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✦ tounet777 Runway à contre-courant XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Runway à contre-courant — Chapitre 23

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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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Runway à contre-courant

Chapitre 23

Chapitre 23
Lorsque je repousse la porte de la suite parentale pour retourner vers le salon, je trouve David et Marion assis côte à côte sur le grand canapé en grège. David a tenu sa promesse : un verre à la main, Marion écoute mon petit ami avec une expression où la colère a totalement capitulé devant une fascination mêlée d'excitation. Elle se tourne vers moi, me détaillant de la tête aux pieds, prête à entendre la suite de ce conte de fées moderne dont je suis, malgré moi, le héros central.
— Regardez-moi ça… Le phénix renaît de ses cendres, lâche Marion en posant son verre sur la table basse en verre fumé. Bon, le kiné en blanc t'a réparé, mon mannequin de coloc ? Parce que là, tu as l'air d'un lord anglais qui vient d'hériter d'un comté, c'est totalement indécent.
— Je me sens dix fois plus léger, avoué-je en venant m'asseoir à côté d'elle, un peu intimidé par son regard braqué sur moi. Mais je te jure que j'ai eu l'impression de perdre dix ans de vie sur cette table. Mes muscles étaient complètement verrouillés par la séance de cet après-midi.
— Tu m'étonnes, intervient David d'une voix douce en s'approchant pour me tendre un grand verre d'eau fraîche, conformément aux ordres stricts de Thomas. Bennett ne t'a pas loupé. Tiens, bois. Il faut éliminer les toxines.
Je le remercie d'un sourire et bois une longue gorgée. L'odeur d'arnica et de lavande qui émane de ma peau flotte encore un peu autour de nous. Marion croise les bras, son expression, oscillant entre la fascination pure et le sérieux de la fille qui attend des comptes clairs. Elle ne sait toujours pas tout. Pour elle, j'ai juste décroché un contrat sympa pour quelques photos après avoir été repéré par le célèbre photographe londonien Julian, une opportunité en or mais très temporaire. Elle ignore totalement l'ampleur du séisme qui a secoué ma vie aujourd'hui.
— Bon, Gaspard. David m'a raconté les grandes lignes : le casting, le coup de foudre professionnel de ce Julian, le photographe de Burberry à Londres qui t'a repéré, et le fait que tu aies signé pour faire ces séances de photos. Mais il est resté super vague sur les détails croustillants. Moi, je veux tout savoir. Parce que je te rappelle que ce matin encore, on calculait nos paquets de pâtes et on se disputait pour savoir qui avait fini le lait à la coloc. Et là, je débarque dans un château de verre où un mec vient te masser à domicile sur ordre de Londres. Le décalage est complètement absurde ! Je savais que les mannequins étaient bien traités pour un shooting, mais pour quelques clichés de Julian, ils te mettent à disposition un penthouse avec un rooftop ? C'est quoi ce délire ?
Je pose mon verre, le cœur soudainement serré par une pointe d'anxiété qui refuse de me lâcher. Ma gorge se noue. Je regarde David, cherchant du soutien, avant de replonger mes yeux dans ceux de Marion. C'est le moment de lui dire toute la vérité, et cela me terrifie.
— Marion, je te jure que je ne comprends pas tout moi-même, commencé-je, la voix un peu basse et tremblante. Quand Julian m'a repéré et a pris ces premières photos, je pensais aussi que ce serait pour une petite campagne éphémère, ou peut-être quelques pages secondaires. Mais en réalité... ce n'est pas juste une séance photo. À la suite de ses clichés, la direction à Londres a transformé ça en un contrat d'égérie mondiale. Exclusif.
Marion fronce les sourcils, son sourire s'estompant légèrement sous le coup de l'incompréhension.
— Qu'est-ce que tu racontes ? Égérie mondiale ?
— Oui... Ça veut dire que ma vie entière ne m'appartient plus vraiment. J'ai dû abandonner les cours à la fac, là, tout de suite. Je ne peux plus y retourner, j'ai signé mon retrait. Et cet appartement... ce n'est pas un prêt temporaire pour le week-end du shooting. C'est un appartement de fonction que la marque met définitivement à ma disposition ici, à Besançon, pour que je sois, je cite, "dans les meilleures conditions de rendement". L'équipe de Fabio Demonti estime que la coloc n'est pas un endroit adapté pour gérer mon image naissante et mon planning militaire. Ils ont envoyé des déménageurs vider ma chambre en deux heures cet après-midi. Je suis obligé de partir de la coloc, Marion. Je ne peux plus revenir habiter avec vous.
Un lourd silence, presque étouffant, s'installe dans le salon. Marion me fixe, le choc se lisant sur chacun de ses traits. Elle cligne des yeux à plusieurs reprises, assimilant la fin de mes cours, la perte de notre quotidien, mon départ forcé provoqué par l'engrenage qui s'est mis en route depuis que ce photographe a posé les yeux sur moi. Puis, un sourire un peu triste mais profondément tendre étire ses lèvres. La réalité de notre séparation géographique vient de la percuter de plein fouet.
— Attends… Ça veut dire que tu ne reviens pas ? Que c'est fini, la coloc ? Pour de vrai ? Tu t'en vas ce soir ?
— Je suis désolé, Marion… Tout s'est enchaîné à une vitesse hallucinante après que mes photos ont été envoyées là-haut, sans que je puisse dire un mot ou négocier. Les managers orchestrent tout. J'ai été totalement dépassé par les événements.
Elle pousse un grand soupir, feignant une immense déception avant de boire une longue gorgée de vin, essayant de masquer son émotion et la peine de me voir partir derrière son humour habituel.
— Bon… Bah va falloir retrouver une troisième personne pour la coloc alors ! Parce que sans ta part du loyer, je vais devoir vendre un rein pour rester dans l'appartement. Et il est hors de question que je prenne un inconnu bizarre qui ne fait pas sa vaisselle !
David rit doucement et vient s'asseoir sur le bras du canapé, posant une main rassurante sur mon épaule.
— Ne t'en fais pas pour ça, Marion, dit-il avec un clin d'œil. On trouvera une solution pour le loyer. Pour l'instant, savoure le fait que ton meilleur pote est en train de devenir le nouveau visage de la mode internationale.
— Le nouveau visage, c'est le mot, grogne-t-elle, mais ses yeux recommencent à pétiller de curiosité malgré la nostalgie naissante.
Soudain, elle se lève, incapable de rester en place plus longtemps. Son besoin d'explorer cet endroit gigantesque pour chasser le cafard reprend le dessus.
— C'est pas tout ça, mais David m'a interdit de visiter tant que tu n'étais pas sorti de ton massage. Maintenant, j'inspecte. Je veux voir où va mon imagination dans un espace pareil. Faut bien que je profite de ton château avant que tu deviennes trop célèbre pour m'inviter !
Elle commence à déambuler dans le salon de cinquante mètres carrés, touchant du bout des doigts les finitions des meubles design. Elle s'engage dans le couloir, ouvre les portes, fouillant absolument partout avec son indiscrétion légendaire. Elle s'extasie devant la démesure de l'appartement. Ses pas la mènent finalement vers la grande baie vitrée qui donne sur la plus grande des terrasses, celle qui surplombe les lumières nocturnes de Besançon. Elle actionne la poignée coulissante et s'avance à l'extérieur, dans l'air frais de la nuit. Quelques secondes plus tard, on jette un coup d'œil par la vitre et on l'entend pousser un véritable hurlement de stupeur.
— Non ! C'est une blague ?! Gaspard, David, venez voir ça tout de suite !
David et moi nous levons d'un même élan et la rejoignons sur la terrasse en teck sombre. Marion est plantée devant une structure encastrée dans le sol, d'où s'échappe une douce vapeur lumineuse. C'est un spa jacuzzi énorme, aux dimensions presque indécentes pour un usage privé, équipé de dizaines de buses de massage et éclairé par des LED bleutées qui colorent l'eau bouillonnante.
— Un jacuzzi. Énorme. Sur la plus grande terrasse. À Besançon, répète Marion, les mains sur les joues, totalement hallucinée. Non mais allô ? C'est quoi la prochaine étape ? Un héliport privé ?
— J'avoue que là… c'est du très haut niveau, souffle David, lui-même impressionné par la démesure de l'installation. Tu vas pouvoir te détendre après tes séances de torture avec Bennett, mon Gaspard.
— Si vous me cherchez cet été, je squatte ici, annonce immédiatement Marion en testant la température de l'eau avec le bout de son pied. Je m'en fous si la marque ne veut pas de squatteurs. C'est juste irréel.
Je regarde l'eau frémir, mais au lieu de me réjouir, un frisson d'anxiété me parcourt l'échine. Tout ce luxe… Ce n'est pas gratuit. C'est le prix de mon entière liberté, le coût de mon abandon de la fac et de ma vie d'étudiant normal. Chaque bulle de ce jacuzzi me rappelle l'engrenage dans lequel les clichés de Julian m'ont précipité, et la voix tranchante de Bennett. Plus le cadre est somptueux, plus la pression est étouffante.
Alors que nous rentrons à l'intérieur pour échapper à la fraîcheur de la nuit, une sonnerie stridente retentit dans le couloir. L'interphone. Nous nous approchons de l'écran. C'est un coursier de nuit.
David appuie sur le bouton d'ouverture et, une minute plus tard, il ouvre la lourde porte blindée de l'appartement. Le coursier, vêtu de noir, tient entre ses mains plusieurs housses de vêtements en toile rigide siglées du logo Burberry, ainsi qu'une boîte volumineuse et élégante en carton noir mat.
— Bonsoir. Livraison urgente de la part de la maison Burberry pour Monsieur Gaspard Moinel, dit le coursier d'une voix polie.
— Merci, bonne soirée, répond David en récupérant le tout.
Il referme la porte et dépose la livraison sur le grand comptoir en marbre de la cuisine américaine. Marion se précipite, les yeux étincelants, oubliant un instant ses regrets pour fouiller la boîte.
David ouvre la grande boîte en carton noir en premier. À l'intérieur, soigneusement disposés, se trouvent plusieurs sous-vêtements de la marque — des boxers en coton égyptien d'une douceur incroyable, élastiqués au nom de Burberry — ainsi que plusieurs flacons de parfum de la haute collection de la maison, aux flacons de verre lourd et bouchons de corne texturée. L'un des parfums exhale déjà une odeur boisée et magnétique de cèdre et de cuir.
— Bon, pour les sous-vêtements et les parfums, c'est clairement pour toi, Gaspard, dit David avec un sourire en coin. Ils veulent que leur égérie sente bon la haute couture dès le réveil.
Puis, David ouvre la première grande housse en toile. À l'intérieur se trouve un ensemble d'une élégance rare, une véritable pièce unique : une veste de mi-saison en laine mélangée d'un gris anthracite profond, à la coupe moderne, accompagnée d'une chemise en popeline de coton blanc au col impeccablement rigide. Un petit mot cartonné est épinglé à la manche. Marion s'en saisit et le lit à haute voix :
— Pour l'ami de Monsieur Gaspard Moinel. Une silhouette digne de l'homme qui accompagne notre égérie lors de ses déplacements officiels. Cordialement, la direction Burberry.
Un silence de stupeur accueille la lecture du mot. David lâche un sifflement admiratif en effleurant le tissu de la veste. Marion ouvre la deuxième housse. À l'intérieur se trouve une autre tenue, exclusivement pour David : un costume de coupe italienne noir mat, d'une fluidité incroyable, conçu dans une toile si légère qu'elle semble presque irréelle. Il n'y a absolument rien pour Marion. Aucune pièce, aucun accessoire pour elle. Elle examine les housses vides, puis hausse les épaules avec un rire philosophe, nullement vexée mais amusée par la stratégie implacable de l'empire de la mode.
— Bon, clairement, ils s'en tapent de ma garde-robe ! Mais honnêtement, David, tu vas être d'un chic absolu là-dedans. C'est la preuve par l'image de la puissance de cette marque : ils achètent aussi indirectement l'entourage pour que tout soit parfait autour de leur égérie. Si avec ça vous ne faites pas la une des magazines people, je ne comprends plus rien.
La soirée s'étire ainsi dans le salon. Marion, après avoir admiré les pièces uniques de David et taquiné mon compagnon sur son nouveau statut officiel, finit par ressentir le poids de la fatigue et de la situation. Elle nous embrasse chaleureusement, nous souhaite bonne chance pour la suite de ce délire qui nous sépare, et prend ses affaires pour rentrer seule à la coloc, me laissant un dernier regard plein de fierté, de tristesse et de nostalgie.
Une fois la porte refermée et Marion partie, un silence plus lourd, plus intime, s'installe dans le salon baigné par les lumières nocturnes de Besançon. Une confrontation silencieuse des visions commence à poindre entre David et moi. David s'approche du canapé, son expression devenant mais sérieuse, presque sombre. Il me regarde fixer les flacons de parfum et les housses Burberry restées sur le comptoir.
— Gaspard, commencé-je à sentir sa tension sous-jacente. Qu'est-ce qu'il y a ? Tu es fier de moi, non ?
David s'assoit lourdement à côté de moi et passe une main sur son visage. Il est fier, c'est indéniable, mais il commence à réaliser la vitesse terrifiante à laquelle l'univers de la mode est en train de m'aspirer et de détruire nos repères.
— Bien sûr que je suis fier de toi, Gaspard. Tu es magnifique, et tu mérites tout ce qui t'arrive. Mais tout ça… Pourquoi ce contrôle si absolu depuis que ce photographe, Julian, t'a mis dans l'œil du cyclone ? Pourquoi t'arracher à tes cours, à ta coloc, en un claquement de doigts ? Pourquoi gérer jusqu'à la santé de tes muscles en t'envoyant un kiné en urgence ? Pourquoi m'envoyer des costumes sur mesure alors qu'ils ne me connaissent pas ? Tout ça est calculé, millimétré pour te couper du monde.
— David, ils font juste leur boulot, essayé-je de le défendre, la voix nouée par le stress grandissant de l'inconnu. Ils me protègent. La preuve avec Thomas ce soir, mes muscles allaient lâcher sans son intervention. L'équipe de Fabio sait exactement ce qu'elle fait pour que je réussisse demain devant les objectifs.
David se tourne vers moi, ses yeux sombres ancrés dans les miens. Il pose une main lourde sur mon genou, et son ton devient d'une gravité qui me glace le sang :
— Ils ne te protègent pas toi, Gaspard. Ils protègent leur investissement. Depuis les premières photos de Julian, tu es devenu un produit de luxe qu'ils doivent polir, isoler et rentabiliser. Ne l'oublie jamais. Dès que tu feras un faux pas, ce monde te piétinera.
Ses mots résonnent dans le salon vide, amplifiant mon angoisse. Le stress pour la suite devient presque physique, me coupant la respiration. Qu'est-ce qui va se passer si je n'y arrive pas ? Si mon corps refuse d'obéir aux ordres de Bennett demain matin ? La pression est devenue une chape de plomb. David le voit, son visage se radoucit instantanément et il m'attire contre lui pour m'apaiser, chassant temporairement les démons de la mode par sa chaleur.
Nous finissons par rejoindre la suite parentale pour essayer de grappiller quelques heures de sommeil avant l'échéance.
Le lendemain matin, le réveil électronique de la suite parentale retentit à 6h30 précises. Une mélodie feutrée mais insistante qui me tire brutalement d'une nuit agitée.
Je m'assois sur le bord du lit king-size, le cœur battant déjà la chamade. Mon corps est engourdi ; comme l'avait prédit le kiné, mes muscles me tirent, une raideur diffuse me rappelle les efforts de la veille, mais la structure est souple. Je ne suis pas bloqué. Le massage a sauvé mes articulations. Le stress, lui, est intact, plus violent que jamais. J'ai la nausée à l'idée de retrouver le studio et de faire face à mon destin.
Je me prépare en silence, enfilant un boxer Burberry tout neuf et des vêtements simples mais impeccables. Je passe un peu d'eau froide sur mes traits tirés pour chasser les derniers restes de sommeil, puis je retourne dans la chambre pour récupérer mes affaires.
David est réveillé. Assis au milieu de l'immensité du lit, les draps drapés autour de la taille, il me regarde avec un sourire tendre, ses yeux sombres encore embrumés par la nuit mais remplis d'une force tranquille.
Je m'approche du lit, le pas hésitant, l'estomac noué par le trac. Je me penche vers lui. Nos lèvres se rencontrent dans un baiser long, profond, désespéré, chargé de toutes mes appréhensions et de tout l'amour que je lui porte. C'est ma seule bouée de sauvetage avant de plonger dans le grand bain de l'industrie. Dans l'ombre d'une incertitude totale, je m'accroche à ses épaules, prolongeant l'étreinte comme si ma vie en dépendait.
David rompt doucement le baiser, pose ses mains chaudes sur mes joues et me fixe intensément.
— Bon courage, mon Gaspard. Ne te laisse pas démonter par Bennett. Tu as ce truc en toi. Ne l'oublie pas.
— J'ai peur, David… je souffle, la voix étranglée.
— Je sais, murmure-t-il avec un sourire encourageant. Mais tu vas y arriver. Allez, file. Je te retrouve ce soir, ici. On se fera un débriefing complet.
— Ce soir, promis, dis-je en me redressant à contrecœur.
Je lui jette un dernier regard chargé d'émotion, puis je quitte la chambre d'un pas lourd, traverse le salon silencieux et descends par l'ascenseur jusqu'au hall de marbre et de verre des Buttes.
Lorsque les portes automatiques s'ouvrent sur l'extérieur, l'air frais et piquant du matin me fouette le visage. Garée juste devant le perron, une immense berline noire aux vitres teintées m'attend, envoyée par la marque, le moteur tournant dans un ronronnement imperceptible. Un chauffeur en costume sombre m'ouvre la portière arrière avec une inclinaison de tête respectueuse.
Je monte à l'arrière, m'enfonçant dans le cuir odorant de la voiture de luxe. La berline s'élance silencieusement dans les rues de Besançon, direction mon cours de 8h00 pile avec le terrible Monsieur Bennett. Dans ma poche, mon téléphone vibre. Le stress me tord les boyaux alors que je saisis l'appareil. Un message unique, court, froid et exigeant, expédié par la direction de Fabio
:
— Le monde entier te regarde aujourd'hui, Gaspard. Ne me déçois pas.
Je range le téléphone, les mains tremblantes, prends une immense inspiration en fermant les yeux, et laisse la voiture m'emporter vers mon destin.
La berline noire freine sans un bruit devant l'entrée du studio discret où se jouent les premières heures de ma nouvelle vie. Mon estomac se contracte lorsque le chauffeur m'ouvre la portière. Je jette un coup d'œil à ma montre : 7h58. À peine le temps de traverser le hall épuré que je me retrouve devant la lourde porte du plateau d'entraînement.
Lorsque je pousse le battant, l'atmosphère est déjà électrique. Monsieur Bennett est là, debout au centre de la pièce, sa montre à gousset à la main. Son regard d'acier tombe sur moi. Pas de formule de politesse, pas de transition.
— À l'heure, Gaspard. C'est le strict minimum. Nous commençons immédiatement. Débarrasse-toi de ta veste.
Avant même que j'aie pu assimiler l'ordre, Bennett lève un doigt. Une musique au rythme lourd et martial résonne soudainement dans les haut-parleurs, faisant vibrer le sol en béton ciré.
— Marche, ordonne-t-il d'une voix coupante. Pas d'échauffement, pas d'explications. Ton corps doit se souvenir de tout ce qu'on a vu hier. Laisse tomber tes épaules, garde les bras calmes le long du buste, et lève ce regard.
Le choc psychologique est immédiat. Sans transition, mon corps doit retrouver ses marques. Je m'élance sur la ligne blanche tracée au sol. Mes muscles me tirent, stigmates de la séance de la veille avec Thomas, mais la structure tient. Bennett me suit des yeux, le visage impassible, guettant la moindre hésitation.
— Stop, lâche le coach en coupant brusquement le son. On oublie la légèreté de tes baskets. Passe aux choses sérieuses. Mets ces chaussures.
Il désigne un portant où sont suspendues les véritables pièces de la collection. J'enfile une paire de richelieus à semelles de cuir épaisses, incroyablement rigides et lourdes, qui m'enserrent les pieds comme des étaux. Par-dessus mes vêtements, il me passe un manteau imperméable en fine toile de coton compacte, dont le poids sur mes épaules modifie instantanément mon centre de gravité.
— Allez, repars, me lance-t-il. Et interdiction de trébucher. Lève le genou, Gaspard ! Ne traîne pas les pieds comme un lycéen fatigué. Le vêtement doit flotter, pas t'écraser. Prends ce grand sac de voyage dans la main gauche. Non, ne laisse pas ton épaule plonger sous la charge ! Contracte tes dorsaux, redresse cette silhouette. L'accessoire doit faire corps avec ta ligne, sans que cela ne paraisse forcé.
Alors que je poursuis ma marche, Bennett commence soudain à jeter des obstacles directement sur ma trajectoire : des revues de mode, des sangles, des boîtes cartonnées vides. En même temps, il enclenche un projecteur à éclats portatif qui m'envoie des lumières aveuglantes en plein visage.
— Ne baisse pas les yeux ! me crie-t-il à travers les éclairs. Regarde devant toi, utilise ta vision périphérique pour contourner les obstacles ! Qu'est-ce que tu fais si ton vêtement glisse ?
Le manteau posé sur mes épaules vient justement de glisser sur le côté. Sentant le tissu m'échapper, je retiens ma respiration et, d'un mouvement d'épaule fluide, je relance la veste en arrière dans un geste calculé. Bennett esquisse un infime hochement de tête.
Deux mannequins de cabine de la marque entrent alors sur le plateau.
— On se met en ligne, ordonne le coach. Vous simulez la présentation finale. Gaspard, maintient une distance géométrique et absolue de trois mètres avec celui qui te précède. Si tu accélères, tu gâches la vue pour le photographe. Si tu ralentis, tu bloques tout le spectacle. Calez votre pas, restez synchronisés, c'est une marche militaire !
Nous enchaînons les allers-retours jusqu'à ce que nos pas ne fassent plus qu'un. Bennett lève à nouveau la main pour interrompre la musique.
— Bien, le corps bouge correctement. Maintenant, apprends à le figer. Un grand mannequin n'est pas juste un corps en mouvement, c'est une image fixe qui doit vendre du rêve. Viens au bout de la ligne, face à ces spots blancs. Imagine que tu as cinquante photographes qui hurlent devant toi. Tu arrives au bout, tu t'arrêtes net, c'est le blocage total du corps. Tu as trois secondes, pas une de plus. En trois secondes, tu dois offrir trois options d'angles : le plein face, le trois-quarts gauche, le trois-quarts droit. Juste un pivot millimétré du menton et des épaules, sans jamais briser le contact visuel. Et décrispe-moi ces yeux ! Adopte un regard vide mais d'une intensité folle, les yeux légèrement plissés pour donner de la puissance et du mystère.
Je m'exécute, fixant la lumière aveuglante sans ciller. Bennett s'approche et ajuste ma posture de ses mains fermes.
— On cherche un style flegmatique, une élégance naturelle, reprend-il. Laisse tomber une épaule plus bas que l'autre, avance une hanche tout en gardant le buste parfaitement droit. Glisse une main dans la poche de ton imperméable, mais laisse le pouce à l'extérieur pour casser la rigidité du bras. Et ne lève pas ce menton face aux objectifs ! Ça te donne un air hautain, ça raccourcit ton cou et ça montre tes narines. Pousse ton menton vers l'avant et vers le bas. Regarde dans le miroir : ton cou s'étire, tes joues se creusent et ta mâchoire se dessine. On ne cligne pas des yeux pendant les flashs, on attend les micro-pauses du déclencheur.
Il me fait ensuite simuler un faux pas en avant, m'arrêtant net au milieu du geste pour que le tissu du manteau se gonfle d'air et crée une ligne dynamique.
— Tu dois faire vivre la matière, me dit-il. Effleure ton col, tiens le revers de ta veste de manière organique pour attirer l'œil sur les textures. Allez, on passe à l'exercice du miroir. Je vais te crier des concepts, et tu changes d'attitude instantanément. Mélancolie !
Je change de posture, le regard fuyant.
— Puissance !
Mon buste se redresse.
— Homme d'affaires pressé ! Vedette rebelle ! Parfait, le talent commence à devenir un véritable art dramatique. Nous passons à la dernière étape. Défiler dénudé ou semi-dénudé est un immense classique de notre univers. Pour toi, Gaspard, c'est l'épreuve de vérité. Retire tes vêtements. Garde uniquement ton sous-vêtement.
Un frisson de pure panique me traverse l'échine. Mes mains tremblent légèrement alors que je déboutonne ma chemise et retire mon pantalon pour me retrouver en simple boxer noir.
— Efface cette gêne tout de suite, tonne Bennett en me voyant me crisper. Sur le podium, ton corps ne t'appartient plus. Ce n'est pas un objet sensuel, c'est une sculpture texturée qui accroche la lumière de la salle. Le public ne regarde pas ta nudité, il regarde une ligne, une attitude, une silhouette. Puisque le vêtement n'est plus là pour tricher et te donner de la carrure, tu dois créer ta propre structure par la seule force de tes muscles. Repars de l'autre côté et marche.
Je m'élance à nouveau, le corps exposé à l'air libre.
— Contracte légèrement les abdominaux et les fessiers, me guide-t-il en marchant à mes côtés. C'est le gainage invisible. Ça stabilise ton bassin et ça évite que ton corps n'ait l'air mou sous les projecteurs, sans que cette tension ne se voie sur ton visage. Et attention à tes bras ! C'est le piège majeur quand on est torse nu, ils ont tendance à trop bouger. Fige le haut de ton dos, laisse tes bras frôler ton buste de manière millimétrée. Ta démarche doit être lourde, ancrée, presque comme une statue. Pas de sourire, pas de clin d'œil, le visage doit rester totalement de marbre. Plus tu as l'air de t'en foutre d'être nu, plus tu as l'air royal et inaccessible.
Soudain, la lourde porte du studio s'ouvre. La silhouette imposante de Fabio Demonti apparaît dans l'encadrement. Il n'est pas seul. Deux représentants français de la marque, un homme et une femme aux visages austères et aux tablettes numériques à la main, l'accompagnent. Ils entrent en silence, s'installant en retrait sur des chaises hautes pour m'analyser.
Le timing est diabolique. Bennett ne me laisse pas le temps de respirer, ni de me rhabiller. Il se dirige vers le panneau de contrôle et pousse la climatisation du studio au maximum. L'air glacial me fouette instantanément la peau.
— En coulisses, ton corps va glisser parce qu'on va t'appliquer de l'huile et du maquillage pour que ta peau accroche la lumière, me lance Bennett, ignorant royalement la présence des dirigeants. Tu vas avoir une sensation de moiteur et tu vas mourir de froid à cause des ventilateurs de la salle. Tu ne dois ni te gratter, ni frissonner, ni laisser ta cage thoracique trembler. C'est l'exercice ultime. Face au miroir, Gaspard. Marche.
Sous le regard scrutateur de Fabio et des deux représentants français qui murmurent entre eux en observant ma silhouette, je me place face aux grands miroirs. Bennett braque des projecteurs de chantier d'une violence extrême directement sur mon corps nu. La lumière est aveuglante, crue, impitoyable.
Je prends une immense inspiration. Je fixe mon propre regard dans le miroir, refusant de regarder mon corps, refusant de rougir malgré la nudité et la pression de ces regards professionnels posés sur moi. Je lance mon premier pas, lourd, puissant, calé pile sur le rythme de la musique. Mes abdominaux sont verrouillés, mes bras frôlent mon buste, mon menton est abaissé, redessinant ma mâchoire sous les projecteurs. J'avance vers mon reflet comme un prédateur. À cet instant précis, je ne suis plus Gaspard l'étudiant : je suis l'égérie de la maison, prête à affronter les yeux du monde entier.
L'ambiance change instantanément dans le studio. L'arrivée des deux représentants de la maison — le directeur de casting au regard acéré et la styliste senior aux bras chargés de croquis — transforme l'entraînement en examen officiel. Ils viennent vérifier si le diamant brut que le photographe a déniché dans la rue est capable de tenir la distance.
Bennett s'efface en silence pour les laisser observer. Sous leurs yeux, et toujours sous la lumière crue des projecteurs de chantier, je reprends ma marche. Je traverse le plateau d'abord en portant le lourd manteau de coton compact, puis je retourne me changer pour m'élancer une nouvelle fois dans la fraîcheur artificielle de la pièce, en simple sous-vêtement noir. Ma peau brille sous l'effet de la sueur et de la fatigue, mes muscles me brûlent, mais je ne lâche rien.
Une fois ma ligne droite terminée, les deux représentants s'approchent lentement de moi. Le directeur de casting me détaille de la tête aux pieds, ses yeux s'attardant sur la structure de ma mâchoire.
— On voit exactement pourquoi tu as été choisi par hasard, Gaspard, commence-t-il d'une voix calme mais d'une exigence absolue. Tu as cette structure osseuse très britannique, un peu brute, que l'on recherche. La caméra va t'adorer. Mais sur un podium, la beauté ne suffit pas. Il nous faut de l'impact.
La styliste senior fait un pas en avant, observant la façon dont mes bras se placent le long de mon buste.
— Tu marches encore un peu trop comme si tu étais sur un terrain de sport ou dans ton quartier, m'explique-t-elle en croisant les bras. Pour la maison, on veut du flegme. Quand tu portes ce manteau, ou quand tu défiles dénudé comme à cet instant, tu dois avoir l'air d'un aristocrate qui traverse sa propre propriété sous la pluie. Ralentis d'une fraction de seconde ton passage au bout de la ligne. Moins de hargne, plus de détachement. Le public doit lever les yeux vers toi, pas l'inverse.
Une pointe d'adrénaline me pique la poitrine. Ce n'est plus un exercice théorique avec mon enseignant. Ce sont les décisionnaires de Londres qui me dictent ma conduite. Le directeur de casting se rapproche encore, plongeant ses yeux sombres dans les miens pour tester ma solidité mentale.
— Le jour du spectacle, tu auras la musique à fond, des stroboscopes, et tu vas ouvrir ou fermer une section cruciale du défilé. Dis-nous honnêtement : est-ce que le fait d'être exposé, à moitié déshabillé ou sous des coupes très conceptuelles devant le monde entier, te fait peur ? Si tu doutes, c'est sur le podium que ça se verra. On a besoin de savoir si tu es prêt à assumer le vêtement jusqu'au bout.
Ma gorge se noue un bref instant. Les images de ma colocation, de mes cours de la veille à la faculté, et les avertissements de David me reviennent en mémoire. Tout va trop vite. L'angoisse menace de me submerger, mais je refuse de fléchir devant eux. Je redresse le buste, je plante mon regard dans celui du directeur de casting, et je réponds d'une voix que je force à rester stable :
— J'ai le trac, c'est évident. Tout ça est complètement nouveau pour moi. Mais quand la musique se lance, je ne pense plus à ma nudité ni à la foule. Je deviens le support de votre collection. Je suis prêt à aller jusqu'au bout.
Un silence de plomb accueille ma réponse. Les deux représentants s'échangent un regard appuyé. La styliste senior esquisse un sourire discret avant de reprendre son évaluation technique.
— Ta posture s'est beaucoup améliorée grâce au travail de ton enseignant, note-t-elle. Mais fais attention à ton épaule gauche, elle a tendance à s'affaisser quand tu te retournes. Si tu fais ça pendant la présentation, la coupe de notre veste sur mesure va avoir l'air asymétrique et le tissu va plisser sur les photos. La semaine prochaine, tu viens à Londres pour les essayages officiels. On va ajuster les pièces directement sur toi, donc mémorise bien la position de ton corps aujourd'hui pour que les couturiers travaillent sur ta vraie ligne de marche.
Le directeur de casting hoche la tête, concluant le bilan sur une note qui fait bondir mon cœur :
— C'est un excellent début. Tu as le potentiel pour être la sensation de la semaine de la mode. Écoute ton entraîneur à cent pour cent, ne lâche rien sur le gainage et la direction du regard. On se voit la semaine prochaine à Londres. Sois fier, tu es le nouveau visage de la maison.
Ils se détournent pour échanger quelques mots à voix basse avec Fabio Demonti qui les raccompagne vers la sortie.
Soudain, une certitude m'envahit. Je prends pleinement conscience de l'ampleur du séisme : ma vie vient de basculer. Dans quelques jours, l'industrie tout entière aura les yeux fixés sur moi. Je ne veux pas simplement "convenir", je veux les sidérer. L'adrénaline se transforme en une force pure qui me parcourt les veines.
Avant même que Fabio ne passe la porte, je me tourne vers Bennett.
— On recommence, dis-je, la voix vibrante d'une assurance neuve. Remettez la musique. Je veux leur montrer.
Bennett me jette un regard surpris, qui se transforme instantanément en une lueur de satisfaction féroce. Il appuie sur le lecteur. Le rythme lourd à cent vingt pulsations par minute envahit de nouveau l'espace.
Je m'élance. Cette fois, ce n'est plus du mimétisme, c'est de l'instinct. Je marche torse nu dans le studio glacial, mais je ne ressens plus le froid. Je verrouille mes abdominaux de façon invisible pour stabiliser mon bassin. Mes bras frôlent mon buste avec une précision millimétrée, sans aucune oscillation parasite. Je garde mon épaule gauche parfaitement alignée, haute, brisant la ligne droite par un mouvement de hanche altier et flegmatique.
Arrivé au bout du podium improvisé, face aux projecteurs aveuglants, j'exécute le blocage parfait. Mes pieds s'ancrent dans le béton ciré sans une hésitation. Je pousse mon menton vers l'avant et vers le bas, creusant mes joues et redessinant ma mâchoire sous la lumière crue. Les yeux légèrement plissés, j'adopte ce regard vide et magnétique, offrant en trois secondes exactes les trois angles parfaits au miroir. Je sens le regard de Fabio et des deux représentants se figer sur moi depuis le fond de la pièce. Ils s'arrêtent net pour me regarder faire. Je fais un faux pas calculé en arrière, feignant un détachement total, royal, inaccessible. À cet instant précis, je n'ai plus peur. Je sais que je suis né pour ça.
Fin du chapitre 23.
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