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Couverture de Cybèle et pourtant, par unzeste85
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Cybèle et pourtant — Chapitre 31

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Cybèle et pourtant

Chapitre 31

L'opération
Quand MarieClaude se réveilla, la première chose qu'elle ressentit fut une douleur sourde à sa hanche gauche. La deuxième fut une désagréable nausée. Elle ouvrit les yeux, mais tout se mit à tourner et la sensation de nausée s'accentua. Elle s'empressa de les refermer. Elle attendit quelques instants, puis les entrouvrit de nouveau prudemment. Le paysage se remit à tourner, mais cette impression s'estompa rapidement, ainsi que l'impression de nausée. Elle tourna la tête pour examiner l'espace qui l'entourait. C'était une grande salle dans laquelle se trouvaient une dizaine de lits dont la moitié peut-être était occupée. Deux infirmières allaient d'un lit à l'autre en observant attentivement les occupants des lits. Elles vérifiaient les gouttes à gouttes et prenaient les tensions. Enfin, l'une d'elles s'approcha de MarieClaude, lui sourit d'un air rassurant et lui chuchota.
— Tout va bien. Vous êtes en salle de réveil. On va bientôtpouvoir vous ramener dans votre chambre.
Elle ressentit un immense soulagement. Ça y était, le plus dur était passé : L'anxiété grandissante des derniers jours qui l'empêchait de dormir, l'angoisse qui l'avait saisie lorsqu'elle était arrivée dans la salle d'opération et qu'on avait commencé à l'attacher avant de lui mettre une perfusion. Tout ceci était maintenant derrière elle. Il ne restait plus qu'à laisser faire le temps. Quelques instants plus tard, un homme de service empoigna son lit et commença à zigzaguer entre les autres lits jusqu'à la sortie. Elle parcourut une enfilade de couloirs séparés par des portes battantes que le lit percutait brutalement à chaque fois pour les ouvrir, fut poussée dans un ascenseur imposant qui la mena à d'autres couloirs où régnait un calme reposant jusqu'à la porte d'une chambre devant laquelle l'attendaient les visages anxieux de Cédric et de Michèle.
L'aide-soignant ouvrit la porte et manœuvra le lit pour le mettre à l'emplacement prévu puis referma derrière lui la porte de la chambre après avoir laissé pénétrer son époux et sa mère. Celle-ci la regardait avec tendresse tout en essuyant une larme d'émotion. Cédric avait déposé un tendre baiser sur ses lèvres puis s'était assis sur une chaise à côté du lit et lui faisait face en lui tenant la main et en la regardant avec amour. Michèle prit à son tour une chaise et Cédric se poussa légèrement pour qu'elle puisse s'asseoir à ses côtés. Ils restèrent tous les trois silencieux pendant quelques instants, puis Michèle prit la première la parole.
— Comment te sens-tu ma chérie ? Tu n'as pas trop mal ?
— J'ai un peu mal au cœur et mal à ma hanche et puis j'ai soif.
A ce moment-là une infirmière pénétra dans la chambre. C'était la même que celle qui s'était occupée de MarieClaude deux ans plus tôt.
— La cuvette !
L'infirmière s'empara prestement de la cuvette et soutint la tête de MarieClaude qui vomit un peu de bile et de salive. Puis, pendant qu'elle allait déposer la cuvette dans le cabinet de toilette, Michèle prit un gant de toilette pour passer de l'eau fraîche sur le visage de sa fille. L'infirmière se montra rassurante.
— C'est désagréable, mais ça va vite passer. C'est dû à l'anesthésie.
— Elle a soif et mal à sa hanche.
— Pas d'eau pendant deux heures. Pour votre hanche, essayez de supporter la douleur si elle n'est pas trop forte. Sinon n'hésitez pas à appeler. Bon ! je vais vous reprendre votre tension. Le Docteur Morel passera vous voir en début d'après-midi.
MarieClaude allait être hospitalisée deux semaines. Michèle s'était donc installée chez eux pour pouvoir s'occuper de sa fille. Cédric n'avait pas vraiment eu son mot à dire, mais il s'était assez facilement résigné à une solution qui l'arrangeait sur le plan professionnel. Il était surchargé de travail car, si l'entreprise ne fermait pas au mois d'août, une grande partie des salariés étaient en vacance. Il pourrait prendre des vacances à son tour à partir du vingt août, date à laquelle une grande partie des vacanciers seraient rentrés et à laquelle MarieClaude sortirait de la clinique. Cela leur permettrait d'aller passer trois semaines à Condom. Un kinésithérapeute passerait chez les Roussel la première semaine puis, les deux semaines suivantes c'est la jeune femme qui se déplacerait. Roger avait ronchonné quand Michèle lui avait annoncé son intention de passer deux semaines à Toulouse, mais avait dû s'incliner devant la détermination de son épouse.
Il ne serait d'ailleurs pas seul. Benoît, Simona et Valentin seraient avec lui. Benoît avait terminé ses études et avait commencé à travailler dans l'entreprise où, comme prévu, il devait tourner dans les diverses unités de production et de commercialisation. Simona avait trouvé un poste de professeur d'Anglais à mi-temps dans le collège privé de Condom. Valentin, qui était scolarisé dans le public, était plutôt satisfait de ne pas être dans le même établissement que sa grande sœur. Avec son année de retard il rentrait en cinquième. Il ne pourrait donc pas être dans la même classe que Sidonie qui avait eu une scolarité normale. Les deux enfants jouaient désormais ensemble tous les jours depuis que les Roussel avaient invité Sidonie à utiliser la piscine autant qu'elle le voudrait. C'était une enfant adorable et sa fréquentation faisait un bien fou à Valentin.
Lorsque le Docteur Morel passa en début d'après-midi, il leur annonça que l‘opération s'était très bien passée et qu'il était optimiste sur les suites de cette dernière.
La première semaine fut extrêmement pénible pour la jeune femme. Sa hanche lui faisait parfois terriblement mal et elle avait besoin d'aide pour les actes les plus simples de la vie quotidienne. Michèle prenait tous les jours un taxi pour être dès onze heures auprès de sa fille. Elle lui faisait sa toilette, la nourrissait comme un petit enfant et l'aidait à satisfaire à ses besoins naturels. Elle était totalement dévouée à sa fille et s'efforçait de lui faciliter la vie au maximum. Cédric passait en coup de vent vers treize heures, le temps de manger un sandwich et de boire un café. Il repassait ensuite à dix-huit heures trente et Michèle et lui repartaient ensemble à vingt et une heure. La deuxième semaine vit l'état de MarieClaude s'améliorer rapidement de sorte qu'elle put quitter la clinique à la date prévue. Elle rejoignit Condom en ambulance accompagnée de sa mère tandis que Cédric suivait avec la voiture.
Les trois semaines de convalescence passées à Condom virent évoluer très favorablement l'état de la jeune femme. Tout le monde s'occupa d'elle. Simona se montra très attentive au confort de sa belle-sœur. Les premiers jours, Valentin et Sidonie eurent aussi à cœur de lui tenir compagnie. Ils se remirent ensuite à jouer ensemble sous le regard attendri de MarieClaude. Ils profitaient pleinement de ces deux dernières semaines de vacances pour barboter dans la piscine, chahuter, rire de tout et de rien, inventer de nouvelles bêtises et se chamailler. Cette dernière activité devait leur plaire particulièrement car ils y consacraient chaque jour une bonne demi-heure. Ils passaient aussi une partie de leur temps à la ferme où ils assistaient au gavage des oies et des canards, allaient caresser les moutons, jouer avec les chèvres et montaient à l'occasion avec monsieur Maillaux dans son magnifique tracteur rouge.
Ils goûtaient tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Naturellement, Valentin préférait le pain et le chocolat que leur donnait madame Maillaux tandis que Sidonie trouvait infiniment meilleurs le pain et le chocolat que leur donnait Michèle, sans réaliser que le pain venait de la même boulangerie et que le chocolat était de la même marque achetée dans le même supermarché.
Lorsqu'au bout de trois semaines le jeune couple retourna à Toulouse. MarieClaude avait encore quelques difficultés à se mouvoir mais elle était de nouveau autonome. Par ailleurs, si elle avait encore besoin de se remuscler, elle avait l'impression qu'elle ne boitait presque plus.
Le choix de Sophie
Cela faisait deux semaines que Sophie avait retrouvé son appartement. Sa cure de désintoxication avait réussi à la libérer de ses besoins de drogue et elle n'avait pas du tout envie de recommencer. Elle avait rencontré de nombreuses fois un psychologue qui l'avait convaincue qu'il fallait qu'elle se trouve des objectifs dans la vie car sinon elle risquait de replonger.
Elle avait fait changer les serrures de son logement et en avait fait installer une supplémentaire. Quand son ancien proxénète lui avait téléphoné, elle lui avait annoncé que tout cela était bien fini. Elle avait acheté un appareil destiné à enregistrer ses communications téléphoniques de sorte que quand il lui avait téléphoné de nouveau et l'avait menacée de représailles, elle l'avait tranquillement laissé parler, puis lui avait annoncé que tout avait été enregistré et, pour l'en convaincre, lui avait repassé l'enregistrement au téléphone. Depuis, il ne s'était plus manifesté.
Tout cela cependant ne réglait pas pour autant son problème : Que faire de sa vie ? Elle se souvenait du conseil que lui avait donné Cédric à la clinique après son overdose : « sois qui tu aimerais être ». Tout cela était bien joli, mais encore fallait-il qu'elle sache qui elle voulait être. Elle n'était pas MarieClaude qui, contre vents et marées, avait conservé une âme pure en dépit de ses malheurs. MarieClaude ! Elle se sentait honteuse quand elle pensait à cette dernière ; pas tant pour les quelques vacheries qu'elle lui avait faites, mais surtout parce qu'elle s'était crue supérieure à elle alors qu'elle ne lui arrivait pas à la cheville. Finalement, la seule fois qu'elle avait fait vraiment quelque chose dont elle pouvait légitimement être fière, c'était le premier mois à l'école des beaux-arts lorsqu'elle s'était occupée de son amie.
Pendant qu'elle réfléchissait à son problème, elle regardait distraitement la télévision. A un moment donné, son attention fut attirée par un reportage sur la guerre civile qui sévissait de nouveau au Sud Soudan. Il y avait les habituelles images insoutenables montrant des enfants squelettiques aux ventres gonflés essayant de téter des mères qui n'avaient plus de lait ou des vieillards abandonnés mourants le long des routes sur lesquelles marchaient des centaines de réfugiés. On interviewait des membres d'ONG qui déploraient leur manque de moyens et de bras. Elle fut violemment émue par le spectacle et en oublia ses propres problèmes.
A la fin de l'émission, elle se coucha et essaya de dormir. Elle n'y parvint pas. Elle n'arrivait pas à effacer de son esprit les terribles images du Sud Soudan. Ces pauvres gens vivaient des instants autrement plus dramatiques que ses petits problèmes d'enfant gâtée mal dans sa peau. Puis elle repensa à ce premier mois aux beaux-arts et, d'un seul coup, tout lui parut évident ; elle ne comprenait même pas pourquoi elle n'y avait pas pensé plus tôt. Elle aurait aimé être de ceux qui se dépensaient sans compter pour soulager la misère. « Sois qui tu aimerais être ». Voilà ce qu'elle aimerait être. Voilà le moyen de rompre avec son passé et de se forger un nouvel avenir.
Le lendemain, à son réveil, elle se leva pleine d'ardeur et se mit à rechercher fiévreusement sur internet des coordonnées d'ONG ainsi que des informations sur leurs actions. Ce n'était pas ce qui manquait. Elle les recensa en s'intéressant principalement à celles qui aidaient les populations déplacées du Sud Soudan. Elles intervenaient principalement depuis le Tchad. Elle en dressa une liste afin de prendre contact avec elles. Les premiers contacts furent plutôt décevants. Tantôt on lui répondait que l'ONG n'avait pas les moyens financiers d'avoir une personne de plus malgré ses besoins, tantôt que, compte tenu de son profil, sous-entendu « de bourgeoise », elle n'était malheureusement pas adaptée au travail qui était demandé. Elle trouvait la remarque sectaire, mais devait bien s'avouer qu'elle n'avait effectivement pas le profil idéal. Pourtant, elle se sentait très motivée et elle était certaine de pouvoir et de vouloir rendre service. Mais, comment faire passer ce message ?
Elle avait presqu'épuisé sa liste et commençait à désespérer lorsqu'elle reçut enfin une réponse qui n'était pas totalement négative. Son correspondant lui demanda d'où elle téléphonait puis lui demanda d'attendre quelques instants. Il lui donna ensuite un numéro de téléphone où elle devait demander le révérend père Dominique. Enfin ! Une porte s'entrouvrait. Elle ne devait surtout pas la laisser se refermer ! Elle composa fébrilement le nouveau numéro. Après quelques sonneries quelqu'un répondit.
— Allo. Vous êtes à l'archevêché de Toulouse. Sœur Marie-Benoît à l'appareil. Que puis-je pour vous ?
La voix était impersonnelle et la formule était visiblement standard.
— Bonjour. Je souhaiterais parler au révérend père Dominique, s'il vous plait.
— Ne quittez pas ; je vous mets en communication avec lui. (La voix était devenue beaucoup plus aimable.)
— Dominique à l'appareil.
— Le révérend père Dominique ?
— C'est comme cela qu'on me nomme à l'archevêché, mais je préfère qu'on m'appelle simplement Dominique. Avec qui ais-je le plaisir de parler.
— Je me nomme Sophie Leroy.
— Vous avez une très jolie voix au téléphone Sophie. Que puis-je pour vous ?
— Voilà mon père…
— Dominique !
— Ce n'est pas très facile.
— C'est une question d'habitude… et de simplicité. Notre seigneur nous dit que les simples d'esprit sont bénis.
— Je vais essayer… Dominique.
— Alors que puis-je pour vous Sophie ?
— J'ai eu vos coordonnées par l'intermédiaire de Caritas France.
— Vous vous intéressez aux ONG ?
— Oui ! Je désirerais servir.
— Servir à quoi ?
— Servir tout simplement. Je suis prête à faire tout ce qu'on me demandera, mais je voudrais servir.
— Il y a une grande misère partout autour de nous. Vous trouverez très facilement, à Toulouse même, des moyens de vous dévouer.
— Je pensais plutôt à la région du Sahel.
— C'est là que la misère est la plus grande, mais c'est aussi là que le travail est le plus dur physiquement et moralement.
— C'est là qu'il faut que j'aille. Je le sens au plus profond de moi.
— Alors, je vous propose d'en parler plus tranquillement qu'au téléphone. Quand pourriez-vous passer me rendre visite ?
— Quand vous voudrez ! Je suis en ce moment libérée de toute contrainte.
— Quelle chance vous avez ! Alors demain à onze heures ?
— Très bien !
— Je vais vous indiquer l'adresse et aussi mon numéro de portable pour que vous puissiez m'appeler directement le cas échéant.
— Merci beaucoup.
— Le local que j'occupe se trouve dans le quartier du Mirail. Je vous conseille de vous habiller le plus simplement possible. Une robe descendant à mi mollets ou, à la rigueur, un pantalon qui ne soit pas moulant seraient préférables.
— Une tenue de jogging pourrait-elle convenir ?
— Ce serait parfait.
Le lendemain, à onze heures pile Sophie se présenta à la porte du local dont le père Dominique lui avait indiqué l'adresse. Elle était en jogging et était venue en métro. L'utilisation de sa mini ne lui avait pas paru souhaitable. Le local se situait au rez-de-chaussée d'une tour d'HLM d'une vingtaine d'étages. Elle sonna à la porte et une voix lui dit d'entrer. Elle pénétra dans un local aménagé de façon spartiate : Un bureau, quelques chaises et une armoire en tôle grise. Le local lui sembla d'abord vide, puis elle aperçut quelqu'un en train de se relever en grognant derrière le bureau.
— J'ai beau y faire, ce sacré bureau ne se décide pas à tenir droit. Il doit être ensorcelé. Il va falloir que je demande à l'archevêque de m'envoyer un exorciste. Bonjour ! Je suppose que vous êtes Sophie ? Je suis Dominique. Voulez-vous un café ? Nous avons tout le confort moderne ici : Un lavabo où il y a parfois de l'eau, une bouilloire électrique qui, après vingt ans de bons et loyaux services ne veut toujours pas rendre l'âme et, je crois, une ou deux tasses dont les soucoupes ont disparu depuis longtemps. Mais, asseyez-vous ! Alors, vous prenez le risque pour le café ?
— Je ne crois pas. Je suis encore jeune et je tiens à rester encore quelques années en vie.
— Vous avez raison ! Il y a encore trop de choses à faire en ce bas monde. Vous avez vu comme, mine de rien, nous sommes déjà dans le vif du sujet ? Alors que voulez-vous faire en ce bas monde ? Ou plutôt, étant donné que vous avez formulé très clairement ce que vous vouliez faire, ce qui nous intéresse maintenant, c'est ce que vous pouvez faire. Si vous m'expliquiez comment vous avez fini par arriver ici aujourd'hui ?
Sophie décida de ne rien cacher de sa vie. Dominique lui donnait envie de parler d'elle. Elle parla pendant une bonne demi-heure. Dominique l'écouta avec attention sans faire aucun commentaire. Elle conclut :
— Comme vous le voyez, mon histoire n'est pas très brillante.
— Oh ! J'ai connu parfois meilleur mais souvent pire. Cela ne vous qualifie pas, mais cela ne vous disqualifie pas non plus (Non, je ne suis pas jésuite). Ce qui m'inquiète, par contre, c'est la manière dont vous percevez la vie là-bas. Vous vous basez trop sur l'image un peu romantique du regard d'un enfant ou d'un vieillard. Un regard d'enfant, c'est terriblement émouvant, mais un enfant éventré, un corps sans tête ou une tête sans corps ce n'est pas émouvant du tout. C'est tout simplement horrible. Ça ne vous donne pas envie de pleurer, ça vous donne envie de vomir. Je vous dis ça très crûment, mais si vous n'êtes pas capable d'entendre mes paroles, vous ne serez pas capable d'affronter la réalité.
— Je ne me fais pas d'illusions, mais je crois que j'aurai le courage et la motivation nécessaire.
— Pardonnez-moi d'être à la fois direct et terre à terre. Nos moyens financiers sont limités. Vous voyez ce bureau ? Il me sert de base pour mon travail de coordination avec les ONG du Sahel, mais aussi d'aumônerie pour le quartier. Nous économisons tout l'argent que nous pouvons. Si vous allez au Tchad, il faudra dépenser de l'argent pour vous envoyer là-bas puis pour vous nourrir et, éventuellement, pour vous soigner. Si vous ne tenez pas le coup, ce qui serait parfaitement excusable, notez-le bien, il faudra dépenser de l'argent pour vous rapatrier puis pour faire venir quelqu'un d'autre, sans parler du temps perdu. C'est un sacré problème tout de même ! Ne pensez-vous pas ?
Sophie resta silencieuse quelques instants.
— Et si j'assume toutes les dépenses ?
— C'est-à-dire ?
— Je paye mon voyage aller et, le cas échéant, mon voyage retour. Je paye ma nourriture et les soins éventuels et je fais en plus un don mensuel à l'ONG où, si vous préférez, à l'organisme fédérateur, ce qui compensera largement la perte de temps que je vous aurai causée.
— Hum !!! Il faut que je réfléchisse.
— Je vous fais pourtant une offre qui couvre tous les risques.
— Non ! Je veux dire qu'il faut que je réfléchisse à l'endroit où nous pourrions vous envoyer.
Le cœur de Sophie se mit à battre si fort qu'elle eut l'impression qu'on devait l'entendre à l'autre bout de la pièce.
— Je peux vous proposer une activité au cours de laquelle vous ne serez pas confrontée aux aspects le plus horribles de ce genre d'activité : L'enseignement primaire est assuré au Tchad principalement par des missionnaires qui gèrent eux-mêmes les écoles. Nous en avons une près de la frontière entre le Tchad et le Sud Soudan. Nous avons profité de cette proximité pour créer une ONG « Les enfants de Teresa » destinée à des personnes qui ne peuvent survivre dans les camps de réfugiés compte tenu de leur vulnérabilité. Il s'agit de personnes en fin de vie et de jeunes enfants dont les parents sont morts. Ils ont besoin de bras là-bas pour faire fonctionner cette ONG. Les missionnaires, eux, se concentrent sur l'enseignement scolaire et religieux. Les missions d'assistance des laïcs sont prévues pour deux années au minimum. L'un d'entre eux est revenu en France et doit être remplacé. Quand pourriez-vous partir ?
— Très rapidement.
— Début janvier ?
— Même avant, si vous voulez.
— Non ! Début janvier conviendra. Mais je voudrais que vous preniez trois semaines pour bien réfléchir avant d'aller plus avant. Vous reviendrez me voir dans trois semaines et vous me direz alors votre décision définitive qui, j'en suis certain, si elle est de continuer, sera une décision mûrement réfléchie vous engageant moralement.
L'article
— Aujourd'hui, j'ai vomi. Annonça Marie Claude.
— Pourtant nous n'avons rien mangé de spécial ces derniers jours.
— Ce matin je me suis acheté des fraises.
— Ce n'est pas la saison ! où as-tu bien pu en trouver ?
— Dans un magasin de produits bio de luxe. J'en avais trop envie !
— Et tu crois que c'est ça qui t'a rendu malade ?
— Qu'est-ce que tu es lourd parfois ! Je te dis que j'ai vomi et que j'ai des envies de fraises et ça ne t'évoque rien du tout ?
— Ça devrait ?
— Et si je te dis que je me suis acheté un test de grossesse ?
— Alors, je te réponds que si tu veux me faire une surprise, préviens ta maman et dis-lui de ne pas me téléphoner pour me féliciter. Elle ne savait plus où se mettre quand elle a su que je n'étais pas encore au courant.
— Chameau ! Tu m'as bien eue. Je ne sais pas ce qui me retient de…
— Moi, je ne sais pas ce qui me retient de te donner une bonne fessée. C'est à moi que tu aurais dû annoncer la nouvelle en premier. D'ailleurs j'ai toujours eu envie d'essayer la fessée. Il paraît que c'est très érotique. Tiens ! on va essayer tout de suite.
— Ne t'approche pas de moi ou je te casse ma canne sur la tête.
— Ce serait dommage. C'est un souvenir. Je préfèrerais que tu me fasses plutôt un gros câlin pour t'excuser.
— Je croyais que les amis n'avaient pas à s'excuser !
— Nous ne sommes pas des amis. Nous sommes mari et femme. Alors ! Tu me le fais ce câlin ?
— Bien sûr !
— Tu sais, ça fait plus de deux ans que j'en rêve de ce bébé. Depuis que nous nous sommes dits « je t'aime ».
MarieClaude avait cessé de prendre ses pilules contraceptives au moment de son opération et n'avait pas repris depuis. Elle désirait être enceinte le plus rapidement possible. Elle aussi en rêvait depuis qu'ils avaient décidé de se marier.
— Dis-moi. C'était vrai cette histoire de nausées et de fraises ?
— Non ! C'était juste pour te mettre sur la voie. Par contre, pour le test de grossesse, c'est vrai. J'en fais d'ailleurs un par semaine depuis la mi-septembre.
— Si je comprends bien, il y a une semaine il était négatif ?
— Oui ! ça veut dire que je suis enceinte depuis très peu de temps.
— Ça nous amène aux environs de la mi-juillet pour la naissance.
— Normalement oui, mais le gynécologue devra confirmer la période la plus probable.
Deux mois plus tard, MarieClaude était en train de surfer sur internet afin de se documenter sur le sujet qu'elle comptait traiter dans son prochain tableau quand le téléphone sonna.
— Allo ?
— MarieClaude Mareuil ?
— Elle-même.
— Martha Baniec à l'appareil. Vous me remettez ?
— Bien sûr ! Je n'ai pas eu le loisir de vous exprimer toute ma gratitude pour l'appréciation que vous avez portée sur mon travail en mai dernier.
— C'était parfaitement mérité. J'ai vu que le musée d'art moderne vous avait consacré une salle.
— Vous savez, c'est une petite salle et c'est seulement pour trois mois.
— Certes, mais ce n'est pas souvent qu'un peintre aussi jeune que vous a déjà droit à une exposition dans un musée ou une galerie. Je suis allé la voir la semaine dernière et j'ai trouvé l'ensemble remarquable. Vous avez beaucoup de talent.
— Merci. Vos encouragements sont pour moi très importants.
— Je voulais vous téléphoner, d'abord pour vous féliciter, mais ensuite parce que je rédige régulièrement un article dans une revue spécialisée qui s'appelle « L'avenir de la peinture ». C'est une revue qui traite de l'actualité artistique et qui fait aussi la promotion de jeunes peintres que leur talent a fait remarquer ou qui mériteraient de l'être. Naturellement, il ne s'agit pas d'un mensuel à grand tirage, mais c'est une revue lue par un public de connaisseurs. Je souhaite profiter de votre exposition pour écrire un article sur vous. Il comporterait une première partie qui permettrait à nos lecteurs de vous connaître. Cette première partie serait illustrée d'une ou deux photos de vous dans votre environnement habituel. La deuxième partie serait consacrée à vos œuvres. Elle serait illustrée par des photos de vos toiles prises dans la salle d'exposition, d'un examen critique de ces toiles et d'un résumé de vos conceptions en matière de peinture abstraite. Qu'en pensez-vous ?
— Vous me prenez un peu de court. Pour la partie dédiée à mon œuvre, je me sens assez à l'aise pour pouvoir en parler. Pour la première partie, j'avoue que ça m'intimide. J'ai peur de raconter des bêtises et de me couvrir de ridicule.
— Je crois que je me suis mal fait comprendre. Il ne s'agit pas de la reproduction telle quelle d'une interview, mais d'une synthèse que j'en ferai après coup.
— J'espère que vous serez indulgente.
— Naturellement ! J'écris pour une revue spécialisée pour mettre en valeur de jeunes artistes, pas dans un tabloïd à scandale cherchant à faire du chiffre d'affaire à coup de révélations invérifiables et d'histoires croustillantes. D'ailleurs, avant de publier mon article, je vous le ferai lire et s'il y a des détails que vous souhaitez ajouter ou supprimer, nous pourrons en discuter ensemble.
— Dans ce cas je veux bien. Comment cela pourrait-il se passer ?
— Nous pourrions convenir d'un jour où je passerais vous voir avec un photographe. Nous serions déjà passés prendre une série de photos de vos toiles, ce qui pourrait vous servir de support pour vous exprimer sur votre art. Nous commencerions toutefois par une discussion à bâtons rompus au cours de laquelle vous vous raconteriez. Ensuite, ou bien avant si vous préférez, nous prendrions quelques photos de vous, de votre atelier, de votre jardin, enfin des endroits qui vous ressemblent le plus. Pour la relecture, je vous enverrai mes textes en pièces jointes dans un e-mail. Si vous n'avez pas d'objections ou si ces dernières ne me posent pas de problèmes, tout se passera par e-mail. Si cela ne suffit pas il nous restera le téléphone et, en dernier ressort, je repasserai vous voir. Mais ça ne m'est encore jamais arrivé.
L'interview se passa très bien. Martha Baniec mit tout de suite MarieClaude à l'aise en lui proposant qu'elles s'appellent par leur prénom. Elle continua à détendre l'atmosphère en racontant quelques anecdotes savoureuses sur le tout Paris des arts avec ses snobs et ses nouveaux riches. Mise ainsi en confiance, MarieClaude raconta sa vie depuis son premier tableau jusqu'à son prochain bébé. Par contre, elle passa sous silence les seize premières années de sa vie et éluda toutes les questions de Martha qui avaient trait à cette période. Lorsque Martha aborda franchement le problème, elle lui répondit que c'était une période révolue qu'elle voulait oublier. Martha n'insista pas et enchaina sur les projets de la jeune femme et sur sa conception de la vie. MarieClaude redevint volubile.
Elle avait une idée très précise de l'environnement affectif qu'elle désirait offrir à son époux et à ses enfants ainsi que de l'éducation qu'elle comptait donner à ces derniers, tant sur le plan moral que sur le plan religieux. Elle affirma tranquillement sa foi en Dieu et, lorsque Martha lui demanda quel était le monument Français qui pour elle était le plus beau elle répondit qu'en ce qui la concernait, c'était la Basilique souterraine Saint Pie X de Lourdes. Martha enchaina ensuite sur la peinture, sujet sur lequel MarieClaude se montra intarissable. Elles se mirent à discuter avec passion et débordèrent rapidement du sujet initial, à savoir les conceptions de MarieClaude relatives à la peinture abstraite. Martha fut stupéfaite de l'étendue des connaissances de la jeune femme.
Quand, à la fin de leur entretien, elle lui en fit la remarque, MarieClaude répondit modestement qu'elle avait simplement une très bonne mémoire, ce qui amusa beaucoup Martha car, pendant qu'elle disait ça, elle cherchait désespérément les clés du pavillon qu'elle avait pourtant posées à côté d'elle sur un guéridon après avoir négligemment joué avec pendant toute la durée de l'entretien.
Deux semaines après l'interview, MarieClaude reçut une copie de l'article. Elle ne trouva rien à y redire. Martha avait écrit une première partie empreinte de simplicité et de sympathie teintée de tendresse dépeignant une jeune femme idéaliste, prête à donner son affection à qui en avait besoin, aimant passionnément sa famille et ses amis et pleine de finesse et de psychologie. La deuxième partie, nettement plus professionnelle faisait une analyse critique des toiles au regard des intentions de leur auteur. Elle donna immédiatement son accord sur le contenu en remerciant chaleureusement Martha. Le mois suivant, elle reçut par la poste un exemplaire du numéro de décembre de « L'avenir de la peinture » sur la couverture duquel se trouvait une photo d'elle.
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OlivX
12 novembre 2025 à 10:02
Je viens de découvrir cette histoire avec cet épisode qui m'a donné envie d'en découvrir la genèse.
Du coup je viens de finir d'en lire tous les épisodes.
Que dire, j'ai été pris par cette histoire émouvante et prenante dont j'ai dévoré et enchaîné les différents épisodes, et là quelle frustration de devoir maintenant attendre pour pouvoir découvrir la suite de cette histoire passionnante.
Soyez respectueux
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Chapitre unique
Par unzeste85
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Hétéro

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