui lui avait si cruellement fait défaut durant tant d'années. Depuis son agression et surtout sa guérison, cette confiance, devenue assurance, l'avait considérablement changé. Quelques mois plus tôt, il n'aurait pas eu le courage de garder la tête droite et aurait baissé le regard face à une quelconque source d'autorité, fusse-t-elle religieuse ou civile. Aujourd'hui, il se sentait prêt à défier la Terre entière pour protéger sa princesse qui par deux fois, l'avait sauvé des griffes du néant.
Le curé sorti, Bruno respira plus normalement, à la fois soulagé de ne pas avoir été découvert, mais perturbé par ce qu'il avait deviné des coupables activités de l'ecclésiastique depuis son côté du rideau plastifié. Il profita de l'esclandre à l'étage pour sortir, franchir le mur de la propriété et se dissimuler chez les voisins entre la maison et un énorme buisson d'hortensias. Il ne vit pas Elsa attendre le départ du curé avant de rentrer chez elle. Ignorant que son visiteur était déjà loin, il resta dans sa cachette un long moment avant de franchir un petit muret de pierres sèches et de s'éloigner discrètement de la maison. La forêt n'était qu'à cinq cents mètres, mais ils lui semblèrent des kilomètres tant la crainte d'être repéré était grande. Une fois enfoncé dans l'orée du bois, il se retourna et s'assit sur une souche pour réfléchir.
Que devait-il faire ? Retourner se cacher auprès d'Elsa et courir le risque de lui causer du tort ? Tout révéler au public et se retrouver séparé d'elle ? Partir et ainsi la protéger, mais en être tout autant séparé ? Et pour aller où ? Il devait lui demander conseil et surtout ne pas l'inquiéter par une trop longue absence. Il se redressa et marcha résolument vers la route. Il ne franchit que quelques mètres entre les arbres avant de se cacher brusquement. Une silhouette masculine en longue robe noire sur un vélo venait de passer devant lui. Bruno, invisible derrière les fougères, observa le cycliste. Celui-ci bifurqua sur la route à gauche, dans la rue qu'il avait si douloureusement arpentée au bras d'Elsa avant sa guérison. Bruno resta dans la forêt et se déplaça afin d'avoir l'entrée de la maison d'Elsa en vue directe. Le curé roulait très doucement, observant ostensiblement la maison. Il attendit patiemment, et moins d'un quart d'heure plus tard, le même cycliste en soutane repassa dans l'autre sens par le même chemin. Il ne pouvait plus y avoir le moindre doute, Elsa était surveillée.
En quelques instants, sa décision était prise, il ne voulait pas, il ne pouvait pas causer le moindre préjudice à la femme de sa vie, pas après tout ce qu'elle avait fait pour lui. Bien caché entre les taillis et les fougères, il attendit et nota encore trois autres passages du cycliste en robe noire jusqu'à ce que la nuit plonge les lieux dans l'obscurité. Le très faible éclairage public lui servirait pour se dissimuler. Il sortit de sa cachette une poignée de secondes après un nouveau passage du curé à vélo, se coula silencieusement dans la pénombre, sachant qu'il ne serait pas vu de cet espion pour regagner rapidement la maison. Il poussa la porte d'entrée qui n'était pas verrouillée et fit tourner la clé dans la serrure. Le bruit attira Elsa qui bondit dans les bras de l'arrivant.
— Je savais que tu allais revenir !
— Chut !
— Qu'y a-t-il ?
— Le curé. Il tourne autour de la maison avec son vélo. Il t'espionne !
— Il t'a vu entrer ?
— Non. Il vient de passer, j'en ai profité pour rentrer avant qu'il ne revienne.
— Je vais fermer les volets, ainsi il ne verra plus rien.
La vue masquée de l'extérieur, le couple s'installa dans la cuisine. Tandis que Bruno se restaurait, il raconta comment, assis sur le rebord de la baignoire, dissimulé par le rideau de douche, il avait entendu le curé fouiller le linge sale. Elsa vérifia le panier et constata que sa culotte de la veille n'y était plus.
— Tu crois qu'il l'a gardée ?
— J'en suis presque certain.
— Je vais aller la lui réclamer !
— N'en fais rien Elsa, je t'en achèterai d'autres.
— Mais que va-t-on faire ? On ne peut pas le laisser continuer !
— J'y ai réfléchi dans la forêt, je dois partir. Tu avais raison, s'il me découvre ici, tu auras les pires ennuis.
— Je n'ai pas envie que tu partes, mon grand loup.
— Ce n'est pas de la noblesse d'âme, mais tu sais ce qui nous arriverait si je restais avec toi ?
— Oui, mais bien sûr que oui : le sexe, fort, furieux, passionné, une avalanche sexuelle. Je te caresserai comme jamais tu n'as été caressé, je te donnerai du plaisir à hurler, soir et matin, partout et à tout-va, sans cesse, jusqu'à ce que tu me demandes grâce.
Bruno déglutit et regarda Elsa différemment.
— Eh bien ! C'est un programme qui demande réflexion.
— Tu sais très bien ce que je veux dire…
— Oui, ma princesse. Je n'ai pas non plus envie d'être séparé de toi, mais il le faut. Je ne veux pas qu'il te fasse du mal.
— Que vas-tu faire, mon grand loup ? Et moi, que vais-je devenir sans toi ?
— Ce ne sera que temporaire, nous trouverons une solution, mais je suis ravi de t'entendre dire que je ne suis pas encore parti et que je te manque déjà.
— Je sais ce que tu vas me dire, Bruno, je t'ai rabâché que je ne voulais pas être en couple, et voilà que je ne peux plus me passer de toi.
— J'apprécie ce compliment à sa juste valeur. Moi non plus, je ne veux plus me passer de toi, et depuis le premier soir.
— Que va-t-on faire ?
— Tu devrais cacher mes fringues, des fois qu'il revienne… Il ne doit pas y avoir mes effets masculins ici, tu es censée habiter seule…
— Il ne reviendra pas, je ne le laisserai plus rentrer ici. Tu te rends compte qu'un curé m'a volé une culotte ! Ma préférée, celle que tu m'avais offerte en plus… Une banale, je m'en fiche, mais pas celle-là !
— En fait, je crois bien qu'il s'est… expliqua Bruno, gêné de la révélation qu'il s'apprêtait à faire. Enfin, je n'ai fait que l'entendre, mais je suis persuadé qu'il s'en est servi pour…
— Qu'il s'est quoi ? Termine ta phrase !
— Quand il a farfouillé dans le panier à linge, je l'ai entendu parler tout seul, comme s'il parlait à Dieu. Et ta culotte, il l'a surement reniflée, car il a parlé d'un truc bien parfumé.
— Oh ! Le saligaud !
— Et ensuite, j'ai entendu des bruits, comme des frottements de vêtements, sa respiration s'est accélérée, comme s'il faisait des gestes saccadés. Il a grogné, repris son souffle et il a de nouveau parlé, comme si Dieu pouvait l'entendre. Il disait que tu lui avais fait faire quelque chose…
— Un curé fétichiste qui se branle avec ma culotte ! Il est sûrement trop porté sur le culte !
— Je n'ai pas le cœur à plaisanter, Elsa.
— Qu'allons-nous faire, Bruno ?
— Elsa, je dois partir, et je n'en ai aucune envie.
— Alors reste, je te cacherai.
— Tu le fais déjà, cependant, c'est devenu trop dangereux pour toi, il finira par découvrir la vérité. Il surveillera tes déplacements et le reste aussi. Tu l'as entendu parler de ses fidèles paroissiens ? S'ils pensent comme lui, tu seras surveillée par toute une armée d'espions. Je ne pourrai pas rester enfermé ici indéfiniment et puis, si tu fais les courses pour deux, ils le sauront. Ce type est un fanatique de la pire espèce…
— Et si j'appelais la police ?
— S'ils sont aussi efficaces que pour trouver mes agresseurs…
— Mais oui ! Tu as raison ! Je vais appeler Jérémy.
— Non, je ne veux pas qu'il se fasse encore passer pour un policier, s'il est découvert, lui aussi aura des ennuis.
— Je peux au moins l'appeler, il aura peut-être une idée ?
— Si tu veux…
— Viens, on va se coucher, j'ai envie de t'avoir contre moi, on y réfléchira ensemble demain.
Le lendemain, après une nuit de câlins et d'étreintes qu'ils tentèrent de faire le plus discrets possible, comme si leurs soupirs de plaisir pouvaient être entendus depuis l'extérieur, Elsa téléphona à son frère. Elle lui expliqua la situation sans rien lui cacher. Il répondit qu'il devait y réfléchir et promit de la rappeler dans la soirée. La journée d'Elsa passa vite, elle ne pensa à Bruno que lorsqu'elle était au volant entre deux clients, se replongea dans son métier dès son arrivée pour terminer au plus vite. Celle de Bruno, au contraire, fut longue et pénible. Caché, il n'osait pas faire la moindre activité qui aurait pu donner un signe de sa présence, ne passait devant aucune fenêtre, sursautait au moindre bruit ou passage dans la rue. Plusieurs fois dans l'après-midi, la sonnerie du téléphone retentit, mais il ne décrocha pas, redoutant une tentative du curé pour le démasquer. Le soulagement arriva le soir lorsque la porte s'ouvrit sur Elsa. Il attendit toutefois qu'elle ait fermé tous les volets pour enfin la prendre dans ses bras et l'embrasser passionnément.
— Je suis heureuse de voir à quel point je t'ai manqué.
— Cette attente sans rien pouvoir faire, la crainte d'être découvert… C'est terrible.
— Jérémy ne t'a pas appelé ?
— Le téléphone a bien sonné, mais je n'ai pas osé répondre, ça aurait pu être une ruse du curé.
— Oui, tu as bien fait, je n'avais pas pensé à ça. On va appeler mon frère, il m'a dit avoir une idée quand je lui ai téléphoné à midi, mais il voulait t'en parler avant.
Elsa contacta son frère qui leur exposa son idée. Pour laisser le champ libre et officialiser la présence de Bruno auprès d'Elsa, il suggéra de lui fabriquer un frère très ressemblant, voire jumeau. Il devrait juste changer de prénom en public. Ainsi, plus de problème de guérison miraculeuse. Ils pourraient même dire que le blessé n'était pas le petit ami d'Elsa. Après une courte réflexion, Elsa refusa. Elle craignait que le curé fureteur ne fasse parler d'une manière ou d'une autre ses associés à la clinique et que le pot aux roses soit découvert. Le lendemain, après une nuit de réflexion, Jérémy rappela sa sœur et lui exposa une autre idée, plus subtile, mais plus risquée aussi.
C'est ainsi que quelques jours plus tard, Jérémy arriva en voiture chez sa sœur. Elle lui avait préparé une des deux chambres de libres en attendant sa venue. Bruno, qui était resté caché jour et nuit, l'attendait impatiemment. La réaction de Jérémy lorsqu'il constata la guérison de Bruno troubla profondément Elsa. Comment des personnes qui n'auraient pas la même confiance en elle que son frère allaient prendre cette information ? Lui-même n'en revenait pas. Il était stupéfait par cet événement et en même temps ravi et soulagé que son ami d'enfance ne garde aucune séquelle de son agression. Ensemble, ils échafaudèrent plusieurs hypothèses pour rendre sa liberté à Bruno, mais aucune ne convenait. Qu'il reste ou qu'il parte, il devrait expliquer sa guérison aux personnes qui avaient été informées de son agression et de ses conséquences. Pire que tout, les médecins, et le professeur Dupraz en particulier, voudraient avoir des précisions et personne ne croirait au mode de guérison. Le récit du passage du curé inquiéta Jérémy. Il fit de ce personnage la première personne à décourager de surveiller sa sœur.
— Je vais donc aller le voir, déclara subitement Jérémy.
— Mais que vas-tu lui dire ? demanda Elsa.
— La vérité : je suis venu passer quelques jours chez toi. S'il te surveille, il a pu apercevoir Bruno dans la maison. Je lui dirai que c'est moi qu'il a vu.
— Mais s'il me pose des questions ? Que vais-je lui répondre ?
— C'est très simple : je suis écrivain. Je suis venu ici pour plusieurs raisons. Premièrement, rendre visite à ma sœur adorée que je n'ai pas vue depuis longtemps. Deuxièmement, en profiter pour m'imprégner de la région, car j'écris un roman qui se passe dans une zone montagneuse et je voulais la voir pour mieux la décrire. Je travaille souvent la nuit, en décalé, quand l'inspiration me vient. La journée, je parcours la campagne de la région à la recherche de paysages intéressants. Cela expliquera que personne ne m'ait vu dans le secteur récemment.
— Je ne vois pas comment tu vas contrer le curé avec ça, affirma Bruno.
— Normal, ça, c'est juste le décor, plaisanta Jérémy. Le plan global est plus subtil.
— Allez ! Explique ! supplia Elsa.
— Simple : tu m'as parlé de cet endroit maléfique et je vais demander des informations au curé pour l'utiliser dans mon roman.
— Il refusera de t'en parler.
— D'après ce que tu m'as dit, sœurette, c'est certain, c'est même là-dessus que je table. Je vais le pousser à la faute, s'il ne veut pas m'en parler, je lui dirai que j'irai moi-même visiter cet endroit. S'il m'en parle, je serai si enthousiaste que je voudrai aussi le voir.
— Et que feras-tu ?
— J'improviserai, Bruno. Je veux savoir pourquoi il est si attaché à ce que personne ne fréquente cet endroit. Je pense que s'il a découvert, comme vous, qu'il s'agit d'une source miraculeuse, soit il veut la garder pour lui tout seul, soit il prépare quelque chose de plus vaste.
— Je le crois complètement illuminé, Jérémy.
— Possible Bruno, mais les illuminés sont parfois très obtus et nous devons protéger Elsa. Tu ne crois pas ?
— Je suis prêt à tout faire pour elle.
— Ne fais rien de répréhensible tout de même. Tous les deux, parlez-moi de cet endroit, je dois en savoir le maximum avant d'aller rencontrer cet énergumène.
La discussion les entraina assez tard dans la soirée et le surlendemain, Jérémy se promena en ville, un petit cahier en main. Il y écrivait occasionnellement quelques mots ou dessinait un croquis représentant grossièrement une maison qu'il jugeait pittoresque. Ses pas le guidèrent progressivement vers le centre du bourg. La grande place carrée qui l'occupait était bordée de platanes soigneusement entretenus et visiblement taillés chaque saison. Au centre de cette place pavée, une fontaine représentant trois pics montagneux trônait, majestueuse, imposante. De chacun des sommets s'écoulait un filet d'eau qui alimentait un genre de lac en son centre. De ce réservoir s'écoulait une quantité d'eau bien plus importante que le débit des sources réunies. Jérémy s'appliqua à reproduire sur son cahier cette fontaine et l'église qui occupait son arrière-plan.
C'était loin d'être une cathédrale, mais elle dégageait cependant quelque chose qu'il ne sut définir. Son style architectural, ni roman, ni gothique, ne permettait pas de la classer dans une catégorie, ni même de dater son époque, comme si elle avait été construite sur plusieurs siècles et avec des techniques différentes. Jérémy s'approcha et observa longuement la façade et ses ornements.
Les lourdes et larges portes de bois verni étaient, elles aussi, recouvertes de bas-reliefs et de divers ornements qui devaient avoir un rapport entre eux ou avec quelque chose, cependant Jérémy n'eut guère le temps de les analyser. Une ouverture plus conventionnelle s'ouvrit alors, laissant apparaitre une silhouette vêtue d'une soutane noire.
— Bonjour, mon fils, je peux faire quelque chose pour vous ?
— Bonjour, mon père, répondit poliment Jérémy. J'observais votre église et la richesse de ses décorations.
— Vous êtes de la paroisse ? Je ne crois pas vous avoir déjà vu.
— Non, c'est exact. Je ne suis dans la région que depuis peu de temps.
— Très bien, et que faites-vous ?
— Je suis écrivain, je travaille sur un roman qui se passe dans cette belle contrée, et je suis venu la découvrir.
— Hum… Quel genre de roman ?
— Oh, juste une histoire d'amour sans prétentions, mais avec un peu de tragique quand même.
— J'espère que ce livre pourra être lu par tous les publics.
— Pour être tout à fait franc avec vous, mon père, je n'en suis qu'à son ébauche.
— Souhaitons que cela ne devienne pas débauche, rétorqua le curé, en jetant un regard froid et dur sur le visiteur.
— Je pense que cette histoire recevra votre approbation : il s'agit d'un jeune garçon de ferme que ses parents veulent marier à une fille d'une autre exploitation agricole pour agrandir leur domaine. Mais lui ne veut pas de ce mariage arrangé, la fille non plus d'ailleurs, car elle est éprise d'un apprenti charpentier qui est passé construire un bâtiment de stockage chez ses parents. Et elle n'ose pas leur avouer qu'elle attend un enfant de ce jeune homme.
— Et comment cela se termine-t-il ?
— Je ne sais pas encore. Une fin à la Roméo et Juliette serait trop classique et je ne souhaite pas que cela se finisse trop bien. Si je trouve une bonne idée, je pourrai même écrire une suite. Toutefois, je ne veux pas choquer mes lecteurs.
— Les personnages seront-ils croyants ou seront-ils mécréants ?
— Je n'ai pas réfléchi à ce point-là, avoua le faux écrivain. Toutes mes réflexions actuelles me conduisent dans des impasses, alors aujourd'hui, j'ai décidé de laisser mes observations de la campagne environnante pour venir en ville me changer les idées.
— Donc, vous visitez notre région. Depuis longtemps ?
— Plusieurs jours. Mes sorties sont assez irrégulières, parfois tôt le matin ou plus tard dans la journée. Il est important pour moi de pouvoir noter les changements de lumière par exemple, ou bien d'observer la brume sur la campagne depuis les hauteurs par exemple. Et c'est variable, car je dois m'adapter à mes phases d'écriture. Quand l'inspiration est lancée, je peux rester des jours entiers sans sortir de chez moi, à noircir des pages et des pages de mes mots.
— Vous visitez juste la campagne, ou la forêt aussi ? demanda le curé soupçonneux.
— Principalement la campagne dans laquelle se passe mon roman. Je projette d'aller sur quelques endroits en altitude et je ne suis pas contre une balade en forêt non plus. Avez-vous des endroits à me suggérer ? Des sites superbes ou particuliers ?
— Pas particulièrement, je suis le curé, pas l'office du tourisme.
— Vous avez raison, je vous prie d'accepter mes excuses, je me suis laissé emporter par la discussion. Je vais suivre votre suggestion, ils pourront très sûrement me renseigner, car je cherche un cours d'eau qui aura une importance particulière dans l'intrigue. Je ne vais pas abuser davantage de votre temps. Je vous remercie pour votre accueil et je vous souhaite une bonne journée.
Sur ces derniers mots, Jérémy tourna le dos au prêtre et s'éloigna d'un pas décidé vers l'autre côté de la place. Lorsqu'il contourna la fontaine centrale, il vit le curé sur son vélo passer sur sa droite, sur la rue qui ceinturait cette esplanade, puis descendre de sa machine au niveau de l'angle vers lequel Jérémy se dirigeait. Sa bicyclette à la main, le curé vint droit sur lui.
— Je suis désolé, mon fils. Je vous ai réservé un bien mauvais accueil. Si la marche à pied ne vous fait pas peur, vous pouvez aller du côté de Cazau. Cela monte un peu, mais vous pourrez y visiter l'église de Sainte-Calixte qui vous offrira une très belle vue sur la vallée. Il y a un ruisseau qui coule pas très loin, cependant je ne sais pas s'il correspondra à ce que vous cherchez. Vous pourrez même grimper jusqu'au pic du Lion, d'où la vue porte encore plus loin et dans plusieurs directions. Sur l'autre versant, il y a même un lac un peu plus bas.
— Merci pour ces informations, mon père, répondit Jérémy tout en les inscrivant fébrilement sur son cahier. Le lac peut être une bonne idée.
— Dans ce cas, si vous poussez un peu plus loin que Cazau, il y en a un autre plus accessible et plus grand, à Génos. Ce lac est dominé par une tour carrée, la tour du Moulor et l'église de Sainte-Marie-Madeleine de Lourdevielle.
— C'est noté, je vous remercie pour ces informations. Je demanderai le chemin à ma sœur, elle me l'indiquera si elle connait, sinon je prendrai une carte routière.
— Ah ? Votre sœur est de la région ?
— Depuis peu. Environ trois ans, elle travaille au cabinet vétérinaire, peut-être la connaissez-vous ?
— Je pense la connaitre effectivement, je suis surpris que vous ayez besoin de mes renseignements. Elle ne vous a pas parlé des endroits remarquables du secteur ?
— Si quelques-uns, répondit Jérémy évasivement. Mais elle n'est pas ici depuis longtemps et elle travaille beaucoup, elle n'a que peu d'occasions de faire des balades de découvertes.
— Peut-on savoir quels endroits elle vous a conseillés ?
— Essentiellement des fermes, ce qui cadre parfaitement avec mon roman. Je m'inspire de la disposition des bâtiments que j'arrange selon mes besoins, c'est ça la magie des écrits imaginaires. Les historiens, eux, n'ont pas cette liberté que j'ai moi.
— Pour les lacs et les rivières ? Qu'a-t-elle indiqué ? interrogea le prêtre.
— Elle m'a parlé d'un endroit particulier en forêt, avec une source spéciale.
— J'en étais sûr, elle n'a pas su tenir sa langue ! fulmina l'ecclésiastique.
— Oh si ! Je n'ai rien pu savoir d'autre, hormis que je ne devais pas y aller, ni même en parler.
— Et pourquoi ?
— Cet endroit serait dangereux d'après elle.
— Ah ! Bien, bien. Elle a raison. Je vous déconseille fortement de vous y rendre.
— Vous aussi ? Mais qu'y a-t-il donc de si dangereux là-bas ?
Le curé ne répondit pas immédiatement, ce qui conforta Jérémy dans son impression qu'il avait touché le point sensible. A présent, le prêtre savait que Jérémy savait.
— Cet endroit n'a engendré que des malheurs, soupira le curé.
— D'après ma sœur et votre attitude, vous semblez très au fait de son histoire. Accepteriez-vous de m'y conduire et de m'y indiquer les dangers afin que je ne finisse pas écrasé en bas d'une falaise ?
— Non ! Je ne vous accompagnerai pas là-bas !
— Je suis un peu comme mes lecteurs, un peu de mystère et je suis intrigué… Et plus ce mystère s'épaissit, plus je suis curieux.
— La curiosité est souvent un vilain défaut.
— Je ne vous le fais pas dire, mon père, la politesse et les bonnes manières sont également en perte de vitesse. Mais en ce qui concerne l'emplacement de cette rivière…
— En quoi vous intéresse-t-il autant ?
— Pour être tout à fait franc avec vous, ma sœur m'a parlé de votre mise en garde afin que je n'aille pas dans ce lieu qu'elle a refusé de situer. Cette légende m'a inspiré, pourriez-vous m'en donner quelques détails afin que mon roman ait une fin inattendue pour mes lecteurs ? J'imagine bien les jeunes amants s'avançant serrés l'un contre l'autre dans l'eau avec la ferme intention de disparaitre ensemble et qu'ils soient sauvés in extremis par une intervention quelconque. Tiens ! Vous, par exemple, qui viendriez les convaincre d'attendre que vous ayez raisonné leurs parents respectifs. Qu'en dites-vous ?
— Non ! Il ne faut pas parler de cet endroit ! Je refuse !
— D'après ce que je sais, c'est vous qui en parlez le plus dans le secteur. Comme Elsa refusait de m'en dire davantage, je me suis renseigné. Tous ceux à qui j'ai parlé m'ont transmis votre mise en garde et n'ont pas voulu me donner la moindre information…
Le curé pâlit considérablement, il ignorait que Jérémy bluffait, et avec une assurance telle qu'il était impossible de deviner la supercherie. Il réalisa alors qu'à force de vouloir éloigner les curieux des Larmes du Diable, il n'avait fait qu'attiser leur curiosité et nourrit l'envie de les connaitre. Les deux hommes se regardèrent dans le blanc des yeux, comme s'ils étaient en plein bras de fer. Dans cet affrontement silencieux, aucun ne semblait vouloir céder, ne montrait la moindre faille dans sa détermination. A l'un comme à l'autre, le temps leur parut s'étendre, les secondes devenant des minutes, qui devinrent à leur tour des heures.
— Bien, conclut Jérémy. Vous m'avez mis en garde, votre responsabilité est désormais dégagée. Puisque vous, qui paraissez connaitre le mieux cet endroit, ne souhaitez pas m'en parler, j'irai me rendre compte moi-même. Bien le bonjour.
Jérémy contourna le cycliste qui ne bougea pas plus qu'une des gargouilles ornant son église, créatures pétrifiées par un dieu pour protéger le monde d'elles ou gardiennes surveillant leurs temples, selon le point de vue. Il passa par plusieurs commerces et la poste afin de s'assurer de ne pas avoir le cycliste en soutane sur ses talons. Puis, il appliqua la seconde phase du plan élaboré avec sa sœur et Bruno et se dirigea droit sur l'église.
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Commentaires ()
Merci.
Hâte de lire la suite.
Décidément, je n'apprécie absolument pas ce curé, on se croirait de retour au temps de l'inquisition, mais bon dans toute histoire, il faut des personnages appréciés et des détestées.
J'espère juste qu'Elsa et Bruno pourront se débarrasser de lui pour vivre leur vie tranquillement, je fais confiance à Jeremy le frère d'Elsa pour i parvenir.
Vivement la suite.
Tu as parfaitement décrit ce que je voulais faire passer à mes lecteurs. Merci @julien66000
Je vais essayer, mais écrire c'est aussi relire, corriger et améliorer, et cela prend beaucoup de temps.