Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Une chute de vélo — Chapitre 50 · Service de nuit
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Une chute de vélo
Chapitre 50 · Service de nuit
Nathalie referma silencieusement la porte 221, frappa une seule fois sur la voisine et entra sans attendre de réponse. Le premier des deux lits de cette chambre d'hôpital était occupé par un homme d'une trentaine d'années. Sa jambe était immobilisée par un système complexe de tringles métalliques et de poulies auxquelles pendaient des contrepoids pour la maintenir en légère surélévation. Il releva le nez de son roman et sourit à l'arrivée de l'infirmière en chef. Le sommeil de son voisin ne fut pas troublé le moins du monde par cette arrivée. Il était bien plus âgé que le premier occupant et ronflait bruyamment, malgré la lumière crue du plafonnier.
— Tout va bien ? demanda l'infirmière. Vous avez assez d'eau pour la nuit ?
— Oui. Merci.
— Vous allez pouvoir dormir avec le raffut que fait votre voisin ?
— Si je n'y arrive pas, je changerai de bouquin. J'en ai un de Zola très soporifique.
— A ce point-là ?
— Vous le connaissez peut-être ? C'est « L'assommoir ».
— Je ne l'ai jamais lu, répondit-elle en souriant, le titre semble convenir, si cela ne marche pas, appelez-moi, je vous donnerai un somnifère léger. Bonne nuit.
Nathalie poursuivit sa tournée, passa de chambre en chambre pour s'assurer que tout allait bien. Elle savait que son passage était attendu par certains patients et redouté par d'autres, moins disciplinés. Ce mardi soir était particulièrement calme, les principales requêtes portaient essentiellement sur le besoin de fraîcheur et de boisson. L'aile Est de son service composé d'une cinquantaine de lits, était réservée aux patients plus ou moins gravement blessés, mais généralement polytraumatisés. De l'autre côté, le couloir Ouest ne desservait qu'une dizaine de chambres ne comprenant qu'un seul lit pour les patients plus lourdement touchés par lesquels elle avait commencé sa tournée. Entre les deux, se trouvait le bureau de surveillance dans lequel elle entra par la porte grande ouverte. A l'intérieur, parées à faire face à toute éventualité durant la nuit, deux infirmières et trois aides-soignantes étaient déjà présentes. Nathalie observa le panneau lumineux des appels provenant des chambres et constata qu'aucun patient n'avait requis leur aide et s'attarda ensuite sur le tableau de service du jour.
— Joséphine est à l'accueil, précisa Bénédicte à sa supérieure.
— Je parie que Didier est encore en retard…
— Pourtant, je l'ai vu sur le parking depuis le bus en arrivant, il avait de l'avance, confirma Solange.
— Je crois savoir où il est, marmonna Nathalie.
— Madeleine ne pouvait pas attendre plus longtemps, car ses enfants sont seuls à la maison, alors Joséphine s'est dévouée pour faire l'intérim…
— Oui, je sais que Madeleine a perdu son époux cet hiver. Je vais arranger cela, je reviens dans dix minutes au plus tard, annonça Nathalie en sortant.
— Je crois que ce petit con va se prendre une ramonée, pouffa Solange dès que la chef de poste fut hors de portée de ses propos.
— Didier ne l'aura pas volé ! répliqua Bénédicte. Il est toujours en retard.
— Sauf quand il faut partir, ajouta Mariette.
— Ou faire un brin de causette avec une jolie fille.
— Oh ! Tu sais, il ne fait pas que parler…
D'un pas rapide et décidé, Nathalie descendit deux étages par les escaliers, traversa un long couloir et déboucha dans la maternité. Sans se préoccuper des regards qui se posèrent sur elle, elle fila droit dans la lingerie dont elle ouvrit brusquement la porte, surprenant ainsi les deux amants qui s'y trouvaient.
— Monsieur Farminga, avez-vous été récemment transféré dans ce service ?
— Heu… Non Nath, répondit l'intéressé tout en se rhabillant en hâte.
— Par le plus grand des malheurs, auriez-vous fait un enfant à mademoiselle ?
— Hé bien, c'est encore un peu tôt pour le savoir, mais ce…
— L'accouchement est-il prévu pour les minutes à venir ou plutôt dans neuf mois ? coupa Nathalie d'une voix cassante.
— Je crois que ça pourra attendre un autre jour, fanfaronna encore le jeune homme.
— Alors, regagnez votre poste sur le champ !
— A plus tard Mylène, lâcha-t-il en sortant.
— Et vous, mademoiselle, si vous êtes si attachée aux activités prénatales masculines durant votre travail, je vous suggère le service d'urologie dans le bâtiment d'en face !
— Mais moi, j'ai terminé ma journée, se défendit la jeune femme en réajustant sa tenue.
Nathalie ne répondit pas et sortit en claquant la porte. Elle n'eut aucune difficulté à rattraper Didier qui attendait l'ascenseur. Lorsque la porte se referma sur eux, le silence pesant mit Didier mal à l'aise. Et même en fixant avec obstination le bout de ses chaussures, il sentait bien les yeux de Nathalie chargés de reproches rivés sur lui. Sans public, il était bien moins arrogant et n'osait plus croiser le regard de sa responsable.
— Désolé pour mon retard Joséphine, murmura Didier lorsqu'il s'installa enfin à son poste et libéra sa collègue.
— Profitez du calme provisoire de la soirée pour affuter vos arguments, car je veux vous voir dans mon bureau après la fin de votre service. Et ne vous avisez plus de m'appeler « Nath » en public, nous n'avons pas gardé les cochons ensemble !
Joséphine et Nathalie regagnèrent le bureau des surveillantes de nuit. Avec leurs collègues, elles parcoururent les dossiers des patients pour connaitre leur état et savoir comment s'en occuper en cas de besoin.
— Dans les entrées, il y a le 239, expliqua la responsable. C'est un motard qui a chuté. Il faut passer le voir régulièrement, car il est presque pris dans le bac de plâtre.
— Il pourra remonter sur sa moto un jour ? demanda Bénédicte.
— Il ne restera pas paralysé, mais sa guérison risque d'être longue. Du côté des cas graves, poursuivit Nathalie, nous avons le 216. C'est un coma profond, arrivé samedi après-midi après un passage par les urgences de l'hôpital de Saint-Luc. Leur service de soins intensifs n'étant pas suffisamment équipé pour traiter un cas aussi sérieux, alors ils nous l'ont transféré. Nous devrons relever fréquemment ses constantes pour nous assurer que rien ne change et nous occuper des soins de base.
— Et s'il se réveille ? demanda Bénédicte.
— Malheureusement, le professeur Dupraz qui l'a pris en charge lors de son arrivée n'a aucun espoir pour lui, il faut juste attendre.
— Oh non ! Il est trop mignon, gémit Solange.
— Comment peux-tu le trouver mignon, amoché comme il est ?
— C'est un rouquin, tu sais que j'adore les rouquins...
— Ah ? Entre les plaies et les plâtres, il ne reste pas beaucoup de pilosité visible… Surtout que le bloc lui a entièrement rasé le crâne. Comment sais-tu cela, Solange ? demanda malicieusement Bénédicte.
— Je te vois venir toi ! Je n'ai pas eu besoin de jouer les voyeuses, il suffit de regarder les poils sur ses orteils…
— Pas de chamailleries, je confirme qu'il est rouquin et nous nous prononcerons sur le reste plus tard, conclut Nathalie. Vérifions les armoires pour voir si tout est paré.
Toute l'équipe s'affairait à contrôler les stocks de fioles, d'ustensiles divers et d'autres médicaments depuis une bonne dizaine de minutes lorsque la sonnerie du téléphone retentit.
— Nathalie, j'écoute.
— C'est Didier à l'accueil, madame Leplouec. J'ai devant moi deux messieurs de la police qui veulent voir un des patients. Je les laisse passer ?
— Non, faites-les attendre. Je viens les chercher.
L'infirmière-chef sourit en raccrochant le combiné. Elle appréciait le changement radical d'attitude de Didier vis-à-vis d'elle. S'il laissait son arrogance au vestiaire, cela ne pourrait qu'être bénéfique pour l'ambiance dans le service. Elle laissa son équipe poursuivre les vérifications et se rendit à l'accueil. Deux hommes d'une quarantaine d'années, en costume et chapeau de feutre, l'attendaient patiemment.
— Messieurs, je suis la responsable de nuit pour le service, que puis-je pour vous ?
— Bonsoir madame, nous sommes de la police, dit le premier en exhibant sa carte professionnelle. Je m'appelle Prosper Kalufa, voici mon collègue David Lejouan. Nous enquêtons sur un homme qui doit être dans votre service, si nos renseignements sont exacts. Nous souhaiterions l'interroger.
— Très bien, suivez-moi.
Sans rien dire, Nathalie conduisit les inspecteurs dans son bureau attenant au local des surveillantes de nuit.
— Bien messieurs, quel est ce patient que vous désirez interroger ?
— Il s'agit d'une personne qui a été admise à la suite d'une agression.
— Je suis rassurée, j'ai craint un moment qu'il ne s'agisse d'un repris de justice.
— S'il est bien chez vous comme victime, cela ne prouve pas pour autant qu'il n'ait rien à se reprocher.
— Je n'y avais pas pensé…
— Nous ignorons encore son passé, nous cherchons à savoir qui l'a agressé et pourquoi. Il s'agit d'un certain Bruno Timanier âgé de trente ans. Est-il bien ici ?
— Oui, il est arrivé dans notre service samedi après-midi. Cependant, vous aurez de la chance s'il vous répond.
— C'est un coriace, je te l'avais bien dit ! affirma le second inspecteur.
— Pas de conclusions hâtives David. Pouvons-nous le voir ?
— Si vous y tenez, mais il est dans le coma, vous n'obtiendrez aucune réponse.
— Ah ! Tu vois David !
— Je suis sûr qu'il fait partie de la bande du grand Jojo et qu'il s'agit d'une expédition punitive des hommes de Rita.
— Tu n'as aucune preuve…
— Mon instinct m'a toujours guidé, Prosper.
— Je ne dis pas le contraire David, mais je juge, lui, n'écoutera pas ton instinct, il voudra des preuves !
— Mais, les preuves, les preuves, on les aurait trouvées après. On fait ça tout le temps !
— Quelqu'un a-t-il demandé de ses nouvelles ? Il a reçu des visites ? demanda Prosper après un soupir d'exaspération.
— Oui. Il y a déjà deux personnes qui prennent régulièrement de ses nouvelles.
— Une femme ou un homme ?
— Une femme au téléphone qui appelle trois ou quatre fois par jour et un homme qui est déjà venu deux fois, enfin pour ce que j'en sais.
— Vous connaissez leurs noms ? Ce sont des amis ou de la famille ?
— Lui, a dit être un ami et s'appeler … Jérémy Rotina, répondit Nathalie après avoir consulté la fiche du patient. La femme dit se prénommer Elsa sans préciser son nom de famille et être sa petite amie, mais je ne l'ai pas vue, elle n'a fait que téléphoner. Tous deux ont demandé à être prévenus si l'état du patient venait à évoluer et nous ont laissé leurs numéros de téléphone.
— Vous pouvez nous décrire cet homme qui est venu lui rendre visite ?
— Il doit avoir la trentaine, peut-être un peu plus, un beau gars, musclé juste ce qu'il faut, séduisant, très poli et bien habillé.
— Ses cheveux ? Ses yeux ?
— C'est un blond, coiffé en brosse, avec des beaux yeux clairs remplis de chagrin quand il a vu l'état de son ami.
— Il a demandé quelque chose ?
— Rien d'autre que des informations sur son état de santé. Dites-moi, ce type, il est dangereux ?
— S'il est dans le coma, non. Ses effets sont dans sa chambre ?
— Oui, mais à part ses papiers et un trousseau de clés, il n'y a rien. Ses vêtements ont été découpés au bloc à son arrivée à l'hôpital de Saint-Luc. Ils sont dans un sac.
— Et le contenu de ses poches ?
— Juste son portefeuille et le trousseau de clés. Tout est dans le tiroir de sa table de nuit, dans sa chambre.
— Dans quel état est-il ?
— Venez.
Nathalie emmena ses visiteurs dans la chambre 216. Les policiers scrutèrent minutieusement son portefeuille et outre un peu d'argent et ses papiers d'identité, il ne fournit pas d'autres informations que son état civil, son adresse et le numéro d'immatriculation de sa voiture. Dans le sac plastique, les vêtements, sales, tachés de cambouis, de terre et de sang, confirmèrent ce que les enquêteurs savaient déjà : au moment de l'agression, la victime portait ses vêtements de travail que les médecins avaient dû découper. Ils n'apportèrent aucune information supplémentaire intéressante aux policiers.
— Nous avons besoin de ces pièces. Nous les rapporterons dès que l'enquête aura avancé.
— Vous devez me signer une décharge pour partir avec.
— Bien sûr. De votre côté, si une autre personne prend de ses nouvelles ou bien vient lui rendre visite, je vous demanderai de nous en informer sans délai. De même si son état s'améliore.
— Notre chef de service, le professeur Dupraz, n'a pas beaucoup d'espoir, pour ne pas dire aucun.
— En attendant d'en savoir plus sur lui, nous allons demander à un de nos hommes de se tenir dans le secteur au cas où… Retournons dans votre bureau.
L'inspecteur Prosper donna quelques recommandations et directives à l'ensemble du personnel. Ils repartirent accompagnés jusqu'à la porte extérieure par la responsable de nuit et une des infirmières après avoir laissé leur numéro de téléphone et noté ceux des deux personnes s'étant identifiées auprès du service.
— Tu as remarqué ? demanda Joséphine à Nathalie lorsqu'ils furent assez loin.
— Non, quoi ?
— Ils ne m'ont même pas regardée et m'ont tout juste dit bonsoir du bout des lèvres.
— Ils venaient pour leur travail.
— Et alors ? Ça les empêche d'être polis ? Pourtant, ce sont deux beaux gars bien taillés.
— Ils ont eu le même comportement avec moi. Je ne vois pas le problème.
— J'ai l'impression d'être transparente pour les hommes. C'est pire que d'être rejetée, c'est comme si je n'existais pas. Aucun mec ne s'intéresse à moi, tout ça parce que j'ai quelques kilos en plus que les autres et la peau noire…
— Mais ta peau est très jolie, et tes formes ne sont pas un obstacle, certains préfèrent même.
— Tu dis ça, car tu as de quoi occuper tes nuits. Moi, je dors seule, je vis seule et pire que tout, je n'attire même plus les obsédés qui ne cherchent qu'un coup vite fait.
— Ne cède pas à la tentation de la relation du « juste pour l'hygiène », comme disent certains. Cela ne t'apportera pas grand-chose.
— Un peu de plaisir quand même, non ?
— L'adepte du coup vite fait ne prendra aucun soin de toi, question plaisir, il ne s'occupera que du sien.
— Je sais bien, mais j'aimerais tout de même bien une bonne grosse queue.
— Tu es en manque à ce point ?
— Oui, tu vois, même une petite, je la prends malgré tout.
— Sois patiente Joséphine, tu trouveras bien.
— Je voudrais bien trouver vite, c'est grand un lit sans un homme dedans. Toi, tu ne sais pas ce que c'est, rien qu'ici, tu as plein de mecs qui te tournent autour.
— Oh, tu sais, ils ne font que tourner. Je n'ai pas envie que tous les tricards du coin se passent le mot que je me laisse sauter facilement. Je suis ici pour travailler…
— Avec tous les efforts que je fais, je n'arrive pas à me dégoter un mec. Avec tous les queutards qui trainent, c'est un comble, tu ne trouves pas ?
— Tu devrais essayer de ne pas les chercher, si tu es inaccessible, tu n'en auras que plus d'intérêt à leurs yeux, et ça éliminera ceux qui ne cherchent qu'une relation sexuelle sans lendemain.
— Tu crois ?
— Certaine. Allez, on retourne travailler.
Lorsqu'ils arrivèrent dans leur local, leurs collègues avaient terminé la vérification du contenu de leurs armoires et avaient préparé le café. Leur dégustation fut interrompue par une sonnerie et un voyant rouge clignotant sur le tableau des alarmes.
— Ah, c'est encore le type du 239 qui appelle, constata Nathalie.
— J'y vais, car celui-là, je le trouve mignon moi, même s'il est cassé de partout…
Joséphine se rendit dans la chambre depuis laquelle le patient réclamait une assistance. Ses deux bras et une jambe immobilisés dans une enveloppe de plâtre limitaient fortement son autonomie. Une envie pressante réclamait la vidange de l'urinal qui avait été installé bien plus tôt et qui arrivait à saturation. L'infirmière vida le récipient et le replaça, ce qui permit au motard blessé de se vider la vessie. Il remercia Joséphine pour son aide salvatrice, car il ne pouvait plus attendre et craignait pour le matelas en cas de débordement.
— C'est gentil de vous préoccuper de ça, le remercia Joséphine. Tous les patients n'ont pas votre délicatesse envers nous.
— Ouf, ça fait du bien… Il fait très chaud sous ces plâtres, alors j'ai beaucoup bu et je sentais bien que l'extrémité de… enfin que le niveau était au plus haut.
— J'ai vu ça. Et votre bouteille d'eau est vide, je vais vous la remplir.
— Merci, mademoiselle, vous êtes très gentille en plus d'être très…
— Très quoi ? demanda Joséphine tout en souriant largement au patient sans surveiller le remplissage de la bouteille sous le robinet.
— Hum… très jolie, avoua le motard, ravi de ne pas avoir été repris sur son statut matrimonial estimé.
— Flatteur !
— Non, non, je le pense vraiment.
— Oh la, la, la ! grommela Joséphine.
— Que se passe-t-il ? Je vous ai choquée ?
— Non, c'est juste que j'ai laissé la bouteille déborder.
— Je m'excuse, c'est ma faute, c'est moi qui vous ai distrait.
— Il n'y a rien de grave, voilà de quoi vous rafraichir. Le tuyau est à votre portée ? Je ne voudrais pas vous assoiffer, plaisanta-t-elle.
— Oui, confirma-t-il après avoir bu une gorgée, en plus elle est bien fraîche, merci.
— Votre vidange est-elle terminée ?
— Heu… oui.
— Alors, je vais nettoyer tout ça.
Joséphine retira l'urinoir, le vida, le rinça puis utilisa un gant de toilette pour essuyer le sexe du patient. Elle décalotta le gland pour bien le laver et constata que cette toilette n'avait pas été faite récemment.
— Il ne faut pas rester sans être propre à cet endroit, précisa-t-elle avec un grand sourire.
— Vous avez raison, mais, je ne peux plus le faire moi-même depuis cet accident bête.
— Que vous est-il arrivé ?
— Le pneu de la remorque d'une voiture qui roulait devant moi a éclaté. Une partie de son contenu s'est répandu sur la chaussée. J'ai réussi à éviter certains obstacles, mais pas tous. L'un d'eux m'a déséquilibré et je suis tombé de ma bécane. Résultat : sept fractures qui m'ont valu d'être reconverti en bonhomme de neige en plein été.
— Vous êtes arrivé quand ?
— Cela fait quatre jours que je suis dans cet hôpital, mais j'ai été transféré dans ce service hier.
— On va se voir encore quelque temps alors.
— Avec plaisir. Vous et vos collègues me semblez bien plus attentionnées que dans le service des urgences et des plâtres.
— Pourquoi dites-vous ça ?
— Le sourire, les paroles gentilles, les gestes doux et … cette toilette intime si agréable…
— Personne ne l'a faite avant moi ?
— Hum… heu non, personne…
— Ça n'est pas normal, je vais le signaler. Que dira votre femme en vous voyant ainsi ?
— Oh ! Rien du tout ! Je suis célibataire.
— Aucune importance, vous pourriez faire sa connaissance à n'importe quel moment. Vous devez être toujours impeccable !
— Merci du conseil, mais je ne cherche pas la femme de ma vie…
— Vous… Ah ! Hum… J'ai été indiscrète. Je suis désolée.
— Je ne vous fais pas de reproches.
— Je ne pensais pas que… bref ! N'en parlons plus, votre vie privée ne me regarde pas, et je ne suis pas ici pour vous juger, mais pour vous permettre de guérir le plus vite et le mieux possible.
— Non ? Vous aviez pensé que j'étais…
Le motard éclata de rire, ce qui réveilla quelques douleurs dues à ses blessures.
— Ah non, ne me faites pas rire comme ça, c'est trop douloureux pour mes côtes ! Ah non !
— Respirez calmement et n'y pensez plus. Je suis navrée de cette confusion.
— Hé bien, ma fille, s'il n'y a que cela, je veux bien admettre que cette confusion mérite une confession. Et lorsque vous serez de retour de confesse, je ne vous affligerai aucune pénitence pour avoir pensé que je pouvais être attiré par le sexe avec des…
— Oh mon Dieu ! l'interrompit Joséphine. Vous êtes un homme d'Église !
— Pardon ?
— Vous êtes un prêtre ?
— Pour l'extrême-onction, je suis désolé, vu l'état de mes membres supérieurs, je ne pourrais être d'aucune utilité. Et bien que j'adore étaler de l'huile sur un corps pour le masser après l'effort, ou même avant, je vais devoir patienter avant d'entreprendre cette activité.
— Vous êtes en train de m'embrouiller ! Vous êtes quoi ?
— Ce que vous avez en main depuis que nous avons commencé cette discussion devrait être suffisant pour vous convaincre que je suis un homme. En ce qui concerne son utilisation, je ne suis ni dans les ordres ni homo et je vous saurai gré de ne pas la remettre dans le bocal immédiatement. Sinon, vous risqueriez d'avoir une plaie supplémentaire à soigner sur mon visage due au catapultage du susdit récipient sur mon arête nasale.
Joséphine se figea, se rendit compte qu'elle avait conservé le sexe de son patient dans sa main et que ce contact prolongé avait suffi pour qu'il gagne en vigueur.
— Oh mon Dieu, répéta-t-elle, je suis désolée.
— J'ai beau me prénommer Joseph, cela ne fait pas de moi un être divin pour autant, plaisanta le patient. Je n'ai absolument pas souffert de ce maintien, qui fut au contraire très agréable.
— Je suis confuse…
— Étrange… Comment peut-on décemment appeler sa fille « confuse » ? Vos parents ne vous ont-ils pas donné un autre prénom ?
— Vous êtes un comique vous !
— Ah ? Vous aussi avez remarqué ce détail insignifiant ? Vous êtes très observatrice.
— Ne vous moquez pas de moi !
— Je n'oserai pas une seconde. Comment pourrais-je me défendre ? Dans mon état, je ne pourrais que subir votre courroux, que je ne veux surtout pas éveiller. Mais vous étiez sur le point de me donner votre prénom.
— Joséphine…
— Presque comme moi, j'adore !
— Vous dites ça pour me faire plaisir.
— Non, c'est très agréable à l'oreille, je trouve, enfin ce n'est que mon avis.
— C'est gentil, car d'autres ne pensent pas toujours comme vous.
— Ne me dites pas que certains osent des plaisanteries douteuses ?
— Oh que si ! Et des Joséphine Bonaparte par-ci ou même Joséphine, bonne à part. Et je ne parle pas des Josephine Baker… Celle-ci est trop facile !
— Baker… Baker… Non, je ne vois pas…
— Voyons ! La chanteuse noire-américaine de jazz et de charleston ? Elle est aussi mannequin, vous ne voyez pas ?
— Elle est noire ? s'étonna faussement Joseph. Mais grands dieux, depuis quand ?
— Mais comme moi, depuis toujours, se moqua l'infirmière.
— Non ! Vous aussi ? Je crois que j'ai grand besoin d'un nettoyage de mes yeux !
— Vos yeux fonctionnent parfaitement. Ils sont plus souvent sur ma poitrine que sur les miens.
— Que voulez-vous, face aux femmes, nous les hommes, sommes désarmés par votre charme, vous êtes si douces, si… désirables et nous si… faibles et vulnérables, et moi bien plus encore.
— Vous êtes un poète en plus d'être un rigolo !
— Votre opinion sera différente d'ici peu si vous ne lâchez pas mon…
Joséphine stoppa instantanément le nettoyage qu'elle avait repris et déposa délicatement le sexe raidi sur le ventre de Joseph et le recouvrit du drap.
— Merci, je ne voudrais pas vous offenser par une éruption hâtive. Je n'ai pas l'habitude de… Enfin, je suis célibataire et donc…
— … toute manipulation éveille vos sens ?
— Non, pas exactement, je n'ai pas eu ce genre de réaction avec vos collègues. Je suis horriblement gêné. Je vous présente toutes mes excuses.
— Pourquoi ? Au contraire, je trouve que votre réaction est plutôt un joli compliment pour moi.
— Mais cela pourrait vous mettre mal à l'aise vis-à-vis de votre conjoint.
— Il existe une chose qui s'appelle le secret médical, répondit Joséphine pour éluder la question sur sa situation conjugale, et une autre qui se nomme le serment d'Hippocrate.
— Voilà qui est extrêmement pratique pour vous et qui me place dans une situation délicate.
— Laquelle ?
— Celle de savoir que je ne saurais rien, et dans le même temps, de comprendre que mon envie ne sera probablement pas satisfaite. Mais la vie est ainsi faite, je me prends trop souvent à me faire des films dans ma tête qui se révèlent n'être que de la science-fiction, dans lesquels la plus grande part n'est pas scientifique.
— Mais de quelle envie parlez-vous ? demanda Joséphine.
— Mais de celle d'en apprendre un peu plus sur votre charmante personne.
— Je pensais que vous parliez d'une envie plus… enfin moins…
— Ah ? Heu… Votre présence a illuminé ma journée, vos soins m'ont libéré d'une pression insoutenable. Je serais bien mal éduqué si j'en réclamais davantage…
Joséphine gratifia le patient d'un large sourire et se refusa la caresse sur la joue qu'elle avait pourtant très envie de lui donner.
— Puisque vous n'avez plus besoin de moi, je vais vous laisser.
— Savez-vous s'il serait possible de me faire raser ? Cette barbe naissante me démange terriblement.
— Je vais me renseigner. A plus tard.
— Merci, vous êtes adorable…
Joséphine retourna dans la salle de garde en se mordant les lèvres. A son arrivée, il n'y avait plus que Nathalie, ses autres collègues étant occupées ailleurs.
— Ça y est Natalie, c'est arrangé, expliqua-t-elle à son retour. Rien de grave, juste un petit problème technique.
— Quel genre ?
— Urinal plein, expliqua-t-elle sobrement.
— Et ça ne pouvait pas attendre ? Ça n'a pas été fait à la tournée du soir ?
— D'après ce que j'ai vu, non, ou alors, il a beaucoup bu. Il en a profité pour me draguer, je n'en reviens pas !
— Tu vois, je te l'avais dit.
— J'ai fait ce que tu as suggéré.
— Comment a-t-il réagi ?
— Je ne suis pas sûre qu'il continue…
— Et tu le trouves toujours aussi attirant ?
— Bien plus ! Il m'a même dit qu'il était célibataire.
— Ne t'emballe pas trop vite, tu pourrais être déçue. Ce n'est peut-être pas l'homme de ta vie.
— Qu'il soit déjà l'homme d'une soirée et je le mange tout cru !
— C'est à ce point-là ?
— Il est bien équipé, avec un long prépuce. Je l'ai bien nettoyé et il a vite bandé dur. Et en plus, il a beaucoup d'humour, j'adore !
— Sois prudente, beaucoup de mecs nous imaginent nues sous notre blouse.
— Oui, je connais le fantasme de l'infirmière.
— Tu es une grande fille, alors, ne tombe pas dans celui du patient séduisant.
— Pas de risques, d'abord le sexe, ensuite, peut-être, les sentiments. Je ne crois plus au prince charmant depuis très longtemps.
— Quand ce sera le moment, tu lui retireras ses plâtres. Ainsi, tu verras s'il t'a oubliée ou non.
— Oh, si je suis de service, avec grand plaisir !
La nuit se passa calmement entre les rondes dans les chambres, les discussions privées entre femmes ou au sujet des quelques appels des patients. Lorsque la relève arriva, Joséphine transmis la requête du patient de la 239 qui souhaitait être rasé. Sa remplaçante lui répondit sèchement que ce n'était pas son rôle et qu'il n'avait qu'à se débrouiller. Joséphine n'insista pas, elle savait que si Nathalie avait été présente, sa collègue ne l'aurait pas houspillée de la sorte, mais à ce moment-là, elle était en entretien avec Didier.
Le soir, lorsqu'elle reprit son service, elle fut agréablement surprise de voir que Didier était déjà à son poste. Elle entrait tout juste dans la salle des surveillantes que Nathalie lui demanda de l'accompagner pour faire sa visite de prise de service. La tournéee se termina par la chambre du motard qu'elles avaient volontairement gardé pour la fin.
— Bonsoir Joseph, salua Joséphine. Comment allez-vous ce soir ?
— Ah ! Bonsoir mesdames. Ma foi, dans mon état, je pourrais dire que j'ai connu mieux, mais que cela pourrait être largement pire.
— Ah, mais je vois que vous n'avez pas été rasé !
— Non. Le plus difficile, c'est que ça démange terriblement et que je ne peux même pas me gratter.
— J'avais pourtant averti mes collègues de la journée de votre demande.
— Elles ont probablement été trop occupées, justifia Nathalie qui avait pourtant eu connaissance de la transmission de la requête par Joséphine.
— J'attendrai de pouvoir le faire moi-même. Savez-vous quand il est prévu de me retirer ces plâtres ?
— Pas dans l'immédiat, expliqua Nathalie, et même après, vous n'aurez pas forcément la souplesse nécessaire.
— Au moins, je pourrais soulager ces démangeaisons.
— Il ne faudrait pas qu'il attrape un exéma… Sur un visage, ce n'est pas terrible.
— Tu as raison Joséphine. Voudrais-tu t'en charger ce soir après la fin de notre tournée ? Qu'en dites-vous monsieur ?
— Oh ! Avec grand plaisir.
— Parfait, bonne nuit monsieur.
— Merci beaucoup mesdames.
— Ne vous endormez pas, précisa Joséphine, je reviens bientôt.
— Pas de danger, je vous attends avec impatience.
Les deux infirmières regagnèrent leur local. Joséphine remercia sa collègue de lui laisser s'occuper de ce patient. Ainsi, elle était certaine qu'il se souviendrait d'elle. Elle se munit du nécessaire et retourna dans la chambre 239 une vingtaine de minutes plus tard. Elle referma soigneusement la porte et alluma le voyant rouge à l'extérieur indiquant qu'il ne fallait pas entrer. Le sourire de Joseph lui mit le baume au cœur. Elle lui savonna une joue, passa délicatement le rasoir dessus, tout en conversant de choses insignifiantes. Une fois les deux joues, le menton, la lèvre supérieure et le cou débarrassés de leur pilosité, elle essuya longuement et délicatement le visage de son patient.
— Je vous remercie de vous être chargée de cette tâche. Je n'ai jamais aimé porter la barbe.
— C'est plus agréable pour moi que d'avoir à nettoyer les saletés d'un alcoolique qui s'est oublié.
— Vous ne faites pas un métier facile. Cela ne doit pas être drôle tous les jours.
— C'est vrai, mais ce soir, c'était différent.
Afin de s'assurer que le rasage était correct, Joséphine passa sa main sur la joue de Joseph qui frissonna de plaisir. Pour terminer, elle ajouta dans sa main une lotion apaisante qu'elle appliqua avec le plus grand soin pour calmer le feu du rasoir et qui attisa celui qui couvait en elle depuis le début de cette tâche.
— Vous êtes si douce, murmura Joseph les yeux fermés. Je vous suis infiniment reconnaissant.
— Voilà, vous ne pouvez pas encore aller danser, mais vous êtes prêt pour aller draguer !
— Merci Joséphine, je vous promets de vous emmener au bal, dès que mon état me le permettra.
— Vous plaisantez !
— Mais pas du tout ! J'espère que vous aimez danser.
— Oui, mais il n'en est pas question.
— Pourquoi ? Ah… j'aurais dû m'en douter, vous avez déjà votre cavalier attitré. C'est normal, jolie comme vous êtes, vous ne pouviez pas être célibataire. Dommage pour moi, mais c'est la vie.
— Ne racontez donc pas de sottises. Vous n'êtes pas guéri, et de plus, nous ne sortons pas avec les patients.
— Mais, une fois rétabli, je ne serai plus votre patient !
— Allez ! Ne discutez pas ! Je vais vider votre urinal avant de partir, annonça Joséphine en joignant le geste à la parole.
Joseph n'eut pas le temps de refuser que le drap qui le recouvrait était repoussé et le réservoir plein retiré. La verge se détendit alors, se redressant brusquement et claqua en se reposant sur le ventre du motard.
— Tout va bien ? demanda l'infirmière. Vous avez assez d'eau pour la nuit ?
— Oui. Merci.
— Vous allez pouvoir dormir avec le raffut que fait votre voisin ?
— Si je n'y arrive pas, je changerai de bouquin. J'en ai un de Zola très soporifique.
— A ce point-là ?
— Vous le connaissez peut-être ? C'est « L'assommoir ».
— Je ne l'ai jamais lu, répondit-elle en souriant, le titre semble convenir, si cela ne marche pas, appelez-moi, je vous donnerai un somnifère léger. Bonne nuit.
Nathalie poursuivit sa tournée, passa de chambre en chambre pour s'assurer que tout allait bien. Elle savait que son passage était attendu par certains patients et redouté par d'autres, moins disciplinés. Ce mardi soir était particulièrement calme, les principales requêtes portaient essentiellement sur le besoin de fraîcheur et de boisson. L'aile Est de son service composé d'une cinquantaine de lits, était réservée aux patients plus ou moins gravement blessés, mais généralement polytraumatisés. De l'autre côté, le couloir Ouest ne desservait qu'une dizaine de chambres ne comprenant qu'un seul lit pour les patients plus lourdement touchés par lesquels elle avait commencé sa tournée. Entre les deux, se trouvait le bureau de surveillance dans lequel elle entra par la porte grande ouverte. A l'intérieur, parées à faire face à toute éventualité durant la nuit, deux infirmières et trois aides-soignantes étaient déjà présentes. Nathalie observa le panneau lumineux des appels provenant des chambres et constata qu'aucun patient n'avait requis leur aide et s'attarda ensuite sur le tableau de service du jour.
— Joséphine est à l'accueil, précisa Bénédicte à sa supérieure.
— Je parie que Didier est encore en retard…
— Pourtant, je l'ai vu sur le parking depuis le bus en arrivant, il avait de l'avance, confirma Solange.
— Je crois savoir où il est, marmonna Nathalie.
— Madeleine ne pouvait pas attendre plus longtemps, car ses enfants sont seuls à la maison, alors Joséphine s'est dévouée pour faire l'intérim…
— Oui, je sais que Madeleine a perdu son époux cet hiver. Je vais arranger cela, je reviens dans dix minutes au plus tard, annonça Nathalie en sortant.
— Je crois que ce petit con va se prendre une ramonée, pouffa Solange dès que la chef de poste fut hors de portée de ses propos.
— Didier ne l'aura pas volé ! répliqua Bénédicte. Il est toujours en retard.
— Sauf quand il faut partir, ajouta Mariette.
— Ou faire un brin de causette avec une jolie fille.
— Oh ! Tu sais, il ne fait pas que parler…
D'un pas rapide et décidé, Nathalie descendit deux étages par les escaliers, traversa un long couloir et déboucha dans la maternité. Sans se préoccuper des regards qui se posèrent sur elle, elle fila droit dans la lingerie dont elle ouvrit brusquement la porte, surprenant ainsi les deux amants qui s'y trouvaient.
— Monsieur Farminga, avez-vous été récemment transféré dans ce service ?
— Heu… Non Nath, répondit l'intéressé tout en se rhabillant en hâte.
— Par le plus grand des malheurs, auriez-vous fait un enfant à mademoiselle ?
— Hé bien, c'est encore un peu tôt pour le savoir, mais ce…
— L'accouchement est-il prévu pour les minutes à venir ou plutôt dans neuf mois ? coupa Nathalie d'une voix cassante.
— Je crois que ça pourra attendre un autre jour, fanfaronna encore le jeune homme.
— Alors, regagnez votre poste sur le champ !
— A plus tard Mylène, lâcha-t-il en sortant.
— Et vous, mademoiselle, si vous êtes si attachée aux activités prénatales masculines durant votre travail, je vous suggère le service d'urologie dans le bâtiment d'en face !
— Mais moi, j'ai terminé ma journée, se défendit la jeune femme en réajustant sa tenue.
Nathalie ne répondit pas et sortit en claquant la porte. Elle n'eut aucune difficulté à rattraper Didier qui attendait l'ascenseur. Lorsque la porte se referma sur eux, le silence pesant mit Didier mal à l'aise. Et même en fixant avec obstination le bout de ses chaussures, il sentait bien les yeux de Nathalie chargés de reproches rivés sur lui. Sans public, il était bien moins arrogant et n'osait plus croiser le regard de sa responsable.
— Désolé pour mon retard Joséphine, murmura Didier lorsqu'il s'installa enfin à son poste et libéra sa collègue.
— Profitez du calme provisoire de la soirée pour affuter vos arguments, car je veux vous voir dans mon bureau après la fin de votre service. Et ne vous avisez plus de m'appeler « Nath » en public, nous n'avons pas gardé les cochons ensemble !
Joséphine et Nathalie regagnèrent le bureau des surveillantes de nuit. Avec leurs collègues, elles parcoururent les dossiers des patients pour connaitre leur état et savoir comment s'en occuper en cas de besoin.
— Dans les entrées, il y a le 239, expliqua la responsable. C'est un motard qui a chuté. Il faut passer le voir régulièrement, car il est presque pris dans le bac de plâtre.
— Il pourra remonter sur sa moto un jour ? demanda Bénédicte.
— Il ne restera pas paralysé, mais sa guérison risque d'être longue. Du côté des cas graves, poursuivit Nathalie, nous avons le 216. C'est un coma profond, arrivé samedi après-midi après un passage par les urgences de l'hôpital de Saint-Luc. Leur service de soins intensifs n'étant pas suffisamment équipé pour traiter un cas aussi sérieux, alors ils nous l'ont transféré. Nous devrons relever fréquemment ses constantes pour nous assurer que rien ne change et nous occuper des soins de base.
— Et s'il se réveille ? demanda Bénédicte.
— Malheureusement, le professeur Dupraz qui l'a pris en charge lors de son arrivée n'a aucun espoir pour lui, il faut juste attendre.
— Oh non ! Il est trop mignon, gémit Solange.
— Comment peux-tu le trouver mignon, amoché comme il est ?
— C'est un rouquin, tu sais que j'adore les rouquins...
— Ah ? Entre les plaies et les plâtres, il ne reste pas beaucoup de pilosité visible… Surtout que le bloc lui a entièrement rasé le crâne. Comment sais-tu cela, Solange ? demanda malicieusement Bénédicte.
— Je te vois venir toi ! Je n'ai pas eu besoin de jouer les voyeuses, il suffit de regarder les poils sur ses orteils…
— Pas de chamailleries, je confirme qu'il est rouquin et nous nous prononcerons sur le reste plus tard, conclut Nathalie. Vérifions les armoires pour voir si tout est paré.
Toute l'équipe s'affairait à contrôler les stocks de fioles, d'ustensiles divers et d'autres médicaments depuis une bonne dizaine de minutes lorsque la sonnerie du téléphone retentit.
— Nathalie, j'écoute.
— C'est Didier à l'accueil, madame Leplouec. J'ai devant moi deux messieurs de la police qui veulent voir un des patients. Je les laisse passer ?
— Non, faites-les attendre. Je viens les chercher.
L'infirmière-chef sourit en raccrochant le combiné. Elle appréciait le changement radical d'attitude de Didier vis-à-vis d'elle. S'il laissait son arrogance au vestiaire, cela ne pourrait qu'être bénéfique pour l'ambiance dans le service. Elle laissa son équipe poursuivre les vérifications et se rendit à l'accueil. Deux hommes d'une quarantaine d'années, en costume et chapeau de feutre, l'attendaient patiemment.
— Messieurs, je suis la responsable de nuit pour le service, que puis-je pour vous ?
— Bonsoir madame, nous sommes de la police, dit le premier en exhibant sa carte professionnelle. Je m'appelle Prosper Kalufa, voici mon collègue David Lejouan. Nous enquêtons sur un homme qui doit être dans votre service, si nos renseignements sont exacts. Nous souhaiterions l'interroger.
— Très bien, suivez-moi.
Sans rien dire, Nathalie conduisit les inspecteurs dans son bureau attenant au local des surveillantes de nuit.
— Bien messieurs, quel est ce patient que vous désirez interroger ?
— Il s'agit d'une personne qui a été admise à la suite d'une agression.
— Je suis rassurée, j'ai craint un moment qu'il ne s'agisse d'un repris de justice.
— S'il est bien chez vous comme victime, cela ne prouve pas pour autant qu'il n'ait rien à se reprocher.
— Je n'y avais pas pensé…
— Nous ignorons encore son passé, nous cherchons à savoir qui l'a agressé et pourquoi. Il s'agit d'un certain Bruno Timanier âgé de trente ans. Est-il bien ici ?
— Oui, il est arrivé dans notre service samedi après-midi. Cependant, vous aurez de la chance s'il vous répond.
— C'est un coriace, je te l'avais bien dit ! affirma le second inspecteur.
— Pas de conclusions hâtives David. Pouvons-nous le voir ?
— Si vous y tenez, mais il est dans le coma, vous n'obtiendrez aucune réponse.
— Ah ! Tu vois David !
— Je suis sûr qu'il fait partie de la bande du grand Jojo et qu'il s'agit d'une expédition punitive des hommes de Rita.
— Tu n'as aucune preuve…
— Mon instinct m'a toujours guidé, Prosper.
— Je ne dis pas le contraire David, mais je juge, lui, n'écoutera pas ton instinct, il voudra des preuves !
— Mais, les preuves, les preuves, on les aurait trouvées après. On fait ça tout le temps !
— Quelqu'un a-t-il demandé de ses nouvelles ? Il a reçu des visites ? demanda Prosper après un soupir d'exaspération.
— Oui. Il y a déjà deux personnes qui prennent régulièrement de ses nouvelles.
— Une femme ou un homme ?
— Une femme au téléphone qui appelle trois ou quatre fois par jour et un homme qui est déjà venu deux fois, enfin pour ce que j'en sais.
— Vous connaissez leurs noms ? Ce sont des amis ou de la famille ?
— Lui, a dit être un ami et s'appeler … Jérémy Rotina, répondit Nathalie après avoir consulté la fiche du patient. La femme dit se prénommer Elsa sans préciser son nom de famille et être sa petite amie, mais je ne l'ai pas vue, elle n'a fait que téléphoner. Tous deux ont demandé à être prévenus si l'état du patient venait à évoluer et nous ont laissé leurs numéros de téléphone.
— Vous pouvez nous décrire cet homme qui est venu lui rendre visite ?
— Il doit avoir la trentaine, peut-être un peu plus, un beau gars, musclé juste ce qu'il faut, séduisant, très poli et bien habillé.
— Ses cheveux ? Ses yeux ?
— C'est un blond, coiffé en brosse, avec des beaux yeux clairs remplis de chagrin quand il a vu l'état de son ami.
— Il a demandé quelque chose ?
— Rien d'autre que des informations sur son état de santé. Dites-moi, ce type, il est dangereux ?
— S'il est dans le coma, non. Ses effets sont dans sa chambre ?
— Oui, mais à part ses papiers et un trousseau de clés, il n'y a rien. Ses vêtements ont été découpés au bloc à son arrivée à l'hôpital de Saint-Luc. Ils sont dans un sac.
— Et le contenu de ses poches ?
— Juste son portefeuille et le trousseau de clés. Tout est dans le tiroir de sa table de nuit, dans sa chambre.
— Dans quel état est-il ?
— Venez.
Nathalie emmena ses visiteurs dans la chambre 216. Les policiers scrutèrent minutieusement son portefeuille et outre un peu d'argent et ses papiers d'identité, il ne fournit pas d'autres informations que son état civil, son adresse et le numéro d'immatriculation de sa voiture. Dans le sac plastique, les vêtements, sales, tachés de cambouis, de terre et de sang, confirmèrent ce que les enquêteurs savaient déjà : au moment de l'agression, la victime portait ses vêtements de travail que les médecins avaient dû découper. Ils n'apportèrent aucune information supplémentaire intéressante aux policiers.
— Nous avons besoin de ces pièces. Nous les rapporterons dès que l'enquête aura avancé.
— Vous devez me signer une décharge pour partir avec.
— Bien sûr. De votre côté, si une autre personne prend de ses nouvelles ou bien vient lui rendre visite, je vous demanderai de nous en informer sans délai. De même si son état s'améliore.
— Notre chef de service, le professeur Dupraz, n'a pas beaucoup d'espoir, pour ne pas dire aucun.
— En attendant d'en savoir plus sur lui, nous allons demander à un de nos hommes de se tenir dans le secteur au cas où… Retournons dans votre bureau.
L'inspecteur Prosper donna quelques recommandations et directives à l'ensemble du personnel. Ils repartirent accompagnés jusqu'à la porte extérieure par la responsable de nuit et une des infirmières après avoir laissé leur numéro de téléphone et noté ceux des deux personnes s'étant identifiées auprès du service.
— Tu as remarqué ? demanda Joséphine à Nathalie lorsqu'ils furent assez loin.
— Non, quoi ?
— Ils ne m'ont même pas regardée et m'ont tout juste dit bonsoir du bout des lèvres.
— Ils venaient pour leur travail.
— Et alors ? Ça les empêche d'être polis ? Pourtant, ce sont deux beaux gars bien taillés.
— Ils ont eu le même comportement avec moi. Je ne vois pas le problème.
— J'ai l'impression d'être transparente pour les hommes. C'est pire que d'être rejetée, c'est comme si je n'existais pas. Aucun mec ne s'intéresse à moi, tout ça parce que j'ai quelques kilos en plus que les autres et la peau noire…
— Mais ta peau est très jolie, et tes formes ne sont pas un obstacle, certains préfèrent même.
— Tu dis ça, car tu as de quoi occuper tes nuits. Moi, je dors seule, je vis seule et pire que tout, je n'attire même plus les obsédés qui ne cherchent qu'un coup vite fait.
— Ne cède pas à la tentation de la relation du « juste pour l'hygiène », comme disent certains. Cela ne t'apportera pas grand-chose.
— Un peu de plaisir quand même, non ?
— L'adepte du coup vite fait ne prendra aucun soin de toi, question plaisir, il ne s'occupera que du sien.
— Je sais bien, mais j'aimerais tout de même bien une bonne grosse queue.
— Tu es en manque à ce point ?
— Oui, tu vois, même une petite, je la prends malgré tout.
— Sois patiente Joséphine, tu trouveras bien.
— Je voudrais bien trouver vite, c'est grand un lit sans un homme dedans. Toi, tu ne sais pas ce que c'est, rien qu'ici, tu as plein de mecs qui te tournent autour.
— Oh, tu sais, ils ne font que tourner. Je n'ai pas envie que tous les tricards du coin se passent le mot que je me laisse sauter facilement. Je suis ici pour travailler…
— Avec tous les efforts que je fais, je n'arrive pas à me dégoter un mec. Avec tous les queutards qui trainent, c'est un comble, tu ne trouves pas ?
— Tu devrais essayer de ne pas les chercher, si tu es inaccessible, tu n'en auras que plus d'intérêt à leurs yeux, et ça éliminera ceux qui ne cherchent qu'une relation sexuelle sans lendemain.
— Tu crois ?
— Certaine. Allez, on retourne travailler.
Lorsqu'ils arrivèrent dans leur local, leurs collègues avaient terminé la vérification du contenu de leurs armoires et avaient préparé le café. Leur dégustation fut interrompue par une sonnerie et un voyant rouge clignotant sur le tableau des alarmes.
— Ah, c'est encore le type du 239 qui appelle, constata Nathalie.
— J'y vais, car celui-là, je le trouve mignon moi, même s'il est cassé de partout…
Joséphine se rendit dans la chambre depuis laquelle le patient réclamait une assistance. Ses deux bras et une jambe immobilisés dans une enveloppe de plâtre limitaient fortement son autonomie. Une envie pressante réclamait la vidange de l'urinal qui avait été installé bien plus tôt et qui arrivait à saturation. L'infirmière vida le récipient et le replaça, ce qui permit au motard blessé de se vider la vessie. Il remercia Joséphine pour son aide salvatrice, car il ne pouvait plus attendre et craignait pour le matelas en cas de débordement.
— C'est gentil de vous préoccuper de ça, le remercia Joséphine. Tous les patients n'ont pas votre délicatesse envers nous.
— Ouf, ça fait du bien… Il fait très chaud sous ces plâtres, alors j'ai beaucoup bu et je sentais bien que l'extrémité de… enfin que le niveau était au plus haut.
— J'ai vu ça. Et votre bouteille d'eau est vide, je vais vous la remplir.
— Merci, mademoiselle, vous êtes très gentille en plus d'être très…
— Très quoi ? demanda Joséphine tout en souriant largement au patient sans surveiller le remplissage de la bouteille sous le robinet.
— Hum… très jolie, avoua le motard, ravi de ne pas avoir été repris sur son statut matrimonial estimé.
— Flatteur !
— Non, non, je le pense vraiment.
— Oh la, la, la ! grommela Joséphine.
— Que se passe-t-il ? Je vous ai choquée ?
— Non, c'est juste que j'ai laissé la bouteille déborder.
— Je m'excuse, c'est ma faute, c'est moi qui vous ai distrait.
— Il n'y a rien de grave, voilà de quoi vous rafraichir. Le tuyau est à votre portée ? Je ne voudrais pas vous assoiffer, plaisanta-t-elle.
— Oui, confirma-t-il après avoir bu une gorgée, en plus elle est bien fraîche, merci.
— Votre vidange est-elle terminée ?
— Heu… oui.
— Alors, je vais nettoyer tout ça.
Joséphine retira l'urinoir, le vida, le rinça puis utilisa un gant de toilette pour essuyer le sexe du patient. Elle décalotta le gland pour bien le laver et constata que cette toilette n'avait pas été faite récemment.
— Il ne faut pas rester sans être propre à cet endroit, précisa-t-elle avec un grand sourire.
— Vous avez raison, mais, je ne peux plus le faire moi-même depuis cet accident bête.
— Que vous est-il arrivé ?
— Le pneu de la remorque d'une voiture qui roulait devant moi a éclaté. Une partie de son contenu s'est répandu sur la chaussée. J'ai réussi à éviter certains obstacles, mais pas tous. L'un d'eux m'a déséquilibré et je suis tombé de ma bécane. Résultat : sept fractures qui m'ont valu d'être reconverti en bonhomme de neige en plein été.
— Vous êtes arrivé quand ?
— Cela fait quatre jours que je suis dans cet hôpital, mais j'ai été transféré dans ce service hier.
— On va se voir encore quelque temps alors.
— Avec plaisir. Vous et vos collègues me semblez bien plus attentionnées que dans le service des urgences et des plâtres.
— Pourquoi dites-vous ça ?
— Le sourire, les paroles gentilles, les gestes doux et … cette toilette intime si agréable…
— Personne ne l'a faite avant moi ?
— Hum… heu non, personne…
— Ça n'est pas normal, je vais le signaler. Que dira votre femme en vous voyant ainsi ?
— Oh ! Rien du tout ! Je suis célibataire.
— Aucune importance, vous pourriez faire sa connaissance à n'importe quel moment. Vous devez être toujours impeccable !
— Merci du conseil, mais je ne cherche pas la femme de ma vie…
— Vous… Ah ! Hum… J'ai été indiscrète. Je suis désolée.
— Je ne vous fais pas de reproches.
— Je ne pensais pas que… bref ! N'en parlons plus, votre vie privée ne me regarde pas, et je ne suis pas ici pour vous juger, mais pour vous permettre de guérir le plus vite et le mieux possible.
— Non ? Vous aviez pensé que j'étais…
Le motard éclata de rire, ce qui réveilla quelques douleurs dues à ses blessures.
— Ah non, ne me faites pas rire comme ça, c'est trop douloureux pour mes côtes ! Ah non !
— Respirez calmement et n'y pensez plus. Je suis navrée de cette confusion.
— Hé bien, ma fille, s'il n'y a que cela, je veux bien admettre que cette confusion mérite une confession. Et lorsque vous serez de retour de confesse, je ne vous affligerai aucune pénitence pour avoir pensé que je pouvais être attiré par le sexe avec des…
— Oh mon Dieu ! l'interrompit Joséphine. Vous êtes un homme d'Église !
— Pardon ?
— Vous êtes un prêtre ?
— Pour l'extrême-onction, je suis désolé, vu l'état de mes membres supérieurs, je ne pourrais être d'aucune utilité. Et bien que j'adore étaler de l'huile sur un corps pour le masser après l'effort, ou même avant, je vais devoir patienter avant d'entreprendre cette activité.
— Vous êtes en train de m'embrouiller ! Vous êtes quoi ?
— Ce que vous avez en main depuis que nous avons commencé cette discussion devrait être suffisant pour vous convaincre que je suis un homme. En ce qui concerne son utilisation, je ne suis ni dans les ordres ni homo et je vous saurai gré de ne pas la remettre dans le bocal immédiatement. Sinon, vous risqueriez d'avoir une plaie supplémentaire à soigner sur mon visage due au catapultage du susdit récipient sur mon arête nasale.
Joséphine se figea, se rendit compte qu'elle avait conservé le sexe de son patient dans sa main et que ce contact prolongé avait suffi pour qu'il gagne en vigueur.
— Oh mon Dieu, répéta-t-elle, je suis désolée.
— J'ai beau me prénommer Joseph, cela ne fait pas de moi un être divin pour autant, plaisanta le patient. Je n'ai absolument pas souffert de ce maintien, qui fut au contraire très agréable.
— Je suis confuse…
— Étrange… Comment peut-on décemment appeler sa fille « confuse » ? Vos parents ne vous ont-ils pas donné un autre prénom ?
— Vous êtes un comique vous !
— Ah ? Vous aussi avez remarqué ce détail insignifiant ? Vous êtes très observatrice.
— Ne vous moquez pas de moi !
— Je n'oserai pas une seconde. Comment pourrais-je me défendre ? Dans mon état, je ne pourrais que subir votre courroux, que je ne veux surtout pas éveiller. Mais vous étiez sur le point de me donner votre prénom.
— Joséphine…
— Presque comme moi, j'adore !
— Vous dites ça pour me faire plaisir.
— Non, c'est très agréable à l'oreille, je trouve, enfin ce n'est que mon avis.
— C'est gentil, car d'autres ne pensent pas toujours comme vous.
— Ne me dites pas que certains osent des plaisanteries douteuses ?
— Oh que si ! Et des Joséphine Bonaparte par-ci ou même Joséphine, bonne à part. Et je ne parle pas des Josephine Baker… Celle-ci est trop facile !
— Baker… Baker… Non, je ne vois pas…
— Voyons ! La chanteuse noire-américaine de jazz et de charleston ? Elle est aussi mannequin, vous ne voyez pas ?
— Elle est noire ? s'étonna faussement Joseph. Mais grands dieux, depuis quand ?
— Mais comme moi, depuis toujours, se moqua l'infirmière.
— Non ! Vous aussi ? Je crois que j'ai grand besoin d'un nettoyage de mes yeux !
— Vos yeux fonctionnent parfaitement. Ils sont plus souvent sur ma poitrine que sur les miens.
— Que voulez-vous, face aux femmes, nous les hommes, sommes désarmés par votre charme, vous êtes si douces, si… désirables et nous si… faibles et vulnérables, et moi bien plus encore.
— Vous êtes un poète en plus d'être un rigolo !
— Votre opinion sera différente d'ici peu si vous ne lâchez pas mon…
Joséphine stoppa instantanément le nettoyage qu'elle avait repris et déposa délicatement le sexe raidi sur le ventre de Joseph et le recouvrit du drap.
— Merci, je ne voudrais pas vous offenser par une éruption hâtive. Je n'ai pas l'habitude de… Enfin, je suis célibataire et donc…
— … toute manipulation éveille vos sens ?
— Non, pas exactement, je n'ai pas eu ce genre de réaction avec vos collègues. Je suis horriblement gêné. Je vous présente toutes mes excuses.
— Pourquoi ? Au contraire, je trouve que votre réaction est plutôt un joli compliment pour moi.
— Mais cela pourrait vous mettre mal à l'aise vis-à-vis de votre conjoint.
— Il existe une chose qui s'appelle le secret médical, répondit Joséphine pour éluder la question sur sa situation conjugale, et une autre qui se nomme le serment d'Hippocrate.
— Voilà qui est extrêmement pratique pour vous et qui me place dans une situation délicate.
— Laquelle ?
— Celle de savoir que je ne saurais rien, et dans le même temps, de comprendre que mon envie ne sera probablement pas satisfaite. Mais la vie est ainsi faite, je me prends trop souvent à me faire des films dans ma tête qui se révèlent n'être que de la science-fiction, dans lesquels la plus grande part n'est pas scientifique.
— Mais de quelle envie parlez-vous ? demanda Joséphine.
— Mais de celle d'en apprendre un peu plus sur votre charmante personne.
— Je pensais que vous parliez d'une envie plus… enfin moins…
— Ah ? Heu… Votre présence a illuminé ma journée, vos soins m'ont libéré d'une pression insoutenable. Je serais bien mal éduqué si j'en réclamais davantage…
Joséphine gratifia le patient d'un large sourire et se refusa la caresse sur la joue qu'elle avait pourtant très envie de lui donner.
— Puisque vous n'avez plus besoin de moi, je vais vous laisser.
— Savez-vous s'il serait possible de me faire raser ? Cette barbe naissante me démange terriblement.
— Je vais me renseigner. A plus tard.
— Merci, vous êtes adorable…
Joséphine retourna dans la salle de garde en se mordant les lèvres. A son arrivée, il n'y avait plus que Nathalie, ses autres collègues étant occupées ailleurs.
— Ça y est Natalie, c'est arrangé, expliqua-t-elle à son retour. Rien de grave, juste un petit problème technique.
— Quel genre ?
— Urinal plein, expliqua-t-elle sobrement.
— Et ça ne pouvait pas attendre ? Ça n'a pas été fait à la tournée du soir ?
— D'après ce que j'ai vu, non, ou alors, il a beaucoup bu. Il en a profité pour me draguer, je n'en reviens pas !
— Tu vois, je te l'avais dit.
— J'ai fait ce que tu as suggéré.
— Comment a-t-il réagi ?
— Je ne suis pas sûre qu'il continue…
— Et tu le trouves toujours aussi attirant ?
— Bien plus ! Il m'a même dit qu'il était célibataire.
— Ne t'emballe pas trop vite, tu pourrais être déçue. Ce n'est peut-être pas l'homme de ta vie.
— Qu'il soit déjà l'homme d'une soirée et je le mange tout cru !
— C'est à ce point-là ?
— Il est bien équipé, avec un long prépuce. Je l'ai bien nettoyé et il a vite bandé dur. Et en plus, il a beaucoup d'humour, j'adore !
— Sois prudente, beaucoup de mecs nous imaginent nues sous notre blouse.
— Oui, je connais le fantasme de l'infirmière.
— Tu es une grande fille, alors, ne tombe pas dans celui du patient séduisant.
— Pas de risques, d'abord le sexe, ensuite, peut-être, les sentiments. Je ne crois plus au prince charmant depuis très longtemps.
— Quand ce sera le moment, tu lui retireras ses plâtres. Ainsi, tu verras s'il t'a oubliée ou non.
— Oh, si je suis de service, avec grand plaisir !
La nuit se passa calmement entre les rondes dans les chambres, les discussions privées entre femmes ou au sujet des quelques appels des patients. Lorsque la relève arriva, Joséphine transmis la requête du patient de la 239 qui souhaitait être rasé. Sa remplaçante lui répondit sèchement que ce n'était pas son rôle et qu'il n'avait qu'à se débrouiller. Joséphine n'insista pas, elle savait que si Nathalie avait été présente, sa collègue ne l'aurait pas houspillée de la sorte, mais à ce moment-là, elle était en entretien avec Didier.
Le soir, lorsqu'elle reprit son service, elle fut agréablement surprise de voir que Didier était déjà à son poste. Elle entrait tout juste dans la salle des surveillantes que Nathalie lui demanda de l'accompagner pour faire sa visite de prise de service. La tournéee se termina par la chambre du motard qu'elles avaient volontairement gardé pour la fin.
— Bonsoir Joseph, salua Joséphine. Comment allez-vous ce soir ?
— Ah ! Bonsoir mesdames. Ma foi, dans mon état, je pourrais dire que j'ai connu mieux, mais que cela pourrait être largement pire.
— Ah, mais je vois que vous n'avez pas été rasé !
— Non. Le plus difficile, c'est que ça démange terriblement et que je ne peux même pas me gratter.
— J'avais pourtant averti mes collègues de la journée de votre demande.
— Elles ont probablement été trop occupées, justifia Nathalie qui avait pourtant eu connaissance de la transmission de la requête par Joséphine.
— J'attendrai de pouvoir le faire moi-même. Savez-vous quand il est prévu de me retirer ces plâtres ?
— Pas dans l'immédiat, expliqua Nathalie, et même après, vous n'aurez pas forcément la souplesse nécessaire.
— Au moins, je pourrais soulager ces démangeaisons.
— Il ne faudrait pas qu'il attrape un exéma… Sur un visage, ce n'est pas terrible.
— Tu as raison Joséphine. Voudrais-tu t'en charger ce soir après la fin de notre tournée ? Qu'en dites-vous monsieur ?
— Oh ! Avec grand plaisir.
— Parfait, bonne nuit monsieur.
— Merci beaucoup mesdames.
— Ne vous endormez pas, précisa Joséphine, je reviens bientôt.
— Pas de danger, je vous attends avec impatience.
Les deux infirmières regagnèrent leur local. Joséphine remercia sa collègue de lui laisser s'occuper de ce patient. Ainsi, elle était certaine qu'il se souviendrait d'elle. Elle se munit du nécessaire et retourna dans la chambre 239 une vingtaine de minutes plus tard. Elle referma soigneusement la porte et alluma le voyant rouge à l'extérieur indiquant qu'il ne fallait pas entrer. Le sourire de Joseph lui mit le baume au cœur. Elle lui savonna une joue, passa délicatement le rasoir dessus, tout en conversant de choses insignifiantes. Une fois les deux joues, le menton, la lèvre supérieure et le cou débarrassés de leur pilosité, elle essuya longuement et délicatement le visage de son patient.
— Je vous remercie de vous être chargée de cette tâche. Je n'ai jamais aimé porter la barbe.
— C'est plus agréable pour moi que d'avoir à nettoyer les saletés d'un alcoolique qui s'est oublié.
— Vous ne faites pas un métier facile. Cela ne doit pas être drôle tous les jours.
— C'est vrai, mais ce soir, c'était différent.
Afin de s'assurer que le rasage était correct, Joséphine passa sa main sur la joue de Joseph qui frissonna de plaisir. Pour terminer, elle ajouta dans sa main une lotion apaisante qu'elle appliqua avec le plus grand soin pour calmer le feu du rasoir et qui attisa celui qui couvait en elle depuis le début de cette tâche.
— Vous êtes si douce, murmura Joseph les yeux fermés. Je vous suis infiniment reconnaissant.
— Voilà, vous ne pouvez pas encore aller danser, mais vous êtes prêt pour aller draguer !
— Merci Joséphine, je vous promets de vous emmener au bal, dès que mon état me le permettra.
— Vous plaisantez !
— Mais pas du tout ! J'espère que vous aimez danser.
— Oui, mais il n'en est pas question.
— Pourquoi ? Ah… j'aurais dû m'en douter, vous avez déjà votre cavalier attitré. C'est normal, jolie comme vous êtes, vous ne pouviez pas être célibataire. Dommage pour moi, mais c'est la vie.
— Ne racontez donc pas de sottises. Vous n'êtes pas guéri, et de plus, nous ne sortons pas avec les patients.
— Mais, une fois rétabli, je ne serai plus votre patient !
— Allez ! Ne discutez pas ! Je vais vider votre urinal avant de partir, annonça Joséphine en joignant le geste à la parole.
Joseph n'eut pas le temps de refuser que le drap qui le recouvrait était repoussé et le réservoir plein retiré. La verge se détendit alors, se redressant brusquement et claqua en se reposant sur le ventre du motard.
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Commentaires ()
Logique ;
Véro nique ^^
Juste une pincée de Juju et pas de Véro samedi... désolé
C’est cool :)
Lundi, une petite drague à l’hôpital, tranquille.
Samedi, Juju et Véro feront les courses à Super U pour se taper la queue. ^^’
Sade Hic ? Meuh non ! ;-)
pour le temps, nous sommes à 70 jours après la rencontre chevreuil/vélo.
Cette semaine est particulière, vous aurez droit à deux chapitres.
Il est inutile de dire que j'attends la suite avec impatience.
J'ai choisi Bruno pour cela et aussi pour... mais j'en ai déjà beaucoup trop dit...
Pour la suite, @julien66000, ton impatience ne sera pas trop sollicitée, elle sera disponible samedi.
Merci a toi pour cette réaction sur ce chapitre.
Cruel... c'est vraiment trop cruel d'introduire une charmante historiette parallèle alors que Bruno se vide peut-être de sa vie, qu'Elsa s'inquiète et que la poulaille débarque d'une inimitable façon... ^^
Que s'est-il passé ? la suite au #51 ! ( Un drôle de pastis cette affaire ! ) ;-)
Je suis un peu dur avec mes lecteurs, j'avoue @Iznogood
Cependant je me devais de fêter ce 50ieme chapitre d'une facon un peu particulière.
J'espère ne pas vous avoir déçus.
Samedi, nous en saurons plus (peut-être…) ;-)
Réponse en fin de semaine.
Merci @gyon d'avoir lu et commenté si vite ce chapitre après sa publication
Merci de ta promptitude à lire ce chapitre et de ton retour @OlivX