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✦ tounet777 Runway à contre-courant XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Runway à contre-courant — Chapitre 28

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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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L'auteur transforme la mode en machine de guerre sensorielle : la diète sèche qui colle la peau aux muscles, le claquement des talons sur la résine noire, le spray tan appliqué dans un silence monacal. On sent peser chaque heure de ce compte à rebours, chaque regard évité, chaque couloir traversé au pas. La prose a cette façon de faire durer l'attente jusqu'à ce qu'elle devienne presque insupportable. On tourne les pages sans s'en rendre compte.

Runway à contre-courant

Chapitre 28

La cloche dorée du Connaught s'est refermée sur moi, transformant ma suite en une cellule de haute sécurité. Les quatre jours précédant le séisme du lundi de clôture s'annoncent comme une lente et impitoyable mise sous scellés, une descente programmée dans les rouages d'une machine de guerre commerciale où mon humanité s'efface pour laisser place à un chef-d'œuvre de mystère. La marque a posé ses conditions : je dois être invisible, un fantôme dont Londres ignore l'existence, tandis que toute l'industrie garde les yeux rivés sur Vasco, la star absolue, la fausse promesse d'un triomphe en solitaire.
Le jeudi matin marque mon entrée officielle dans le "black-out". À la première heure, Fabio entre dans ma chambre, le visage tendu par les exigences de la direction. Sa main tendue ne laisse aucune place à la négociation.
— Donne-moi ton téléphone, Gaspard. C'est le protocole numérique. On verrouille tout.
— Attends, Fabio, s'il te plaît, je bafouille, une pointe de panique dans la voix. Laisse-moi juste cinq minutes. Je dois appeler David. Je ne pourrai plus le joindre jusqu'au défilé, il faut que je sache s'il a reçu ses billets pour lundi.
Fabio consulte sa montre de luxe, soupire, puis m'accorde un hochement de tête réticent.
— Cinq minutes, pas une de plus. Et tu ne dis rien sur la collection.
Mes doigts composent le numéro à toute vitesse. Quand la voix de David résonne, un immense frisson de soulagement me parcourt, m'arrachant pour quelques instants à la froideur de Londres.
— David ? C'est moi… Écoute-moi bien, je n'ai que quelques instants. On me confisque mon téléphone à partir de maintenant pour des raisons de secret absolu. Je ne pourrai plus t'appeler ni répondre à tes messages avant la fin du défilé, lundi soir. Est-ce que tu as reçu tes billets pour le show ?
À l'autre bout du fil, sa voix est un mélange d'excitation et d'angoisse contenue.
— Oui, Gaspard, je les ai reçus ce matin par coursier spécial. C'est complètement surréaliste… Je serai là lundi en fin de matinée, l'avion atterrit à 10 h. Mais… la secrétaire de Fabio m'a appelé pour m'expliquer le planning. Elle m'a dit que je ne pourrais pas te voir juste après le show, ni même en fin de journée à cause des protocoles de presse et des interviews obligatoires. Elle m'a dit que ce serait très tard dans la nuit, peut-être pas avant deux ou trois heures du matin…
— Je sais, mon amour, je suis désolé… C'est une usine ici. L'important c'est que tu sois dans la salle. Regarde attentivement le passage numéro 15, puis reste bien jusqu'à la toute fin. Ne me quitte pas des yeux. Je dois y aller… Je t'aime.
— Je t'aime aussi, Gaspard. Tiens bon.
Fabio me prend l'appareil des mains avant même que je puisse raccrocher. Le rideau numérique tombe. Quelques minutes plus tard, mes comptes de réseaux sociaux sont basculés en mode privé par l'équipe technique de la marque, avec une interdiction absolue de poster la moindre image, le moindre indice. Pour le reste du monde, le provincial a disparu de la circulation.
L'après-midi est dédiée aux essayages définitifs, les Final Fittings, au cœur des ateliers Burberry. Le Directeur Artistique est entouré d'une armée de couturières en chef, les bras chargés de tissus et de ciseaux. Lorsque j'enfile le pantalon écossais du passage 15 et que je retire ma chemise pour le passage dénudé, le silence se fait. Le créateur tourne autour de moi, son regard clinique analysant chaque millimètre de tissu. Les couturières se jettent à genoux, ajustant les lignes, cousant et reprenant les pièces directement sur ma silhouette. C'est à ce moment précis que le Directeur Artistique s'arrête, plante ses yeux dans les miens et lâche l'annonce officielle de la structure définitive du show :
— Le grand choc aura lieu au milieu du défilé, Gaspard. Au passage 15, Vasco s'arrêtera sur le podium pour t'attendre. Tu t'avanceras vers lui pour votre premier passage ensemble, et c'est là que vous échangerez ce baiser dévastateur. Mais la mise en scène va plus loin. Pour le final du show, tu seras le visage de clôture de cette collection, tu marches seul en dernier pour sceller l'événement. Et sur ton chemin du retour, Vasco s'avancera de nouveau, t'attendra au milieu de la piste, te prendra fermement par la main, et vous sortirez ensemble sous les projecteurs. C'est l'apothéose.
La nouvelle me coupe le souffle, mais je n'ai pas le temps de réaliser. Le nutritionniste de la maison entre immédiatement en scène pour serrer la vis de mon alimentation. C'est le coup d'envoi de la diète sèche. Les glucides complexes sont définitivement supprimés, les portions de protéines réduites, et le sel est totalement banni de mes assiettes insipides pour éliminer la moindre trace de rétention d'eau sous ma peau. Mon corps commence déjà à réclamer du sucre, ma gorge s'assèche, mais la machine est lancée.
Le vendredi, l'isolement se déplace. Je quitte les studios feutrés pour me confronter au gigantisme du monde réel. La berline me dépose devant l'ancienne centrale électrique désaffectée de l'Est londonien. Le bâtiment est un titan de briques et d'acier. Lorsque je pénètre à l'intérieur, l'immensité du lieu me donne le vertige. À la place du sol poussiéreux se dresse désormais le vrai podium : une immense plaque de résine noire laquée, un miroir parfait de plus de soixante mètres de long qui luit sous une armature de projecteurs monumentale.
Accompagné de mon coach de marche, j'arpente la piste pendant des heures. La sensation est déstabilisante. Le sol en résine glisse comme de la glace sous mes chaussures de cuir. Le coach me hurle dessus au mégaphone :
— Ancre tes appuis, Gaspard ! Fixe le bout de la ligne ! Personne ne sait qui tu es dans cette ville, tu dois marcher comme un roi anonyme qui s'apprête à signer la fin du défilé de l'année !
Puis vient le Look Test Beauté dans les structures modulaires à l'arrière de la centrale. Le maquilleur en chef et la coiffeuse passent trois heures à sculpter mon visage sous des néons d'une blancheur crue. Le créateur valide le résultat : un teint de porcelaine, des yeux légèrement ombrés pour me donner l'air d'un ange déchu. Le bruit sec du Polaroïd retentit. Les clichés de mon visage sont immédiatement scotchés sur le grand tableau en liège des vestiaires, à côté de mon nom de famille. Le look est verrouillé, plus rien ne bougera.
À 16 h, la pression change de visage. On m'installe dans un petit bureau face à la directrice de la communication de Burberry et deux spécialistes des relations publiques pour le Media Training. La marque sait que mon profil de "visage inconnu découvert par hasard" va déclencher un séisme médiatique. On allume une caméra braquée sur moi.
— Gaspard ! C'était incroyable ! Comment un garçon arrivé là par hasard se retrouve-t-il à se faire attendre par Vasco au passage 15 pour un baiser, puis à clore le show en sortant main dans la main avec lui ? me lance la directrice avec un micro fictif.
— J'ai juste eu de la chance… je bafouille, déstabilisé.
— Non ! Coupe ! crie-t-elle en tapant sur la table. Tu n'as pas eu de la chance, tu as été révélé par la vision de la maison. Tu dois utiliser les éléments de langage. Et si on te parle de Vasco, du baiser ou de la sortie finale, tu réponds : « L'alchimie fait partie de la collection, le reste appartient au podium. » Tu es le secret le mieux gardé de Londres, tu dois vendre du mystère et de l'interdit. Tu ne parles pas de ta vie privée, tu ne mentionnes pas ton petit ami en province. Rien.
Je hoche la tête, la gorge serrée, comprenant que mon identité réelle est en train d'être effacée au profit d'un personnage de papier glacé.
Le samedi est une journée de précision chirurgicale. C'est le moment du Sound & Light Check. La musique techno-industrielle officielle est poussée à fond dans les haut-parleurs de la centrale, faisant vibrer les structures d'acier. Je m'élance sur le podium pour caler mon pas sur le rythme de 120 BPM, sous les stroboscopes aveuglants. Les ingénieurs lumière ajustent les projecteurs pour sculpter mon torse nu, s'assurant qu'aucune ombre bizarre ne vienne gâcher les lignes de mon visage.
C'est là que la double chorégraphie est testée. D'abord, la séquence du passage 15 : Vasco s'élance, s'arrête au milieu du podium et m'attend de pied ferme. Je m'avance vers lui, nous nous arrêtons net, visage contre visage à seulement dix centimètres de distance. Nous restons figés pendant trois secondes complètes pour le calage des caméras, mais nos lèvres ne se touchent pas encore ; le baiser reste virtuel. Ensuite, nous simulons le grand final : Vasco passe juste avant, je viens clore le show en solo, et sur le retour, il fait demi-tour pour m'attendre à nouveau au milieu de la piste laquée. Il mime le geste de me saisir fermement la main, et nous marchons ensemble vers la sortie sous les yeux des réalisateurs vidéo qui ajustent leurs angles de prise de vue.
Vasco profite de chaque angle mort, de chaque instant où les techniciens regardent les moniteurs pour poursuivre son travail de sape sensoriel. Alors que nous attendons le signal de la régie dans la pénombre du fond de scène, il se glisse derrière moi. Sa présence est brûlante. Sans dire un mot, respectant le silence religieux imposé par la production, il passe sa main lourde et chaude sous mon t-shirt, venant presser fermement ma hanche avant de faire remonter ses doigts le long de mes côtes sèches. C'est un geste d'une sensualité brute, d'une audace folle. Son souffle chaud vient mourir dans mon cou, me faisant frissonner de la tête aux pieds. Mon cœur s'emballe, le désir se mêlant à la panique. Je devrais le repousser, mais je reste totalement figé, incapable de faire le moindre geste pour l'en empêcher, mon corps acceptant sa domination dans l'ombre pour être parfaitement réceptif le jour J.
Il s'écarte avec un sourire cruel et victorieux dès qu'un assistant réapparaît, me laissant tremblant de frustration.
La fin d'après-midi se déroule dans la cabine de Spray Tan. Un expert m'applique une brume auto-bronzante ultralégère sur tout le corps pour unifier ma peau, effacer les marques du soleil de la rue et réaliser un contouring corporel subtil qui souligne mes abdominaux et mes pectoraux sous l'effet des ombres. Je dois rester immobile pendant le séchage pour éviter la moindre tache. Le soir, le coach réitère l'interdiction absolue de parler à Vasco en dehors du podium pour accumuler une frustration maximale. Je vais me coucher très tôt après un repas ultraléger et sans sel, le corps brûlant des attouchements silencieux de la star.
Le dimanche, la tension atteint son paroxysme. C'est la veille du cataclysme. La centrale électrique est désormais investie par l'ensemble des mannequins du défilé pour le Run-Through général. Nous sommes des dizaines à défiler à la file indienne, en boucle, pendant des heures sous les cris des régisseurs. L'exercice est d'une rigueur militaire : je dois maintenir une distance stricte et constante de trois mètres avec le mannequin qui me précède, calant mon pas de manière totalement automatique sur les battements de la musique sans jamais regarder le sol.
Au cours de ces boucles incessantes, la mécanique se met parfaitement en place. Au passage 15, Vasco répète son arrêt au milieu de la scène pour m'attendre, et le choc visuel du face-à-face s'affine. Puis, lors du final, je regarde Vasco passer devant moi avant de m'élancer pour fermer la marche. Au milieu de la piste laquée, Vasco pivote de nouveau et s'ancre au sol, ses yeux rivés sur moi à mesure que j'approche pour caler notre poignée de main symbolique. À chaque croisement d'entraînement, l'électricité entre nous est presque palpable, une force magnétique qui fait tourner les têtes des autres mannequins, bien que personne ne comprenne encore l'ampleur exacte du double coup d'éclat. Le baiser reste interdit, la prise de main finale se fait à blanc, une grenade dégoupillée que nous gardons entre nous.
À chaque pause, alors que la cinquantaine de mannequins s'affale sur les bancs des coulisses dans le brouhaha des habilleuses, Vasco trouve le moyen de m'isoler pour faire monter la pression. Dans l'étroit passage menant aux toilettes des vestiaires, il me bloque soudainement contre une rangée de portants chargés de vêtements. Son corps se plaque contre le mien avec une force tranquille. Ses grands yeux noirs fixent mes lèvres avec une faim de loup. Lentement, délicatement, il lève sa main et vient saisir mon menton, formant une prise possessive qui force mon visage à se lever vers le sien. Ses doigts glissent ensuite sur ma gorge, exerçant une pression légère mais enivrante qui me coupe le souffle. Il ne parle pas, le silence est notre seule règle, mais son regard me promet une possession publique pour le lendemain, une communion totale qui commencera lorsqu'il m'attendra au passage 15 pour m'embrasser et s'achèvera lorsqu'il me prendra la main pour sortir.
Je sens ma résistance s'effondrer complètement ; je ferme les yeux, acceptant la morsure de ses doigts sur ma peau, le sang pulsant sauvagement dans mes veines. Il me relâche au dernier moment, me laissant chancelant au milieu des tissus.
La journée se termine sous le signe d'un pic de déshydratation extrême. Selon le protocole strict du nutritionniste, mes rations d'eau sont coupées à de simples micro-gorgées pour rincer ma bouche. Ma peau, asséchée, commence littéralement à coller à mes tissus musculaires, rendant le dessin de mes abdominaux d'une netteté effrayante pour mon passage torse nu.
Le soir, Fabio et mon coach de marche s'installent dans ma suite du Connaught pour le debrief de confiance ultime. Ils analysent mes expressions, me rassurent sur la perfection de ma ligne et évacuent mon trac par des paroles fermes.
— Tu es prêt, Gaspard, me dit le coach en me fixant avec intensité. Tu possèdes ce show. Vasco t'attendra au milieu de la piste au passage 15 pour ce baiser qui va terrasser la salle, et quand tu fermeras la marche à la fin, il sera là à nouveau pour te prendre par la main. Vous allez tout balayer. Quand tu seras face à lui, tu ne penseras à rien. Tu laisses la tension exploser. C'est ton moment.
À 21 h 30, le couvre-feu strict est appliqué. Les lumières sont éteintes. Je me retrouve seul dans le noir absolu de ma chambre, le corps douloureux, la gorge en feu à cause de la soif, l'esprit hanté par les mains invisibles de Vasco et la promesse faite à David. Je suis un volcan à quelques heures de son éruption, une mécanique de précision cachée dans l'ombre, attendant le signal qui va embraser le monde de la mode, m'unir à Vasco devant les projecteurs et changer ma vie à jamais.
Le lundi du défilé s'éveille dans une lumière blafarde, typiquement londonienne, qui filtre à travers les lourds rideaux de brocart du Connaught. Pour moi, ce n'est pas un réveil, mais la fin d'une longue nuit d'insomnie où chaque battement de mon cœur résonne dans mes tempes comme un décompte macabre. Ma gorge est un désert de sable fin. Le pic de déshydratation imposé par le nutritionniste atteint son sommet : ma salive est épaisse, mes lèvres gercées, et quand je me redresse sur le lit, mon esprit tangue légèrement. En me regardant dans le miroir de la salle de bain, je suis terrifié par mon propre reflet. Ma peau, vidée de toute eau, est si fine qu'elle laisse apparaître le réseau bleuâtre de mes veines. Mes abdominaux et les lignes de mon torse sont sculptés avec une netteté presque irréelle, anatomique, comme si j'avais été taillé dans le marbre. Je ne suis plus un homme, je suis la machine choisie pour ouvrir le défilé, prête à être livrée à la foule.
À 6 h 30 précises, la porte de ma suite s'ouvre sur Fabio. Il n'a pas dormi non plus, les cernes sous ses yeux en témoignent, mais son énergie est purement nerveuse. Il tient à la main un gobelet en carton contenant un liquide tiède.
— Bois ça, Gaspard. Juste une gorgée pour rincer ta bouche et activer ton métabolisme. C'est une infusion de plantes amères, sans sucre, sans sodium. Ne l'avale pas d'un coup, garde-la sous la langue.
Je siphonne le liquide qui a le goût du fiel. La sensation de brûlure dans mon estomac vide me fait grimacer.
— Le van blindé est en bas, reprend Fabio, arpentant la pièce en ajustant les boutons de sa veste. Les vitres sont teintées au maximum. Tu enfiles ce sweat à capuche surdimensionné et ces lunettes noires. Personne, je dis bien aucun paparazzi, ne doit prendre une photo de toi avant que tu ne poses le pied sur le podium de la centrale. Les rumeurs s'affolent sur Twitter depuis ce matin. Les journalistes savent que Burberry prépare un coup d'éclat, ils pensent tous à un solo absolu de Vasco. Ton nom n'a pas fuité. Tu ouvres le show, Gaspard, c'est toi qui lances la première seconde de musique. On doit garder ce secret absolu jusqu'au tout début du show, au moment exact où les projecteurs vont s'allumer sur toi. Tu es prêt ?
— Je… oui, je crois, murmuré-je, ma voix rauque et brisée par le manque d'eau. David… tu es sûr qu'il est bien pris en charge ?
Fabio s'arrête net, me fixant avec une froideur professionnelle. Il consulte rapidement son écran de téléphone avant de me répondre :
— Ma secrétaire vient de m'envoyer un message. David n'a pas encore atterri, son vol a un peu de retard, mais pas d'inquiétude : il a été officiellement pris en charge ce matin par notre chauffeur privé en avance. Tout est sous contrôle pour son transfert dès qu'il touche le tarmac. Il aura sa place au troisième rang, pile dans l'axe du milieu du podium, là où le choc va se produire. Pour l'instant, son avion est en l'air, alors oublie David pour les douze prochaines heures, Gaspard. Ton seul univers, c'est la piste. Ton seul partenaire, c'est Vasco. Ne te déconcentre pas, ouvrir un tel show avec une telle exclusivité est une pression immense. L'industrie peut te détruire en trois minutes.
Le trajet vers la centrale désaffectée de l'Est londonien est un flou d'angoisse. Assis à l'arrière du véhicule aux vitres opaques, je regarde les rues de Londres défiler sans les voir, mes mains tremblant sur mes genoux. Le stress me tord les entrailles. L'idée que David soit encore en plein vol, qu'il s'apprête à courir depuis l'aéroport pour découvrir mon visage dès la première seconde du show, puis à me voir offrir mon corps et mes lèvres à une autre icône au milieu du défilé devant les flashs du monde entier, me donne la nausée.
Lorsque le van s'engouffre dans les sous-sols sécurisés de la centrale, l'atmosphère change instantanément. En sortant du véhicule, je suis happé par la ruche des coulisses. C'était un chaos organisé d'une violence inouïe : le vrombissement continu des sèche-cheveux, les cris des chefs de cabine, l'odeur entêtante de la laque, du maquillage et du cuir neuf, et le va-et-vient frénétique de dizaines de mannequins longilignes venus des quatre coins du monde. Dès que mon sweat à capuche est retiré, les regards se tournent vers moi. Des chuchotements s'élèvent parmi les autres modèles. Qui est ce garçon caché jusqu'à la dernière minute ? Pourquoi le Directeur Artistique s'est-il déplacé en personne pour accueillir celui qui ouvre le bal ?
— En cabine de maquillage, immédiatement ! hurle une assistante au talkie-walkie. Le First Face est arrivé !
On m'installe de force sur une chaise haute, sous les projecteurs aveuglants de la section beauté. Pendant deux heures, trois maquilleurs s'affairent sur mon visage. Ils accentuent la pâleur de mon teint, redessinent mes sourcils d'un trait sombre et appliquent une poudre mate sur mes lèvres pour leur donner un aspect brut, presque fiévreux. Mes cheveux sont lissés vers l'arrière avec un gel à effet mouillé, dégageant mon front et accentuant la dureté de mes pommettes. Je me sens comme une toile blanche sur laquelle on peint un monstre de beauté.
C'est à ce moment-là que le sol semble vibrer. Le brouhaha de la pièce s'atténue légèrement, signe que la royauté vient d'entrer. Vasco.
Il arrive entouré de son propre agent, de deux gardes du corps et d'un styliste personnel. Il porte déjà son premier ensemble du défilé : un trench-coat en cuir noir qui souligne sa carrure imposante. Son regard de prédateur balaye la salle avant de se planter directement dans le miroir face à moi. Nos yeux se croisent dans la glace. Un frisson violent traverse ma colonne vertébrale. Il n'y avait aucune chaleur dans ses yeux, juste une promesse de destruction.
À 11 h 30, la première répétition technique générale en conditions réelles commence. Les techniciens hurlent dans les micros, la musique techno-industrielle commence à marteler les murs de briques de la centrale, un rythme lourd, tribal, qui calque les battements de mon cœur paniqué. Nous sommes alignés dans l'ordre des passages.
— Gaspard, reste concentré ! me lance le coach de marche en me donnant une tape ferme dans le dos. Tu ouvres la marche, c'est toi qui lances le défilé complet. C'est à cet instant précis que le secret le mieux gardé de Londres va éclater. Tu te souviens du timing pour la suite. Au passage 15, Vasco s'élance depuis le fond, il s'arrête au milieu et il t'attend. Toi, tu arrives en face, tu marches droit sur lui. Pas de baiser pour le moment, on garde ça pour le grand moment. Juste le contact visuel.
Le défilé virtuel commence. Les techniciens valident l'ouverture. Je m'élance en premier sur la résine noire qui brille comme de l'encre sous les projecteurs d'un blanc chirurgical. Le silence relatif de la salle vide rend le claquement de mes talons sur la résine assourdissant. Après mon premier tour de piste, la boucle des mannequins s'enchaîne à la file indienne.
Vient enfin le calage de la séquence cruciale du passage 15. Je change de tenue à toute vitesse en coulisses pour mon passage torse nu, revêtant le pantalon écossais. Je m'élance sur la piste laquée. Au même moment, Vasco apparaît à l'autre bout du podium. Il s'avance avec une assurance animale, hypnotique, puis s'arrête net en plein centre, se transformant en une statue de marbre noir. Mes yeux sont fixés sur lui. Plus j'approche, plus sa silhouette grandit, écrasante, magnétique. Quand je m'arrête à dix centimètres de lui, le souffle me manque. Ses yeux noirs plongent dans les miens, décortiquant ma peur, savourant mon stress. Nous restons figés trois secondes, la tension entre nos deux visages est si intense que j'ai l'impression que l'air va s'enflammer. Puis, nous pivotons pour simuler la suite de la marche.
La répétition se poursuit jusqu'au grand final du show. Pour la clôture, l'ordre s'inverse : je viens fermer la marche de la collection, marchant seul sous les lumières stroboscopiques, mon torse nu captant chaque éclat blanc. Sur le retour, comme convenu dans la nouvelle chorégraphie, Vasco fait demi-tour depuis les coulisses et revient sur ses pas pour m'attendre de nouveau en milieu de podium. Il se tient là, immense. Quand j'arrive à sa hauteur, il lève sa main à blanc, je place la mienne à quelques millimètres de la sienne, et nous simulons notre sortie côte à côte.
— Parfait ! Le timing est chirurgical ! hurle le Directeur Artistique depuis la console de régie. Le secret se brise dès l'ouverture avec Gaspard qui pose l'ambiance, le baiser au 15 casse le rythme, et la sortie main dans la main au final verrouille tout. On garde exactement ça pour le show dans trois heures. Allez vous reposer, pas de faux pas !
Le soulagement est de courte durée. Dès que nous passons le rideau lourd des coulisses pour retourner vers la pénombre des vestiaires, le chaos reprend. Les stylistes se jettent sur les mannequins pour retirer les vêtements de test. Dans le labyrinthe des portants de vêtements, les assistants courent dans tous les sens, créant des zones d'ombre et de confusion.
Je cherche un endroit pour m'isoler, pour tenter de calmer les battements erratiques de mon cœur et penser à David qui doit être quelque part dans le ciel ou dans la voiture du chauffeur à cette heure-ci. Je me glisse derrière la rangée des tenues du final, un angle mort obscur où les éclairages de secours jettent des reflets rougeoyants.
Soudain, une ombre massive barre la sortie. Vasco.
Mon cœur rate un battement. Je veux reculer, mais mon dos se heurte instantanément aux barres de fer des portants qui tintent doucement dans un bruit métallique. Il s'avance d'un pas, abolissant toute distance de sécurité entre nous. Personne ne nous regarde, tout le monde est focalisé sur le retour des vêtements en cabine.
Vasco ne parle pas. Son silence est plus terrifiant que n'importe quelle menace. Ses yeux brillent d'une lueur sauvage, presque fiévreuse. Lentement, ses deux mains s'élèvent. Ce ne sont plus les effleurements subtils des jours précédents. Cette fois, il agit avec une force délibérée, écrasante.
Ses paumes larges et brûlantes viennent se plaquer directement sur mes hanches nues, ses doigts s'enfonçant profondément dans ma chair desséchée avec une poigne de fer qui me fait lâcher un faible gémissement de surprise. La douleur légère se mêle instantanément à une vague de chaleur électrique qui embrase mon bas-ventre. Il me tire violemment vers lui, collant mon bassin contre le sien à travers le tissu de son pantalon de cuir. Je peux sentir la dureté de son corps, la puissance animale qui émane de lui.
— V-Vasco… s'il te plaît… murmuré-je, ma voix tremblant de panique, mes mains venant se poser faiblement sur son torse pour essayer de maintenir un espace qu'il détruit sans effort. Quelqu'un va voir…
Pour toute réponse, ses mains remontent avec une lenteur calculée le long de mes flancs. Ses pouces écrasent mes côtes, remontant le long de ma cage thoracique avec une pression si forte qu'elle m'oblige à cambrer le dos, offrant mon torse nu à son inspection. Ses doigts sont rugueux, chauds, marquant ma peau d'une empreinte invisible mais indélébile. C'est une caresse de possession absolue, une démonstration de force brute visant à briser mes dernières défenses avant l'arène.
Il penche son visage vers le mien. Son souffle, qui sent uniquement la menthe forte, balaye mes lèvres sèches. Ses yeux noirs fixent ma bouche avec une insistance presque cruelle. Sa main droite remonte soudainement vers ma gorge, sa paume venant se caler sous mon menton pour forcer ma tête en arrière, tandis que son pouce appuie fermement sur ma lèvre inférieure, l'écartant légèrement, revendiquant déjà le territoire qu'il va piller devant les caméras.
Je me sens défaillir. Le manque d'eau, le stress accumulé, la proximité de ce corps parfait et dominant, la responsabilité colossale d'ouvrir le show et de briser le secret dès la première seconde, et l'angoisse de savoir David en route dans cette ville immense, sur le point de débarquer d'un instant à l'autre, tout se mélange dans mon esprit en un tourbillon suffocant. Je ferme les yeux, mes muscles s'abandonnant malgré moi à sa poigne, mon corps tremblant sous la force de ses caresses qui me laissent totalement à sa merci.
Un bruit de voix retentit à l'entrée de l'allée, une assistante cherchant un accessoire manquant.
— Vasco ? Tu es là ? On a besoin de toi pour le point presse d'avant-show !
En une fraction de seconde, la pression se relâche. Vasco s'écarte d'un pas fluide, son visage reprenant instantanément son masque d'indifférence hautaine. Il me jette un dernier regard, un sourire en coin presque imperceptible qui signifie clairement que je lui appartiens désormais pour le reste de l'événement, puis il disparaît derrière les portants, me laissant seul dans le noir.
Je me laisse glisser le long de la structure métallique, mes genoux ne pouvant plus me porter. Je pose mes mains sur mon visage, haletant, essayant de retrouver un semblant de calme. Ma peau, là où il m'a touché, semble brûler à blanc.
Le temps s'est accéléré de façon vertigineuse. Les trois heures d'attente se sont évaporées dans un flou de retouches de maquillage de dernière minute, de fixateur de cheveux pulvérisé à la hâte et de cris étouffés par la tension.
Désormais, le silence est tombé sur les coulisses. Un silence lourd, électrique, presque religieux. Les soixante mannequins sont alignés en une file indienne parfaite le long du couloir technique qui mène à la scène. Je suis tout devant. Le First Face. La silhouette numéro un. Je porte mon premier look, le trench-coat Burberry ajusté au millimètre, boutonné jusqu'au cou, masquant pour l'instant mon torse déshydraté.
De l'autre côté du rideau de feutre noir, j'entends le murmure immense et étouffé des deux mille invités qui s'installent. Les célébrités, les acheteurs, la presse internationale. Quelque part au troisième rang, dans l'axe parfait de la piste, David doit être assis, le cœur battant, ignorant encore totalement que c'est mon visage qui va surgir de l'obscurité. Vasco, lui, est posté loin derrière dans la file, invisible, attendant son heure.
Une assistante de production s'approche de moi à pas de loup, un écouteur vissé à l'oreille et les yeux fixés sur sa tablette chronomètre. Elle lève sa main droite, m'intimant l'ordre de me poster sur la ligne de départ, à quelques millimètres du rideau.
— Trente secondes, Gaspard, me chuchote-t-elle dans un souffle. Dès que la basse résonne, tu t'élances. Le monde entier te regarde. Ne tremble pas.
La lumière des coulisses s'éteint brusquement, nous plongeant tous dans un noir total. De l'autre côté, la rumeur du public s'éteint instantanément. Ma gorge est si serrée que je ne peux plus avaler ma salive. Mes mains sont glacées. Dans dix secondes, la musique va déchirer le silence, les projecteurs blancs vont me foudroyer, et le secret de Burberry va voler en éclats. Le piège est refermé. Je prends une dernière inspiration tremblante, fixant le néant noir devant moi, prêt à marcher vers mon destin.
Fin du chapitre 28.
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Chapitre 29
Sur la piste d'un défilé historique, dans une centrale désaffectée transformée en arène de mode, Gaspard — visage inconnu, corps tendu par des heures de privation — marche sous les projecteurs devant deux mille invités. Dans le public, David le regarde sans comprendre. Sur le podium, l'icône qui devait ouvrir le show est là. Entre l'adrénaline, le poids des mensonges et des regards qui convergent sur lui, le garçon du Jura avance vers quelque chose dont il ne mesure pas encore le prix.
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